‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 50 sur 99 · CULTE PRIVÉ OU DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

CULTE PRIVÉ OU DOMESTIQUE

Du culte des Atouas proprement dits ou dieux nationaux , composé de cérémonies accomplies dans l'intérêt du grand nombre ou du peuple entier , je passe au culte privé rendu aux Oromatouasou dieux domestiques , qui , pour laisser fléchir leur colère ou pour accorder leurs faveurs, exigeaient aussi des prières , des offrandes et des sacrifices.

Nous avons vu qu'ils avaient plus particulièrement la surintendance des détails les plus minutieux de la vie intérieure, confidens nécessaires et témoins quelquefois utiles de plus d'une faiblesse', dont la crainte qu'ils inspiraient prévenait les effets ou le retour. Le culte qu on leur rendait était donc confiné , le plus souvent , dans les foyers domestiques ou dans les petits marais particuliers, qui servaient aussi de cimetières; ce qui ne veut pas dire , que les particuliers , même dairs leurs besoins les plus intimes , n'eussent pas souvent recours aux prêtres des temples nationaux. Il y avait même peu de cérémonies privées auxquelles ces derniers ne dussent intervenir d'une manière plus ou moins directe, comme nous en trouverons plus d'une preuve dans la suite de ces études; et, en cela , le système religieux de l'Océanie n'avait rien qui le distinguât des autres.

Entr'autres pratiqnesdu cuîte doiiiestique, je rapporterai, surtout, ici, 'celles qui avaient lieu dans quelques-unes des circonistances le» pi us graves et les plus importantes , sans doute , de la vie individuelle, la naissance des enfans , par exemple , les maladies, la mort et les funérailles. On s'étonnera, peutêtre f de ne trouver , dans cet énoncé , auctrne indication relative aux mariages , sur lesquels , dans tous les temps et dans tous les lieux , tous les peuples de la terre semblent avoir , avec le plus de sollicitude , appelé la sanction divine; mais, par une anomalioqui

n est qu'apparente , et qu'expliqueront , en leur lieu , mes remarques particulières sur les niœui-s de TOcéanie , la religion demeurait partout absolument étrangère à la formation du nœud conjugal.

Naissance des ejnpahs.

D y avait d'abord , à la naissance d'un enfant , une espèce de tabou ou restriction sur les parens. Une petite cabane était construite à peu de distance de la maison. La mère s'y retirait avec son enfant , et personne qu'elle et son mari ne pouvait y entrer , ou, si quelque proche parente voulait voir l'enfant , elle n^était admise dans la maisonnette qu'en se dépouillant, à l'entrée , de tous seé habits. La mèro même , pendant tout le temps qu'elle nourrissait son enfant dans cette cabane , avait des habillemens de nourrice qu'elle devait quitter pour en sortir. Elle les reprenait en y rentrant. Elle ne pouvait, aussi, plus rien toucher ni se servir de ses mains que pour donner à son enfant les soins nécessaires. D'autres femmes venaient , régulièrement , la faire manger , et lui mettaient , comme aux enfans , la nourriture dans la bouche. Cette interdiction durait de six semaines à deux mois, jusqu'aj^rès l'accomplissement d*une autre cérémonie , nommée o/'oa, qui avait lieu, pour touteslcs clasûcs , de la manière suivante :

Les parens faisaient, d'avance, provision d'une certaine quantité de tapa , ctofie du pa3's, et d'un bon nombre de cochons. Tout cela prêt, ils fixaient le jour de la cérémonie et y invitaient les Aréoïs,; les chefs du district et leurs proches. Le jour venu, on tuait les cochons, on ordonnait un repas, et l'on disposait les étoffes en deux parts égales, dans la maison , avant d'avertir les convives, qui ne devaient pas avoir à attendre , mais trouver , à leur arrivée , tout préparé pour le gala projeté. '

Les plus empressés étaient toujours les Aréoïs. Ils venaient la figure peinte de rouge et de blanc, des plumes sur la tête , tout couverts de fleurs et d'ornemens, et choisissaient l'un des deux lots d'étoffes; après eux venaient les chefs, qui prenaient le lot restant. On apportait ensuite les cochons rôtis, et un bon repas commençait la cérémonie.

