‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 31 sur 99 · LITTERATURE · texte numérisé non relu

LITTERATURE

Le dialecte des îles de la Société est celui qui paraît différer le plus de ceux des autres îles. Il seinblc avoir subi de grands changemens. Il est plus doux, plus abondant; en général, les mots en sont plus harmonieux et plus courts; néanmoins, il a encore tant d'affinité avec les autres , que peu d'heures suffisent à un 0-taïtien pour entendre et même pour parler les dialectes de Tongatabou, de la Nouvelle- Zélande , des Marquises , de Sandwich ou des autres îles situées en longitude occidentale. Un examen attentif ferait reconnaître que le dialecte de chacune de ces îles est en rapport direct avec Tétat du peuple qui l'habite.

C'est ainsi que le A: et le tv, consonnes dures, dominent chez les sauvages habitans de la Nouvelle- Zélande , des îles basses de l'Archipel dangereux , aux Marquises, aux Sandwich même, et notamment danstoutesles îles oùles peuples sont anthropophages et se font continuellement , la guerre pour s'entre-

dévorer; tandis que qes lettres entrent rarement dans le langage des peuples de Tongatabou , par exemple ; et sont, ainsi qii3 le ng nasal et le ^ (i ) même , entièrement bannis des dialectes des voluptueux habitans d'0-taïti et autres îles de la Société. C'est ainsi qu'homme fait kanaka aux Sandwich , aux Marquises; tangatUy à Tongatabou et dans plusieurs autres îles ; taata aux îles de la Société. C'est ainsi qu'/A'o, poisson, et arik'è ou alkiy principal chef, mots usités dans toutes les îles, font ia et aril à 0-taïti ; de même que bouaka , cochon , fait houaa dans cette dernière île (2).

Cette langue et ses ditférens dialectes ont le caractère de naïveté enfantine qu'on trouve dans tous les dialectes connus , tant pour la force que pour la précision ; ils paraissent , néanmoins , n'exprimer qu'avec dilïiculté les plus simples abstractions; et doivent, afin d'y parvenir , avoir recours à des images physiques; mais cet inconvénient les embellit, en les enrichissant de figures et d'emblèmes, dans leurs moindres applications. Ce sont , ti chaque ins-

(i) La lettre ^n'existe , dans ces dialectes, qu'autant qu'elle a le son du ^espagnol ou hollandais, et devrait entrer dansi plusieurs mots o-taïticns où les Anglais la représentent par h ; comme tahoa ( envieux ) , qui devrait s'écrire tagoa.

(2) Les 0-taïtiens seraient , à ce compte , pour l'Océanie , ce que les Attiques et les Ioniens étaient pour l'ancienne Grèce; et , en suivant cette idée, les habitans de Sandwich, de la Nouvelle-Zélande, etc. , en seraient les Boriens et les Eoiiens.

tant, des allégories, des métaphores; et, quoique les comparaisons y soient toujours tirées d'objets présens et communs , cette manière de s exprimer ne laisse pourtant pas que d'être très-poétique. C'est ainsi qu'un chef, dans une assemblée publique k Otaïti, répondit aux Européens qui leur reprochaient leur vie licencieuse : « Vous attendez de nous plus ), qu'il n'est raisonnable d'attendre d'un peuple dans >, notre état. Elevés dans des coutumes et des usages » contraires aux vôtres, il n est pas facile de rompre » avec eux. Voyez ces cocotiers sur nos rivages. » Enracinés par le temps, ils résistent aux vents „ et aux tempêtes; c'est en vain que la mer les bat » presque continuellement, depuis nombre d'an- » nées; ils ne succomberont qu k la longue , et quand » le temps et la mer auront détruit jusqu'à leur der- » ni ère racine. Il en est de même de nous. Nos cou- » tûmes et nos vices , fortement enracinés , ne peu- » vent être détruits que peu k peu ; et ce ne sera » qu'k la longue que , semblables aux cocotiers, ils ») tomberont et seront oubliés. »

