‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 42 sur 99 · IL CULTE · texte numérisé non relu

IL CULTE

Jai établi que la première divinité du pays était Taaroa ; et , comme on Ta vu , l'idée qu'on s y en faisait était grande , noble , et se rapprochait beaucoup de celle que se font, aujourd'hui, presque tous les peuples polythéistes d'une première divinité ou d'un dieu qui, non-seulement existe par lui-même, créateur de l'univers et de tout ce qui existe ; mais qui est aussi le père de tous les dieux et le chef de leur hiérarchie. J'ajoute que les Océaniens croyaient Taaroa trop audessus des choses de ce monde pour qu'il daignât se mêler de son gouvernement , ou s'intéresser au sort des hommes; et, comme ils n'attendaient de lui ni faveur, ni disgrâce , ni punition , ni récompense , ils nelui dédiaient point de temples , ne lui consacraient point d'autels , et peu d'entr'eux lui rendaient un culte , quoique tous s'empressassent de célébrer à Tenvi sa gloire , sa puissance et ses œuvres. C'était le dieu d'Épicure chanté par Lucrèce.

Ce que j'ai à dire ici du culte océanien ne se rap-

que toutes les îles ; mais détruites ou presque tombées en ruine, avant la visite des Européens. On n'en a trouvé Jus^ qu'à présent, que dans l'île de Pâques, dans l'île de P.tcaïrn , dans l'île deLaïvavaï, et dans quelques îles plus occidentales. Ce sont les statues de Laivavaï , presque aussi grandes que celles de l'île de Pâques , qui ont fait reconnaître que ces images ne représentaient que des Tiis.

portera donc aux divinités ccéaniennes, qu*abstraction faite de Taaroa ; et , comme ces divinités étaient d'espèces bien difTérentes , nous devrons aussi reconnaître deux cultes bien distincts : l'un puî^lic , rendu aux Atouas ou dieux nationaux ; l'autre privé ou particulier , rendu aux Oromatouas ou dieux domestiques. Les premiers avaient des m a raïs ou temples qui renfermaient leurs images et qu'habitaient les desservans de leurs autels. Les seconds n'avaient, le plus souvent , pour temples , que les demeures des particuliers, et pour prêtres les pères de famille.

Si les Océaniens avaient un ciel et une sorte d'enfer , dont les prêtres , ainsi qu'on l'a vu , se prévalaient, comme partout ailleurs, pour s'approprier les biens des crédules ; au moins l'esprit de mysticité n'existait-il pas parmi eux. Là , point de ces dévots fanatiques qui s'imposent des gênes ou s'infligent des supplices, pour mieux plaire aux dieux ets'élevrr au premier rang des élus. Par un esprit et d'après des principes tout opposés, les élus étaient, là, ceux qui jouissaient le mieux de la vie. Ils ne connaissaient pas ces absurdes doctrines par lesquelles certains hommes repoussent les dons de la nature; et, s'interdisant toute jouissance, portent la folie jusqu'à promettre de ne jamais se livrer à celles-là même que la nature commande le plus impérieusement. Chez eux , jouir c'était plaire aux dieux; profiter de leurs dons, c'était leur en témoigner sa gratitude; et, non-seulement leurs divinités permettaient les plaisirs ; mais

encore c était toujours après des sacrifices, des offrandes, des prières, et , sous leurs auspices, que se célébraient les fêtes, et qu'ils se livraient aux plaisirs, sans en excepter aucun; aussi ne concevaient-ils rien au rigorisme des autres cultes , rien à leurs simagrées mystiques. Les épreuves d'un fakir de l'Inde les auraient fait frémir; les vœux de nos moines et de nos religieuses les auraient fait sourire de pitié; ou , plutôt, les uns et les autres leur auraient paru également atteints de folie , ou possédés de quelque esprit malveillant. Ils n'avaient donc rien de cette triste austérité , ne concevant pas que le célibat , les jeûnes , les abstinences et les macérations puissent rendre un mortel plus parfait et plus cher aux dieux. Néanmoins , dans les grandes maladies ou à la mort d'un chef, il était défendu de faire du feu ou de préparer le manger pendant le jour ; mais c'était plutôt une interdiction de tout travail qu'une ordonnance de jeûne.

Si leur religion les affranchissait de l'abus des martyrs, des vierges et des saints, elle ne tomba que trop souvent dans l'excès opposé ; car, dans leur état d'indépendance absolue , ne reconnaissant aucun frein , puisque ni dieux ni lois ne réglaient leurs devoirs et leurs délassemens; les premiers , au contraire , sanctionnant tous leurs excès et leur permettant de s'y livrer sous leurs auspices, ces peuples ne devaient savoir où vs'arrêter; et leurs plaisirs, au lieu d'être délicats et voluptueux , dégénéraient souvent , de

toute nécessité, en débauches des plus grossières. Les devoirs de Thomme envers les dieux étaient donc plutôt fastidieux que sévères et préjudiciables; rien de plus facile que d'éviter de les offenser. Sacrifices aux temples , observance rigoureuse des rites et des ordonnances sacrées , attention continuelle où soumission dans toutes les actions, c'était là tout ce qu'ils exigeaient impérieusement; et le moindre oubli exposait les contrevenans aux châtimens les plus sévères. Pour le reste, la conduite et les actions des hommes leur étaient absolument indifférentes. Non-seulement la probité, la bonté ou les autres vertus n'étaient pas exigées par les dieux , mais encore elles paraissaient de peu de valeur auprès des hommes; au moins pour tout ce qui regarde leurs plaisirs. Les mots mœurs ou moralité des actions n'avaient point là de sens; et, quels que fussent, en cela, leurs torts, hommes ou dieux ne s'en offensaient et ne s'en scandalisaient pas plus les uns que les autres.

SECTION PREMIÈRE

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