Dès que le père et la mère voyaient venir les Aréoïs et autres convives , ils prenaient une grande pièce d'étoffe, quelques feuilles de tnÏToÇthespesia populnea), une dent de requin, et partaient, avec leur enfant , pour le Maraï.

Arrivés près de l'enceinte , le mari étendait la pièce d étoffe dans l'intérieur, pour que la femme pût marcher dessus; car elle ne devait pas fouler la terre de ce lieu sacré. Ils s'approchaient ensemble, marchant sur l'étoffe, de l'autel intérieur, où les attendait un prêtre , qui , dès qu'ils étaient a?sis avec leur enfant, commençait le service par invoquer les

-• 537 — dieux à haute voix Au milieu de ces prières , et à un signal donné , la mère , tenant son enfant élevé d'une main , se frappait la tête de l'autre , avec la dent de requin , jusqu'à ce qu'il coulât en abondance , de ses blessures , du sang , qu'elle recevait soigneusement sur les feuilles de miro. Passant ensuite l'enfantet la dent meurtrière au mari , celui-ci faisait comme elle. Le prêtre venait , alors , recevoir ces feuilles ensanglantées , les disposait sur l'autel devant l'image des dieux , et la cérémonie finissait par cette offrande et quelques courtes prières; mais lesparens, en retournant à leur demeure , avec l'enfant, laissaient au Maraï la pièce d'étoffe, qu'on brûlait ou qu'on détruisait , dans la crainte que quelque femme ne vînt à toucher le côté qui avait été en contact avec la terre sacrée.

En l'absence des parens , et souvent toute la journée , les Aréoïs donnaient de leurs représentations et chantaient les travaux et les actions des dieux. Toute cette cérémonie , tant au Maraï que dans l'intérieur domestique, n'avait d'autre but que d'assurer la protection des dieux à l'enfant ; et si ses parens faisaient tant de dépense pour bien traiter les Aréoïs , c'est que , les regardant comme les favoris des dieux, ils croyaient que leur présence porterait bonheur au nouveau-né.

Il j avait une cérémonie toute pareille , mais pratiquée seulement pour les enfans des chefs, lors delà circoncision, qui était d'un usage général en Océanie.

On ne coupait point le prépuce ; on se contentait d'ouvrir la peau,- et ce n étaient pas les prêtres qui faisaient Topération, mais des hommes du commun, dont c'était la profession , comme il y en avait pour le tatouage , etc.

MjLLADIES.

Ces peuples avaient, en généra) , une grande peur des esprits, et redoutaient beaucoup la vengeance des morts , qui , dans leur conviction , pouvaient leur faire beaucoup de mal. Ceux de tous qu'ils crai* gnaient le plus étaient les enfans morts après la cérémonie que je viens de décrire. Ils craignaient surtout , qu'irrités contre leur mère , ils ne se vengeassent de toute sa famille ; et les femmes ^ appliquant adroitement ces préjugés à leur propre défense , dès qu'elles se voyaient maltraitées , soit par leur mati , soit par leurs autres enfans , ne manquaient guère de les menacer d'aller insulter l'esprit de l'eofant mort ; ce qui leur épargnait bien des mauvais traitemens ; car l'effet de ces menaces pouvant compromettre toute la famille , ordinairement tous les membres intercédaient pour rétablir la paix dans le ménage. Le même procédé amenait le même résultat dans les querelles de tous les autres parens; car la moindre dispute, la moindre parole dure suffisait pour faire

tomber un individu dans la disgrâce des Oromatouas ou dieux domestiques; et pour attirer sur lui et sur tous ses parens des maladies et autres malheurs; aussi n'y âvait-il , entr eux , que peu de querelles ; et , généralement, ils se traitaient avec douceur et affabilité, de sorte que cette utile croyance des Oromatouas , qui n'était rien autre chose que Tadoration des morts , suppléait , en quelque façon , chez ce peuple , d'ailleurs si barbare , à son manque absolu de sensibilité et de sentimens affectueux.