Un autre, dans une discussion importante, pour rendre ses frères attentifs à l'objet de son discours : «Apportez ce panier de vivres , leur disait-il : met- » tez-le au milieu de nous , pour que chacun puisse )) voir ce qu'il contient, et que personne ne vienne » dire , après, qu'il ne veut pas du lot qui lui tombe » en partage , parce qu'il n'aura pas vu ce qu'il y » avait pour tous. »

Et plus récemment encore , quand la reine était sur le point de faire la guerre à quelques chefs , l'un d'eux , dont la famille a presque toujours été la rivale et l'égale en, pouvoir delà famille régnante, s'écriait avec indignation : a Quoi! elle-même veut » reprendre ces lances encore fumantes, du saqg de » nos pères , mais que la nouvelle religion , qu'elle y» veut détruire , enterra dans le tombeau de Foubli ! » Ne craint-elle pas qu'indignées , les ombres de nos » parens ne sortent du séjour obscur , pour nous re- M procber queleurmort n'a pas encore été vengée? »

C'est ainsi qu'ils s'expriment toujours, et que tous les objets s'animenL autour d'eux; et cela , partout, indifféremment ; et cela , dans toutes les classes du peuple; car il est à remarquer que, depuis le premier des chefs jusqu'au dernier des sujets , tous , pour avoir la permission de parler en public, doivent observer, avec exactitude, les règles de leur langage et savoir employer, dans leurs discours , toutes les nuances qui peuvent les embellir, au risque de se rendre ridicules et d*être même hués pour la moindre faute de syntaxe ou de rhétorique ; ce qui , au reste , n'arrive guère à ceux qui osent parler , parce que , presque sans aucune exception, ils possèdent parfaitement leur langue, et sont riohes , éloquens , souvent nobles dans leurs expressions. Ainsi , naguère , à l'île de Moréa ou Eïméo , un homme du commun s'écriait, dansuneprière; a Jéhova, ômouDieu ! fàisque » ta parole , portée sur les ailes du vent, descende

» sur tous les pays, et soit annoncée et reconnue chez M tous les peuples de la terre ! »

Mais c'est surtout dans les discussions publiques sur la guerre , dans les harangues des chefs ou des généraux à leurs armées, que se reproduisaient ces élans d'une éloquence vraiment entraînante. La passion et le besoin du moment leur inspiraient, sans doute , ces traits de feu par lesquels ils savaient si bien communiquer à leur auditoire et leur ardeur et leur ressentiment ; mais leurs comparaisons n'en étaient pas, pour cela, moins justes; et leurs images, prises dans la nature et parmi les êtres et les objets qui les entouraient, témoignaient toujours delà plus grande justesse d'esprit et de l'instinct d'observation le plus délicat. Quelques exemples en feront mieux juger que tout ce que j'en pourrais dire.

!•' Exemple. « Tapéa toutouau maité. »

« Que le guerrier saisisse son arme et la tienne » ferme , comme le toutouau. »

Le toutouau est un gros crabe qui, lorsqu'il a saisi quelque chose , ne lâche jamais prise , à moins qu'on ne lui casse les pattes ou qu'on ne le tue.

2* Exemple. « — « Bouraau tu aivi ïa taata, »

« Que ferme comme le bouraau soit le guerrier » devant l'ennemi. »

Le bouraau (Jiibiscus) est un arbre qui croit sur les

hauteurs , arbre au bois dur et qui plie dans tous les ffens ; mais que ni vent ni tempête né peuvent rompre ni déraciner.

3^ Exemple, — «JE* taata ra , é toréa mata » hé ré* »

« Que le guerrier ait Toeil du toréa , pour éviter w les pièges de Tennemi. »

Le toréa est un joli petit oiseau qui court sur le rivage , et qu'on ne peut plus attraper , quand il est une fois parvenu à se soustraire au piège où il s'était laissé surprendre.

