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C. Fêtes

Le culte comportait un grand nombre de fêtes, toutes célébrées avec plus ou moins d'éclat.

Les unes étaient périodiques et régulières, célébrées partout et aux mêmes époques , les autres accidentelles , et dépendant des circonstances et des événemens journaliers.

A.) Fêtes périodiques.

Il y avait , par an , quatre fêtes trimestrielles ou célébrées tous les trois* mois, au renouvellement de chaque saison, et dont chacune, à ce qu'il paraît, était précédée d'une cérémonie dont on pourrait con-

jecturer le but, quoique les Indiens n'en donnent aiicun, se bornant à dire que c était le paa atoua , le renouvellement de la coquille du corps ou de ce qui cou\^re les dieux.

Les idoles étaient alors tirées de leur sanctuaire ( maisonnette où elles étaient à couvert au Maraï), et portées à Tair et au soleil. On les dépouillait des vieilles étoffes qui les couvraient; et , après les avoir bien frottées et bien nettoyées , on les oignait d'huile sacrée , et on les enveloppait d'étoffes nouvelles , avant de les replacer sur l'autel et de leur offrir de nouveau des prières et des sacrifices.

Ces quatre fêtes paraissent n'avoir été rien autre chose que les fêtes des quatre saisons de l'année; caT on les célébrait régulièrement au commencement de chacune de ces saisons. La première , au commencement d'octobre , celle du printemps ; la seconde , vers décembre ou janvier , celle de l'été ou des prémices; la^troisième , vers mars et avril , celle de l'automne; et la quatrième en juin , celle de l'hiver , la saison du deuil ou du départ des dieux.

C'était dansées fêtes que les propriétaires de plumes rouges allaientleséchanger, contre celles prises de dessus l'image ; car , à ces époques , comme dans la nature, tout se renouvelait autour des idoles; tout, même les fatas (autels), où l'on posait les victimes, et les branches et festons dont les Maraïs étaient ornés.

Dans chacune de ces fêtes , non-seulement il y

avait des prières et des sacrifices , mais encore elles étaient toujours suivies d'un festin donné aux assistans, dans renceinie du Maraï. Les prêtres n offraient aux dieux qu'nne partie des cochons et des fruits présentés aux temples , en ces occasions ; et le reste était consommé par eux et par les fidèles , après le service.

La première de ces quatre fêtes était assez insigni*» ûante aux îles de la Société ; oar, on y était encore dans la disette ; mais aux Marquises , comme cérémonie religieuse , c'était une des principales; car ^ célébrant alore le retour de Mahoui ou du soleil , le prêtre allumait le feu au Maraï avec le maro owrou , ceinture sacrée j emblème j dans toutes ces îles, de la divinité et du feu céleste; et les Aréois ou initiés aux mystères du dieu , sortaient de leurs retraites et recommençaient leurs réjouissances.

Le temps qui s'écoulait depuis cette première fête jusqu'à celle de la fin de mai ou du commencement de juin se nommait wotapau waufanoua, aux Marquises, telau auhouné , aux îles de la Société ; c'està-dire, dans l'un et Vautre dialecte, saison de fête et d abondance ; mais il n'avait guère ce caractère que vers décembre, dans les dernièies îles.

Quand, aux mois de novembre et de décembre , nommés tetai (saison du dehors ou delà mer), s'ouvrait la pêche des bonites ou scomber, le premier jour, une seule pirogue pouvait aller à cette pêche, et le produit en était tout entier consacré aux

— 5i7 — dieux. Ce jour était aussi tabou, c est-à-dire sacré. Personne ne pouvait approcher du rivage , ni faire de feu , cuire les mets, ni manger avant le coucher du soleil. On ne pouvait ni construire des pirogues ou des maisons, ni fabriquer des étoffes, des nattes ou des filets; en un mot, tout travail était interdit, et c'était un jour de silence et de

dévotion.