Les maladies et les autres maux qui affligeaient une famille étaient donc supposés venir , soit des dieux domestiques, parce que les membres de la famille ne vivaient pas bien entr eux , soit des dieux nationaux, pour négligence de leur culte, pour infraction du tabou, ou bien par suite de la vengeance de quelqu'ennemi secret. Il n'y avait de mort natnrelle que celle que quelqu'accident avait causée , comme la mort à la guerre, et encore Tattribuaiton souvent aux dieux.

On croyait aussi que les sorciers pouvaient infliger des maux , et naéme occasionner la mort de ceux dont on poursuivait la vengeance. Cette opinion était générale dans les lies ; et , voici , comme cela se pratiquait aux îles de la Société.

Quand quelqu'un voulait se venger secrètement d'une personne, il songeait toujours à lui donner une lAaladie ou la mort. Pour ce faire , il tachait de se procurer de ses cheveux ou des fleurs qu'elle

— 54o — avait portées dans ses oreilles, de la salive de sa bouche , de l'étoffe où un objet quelconque qui avait touché son corps. Munie de ces objets et de quelques présens , elle se rendait chez un des sorciers nommés nanatiaa y et les lui remettait, en lui faisant connaître, mais très- confidentiellement, le nom de l'individu dont elle voulait se venger. Le sorcier, si le présent lui plaisait , prenait les objets que lui présentait son client , les mettait dans un petit sac où il tenait les images et autres symboles de ses divinités ou Tiis , et promettait d'essayer le pouvoir de ces derniers (i). Le lendemain il faisait , en terre , un trou dans lequel, après quelques prières et quelques contorsions , il enterrait à la fois son sac , ses divinités et le reste. Quelque temps après, car il lui fallait toujours du temps , au retour de la personne qui l'employait, le sorcier allait écouter, près du trou dans lequel il avait enterré son sac. Le plus souvent , il disait ne rien entendre encore : ce qui lui

(i) Les sorciers s'ëiaient emparés de ces divinités subalternes , pour en faire les instrumens de Xenvs maléfices. C'était au moyen des Tiis qu'ils prétendaient découvrir les maladies et autres maux qui tombaient sur des familles ; et c'était par eux qu'ils les occasionnaient souvent eux-mêmes j usurpant , ainsi, au nom des Tiis, lepouvoir que les prêtres prétendaient exercer au nom des Âtouas. Ces enchanteurs faisaient ici , par l'intermédiaire des Tiis, ce que les nôtres font par l'intermédiaire des diables ou démons ; de sorte qu'il serait assez difficile de dire en quoi , sous ce rapport , les Tiis différaient des Atouas.

— 54i — procurait, généralement, de nouveaux présens; mais, s'il avait réussi, il disait entendre , loto te varoua ( Tâme ou Tesprit pleurer ). ■,

Il paraît qu'alors il avait effectivement réussi à rendre sa victime malade ou même à la faire mourir, suivant le désir de celui qui l'employait; et cela , soit par le poison , soit par l'effet de la frayeur , en faisant savoir indirectement à la personne prétendue ensorcelée qu'un ennemi avait des moyens de lui nuire (i). L'ensorcelé pouvait pourtant détourner l'effet du maléfice , soit par des sacrifices faits aux dieux , soit par des présens offerts au sorcier même qu'employait son adversaire, quand ce sorcier lui était connu ; double supposition que faisait toujours sa dupe, trompée dans ses espérances; et dont il était lui-même trop heureux de se prévaloir, en cas de non succès, sauvant ainsi l'honneur de sa profession aux dépens du sien propre , tactique qui est , du reste, un moyen de fortune aussi adroit qu'aucun autre, et non pas seulement en Océanie.

Si les Océaniens pouvaient donner des mala-

(r) Il y avait quantité d'autres sorciers pour difFe'rens cas, 11 y en avait quelques-uns dont les intentions étaient bonnes et dont Timposture était innocente ; ceux , par exemple , dont la vocation consistait à renouer les affections et à ramener les inconstans. Ces enchanteurs se nommaient orou , et n'étaient pas les moins employés. Ils cherchaient également à se procurer quelques objets qui eussent servi à la personne infidèle, et la cérémonie était à peu près la même que celle que je viens de décrire.