4" Exemple. —^ « jÉ" taata ra é ono arai ava. »

« Que le guerrier qui défend son poste , le dé- » fende avec la fureur et la fermeté de l'ono. »>

Ij'ono est un poisson terrible dont Taltaque est aussi redoutable que celle du requin , puisqu'il coupe d'un seul trait la jambe d'un homme. Quand il se place dans une des ouvertures des rescifs , il attaque indistinctement tout ce qui s'y présente , hommes et poissons ; et le seul moyen de le déloger est de le

mettre à mort.

C'étaient les maMfi ( orateurs ) , chargés d'encourager les combattans, et dont j'aurai occasion de parler ailleurs (i), qui faisaient , surtout, usage de

(i) Voyez Guerre et Paix.

€€s expressions; et leurs discours se distinguaient^ quelquefois, par des traits d'une noble mais sauvage éloquence, qu'il serait difficile de rendre dans une autre langue.

L'éloquence était aussi honorée chez ces insulaires que chez aucun autre peuple de la terre. Ils avaient des maîtres de rhétorique et des écoles où l'on enseignait l'art de parler; et il parait quel'éloquenceétaitsi nécessaire aux chefs*, qu'en manquer c'était être privé des moyens de gouverner; et, aujourd'hui encore > quand ils parlent de tel de leurs anciens chefs, il est rare qu'on les entende dire : « c'était un homme puissant, un grand guerrier; » mais, laissant de côté tout ce qu'il a fait, pour ne voir en lui que le célèbre orateur , ils diront avec emphase: « Taata y^ paraparau maitail C'était un homme qui parlait bien î »

Si l'éloquence étaitenhonneurchez ces peuples,la poésie n'était pas moins une passion pour eux; mais, notamment, pour les habitans des îles de la Société, de tous, sans doute , les moins barbares et les plus portés a tous les genres de plaisirs. Ils en faisaient usage dans toutes leurs fêtes et dans toutes leurs solemnités. Ils avaient leurs bardes et leurs ménestrels voyageurs, animant de leurs accens , de leur musique et de leurs danses, et leurs fêtes et leurs festins, ils prenaient pour sujets de leurs chants , tantôt les exploits de leurs dieux ou héros déifiés, tantôt leurs guerres ou les hauts faits de leurs chefs régnans ^

tantôt les avantages physiques ou les vertus de quel-^ que autre personne présente j mais , bien plus souvent encore , ils ne chantaient que Tamoùr et ses plaisirs, improvisant avec une extrême facilité. Cook nous •apprend qu'il fut lui-même l'objet de leurs chants, dans une de leurs fêtes; et, encore aujourd'hui, quoique les missionnaires, par une austérité malentendue , interdisent cette sorte de divertissemens dans le peu d'occasions qui s'en présentent , on trouve partout des Indiens toujours prêts à improviser des chants analogues aux circonstances (i).

Les rapports existant entre le langage et les mœurs des habitans des différentes îles de l'Océan pacifique , semblent se reproduire dans le caractère de leur poésie et de leurs chants. Ainsi les cannibales de la Nouvelle-Zélande ne chantent que la guerre et la vengeance; leur musique, toujours montée sur un mode de terreur, ne respire que le carnage et les ©ombats , tandis que les voluptueux habitans d'O-taïti et autres îles de la Société ne chantent que le plaisir et l'amour. Il y avait, dans les poésies légères de ces derniers peuples, une douceur, une simplicité touchantes. Les exemples que je vais citer en donneront quelque idée , quoiqu'il soit impossible d'en rendre toute la naïveté dans une langue européenne.

(i) Ce qu'ils font aujourd'hui ne peut pourtant pas >mparer à leur poésie d'autrefois.

Plaintes de jeunes femmes dans une des scènes.

des Aréois.

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