‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 5 sur 99 · VALPARAISO. — GOBI JA · texte numérisé non relu

VALPARAISO. — GOBI JA

Avant de commencer Texposé de mes voyages dans rOcéanie , je crois devoir faire connaître , d'après mes propres observations, deux des principaux points d'appui du conmierce européen sur les côtes occidentales de l'Amérique, Valparaiso (Chili) et Cobija ( Bolivia ) ; parce que la situation géographique de ces ports en fait déjà, ou les appelé \x devenir deux des principaux centres des relations commerciales déjà ouvertes ou qui doivent ultérieurement s'ouvrir avec les points les plus importans (lel'Océanie. Ces notions préliminaires auront , de plus , Ta-

vautage de familiariserd'avance le lecteur qui voudra bien me suivre dans mes courses maritimes, avec de fréquentes allusions à des localités qui ont été, les premières , Tobjet de mes observations, et auxquelles des souvenirs et des intérêts de divers genres me ramèneront sans cesse avec lui dans le cours de mes pérégrinations.

VALPAKAISO.

Si peu important, jadis, à l'époque où le commerce du Chili , comme celui des autres colonies espagnoles du grand Océan , était encore soumis au monopole de la mère patrie , Valparaiso , aujourd'hui , non-seulement est le premier port de la république chilienne , mais il l'est encore de TOcéanie entière , servant de relâche à presque tous les navires qui doublent le cap Horn.

La première impression qu'on reçoit de cette ville, en entrant dans la baie , n'est pas favorable. Située au pied de hautes montagnes stériles , on n'y distingue d'abord qu'un petit nombre de maisons passables , au milieu d'une foule de cabanes clair- semées sur la pente des hauteurs, et qui, portant surtout les livrées de la misère , doivent aflfecter péniblement le voyageur arrivant d'Europe, et ne lui promettre rien de bien satisfaisant; mais cette impression s'efface à mesure qu'il approche ; et , bientôt , sa vue se

~ 5 ~ repose avec intérêt et plaisir sur le Môute'Jlegre ^ groupe de maisons élégantes , bâties par des Anglais, à mi-côte; et sur la rue principale, qui se déroule au pied des montagnes avec un double rang de constructions vraiment belles , et d'autant meilleure apparence, que presque toutes sont neuves , ayant presque toutes été élevées depuis 1822 , époque où un violent ti-emblèment de terre détruisit la ville de fond en comble; et, renversant tous les édifices publics, sans presque laisser une maison sur pied, ensevelit sous leurs ruines plusieurs centaines de personnes.

Ce qui surprend, surtout, quand on débarque à Valparaiso, c'est le mouvement et l'air de vie qui s y manifestent aujourd'hui ; car, centre d*un commerce assez considérable , comme tout se transporte dans l'intérieur à dos de mule, et que les Chiliens, pauvres comme riches, sont presque toujours à cheval , les rues de la ville sont continuellement encombrées. Les convois de mules, le déchargement et le transport des marchandises , le nombre plus grand encore des ouvriers , des hommes à cheval , quelques voitures, tout cela vivifie cette petite place ; et l'étranger qui débarque en est d'autant plus charmé , que le premier coup d'œil lui en a été plus désagréable , à son entrée dans la baie.

Il est à Valparaiso une retraite vraiment délicieuse , grâce à ce luxe prodigue qui caractérise les Anglais, et plus encore , peut-être , à cet esprit de nationalité qui resserre leurs liens particuliers, en

les isolant au sein des nations étrangères, soit qu'ils y résident momentanément, soit qu'ils s'y fixent pour la vie. Cette retraite est le lieu dont j'ai déjà parlé , le Monte- Alegre (Montagne de Plaisance), ornant, aujourd'hui surtout , l'entrée de la baie de plusieurs maisons magnifiques qui semblent commander le centre du port , où elles frappent d'autant mieux la vue qu'elles sont assez élevées , n'ont rien qui les masque et sont peintes à la manière anglaise; véritable ornement pour la ville, où elles forment comme une petite colonie anglaise au milieu du Chili.