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dics par maléfice , ils pouvaient aussi découvrir les prétendus auteurs de ces sortilèges , c'est-àdire ceux qui avaient employé les sorciers ; car ces derniers, quoiqu'ils fussent les véritables auteurs du mal, se trouvaient, sous la protection de leurs divinités, à Tabri de toutes poursuites. Dans ce but, les intéressés s'adressaient à d'autres enchanteurs nommés téhoua toutéra. Voici comment , en ce cas, les choses se passaient aux îles de la Société.

Quand il se trouvait dans une famille un malade, dont l'état donnait des craintes sérieuses , on prenait des feuilles de miro , et une plume rouge qu'on suspendait à la porte de la maison , avant d'aller avertir \q téhoua toutéra. Quand celui-ci arrivait et voyait ces feuilles et la plume, il prenait les allures d'un possédé , marchant à grands pas , faisant des contorsions et de^grimaces épouvantables. Dans cet état, il accusait souvent le père, la m ère ou d'autres membres de la famille d'avoir causé la maladie par leurs dissensions ou par leur négligence envers les dieux. Il leur ordonnait d'aller prier et faire des offrandes aux Marais; il ordonnait aussi , parfois , quelques remèdes ; il avait une grande influence sur l'esprit des malades; mais, dans les cas graves, comme, par exemple, s'il s'agissait d'une maladie dangereuse ou d'un trépas , attribués à quelque ennemi, on faisait des présens au téhoua toutéra , pour l'engager à découvrir le coupable. Le téhoua toutéra se mettait, alors, à réciter des prières et à se promener aux

environs de la maison , où l'esprit du défunt lui apparaissait ; et, d'après son appel , il jugeait si c'étaient les dieux ou quelqu'ennemi qui r«avaient fait mourir. Dans ce dernier cas , il y avait d'autres cérémonies , à la suite desquelles , se prétendant inspiré , il nommait, au milieu du délire et de l'exaltation, Fauteur réel ou prétendu de la mort, presque toujours victime, alors, des poursuites de la famille du défunt , qui , non contente de l'avoir personnellement puni, portait, quelquefois, la vengeance jusqu'à massacrer ou faire mourir secrètement ses enfans et ses proches.

La plupart des maladies étaient , néanmoins , attribués aux Oromatouas mécontens; et l'on se bornait à les prier plus régulièrement ; mais si le cas était assez grave pour qu'il lallût appeler le téhoua tou-* téra , et si celui -cî'ticcusait quelque membre de la famille , les lamentations de l'accusé étaient extrêmes; il pleurait et priait nuit et jour , offrait tout ce qu'il possédait, et il n'était pas rare de le voir aller, une corde au cou , au Maraï , se jeter à terre , devant les images des divinités, en s'écriant : « O dieux ! » prenez-moi pour victime; mais guérissez celui » dont j'ai causé la maladie. Je vous ai offert mes » étoffes, mes poules, mes cochons; à présent, je » viens moi-même devant vos autels , la corde an » cou , comme j'y amenais les victimes. Acceptez , » ô dieux I ce dernier sacrifice, signe de mes sincères » regrets , et rendez la santé et le bonheur ^ ma fa-

» mille. » Si Faccusé était une femme , elle devait adresser la prière en dehors du Maraï.

Voici ce qui se pratiquait, généralement, lors de la maladie d'un Arii ou principal chef.

Dès qu'on apprenait qu'un principal chef était malade, tous les membres de la famille accouraient, de toutes les parties de l'île apportant des étoffes et

autres présens.

Autant en faisaient les amis de la maison et les principaux parmi le peuple de son district. En entrant dans la chambre du malade, ils se traînaient vers sa couche en gémissant, déposaient chacun une pièce d'étoffe à ses pieds , et se mettaient à sanglotter , à se lamenter, à se déchirer la tête et le corps , avec des dents de requin. Ces démonstrations se renouvelaient sans cesse , et s'animaient d'autant plus que la maladie prenait un caractère plus grave ; cas où le peuple entier venait ainsi se lamenter près de la demeure du malade; et c'était alors à qui se maltraiterait le plus , pour prouver la force de sa

douleur.