Tant que durait Tabsence des pêcheurs , les prêtres se tenaient en prières à tou^ les Marais ; et les subalternes d'entr eux étaient occupés, dans le principal , à le nettoyer , k Torner de branches , de verdure , y dressant unfata ou autel, destiné à recevoir les prémices de la pêche. Le soir , à son retour , la pirogue se tenait dans l'eau près du rivage, jusqu'à l'arrivée des prêtres, qui, après quelques prières et cérémonies , permettaient aux pêcheurs de descendre et de leur apporter le produit de leur travail du jour, qui, quel qu'il fût, devait être porté en totalité au Maraï. Là, après de nouvelles prières , deux ou trois des plus gros poissons étaient placés sur le fata; et les autres, on les consumait tous et entièrement, sur un brasier allumé devant l'autel.

Cette première pêche était pour les dieux ; la seconde était pour l'Arii ou chef; et le troisième jour, seulement la pêche était ouverte pour tout le monde. et pouvait aller pêcher qui voulait.

Mais les deux fêtes religieuses les plus brillantes étaient la fête des prémices et de la saison de fer-

tilité, qu'ilg appelaient la fin ou la clôture de f année, j o\x les adieux aux divinités et esprits.

Dans la première de ces deux fêtes , célébrée vers décembre ou janvier , on apportait aux dieux les prémices de tous les fruits , de tous les comestibles et même ceux de rindustrie.

Qu'une île fût soumise à un seul chef, ou reconnût Fautorité de plusieurs, toutes hostilités étaient suspendues pour célébrer , au même lieu, cette fête, vraiment splendidê, dans plusieurs des localités

fertiles^

Le jour fiié ,il se faisait de grands préparatifs dans tous les districts , qui , en cette occasion , rivalisaient à qui ferait le plus d*oJffrandes aux dieux , afin de mériter leurs faveurs. De belles pirogues neuves , des nattes, beaucoup d'étoffes , des fruits à pain, des bananes , des noix de cocos , des cochons , des chiens , delà volaille, etc. j étaient apportés en quantité par chaque tribu ; et , quoique ces présens fussent particulièrement confiés à la garde des prêtres et des chefs , la population entière des districts , hommes et femmes, les accompagnait, ordinairement, elles suivait , jusqu'au lieu désigné comme théâtre de la

fête.

La fête «e donnait toujours aux environs du principal Maraï de l'île. Ceux qui en étaient éloignés prenaient leurs mesures pour s'en rapprocher à temps ; mais personne ne devait arriver sur la place que le jour même de la cérémonie.

Ce devait être un beau spectacle que celui de ces nombreuses pirogues cinglant, de toutes parts, à pleines voiles , remplies de peuple , et de chefs revêtus de leurs riches et imposans costumes. Chaque district amenait quatre pirogues neuves, à titre d'offrande. Elles précédaient la flottille et portaient les autres objets destinés aux dieux ; en abordant au rivage, elles étaient reçues par les prêtres , qui accomplissaient plusieurs cérémonies préparatoires à la suite desquelles le chef et le peuple pouvaient débarquer ; et les pirogues étaient présentées , avec leur contenu , à FArii rahi ou roi , qui les recevait en dépôt , mais sans toucher à rien.

Quand tous les districts, sans en excepter même celui du chef suprême, avaient réuni leurs contingens respectifs , le gi and-prêtre du lieu se présentait et donnait l'ordre d'apporter le tout au iMaraï. Il précédait la marche, accompagné des prêtres de tous les districts , tous en habits pontificaux , c'està-dire enveloppés de leurs plus belles nattes; mais, pourtant, nus jusqu'à la ceinture , marchant en rang et sonnant de leurs trompes ou grands coquillages, ajustés à l'extrémité d'un bambou; musique plus bruyante qu'harmonieuse, qui accompagnait toutes les processions dans les fêtes religieuses et quelquefois les marches militaires.

Arrivés au Maraï, toutes les offrandes se déposaient dans l'intérieur de l'enceinte , et les prêtres commençaient le service, qui consistait en actionl

de grâces, et dans la récitation d'autres longues prières; après quoi le taau a pouré , ou sacrificateur du lieu , offrait une petite quantité de chacun des fruits et autres comestibles aux flieux , le plaçait sur le fata et annonçait que le reste était au roi.