Lu ville est divisée en deux parties , le port et \ Almendral y ou Terrain des Amandiers , quoiqu'il ne s'y en trouve pas un seul. Le port est la plus importante de ces deux parties. Là se déchargent les marchandises; là sont les bureaux et les magasins des négocians , ainsi que ceux du gouvernement. La situation en est tout-à-fait bizarre. D'un côté s'élèvent des montagnes à pic , et si rapprochées de la mer, qu'elles ne laissent d'espace que pour une seule rue ; encore a-t-il fallu , dans plusieurs endroits , entamer les rochers pour l'élargir , ce qui n'empêche pas qu'on n'y voie de grandes et belles maisons , entre lesquelles on remarque la nouvelle douane , édifice vraiment magnifique. Au bout de la rue se trouve la place qui est assez spacieuse et présente aussi de beaux bâtimens ; mais ce qu'il y a de plus singulier, ce sont les Quebradas (Gorges de mon-

tagnes ) , où des centaines de maisons et de cabanes , qu'on n'avait pas distinguées de la baie, se découvrent à mesure qu'on s'y enfonce, et fourmillent de peuple; aussi n'est-on pas peu surpris de reconnaître bientôt, dans Valparaiso , qu'on croyait d'abord ne consister qu'en une seule rue, une ville de plus de 26,000 âmes , dont , en raison de sa distribution si originale, l'examen détaillé demanderait plusieurs

jours.

L'Almendral est à l'est du port, et lui sert comme de faubourg. Là , beaucoup plus éloignées de la mer, les montagnes laissent se développer une belle plaine et de la place pour la construction d'une grande cité. L'Almendral est, sous tous les rapports , plus agréable que ce qu'on appelé proprement la ville, dont les rues , toujours encombrées de voitures , de marchandises , d'hommes , de chevaux , de convois de mules, qui permettent à peine d'y faire un pas, n'offrent, non plus, de toutes parts , que de hautes maisons ou des rochers nus et à pic non moins menaçans, dans un pays où les tremblemens de terre sont si communs; tandis qu'à l'Almendral on respire à l'aise l'air doux et frais de la campagne , au milieu de nombreuses et belles maisons entourées de jardins , d'arbres et de verdure.

L'Almendral est déjà très-peuplé et Ton ne cesse d'y construire de nouvelles habitations. Plusieurs négocians y ont des maisons de campagne , où ils se rendent, quand les affaires sont finies au port. L'AI-

mendral est aussi vers le soir , dans la belle saison, le rendez-vous habituel des fashionables de Valparaiso , qu'on y voit les uns à pitd, les autres en voiture, mais le plus grand nombre à cheval, manière d'aller que les Chiliens de toutes les classes préfèrent toujours à toute autre.

Valparaiso doit être déjà regardé comme le port le plus important de l'Océan pacifique, et ne peut manquer d'acquérir plus d'importance encore , main tenant que de meilleurs règlemens de douane y faciliteront le transit. Presque tous les bàtimens marchands qui doublent le capHorn le visitent, d'abord *fin d'y vendre , mais surtout afin d'y prendre langue sur les marchés de la Bolivia , du Pérou , de Guayaquil , etc. ; car, depuis quelque temps , le port de Valparaiso devient comme l'entrepôt de toute cette côte , et l'on y voit aborder sans interruption des marchands des Intermcdios (i), de Lima, et surtout du Mexique et des ports de l'Amérique centrale , qui viennent y faire des achats , ce qui est fort avantageux pour le Chili , tant à cause de l'extension de son commerce et de sa navigation , qu'en raison des droits de transit, de magasinage et autres qu'y payent les marchandises , et des immenses capitaux qu'y mot en circulation un si grand mouvement d'affaires.

(i) Mot consacré dans le pays pour désigner tous les ports situés entre le Chili et Lima.