Comme pour tout autre malade, une des premières précautions à prendre était de consulter les sorciers; mais, en des maladies sérieuses, et surtout quand on craignait qu'elles ne fussent l'efîet de l'inimitié, on avait également recours aux prêtres, pour obtenir des dieux la guérison du malade et le châtiment de celui qui avait occasionné la maladie.

Alors , tous les Marais de Vile étaient nettoyés et

ornés de branches vertes , ainsi que les fatas >, et les prêtres étaient nuit et jour en prières. Si , malgré tout cela , la maladie faisait des progrès , il y avait des jours déjeune, et de prières générales pour tout le peuple, et l'on voyait , souvent , les membres de la famille du chef suprême, ses amis, les gens de sa maison , se traîner , une corde au cou , aux Marais , s'offrir aux dieux en sacrifice ; et , dans la consternation universelle , ce n'étaient que pleurs , gémissemens , ojBTrandeâ et prières.

Peu de pays présenteraient l'exemple d'une affliction ou d'un intérêt au moins apparens, pareils à ceux qui régnaient là , dans ces occasions.

Tous ces maux étant attribués soit à l'inQuence des dieux, soit à d'autres causes surnaturelles, il était rare qu'on administrât des remèdes, sinon pour des blessures et des maladies de la peau. Dans tout autre cas, ils n'étaient soutenus qu'au moral, et ne recevaient quelque soulagement que de la confiance qu'iU avaient dans le pouvoir des prêtres et des sorciers; mais la manière de pleurer un chef ou d'autres malades avant leur mort n'était guère propre à leur donner du courage ; et les cris , ainsi que les lamentations dont on les étourdissait , s'ils étaient pour eux des preuves d'intérêt, ne pouvaient guère, d'ailleurs, que les incommoder et aggraver leur mal.

§ ni.

Mort, funérailles, sépulture.

Comme dans tous les pays du monde , lemoment qui brise les liens des familles, en leur enlevant leur chef ou des membres, était une occasion de regrets; mais peut - être l'expression delà douleur n est-elle nulle part aussi énergique qu'elle Tétait chez ces insulaires; et nulle part le culte des morts n avait un caractère plus imposant et plus solennel.

A. Mort et funérailles.

Cétait peu que des larmes, des sanglots et des gémissemens pour la perte d'un parent , d'un enfant ou d'un proche. L'effusion du sang , et les plus horribles blessures semblaient seules pouvoir donner quelqu'idée de leur profonde affliction. Dès qu'un Indien avait rendu le dernier soupir , et souvent même avant qu'il eût cessé de vivre , sa, maison retentissait de tris et de lamentations. Lesmerobresde sa famille entouraient sa couche en désespérés, hors d'eux-mêmes , s'arrachant les cheveux , se frappant toutes les parties du corps avec des dents de requin ; mutilés et sanglans , présentant un spectacle plus dégoûtant et plus hideux encore , peut-être , que vrai-

ment triste , pour des yeux qui n'en auraient pas l'habitude.

La chambre mortuaire était toute tapissée d'étoffes qui la rendaient plus sombre; et là , pendant deux ou trois jours , venaient encore se joindre à la famir? les amis et voisins, pour pleurer et répéter les scènes sanglantes dont je viens de papier; car chacun apportait une pièce de tapa , qu'il plaçait près du mort , et se mettait tout aussitôt à se frapper le coips avec quelqu'instrument tranchant; ce qu'on nommait tai hiaa toupapau.

Pendant ces deux ou trois jours de deuil domestique , quelques hommes s'employaient à dresser , dans le Maraï ou cimetière de la famille , un fata ^owpû/)aM( autel pour le mort), oùlon devait placer le cadavre immédiatement après l'accomplissement des céixnnonies intérieures. C'était une sorte de petit échafaud monté sur quatre piliers , élevé de six à sept pieds , et comme d'un petit toit , destiné à mettre le corps à l'abri des intempéries.