Cette annonce à peine terminée , le peuple , se pressant autour du JVIaraï, demandait à grands jc^ris le reste des fruits. On envoyait une députation au chef; et, si ce dernier consentait, comme il paraît qu'il le faisait toujours, à ce que le peuple enlevât la portion des comestibles dont les dieux ou les prêtres ne voulaient pas , il envoyait son vea ou ordonnance, qui, après en avoir prélevé une partie pour le chef et pour ses convives, annonçait qu'on pouvait prendre possessioufdu reste. La multitude s'élançait, alors , dans l'enceinte du Maraï,pour se saisir des fruits, des cochons, des poules, etc. , qu'elle se disputait et s'arrachait , au milieu des cns les plus horribles; véritable scène de sauvages qui, pourtant, finissait sans accident, sans blessés, ni morts.

Ce mode de partage était, sans doute, fort inégal; mais c'était , à ce qu'il paraît, le souvenir d'une barbare coutume ; et , la cérémonie faite , le tout se partageait avec assez d'exactitude entre les intéressés.

Un repas général suivait toujours cette cérémonie; et, vu l'abondance des provisions, le plus souvent, la fête durait plusieurs jours. Tout cela semble assez étranger à la religion ; car , à l'exception des chants religieux, qui précédaient toujours les représentations

des Aréoïs , le temps se passait en banquets , danses , courses, assauts, combats, etc. ; et l'on ne songeait à se séparer que quand les provisions baissaient.

Tous se retiraient , alors, peu à peu , par petites troupes, sans ordre , ni régularité; aussi leur départ, sans cesser d'être, attendu leur grand nombre un spectacle vif et animé, n'avait plus rien du coup d œd qu'offraient leurs flottilles, à l'arrivée, quand des. centaines de pirogues réunies se montraient h la fois dans le lointain , et approchaient , cinglant h pleines voiles , dans l'ordre le plus parfait.

Les mêmes cérémonies avaient lieu dans toutes les îles; et, quoique les anthropophages n'eussent pas Tusage des sacrifices humains, ils en offraient un à cette occasion, apparemment comme avant-coureur de leurs horribles jouissances.

La dernière fête , célébrée dans les momens de la plus grande abondance, était surtout brillante ; et, quoiqu'elle commençâtpar des services aux Marais, et qu elle dût, sans aucun doute , son origine à la religion , c'était , dans ces derniers temps , bien plutôt une fête nationale qu'une cérémonie religieuse. Les festins et les jeux suivctient toujours les sacrifices et les cérémonies aux Marais , et paraissent en avoir toujours fait partie essentielle. Cette fête, dans ses effets , avait un rapport singulier avec celles des jeux olympiques et des mystères dllerta , des anciens Germains; car, ainsi que dans ces derniers, presque toutes les îles suspendaient leurs hostilités pour la

célébrer. Des banquets, des courses, des jeux, des combats, en étaient presque le seul objet ; et Von a vu , tout récemment encore, les belliqueux habitans des Marquises, qui sont continuellement en guerre , suspendre aussi , momentanément , leurs sanglantes luttes et leurs éternelles inimitiés, pour fraterniser quelques jours et pour célébrer , par des danses et par des jeux , dont tous sont si avides , cette heureuse époque de leur année.

Comme , dans toutes ces occasions , on faisait de grands préparatifs, surtout en provisions ( car des populations entières affluaient sur le même point); aussitôt après une courte cérémonie au Maraï, commençaient les rqpas, les jeux et les divertissemens, qui seront décrits ailleurs , comme exercices profanes (i)*

Leurs jeux n'avaient probablement rien de cet éclat, dont la poésie des Grecs, plus encore que leur histoire , a doté nos souvenirs.