Rien de plus extraordinaire que FindifFérence qu'on montre là , non-seulement pour les ali'aires politiques du Chili , mais encore pour celles de quelqu'autre pays que ce soit , pour peu qu'elles ne se rapportent pas directement au commerce des habitans, et ne contrarient ni leurs opérations, ni leurs intérêts. Tous, en effet, sont commerçans et ne pensent qu'à leur commerce. Occupés pendant les heures de travail , ils ne songent plus qu'à s'amuser dès que le travail a cessé, iiussi Valparaiso est-il 'moins une ville chilienne qu'une colonie étrangère . une sorte de terrain neutre, véritable tour de BaJ^el, où, dans une même maison , l'on entendra souvent parler dix langues différentes, quoique les langues espagnole et anglaise y soient généralement les plus usitées. On y vit en très-bonne intelligence et aussi agréablement que possible, dans un pays privé de plusieurs des ressources de l'Europe. Le peuple s'y montre toujours très-hospitalier , et reçoit les étrangers avec une bonté, des égards et un abandon j^eut-être même quelquefois un peu trop facile. On y jouit surtout d'un bien qui vaut à lui seul tous les plaisirs; d'un bien que ne remplace aucune jouissahce , la plus entière liberté. Valparaiso est , en effet , dans^ia^ grande république chilienne , une petite république où chacun vit à sa fantaisie; et, sans contredit, plus librement qu'en aucun autre lieu du monde. Là, jamais de vexation , jamais d'actes arbitraires , jamais d'injustices, surtout à l'égard des étrangers. Tout

homme est vraiment libre en posant le pied sur le sol chilien ; tout homme en sent aussitôt la douce influence. Point d'inspection sur votre personne; point de ces visites humiliantes de la douane ; à peine ouvre-t-on vos malles. Jamais employé n'oserait porter la main sur une personne d'apparence décente (i), et visiter les femmes n'y paraîtrait pas moins grossier que contraire à la décence.

La baie de Valparaiso n'est , à proprement parler, qu'une rade. Belle et sûre depuis septembre jusqu'à la fin d'avril , elle est dangereuse depuis mai jusqu'à la fin d'août , quand régnent les vents de N. et de N.-O., auxquels elle est absolument ouverte , et qui y amènent une mer épouvantable ; sans compter que le fond y étant mauvais pour les bâtimens qui n'ont point de chaîne , il est rare qu'en hiver il n'y arrive pas quelque sinistre. En 1823 , dix-sept navires y ont fait côte, et s'y sont entièrement brisés; d'autres, depuis , y ont péri , corps et biens.

COBIJA.

A mon premier départ du Chili, je montais une goélette de cent quatre-vingts tonneaux , mesurant quatre-vingt-six pieds de long sur vingt-six de large ;

(1) Plusieurs de ces faits ont un peu changé depuis l'impression de cette feuille. C'est que la civilisation fait des progrès.

vraie coquille de noix , dont le corps à peine hors de l'eau était bas à faire peur , tandis que sa mâture semblait vouloir toucher les nues; fine voilière, toujours autant au dessous qu'au dessus des flots; et bien digne de son nom de /^o/a(i(?r ( poisson volant ). Je passai alors par Gobija , port de la Bolivia, qui venait de s'ouvrir, et qui, de tous les lieux de Tunivers, étaitbien alors le plus triste etle plus maussade; mais comme cette place mérite qu'on en dise un mot , j'extrairai du journal de mon premier voyage aux îles océaniennes quelques observations sur ce qu'elle était à cette époque.

Extrait de mon journal, ( 1828.)

10 DÉcEPJBRE. — « En calme depuis six heures du matin , nous découvrîmes la terre vers sept , à environ dix à douze milles de distance, et nous avions à l'E. par S. la montagne dite Meglllones, »

1 1 DÊcEMBRii. — « Le lendemain, 1 1 décembre, à la pointe du jour, nous étions près de la côte, à environ cir^q ou six milles de Gobija , et nous avions au S.par E. la montagne et la baie de Megillones, à

TâTdistance d'environ vingt-cinq milles.