Quant le mort était placé dessus , non conteus dé l'avoir pleuré dans l'intérieur , ses parens venaient encore le pleurer auprès du fata, en y apportant, pendant six semaines ou deux mois ,• chacun une partie de leurs repas. Plusieurs même employaient encore à des démonstrations plus éclatantes de leur affliction, un pleureur de profession, nommé haïva toupapau ( pleureur sacré ) , visitant , chaque jour, le mort pendant plusieurs semaines, et nourri, tout

ce temps, aux dépens de la famille de ce dernier. Le dépôt fait du corps sur le fata et rembaumement commencé , l'haiva était invité à commencer ses visites. Son costume était un des plus riches connus en ces îles. Il portait d'abord le parai , espèce de tiare , que portaient aussi les chefs dans les occasions solennelles; et qui, formé de plumes de différentes couleurs, divisées en rayons comme Tarc-en-ciel , quil imitait , et tout couvert de coquillages , était une des plus élégantes, comme des plus imposantes parures dont s ornassent les chefs et les autorités du pays.

Lé parai des haï vas était aussi le plus grand et le plus beau pour la variété et la richesse des -plumes. L'haiva portait , encore, un habillement d'étoffe jaune et noire, dont le derrière, t©ut couvert de grandes coquilles de nacre bien polies , se nommait éroupé^ et dont le devant , nommé houpé , se composait de plusieurs pièces , d'un travail aussi précieux que singulier, savoir:

I » Deux grandes écailles de nacre bien polies , qui couvraient la figure en forme de masque , n'ayant que deux trous en face des yeux,et à quoi étaient attachées quantité de plumes rouges de l'oiseau des tropiques, divisées en autant de rayons au-dessus de

la tête.

20 Au-dessous, une planche mince , couverte de plumes de différentes couleurs, et ressemblant assez, pourla forme , au hausse-col en croissant desk)fficiers français, mais beaucoup plus grande et ornée , à ses

- 549 ~ deux extrémités, d'une touffe de plumes noires et d'autres touffes de la même couleur qui, attachées à un fil, tombaient en guirlandes de chaque côté.

3" Au milieu du corps, au-dessous du croissant, un filet entièrement formé de petits morceaux de nacre mince comme du papier, et d'environ un pouce de long sur un sixième de pouce de large, attachés les uns sous les autres, par du fil , qui passait dans les petits trous percés à leurs deux extrépiités.

Revêtu de ce bizarre costume, il s'armait du p^cAo, espèce de sceptre de plusieurs pieds de long , arrondi vers la poignée , plat à l'autre bout, garni, d'ailleurs^ à son extrémité, d'un faisceau de plumes et de dents de requin , sur chaque côté. Sorti ensuite de sa demeure, accompagné d'une foule de petits garçons tout barbouillés de couleur ou de boue , il courait dans tout le district autour des Marais , frappant rudement tous ceux qu'il rencontrait sur son chemin ; aussi, tous se retiraient-ils à son approche, qu'annonçait, de loin , le bruit des coquillages dont il était couvert, et le claquement du tété , espèce de castagnettes , instrument formé de deux écailles de nacre qu'il heurtait l'une contre l'autre, dans la paume de la main.

Après avoir ainsi parcouru les lieux les plus habités du voisinage dé la demeure du défunt , il finissait par se rendre, toujours accompagné de son étrange cortège , près du fata toupapau , où le mort était ex-

posé; puis, après en avoir fait plusieurs fois le tour, après s'être déshabillé et lavé , il terminait sa journée étt pretiant , avec sa suite , sa part d*un bon repas, qu'on avait toujours soin de tenir à leur disposition.

Cô haïva représentait Tesprit du défunt, mais n'était pas, comme on Fa cru, inspiré par lui. La cérémonie , qui n avait d'autre but que d^honorer les morts , durait aussi long-temps que les parens voulaient payer et nourrir le fonctionnaire et sa suite. Ils croyaient ou feignaient de croire que plus la chose durait, plus le défunt devait être content dVuîtf.