Cependant leurs exerdces et leurs évolutions militaires , leurs comb- ts avec lances et javçlines , leurs luttes, leurs courses à pied, ou dans leurs élégantes pirogues, au milieu de beaux bassins formés par les rescifs de corail , leurs danses et représentations , leurs habillemens , leurs marches , leurs processions, et surtout ce concours d'une multitude immense, devaient donner à leurs fêtes , avec un appareil de ma-

(i). Voyez Mœurs et usages , t. II.

gnificence et de pompe au moins relatives, un air de plaisir et de vivacité que rarement peut-être on a surpassés en d'autres pays.

A leur retour de ces fêtes, les prêtres de chaque district allaient aux Marais prier les dieux de revenir bientôt du séjour de Fobscurité , Po, au Rohoutou nou noa , Rohoutou parfumé ou séjour de lumière et de jouissances; et chaque particulier en faisait autant, dans chaque Maraï privé ou Maraï des Oromatouas.

C'était alors aussi que les Aréoïs suspendaient leurs fêtes, et se retiraient chez eux pour pleurer l'absence des dieux.

Toutes ces fêtes étaient relatives aux diverses saisons de Tannée.

Les cérémonies aux Marais n'avaient tout au moins d'autre objet que d'obtenir des dieux la fertilité et l'abondance , dans des saisons tardives et de disette. Traitant aussi , parfois , leurs dieux comme il faut, trop souvent, traiter les hommes, ils cherchaient à gagner leur faveur par des motifs d'intérêt personnel. « Dieux h» leur disaient-ils de temps à autre . en n'apportant, alors, aux Marais que des fruits verts et autres comestibles de qualité inférieure.... n Dieux 1 c'est là tout ce que nous avons maintenant » à vous offrir ; mais faites promptement mûrir les

» fruits, et donnez-nous une abondante récolte

Tt Nous vous en apporterons les prémices et tout ce )) que nous aurons de mieux. »

B. ) Fêtes accidentelles.

Après les fêtes et cérémonies qui, revenaient^ dos époques fixes , je dois parler des fêtes de ciiconstance, qui n'iivaient rien de-régulier, quoiqu'elles fussent très'fréqu entes. Presque toutes se rapportaient surtout à leur état constant de guerre et de trouble ; mais, comme je les décris ailleurs, plus en détail, je n'indiquerai ici que celles qui étaient d'un usage presque général.

On a déjà vu qu'à la seule appréhension de la guerre , des victimes humaines étaient offertes aux dieux y mais, outre ces victimes , le plus souvent, la tête ou le corps des ennemis tués dans les combats leur étaient également offerts, et le premier prisonnier l'était toujours.

C'était k qui le* porterait mourant au Marai ou devant le dieu de la guerre , si cette image accompagnait l'armée. On commettait sur sa personne l-es plus révoltantes cruautés, les chances de succès plus ou moins favorables se mesuraient sur le degré de ses angoisses et de ses souffrances.

Ces barbares coutumes rendaient leurs guerres bien plus meurtrières et bien plus cruelles. Ils se battaient en désespérés ; car tomber entre les mains de l'ennemi , c'était la mort , eî, une mort bien plus cruelle que celle même du combat.

Quand la paix avait été conclue, ou du moins,

quand , sur le champ de bataille même, ils étaient convenus des préliminaires , le vainqueur ou les chefs des deux partis ordonnaient à leurs guerriers de se rendre chacun à sa demeure , et d y préparer de l'étofle et des pirogues pour le jour de VOroa no té pouré aru(^(éte des prières des chefs ), espèce de Te Deum ou d'actions de grâces , où , les dieux , ne démentant jamais leur caractère, exigeaient encore du sang humain , avant de promettre ou de sanctionner une paix durable.