» La baie de Megillones, située par 23^ de lat. S. et 70° 3o' de longit. occ. , est une des plus belles et des meilleures du monde. L'étendue en est telle, que , de l'entrée , on ne pourrait distinguer les bâtimens mouillés à son extrémité opposée ; et partout ils

V seraient en sûreté ; malheureusement sa situation dans un pays aride, et le manque absolu d'eau douce> la rendent entièrement inutile. En effet, les montagnes qui l'entourent sont tout-à-fait stériles et de l'aspect le plus triste; et tout l'intérieur , à cinquante lieues de rayon, n'est qu'un affreux désert, où l'on ne trouve ni eau ni le moindre indice de végétation.

» Le même jour, 1 1 décembre, nous^:estàmes en calme jusqu'à près de trois heures de l'après-midi; mais alors une petite brise s'étant levée , nous distinguâmes aussitôt le pavillon blanc que les habitansde Cobija font flotter sur une pointe de rocher qui abrite le port contre le vent du sud. A cinq heures nous étions à l'ancre dans le port ou plutôt sur la rade de Cobija.

)) Cobija est située par 22** 18' delat. S. et par 72° 32' de longitude occ. Le port n'a aucune apparence; et, en faisant terre au sud , comme le font par précaution tous les navires , il serait impossible de le reconnaître, sans le pavillon blanc dont j'ai parlé, et qu'on aperçoit d'assez loin. Le gouvernement espagnol avait, à ce qu'il paraît, jeté déjà depuis longtemps les yeux sur Cobija. Quatre ou cinq arbres , qui sont les seuls que j'aie vus sur toute cette triste côte, attestent qu'elle a été anciennement habitée par des Européens; mais, découragés par la difficulté d'y vivre, ceux-ci ne tardèrent pas à l'abandoimer; et il n'y resta plus que quelques malheureux Tndiens-qui

y vivent de leur pêche et paraissent en avoir été les seuls liabitans stables.

» En 1825 , le gouvernement de Bolivia désirant avoir un port de mer , et recevoir directement les marchandises étrangères pour lesquelles il payait à ses voisins des droits exorbitans , ce qui le laissait toujours à la merci, soit du Bas-Pérou , soit de la République argentine , pensa de nouveau à Cobija , dont il décréta l'ouverture comme port de mer de la république de Bolivia. Afin de Taccréditer et d'y attirer les navires , il se contenta du droit modique de deux pour cent à l'entrée , sur toute espèce de marchandises. Un riche marchand, Cotera, fit tout au monde afin d'en assurer les progrès, y bâtit des maisons, y établit des convois de mules pour le transport des marchandises du port à l'intérieur ; mais, en dépit de tous ses efforts , le port n'avance guère. Le triste état du gouvernement, les révolutions qu'il a subies ont jusqu'ici laissé lutter seul contre mille difficultés ce digne patriote , qui n'a pu obtenir encore même l'établissement d'une poste régulière.

)) La baie , ou plutôt la rade de Cobija , est un bon mouillage , où l'on n'éprouve jamais de forts coups de vent du nord ; aussi les bâtimens y sont-ils en sûreté. On n'y a point à craindre de tracasseries avec la douane ; point de droits de port à payer. On peut décharger la marchandise au moment même de l'arrivée et quitter le port quand on veut , sans avoir à remplir aucune formalité ; et , du

moins à cet égard, Cobija Femporte snr tous les ports du monde. Le climat y est bon; car, malgré sa position tropicale, la chaleur n'y est guère importune que deux ou trois heures par jour. Une brise fraîche du sud s'y lève assez régulièrement vers dix ou onze heures, du matin ; et , généralement, les soirées et les nuits y sont rafraîchies par les vents de terre. L'eau, dit-on, y est salutaire, quoique un peu saumàtre ; mais l'aspect en est affreux. Des montagnes pelées , d'une nuance bleue et rougeâtre ; des sables; pas la moindre verdure; jamais de pluie; rarement même de la rosée... , et fréquemment des tremblemens de terre effroyables. »