Mois , s'il y avait tant de céré^monies à la mort du dernier des Indiens , pour peu qu'il eût une famille, c'était bien autre chose à celle d'un chef; car, alors , le deuil était général, et Ton se disputait à qui donnerait les marques les plus signalées de sa douleur; aussi les scènes qui sy renouvelaient à chaque instant , pendant trois jours, offraient-elles le spectacle le plus hideux qu*il soit possible d'imaginer. Ce n'étaient que cris , hurlemens , plaies , blessures, et sang coulant à flots sur la coucheet sur le corps du défunt. Outre ces lamentations, dans sa demeure même, pendant ces jours de émoé ( deuil ) , il était défendu de faire du feu ou de manger avant la nuit. Le peuple entier les passait dans la dévotion, les prières, les pleurs. C'était alors aussi que les femmes s'unissaient pour chanter , la nuit , leurs hymnes de mort.

partie ^u cérémonial de beaucoup la plus touchante y la. seule qui portât ce caractère.

Quand, après trois ou quatre jours, le corps d'un clief était placé sur le fa ta toupapau, que je nommerai ici le sanctuaire des morts, puisqueles prêtres et les chefs pouvaient seuls y entrer, et que personne n'en approchait sans se découvrir le corps jusqu'à la ceinture ; il y avait , indépendamment de la visite ordinaire de Thaiva toupapau ou pleureur sacré, quelques nouvelles scènes de barbarie , dont la principale , aux îles de la Société , était la suivante :

Le jour même où le corps était placé sur le fata , l'enceinte était entourée par les gens de sa maison et du district oii il avait résidé , tous bien armés. Peu après venaient ceux du district le plus voisin ( composé d'alliés et d'amis), également armés, et qi>'on nommait éotahaas ou pleureurs. Arrivés assez près des gardes du corps pour s'en faire entendre, ils demandaient à être admis pour pleurer leur chef, faveur qui leur était toujours refusée. Il s'ensuivait aussitôt un combat, où, généralement, plusieurs guerriers étaient blessés ou frappés de mort. Si les éotahaas étaient vainqueurs , comme il paraît qu'ils ne manquaient jamais de l'être ( car ce combat, quoiqu'il coûtât souvent la vie à un certain nombre d'individus , n était , pourtant , au fond , qu'une affaire de forme ) , lés partis s'unissaient et recommençaient , de concert , les scènes dé sang déjà décrites.

Il y avait encore aux funérailles des chefs, dans

toutes lea îles, des combats, des assauts avec armes , des luttes corps à corps, ainsi que plusieurs autres cérémonies superstitieuses, entr autres celle où un prêtre faisait , dans la terre , un trou où il prétendait enterrer le ressentiment du défunt contre sa famille; car on supposait toujours* ou que la famille n'avait pas fait assez pour détourner la maladie ou que la maladie avait pour cause le mécontentement des dieux contre quelqu'un de ses membres. Il s'agissait donc ici d'apaiser les mânes et d'obtenir que le mort ne se vengeât pas des survivans.

Il serait impossible de mentionner toutes leurs cérémonies en l'honneur des morts , et plus encore de citer toutes les cruautés qu'ils commettaient et les tourmens qu'ils s'infligeaient, en témoignage de leurs regrets. L'usage en était universel dans les îles, variant seulement pour le choix et le genre de supplices , partout, en quelque manière, conforme à leur état de plus ou moins grande barbarie. Il n'y avait , d'ailleurs , rien de bien fixe à cet égard. Il paraît qu'ils se maltraitaient partout en proportion de leur exaltation ou de leur délire; sauf, pourtant, la coutume invariable et constante de se déchirer les chairs avec la dent de requin , coutume générale ; de se couper une phalange du doigt , comme à Tongatabou ou de se casser une dent à la mort d'un chef, comme aux îles Sandwich. Pour le reste , ils semblaient rivaliser à qui commettrait froidement k> plus de révoltantes atrocités Le tout cela,

que conclure ? On en conclurait assez naturellement, ce me semble, qu'en Océanie, comme en beaucoup d'autres pays, toutes ces scènes de deuil et d'affliction , dégénérées en pratiques barbares , attestaient plus d'ostentation , plus d'affectation que de sincère douleur, de regret véritable delà mort du défunt; et que là , comme partout ailleurs , la dévotion pour les morts croissait en raison directe de la vanité des vivans.