Le jour de cette cérémonie arrivé, les chefs et le peuple de chaque district venaient au rendez-vous en de nombreuses pirogues , tontes ornées de pavillons, de guirlandes et de fleurs , et précédées de la pirogue sacrée qui contenait la victime humaine , des cochons morts , un amas d'étoffes , et que conduisaient les prêtres et autres fonctionnaires attachés aux Marais j en sonnant de leurs trompes, tout le long delà route. Arrivés au débarcadère, toutes les pirogues se tenaient dans l'eau à une petite distance du rivage.Lechef et les prêtres venaient au devant d'elles avec le eutou , c'est-à-dire quelques plumes prises sur l'image du dieu , un petit cochon et des feuilles vertes , et leur adressaient un discours de félicitation , auquel les arrivans répondaient , en leur offrant , pour le dieu , \erou ouroii, c'est-à-dire la pirogue, la victime et le reste des offrandes. Ils ne pouvaient débarquer qu'après l'accomplissement de ce cérémonial. ;

Ce premier jour âe passait en cérémonies et eu repas; mais, le lendemain, au lever^du soleil, partaient les veas (ordonnances), avec les pirogues sacrées qui n avaient pas été tirées de Veau; car elles ne pouvaient loucher que la terre sacrée des Marais ou être déposées que là. Ils étaient çuivis des canots des chefs, ceux-ci des canota du peuple; et, comme dans toutes les solennités de ce genre, ce grand concours , ces nombreuses pirog^ies , les chefs, les prêtres, les Aréoïs, tous en grand costume, ne laissaient pas que de présenter un aspect imposant. Arriérées près du MaraU les pirogues sacrées, avec tout leur contfeDi?,. étaient portées dans l'enceinte sans toucher la terre; et, là, les victimes humaines , dont il b y avait jamais moins de quatre , étaient déposées devantrimage du dieu de la guerre. La plus grande • partie du reste de 4a cérémonie consistait en prières. Verela fin, un des prêtres arrachait un œil à chaque victime , le posait dans des feuilles vertes sur l'autel, et en en^rrait un sous le té f are é mahaa .(sanctuaire des dieux), petite maisonnette construite le jour même , et soutenue par un seul pilier , ayant pour base Ifi corps d'une des victimes humaines.

On plaçait , alors, dans cette maisonnette, l'image du dieu , ainsi que les apapia monou faitou ( pavillons tf union), petite pavillons rouges qu'apportait au bout d'un bâton chacun de» chefs qui avaient été ea guerre; et le tout était confié au soin du tiao

mo}' , gardien du temple ( celui qui dort avec les dieux ).

Quand un chef voulait envoyer un secours en troupes à un autre , il devait y joindre au moins une victime humaine, comme garant de sa sincérité; car c'était comme une promesse faite devant Jes dieux qu'il resterait fidèle à la cause de celui qu'il offrait de secourir, et qui se serait bien gardé d'accepter son secours, sans cette garantie barbare, mais sacrée. Quand de pareils secours étaient envoyés à un chef, il venait toujours au devant de la pirogue qui contenait la victime humaine. Cette pirogue s'arrêtait d'abord , comme dans toutes ces cérémonies , à une petite distance du rivage , où le chef et les prêtres du lieu venaient la recevoir avec le taata mea roa ou grand homme de bananes , bananier enveloppé comme une victime humaine, et auquel on joignait des plumes rouges , un petit cochon , des feuilles vertes. Ils déposaient le tout par terre sur le rivage, devant les hommes qui montaient la pirogue sacrée , en leur adressant de longs discours. Alors les arrivans , y compris le prêtre et le i^ea , ambassadeur ou ordonnance, débarquaient, apportant le oro, oua mano , image du dieu Oro , formée de quelques plumes rouges attachées sur l'm, l'oreiller de bois (i). Ils déposaient ces objets devant le chef et les prêtres, en faisant connaître d'où ils venaient,

(i) Voir Mœurs et usages , tom. II.

en même temps que le motif de leur arrivée ; et, quoique ces allocutions et ces cérémonies fussent peut-être les plus longues et les plus ennuyeuses dans ce genre, tous devaient prendre patience, et personne ne pouvait débarquer avant que les t^c^^ où ordonnances ftu chef dû lieu eussent amené la pirogue sacrée au Maraï; mais une fois cette pirogue hors de vue, ou seulement à terre, les étrangers pouvaient débarquer et se voyaient admis avec confiance.

