‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 47 sur 99 · C. ) Moeurs des' Aréois et infanticide légal · texte numérisé non relu

C. ) Moeurs des' Aréois et infanticide légal

On a vu , dans Cpok , la description de la société des Aréoïs,dont la prostitution était je principe, et Vinfanticide l'obligation; où le nom de mère, partout si révéré, était en mépris, et devenait une cause de reproche pour la femme coupable de ne vouloir pas immoler le fruit de ses entrailles. Elle en était honteusement chassée. Les monstres qui composaient cette infâme société en étaient venus à regarder le massacre' et l'assassinat comme des actions méritoires; et Thum'anité, la tendresse maternelle même, comme des faiblesses dignes de mépris. Quand un chef ou arii était Aréoïs, son premier fils était conservé ; mais tous les autres tombaient en sacrifice. La prostitution ^ les danses et les représentations indécentes n'étaient que pour la dernière classe. Les grands Aréoïs étaient plutôt des personnages graves et réservés.

Qui croirait que d'aussi révoltantes institutions devaient trouver leur origine et leur soutien dans la religion d'un pays? 11 en était pourtant ainsi chez les Aréoïs. On ne peut penser sans frémir à cette terrible loi , qui ordonnait aux initiés le massacre de tous leurç enfans, sans en épargner un seul. Dans toutes les classes du peuple il en fut tué un nombre considérable; mais il se peut que ces massacres aient eu pour origine une impérieuse nécessité, A Fépoque

où Cook visita ces îles , elles fourmillaient d'habitans. Qu*aurait-ce donc été avec d'autres mœurs et moins de barbarie, et s'ils avaient laissé la vie à tous les eofans ? La nourriture n'aurait pas long temps suili; et y probablement, les maux occasionués , jadis, par l'excès de la population, comme la fiimine , les guerres, les massacres, ranlliropophagie même, peut-être, leur auront lait adopter ce remède presqu'aussi affreux, .et à nos ^'eux plus cruel et plus horrible que ces maux , dont nous n avons pas été témoins. La généralité de ces meurtres révoltans, pratiqués, de temps immémorial , dans presque toutes les îles, me ferait croire qu'ils ont eu, partout, une même cause, et qu'en ces lieux, d'une étendue bornée ,.oii la nature ne suilisait plus au grand nombre de leurs habita ns , ceux-ci ont enfin étouffé les cris du sang, et sont convenus d'égorger leurs enfaus h la naissance, pour n'avoir pas à s'entr'égorger ou às'entt*e-dévorer plus lard entr'eux.

Ou vient de voir que quand un cUef était Arcoïs, son premier (ils était épargné; mais que tous ses autres enfans subissaient la loi commune. Les premiers Arcoïs ne tuaient que leurs premiers lils et toutes leurs ûUestles autres enfans maies étaient épargnés.

Le soin même qu'on avait de mettre l'enfant à mort au moment de sa naissance., et avant que sa vue pût éveiller la tendresse des parens , paraît venir à l'appui de mes conjectures; car, si l'enfant vivait une demi-heure ou moins encore, il était sauvé, il en est

de même de la coutume d'immoler beaucoup plus d'enfans du sexe féminin que d'enfans de l'autre sexe; coutume qui semble bien positivement indiquer qu'on avait principalement en vue de prévenir l'augmentation de la population. Toutefois plusieurs autres raisons en ont été données. La première > assez probable, est que cet usage doit son origine aux prétentions de l'aristocratie, qui, plus entichée de sa prééminence et de sa supériorité sur les autres classes, que ne le fut jamais noblesse dans aucun autre pays du monde , ne pouvait souffrir de postérité issue des gens du commun ; et , en eÔ'et, les enfans qu'un chef avait d'une femme du peuple étaient tous, sans exception, immolés à leur naissance. D'autres croient que la difficulté d'élever des enfans du sexe féminin, a, la première, établi cette barbare coutume; mais la principale et la plus palpable des raisons qu'on en peut donner et que semblent appuyer les Indiens eux-mêmes, c'est que ces cruautés ont d'abord été commises ppur conserver la beauté des femmes. Ne pensant qu'au plaisir et tombés dans un état de brutale débauche , il ne serait pas étonnant que de pareilles mœurs les eussent conduits à de tels excès; etque, dans l'état d'avilissement où l'on retenait les femmes , qui n'avaient plus rien à espérer, quand elles avaient perdu le pouvoir de leurs attraits , elles eussent préféré la mort de leurs enfans au soin de les élever et à la perte de leur beauté. Quant à moi, quoiqu'il en puisse avoir été ainsi, dans les derniers