B. Sépulture.

J'ai dit ailleurs que les chefs et beaucoup de familles avaient , sur leurs domaines , de petits Marais ou temples domestiques , servant particulièrement au culte des Oromalouas.

On a vu aussi que l'enceinte de ces petits Maraïs servait de cimetière aux diverses familles auxquelles ils appartenaient ; et qu'à la mort de chacun de leurs membres , elles j faisaient, en conséquence, dresser un fata toupapau ou autel de mort, destiné à l'exposer, pendant quelque temps, à tous les regards, préalablement à son enterrement, quoique les femmes, et même quelquefois les hommes, fussent souvent enterrés sans cette cérémonie ; mais, qu'on enterrât le corps avec ou sans exposition sur le fata , dans tous les cas , la fosse était peu profonde. On y descendait le corps dans une posture inclinée, les

mains attachées sur les genoux ou sur les jambes , quelquefois enveloppées d'étoffes.

Quand, ce qui était le cas le plus ordinaire, on devait le placer sur le fata toupapau , on avait un moyen d'en empêcher la putréfaction. C'était d'en faire sortir les intestins par l'anus et d'étaler le reste à l'ardeur du soleil , au milieu du jour, en lé préservant de l'humidité pendant la nuit; procédé dont il résultait une prompte dessiccation qui ]e conservait intact pendant assez long-temps. On prenait aussi , quelquefois^ la précaution de le frotter d'une huile odoriférante , et même de le remplir d'étoffes imbibées de cette même huile; ce qui se faisait avec plus ou moins de soin et se pratiquait toujours pour les chefs.

11 n'y avait ordinairement que le corps d'enterré au Maraï. Au bout de qpelque temps, quand, en dépit même de toutes les précautions prises, le corps commençait à dépérir , on en séparait la tête ; et , après de nouvelles prières et de nouvelles cérémonies, on la portait dans des cavernes inaccessibles et secrètes, situées au haut des montagnes , et qu'on appelait anaa ; après quoi le cadavre était enterré dans le Maraï. Quelquefois , pourtant ( et cela avait lieu surtout pour les chefs et pour les premières familles ) , le corps , bien enveloppé d'étoffes , était porté tout entier dans ces sépulcres, où ils étaient à l'abri de toute insulte, la situation de l'anaa de la famille n'étant connue que du chef de la famille même et

de son garde-mânes. Le garde-mânes remplissait, auprès de chaque première famille , un emploi trèsimportant et héréditaire. Il était chargé de veiller à la conservation des restes enterrés au Maraï; et, de plus , connaissant seul , de tous, la caverne funéraire qui renfermait les têtes de tous ces morts de la famille, il était, comme gardien et défenseur des dieux mânes, redouté de toute cette famille et des chefs. La moindre insulte faite à lui ou à ses enfans, par un membre quelconque de la maison qu'il servait, pouvait attirer sur elle des maladies ou d'autres maux. Ainsi, la superstition même empêchait souvent les grands de faire du mal , ou du moins leur faisait craindre, plus qu'à personne, de se voir en butte h la vindicte divine ou aux manèges secrets de leurs ennemis. Il est vrai, d'un autre côté, qu'ils avaient, proportionnellement à leur rang, des ressources et des moyens refusés au vulgaire , pour détourner la vengeance des hommes ou conjurer la colère des dieux. Une dernière remarque mettra fin k ces observations; c'est que la conservation des morts dans les anaa n'était pas , dans toutes les îles , un droit et un privilège exclusivement affecté aux chefs et aux familles nobles; car, dans quelques-unes, on les conservait indistinctement. Je m'en réfère , à cet égard, à ce que j'ai dit ( partie géographique ) , en rendant compte d'une visite faite aux iles Gambier ( i). J'y ai

(i) Voyez, pages 99 , loô , loi , 102.

trouvé des momies dans presque toutes les grottes et dans presque tous les creux de montagnes. L'une de ces cavernes , d'environ soixante pieds de profondeur, en renfermait jusqu'à douze , dans les différentes cavitésdes roches. Toutes étaient enveloppées d'étoffes, liées de bandages et de cordes; et les deux que j'ouvris un peu, pour les mieux examiner, paraissaient bien conservées.

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