Il y avait plusieurs autres occasions où Ton offrait des sacrifices humains , comme à l'installation d'un nouveau chef, dans certaines visites, etc. , toutes choses qui avaient Heu sous les auspices des dieux, comme j'aurai occasion de le dire plus tard.

J), Tabou.

Outre l'obligation imposée à tous de reconnaître, çn toute occasion, l'influence et l'autorité des dieux, à la sanction desquels ils devaient soumettre toute leur conduite, il existait, dans toutes les îles, une institution des plus remarquables; institution religieuse dans son origine et dans sa forme , mais émiiiemment politique dans ses effets et dans ses résultats; institution qui, ainsi que je crois l'avoir dit ailleurs, n'a guère d'analogue au monde que l'mterdit des anciens Hébreux, avec lequel elle avait plus d'un rapport.

Je veux parler du Tabou. Le Tabou était une loi , une ordonnance ou une publication du grand-prêtre, en vertu de laquelle tel ou tel objet était sacré ou interdit. Tantôt il s'agissait d'empêcher de toucher à tels arbres, à tels fruits, à du poisson , etc.; tantôt il avait pour objet d'initier, si l'on peut ainsi dire , ou même de faire participer à la nature des dieux ces mêmes objets, et surtout certaines personnes , leur assurant ainsi le respect et la vénération. Tels étaient, par exemple , les idoles, les marais , les sépultures, les prêtres, les chefs et leurs demeures , des districts et des îles entières , comme Tonga , aux îles des Amis , qui est Tonga tabou ou Tonga sacrée. Le Tabou, quoique toujours ordonné par lesprêtres, n'était , pourtant, rarement établi qu'à la demande des chefs; et cette singulière coutume est bien, sans exception, je crois, le plus adroit et le plus puissant des moyens que l'imposture sacerdotale ou le despotisme politique aient jamais inventé pour soumettre ou tyranniser le peuple dans toutesles classes; car, absolu dans ses volontés , enfreindre ses moindres prescriptions, c'était s'exposer à la mort, ou, tout au moins , à des châtimens sévères , infligés par les dieux. Ainsi, par exemple, le goitre, peu fréquent en ces iles, était surtout considéré comme une punition du ciel, pour avoir enfreint le Tabou ; l'homme frappé de cette maladie y devenait un objet d'horreur et d'éloignement , comme les lépreux l'étaient chez les Juifs, et , parmi nous, au moyen âge ; ainsi ,

encore, Jes maladies quelconques, dont les transgresscLirs étaient attaqués, avaient, aussi, pour cause la transgression de cette loi ; et , bientôt découragés, se croyant rejetés à la fois des dieux et des hommes , presque tous succombaient à leurs remords et à leurs craintes. Grâces au Tabou , les imposteurs qui servaient ïes cruelles divinités de ces lies étaient parvenus, autant et mieux que dans aucune autre religion connue, à faire passer leurs moindres volontés pour les volontés des dieux.

Le Tabou n'admettait aucune restriction ; il s'appliquait à toutes choses; et si, le plus souvent, ses ordonnances n'étaient que l'expression delà volonté des chefs, eux-mêmes, pourtant, y étaient soumis quelquefois , comme lorsqu'on voyait des arii tabou ( chefs sacrés ) , rester sous son influence , plusieurs jours et même des mois , dans une inaction absolue, jusfju à ne pouvoir se servir de leurs mains pour mnai^er, nourris alors, comme de petits enfans, par des mains étrangères.

Mais , si cette singulière application du Tabou les empêchait, parfois , d'être eux-mêmes, la gêne momentanée qu'ils en éprouvaient n'était qu'un bien faible désavantage, en comparaison de l'autorité qu'ils lui devaient; car , non-seulement , ils faisaient exécuter, parle Tabou , leurs ordres les plus injustes et les plus despotiques, mais encore cette même loi, souvent, les élevait au rang des dieux , et les faisait adorer comme tels parle peuple. Malheur à l'Indien

de leurs sujets , quelle que fût, d'ailleurs, sa position sociale, qui, dans un jour de riialheur, se serait permis, envers eux, la moindre désobéissance , le moindre ouhli de ce respect religieux qu'ils étaient, alors, en droit d'exiger! La mort expiait son crime.