temps, lorsque leurs coqurs étaient endurcis par urn' longue coutume , je crois qu'aucune de ces raisons n'aurait été assez forte pour étouffer la voix de la nature ; que cet usage ne peut avoir été consacré qiie par la nécessité la plus impérieuse; qu'il, remonte aux époques les plus reculées , aux temps où il devint indispensable d'arrêter les progrès de la population; mais je reprendrai cette question ailleurs, et je Vappuierai de faits qui ne laisseront pas douter que ces révoltantes cruautés aient eu pour cause l'excès de la population et le manque absolu de nourriture.

Quoi qu'il en soit , je crois que les désordres des mœurs des Aréoïs, et leur culpabilité relativement au massacre des enfans , ont été exagérés , et qu'ils n'étaient pas aussi dépravés que quelques auteurs l'ont prétendu; car il est certain que, dans les premières classes , ils étaient graves et discrets , ne se permettant aucune liberté avec leurs femmes; et que les représentations , les danses et la vie de leur dernière classe , et deis nombreux domestiques des deux sexes qui s'attachaient à eux , n'étaient pas aussi indécentes que celles du reste du peuple.

D'ailleurs, dans tout cela , la différence des manières de voir fait seule le scandale. Pour eux^ on ne peut le nier , ils étaient innocens au milieu de leurs désordres, et peut-être même dans leurs crimes.

D. ) But de la société des Aréoïs.

S'il est difficile de coiinaîtierorigiue de la société des Aréoïs, perdue dans la nuit des temps , il l'est bien plus encore de se faire une idée précise du but que se proposaient les fondateurs de cette société.

C'était bien certainement une institution religieuse , établie dans des vues d'ordre et d'utilité, et qui ne devait point son établissement au hasard ; mais le mystère l'enveloppe encore , et probablement l'enveloppera toujours; car, à mesure que les traditions s'affaiblissent et s'effacent par le changement des mœurs, il devient plus difficile d'en saisir et d'en pénétrer le secret.

Sans qu'ils fussent exclusivement prêtres ni laïques, nous voyons les Aréoïs jouir et se prévaloir, tour à tour, dans le monde, des avantages et des privilèges attachés à ces deux états. Gomme prêtres , inviolables, sacrés et favoris des dieux, qu'ils semblent même, souvent , représenter sur la terre; comme laïques , applaudis et prônés dans tous les lieux où les conduit leur humeur inconstante et vagabonde , et partout amenant, sur leurs traces, les plaisirs, les fêtes et les jeux. Tantôt, comme les Bardes et les Scaldes de l'antiquité gauloise et Scandinave , ils célèbrent , en des hymnes inspirés , les merveilles de la création, la vie et les actions des dieux; tantôt, émules de nos troubadours et de nos ménestrels, ils traduisent ,

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eu des chants qui ue sont rien moins que sévères, et en des scènes dramatiques plus voluptueuses qu édifiantes, les mœurs et les habitudes si faciles dune nation que l'ignorance entière des principes de la morale et l'extrême chaleur du climat, n'entraînent que trop naturellement vers les plaisirs des sens. Le serment qu'ils faisaient dans la cérémonie de leur initiation, de détruire leurs enfans nés ou à naître , nous montre en eux âe vrais bourreaux , ministres aveugles d'une raison d'état monstrueuse; en les voyant vénérés presqu'à l'égal des dieux partout un peuple enthousiaste , nous nous demandons si ce ne sont pas, en effet, des êtres supérieurs à l'humanité; leurs jeux scéniques, enfin , leurs danses , leurs profanes accens, ne nous y fontplus voir que d'insoucians épicuriens , fort peu jaloux de leur dignité d'homme , et ravalés , souvent, au-dessous de nos derniers his- . trions. Que penser et que conclure , au milieu de tant de faits divergens et contradictoires , sinon que l'institution des Aréoïs de l'Océanie, du moins tels que nous les voyons aujourd'hui , offre , avec tant d'autres institutions répandues sur la surface du globe, une preuve de plus de la bizarrerie de l'esprit humain? Mais, au milieu de tant d'incertitudes , en me renfermant dans les faits, je ne doute pas que chanter la création et les dieux ne fût un de leurs principaux objets; et, quanta leur usage de tuer leurs enfans , je le regarde comme purement borné , quant aux lieux, aux îles de la Société ; et , pour la

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