Le. Tabou était la seule police de ces îles; et, quoique, le plus sou vent, il ne frappât que pour satisfaire aux caprices et conformément aux vues politiques des chefs, il avait aussi , pourtant , quelquefois , pour but le bien de la communauté , comme , par exemple, quand il interdisait toujours aux femmes et même aux hommes , dans certaines occasions , la chair de cochon , les anguilles, les tortufîs et autçes comestibles d'un usage dangereux; mesure salutaire, qui paraît n'avoir pas été établie au hasard.

Telle était encore , en des momens de disette , ou lorsqu'on appréhendait une mauvaise récolte de fruits à pain, la défense de toucher a d'autres fruits, bananes sauvages, ignames , etc. , qui croissent spontanément dans les montagnes , afin de les laisser intacts pour le moment des plus grands besoins; mesure qui a, probablement, plus d'une fois, préservé les habitans des horreurs de la famine. Tout cela, néanmoins, était porté à l'excès, dans les derniers temps; et, h vrai dire , quel que puisse avoir été le but du Tabou , dans son origine, le bien du peuple ne paraissait plus guère être son objet; au contraire.... Il n'agissait plus, la plupart du temps, que pour le soumettre à l'obéissance la plus aveugle et la plus

absolue, ou pour le punir et le tyranniser arbitrairement. Ainsi, par le Tabou, tel individu ne pouvait sortir de sa maison pendant tel nombre de jours , ni faire de feu, ni manger qu'avant le lever ou après le coucher du soleil; ainsi, les obligations envers les prêtres et les chefs, les travaux publics, comme construction de Marais, d'édifices à l'usage de tous , de maisons pour les chefs et pour les prêtres, tout était fixé parle Tabou; et dans une forme tellement impérative qu*il n'y av"'- pas de résistance possible. Bien certainement aucune loi humaine n'eut jamais, en aucun pays, le pouvoir que les ordonnances sacrées avaient dans ces îles.

Les femmes en éprouvaient surtout les rigueurs. Tout leur était interdit ou défendu ; car , non-seulement elles ne pouvaient manger de plusieurs plats ; mais, dès leur enfance, elles ne pouvaient toucher au manger des hommes , pas même à celui de leur père, frère ou enfans mâles; et nourries seules, enfans , elles devaient, devenues grandes ou arrivées à l'âge de maturité, préparer pour elles-mêmes, et prendre leui^ tristes repas à l'écart, hors de la maison paternelle. La loi n'en exceptait pas même les femmes mariées, qui n'auraient osé toucher d'un' plat cuit au brasier ayant servi à préparer le manger de leurs maris ou de leurs fds; aussi, séquestrées dans leurs propres demeures , en butte au mépris de tous les hommes , esclaves de leurs maris et de leurs enfans , objets de réprobation pour les dieux, on al-

lait, dans plusieurs îles , jusqu'à les exclure de toute fête , de toutes réjouissances et de tous festins; certains lieux, comme les Marais j leur étaient fermés; et elles traînaient leur triste existence au milieu des privations et des douleurs , condamnées aux travaux les plus pénibles de la vie.

La barbarie a , sans doute , amené Textrême rigidité de ces ordonnances à l'égard des femmes ; peutêtre en a-t-elle changé le caractère et le but primitifs. Ce qui le ferait croire , d'est leur plus ou moins de rigueur prouvée , en raison de l'état social relatif des habitans des diflférentes localités ; puisqu'à 0taïti , tout en maintenant une distinction entre les deux sexes, elles leur permettaient de s'unir souvent , dans les fêtes et dans les festins; et que les femmes des premiers Aréoïs pouvaient même manger ^vec les hommes et des mêmes mets.

SECTION IL

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