12 DÉCEMBRE. — « Je dcsccndis avec le capitaine pour rendre une visite au gouverneur, venu à bord immédiatement après notre arrivée, en sa triple qualité d'administrateur , de vérificateur et de garde de la douane. Nous demandâmes sa demeure. On nous montra une baraque de bois , petite et de triste apparence. Nous trouvâmes son Excellence écrivant sur une mauvaise table , qui faisait partie d'un mo' bilier composé de cette même table, de deux chaises, d'une commode et d'un lit. Il nous reçut bien. C'est un homme aimable et mstruit , parlant passablement le français et l'anglais , indépendamment de l'espagnol , sa langue maternelle.

» De là, nous allâmes nous promener dans Cobija, composé d'environ vingt à trente maisons , dont la plus considérable est celle de M. Alcala , agent et

associé de la maison Cotera. En poursuivant notre promenade sur le rivage , un peu en dehors de ce qu'on peut nommer Cobija , nous rencontrâmes plusieurs familles indiennes, qui, pour toute demeure , avaient des cuirs de chien de mer tendus sur quatre bâtons. C'était la première fois que je voyais l'homme dans un état aussi voisin de celui qu'on appelé Y état de nature; et je dois avouer que ma première impression ne lui fut pas favorable. L'une de ces familles était composée de deux hommes de moyen âge, de deux femmes et de plusieurs enfans, couchant tous sous la même hutte , sans autre literie que deux mauvaises couvertures. Leur nourriture se compose d'un peu de mais torréfié , de poisson sec et dé coca , feuille d'un arbuste qui croît dans l'intérieur du Haut -Pérou. La pêche est leur principale pour ne pas dire leur unique occupation ; et leur manière d'y procéder donne lieu d'admirer ce que peut l'industrie humaine , aiguillonnée par la nécessité. Manquant de bois , ils ont l'adresse de construire des embarcations avec des cuirs de chien de mer. Ils cousent d'abord deux de ces cuirs ensemble , en les disposant de manière à pouvoir y renfermer l'air , qu'ils y introduisent par insufflation , au moyen d'une petite ouverture à laquelle ils ont , dans ce but , adapté préalablement un boyau du même animal. Ces cuirs ainsi bien gonflés , ils en remplissent de même un autre, les attachent ensemble, les portent à la mer, se placent dessus , armés d'une longue pagaye qu'ils

manœuvrent des deux mains, et font souvent de la sorte trente à quarante lieues le long de la côte. Les Indiens nomment ces espèces d'embarcations balsa.

)) Rien n'est plus borné que les besoins de ce peuple , qui paraît heureux dans sa triste situation, puisqu'il ne forme jamais le vœu d'en sortir ni d'améliorer son sort, alors même qu'il le pourrait sans peine. Tels sont, par exemple, les habitans de Calma , première peuplade indienne de l'intérieur , à quarante lieues environ de Gobija. Cet endroit est susceptible de culture , et les habitans pourraient, dans les circonstances cOtuelles , tirer le plus grand parti de leur situation géographique ; mais ils n'en font rien et vivent aussi misérablement et plus misérablement encore peut être que les habitans de la côte aride. Leur nourriture , abstraction faite du poisson qu'ont en abondance les habitans riverains, est absolument la même que la leur, se composant aussi d'un peu de maïs torréfié, de la feuille dite coca , et parfois d'une petite quantité de lait. Ce qui est inconcevable , c'est qu'ils pousvsent l'indifférence jusqu'à ne vouloir nullement profiter du séjour que les marchands sont forcés de faire au milieu d'eux , se refusant même à leur vendre le surplus du lait qu'ils consomment. Cette observation est applicable à la peuplade d'Atacama, qui vit vingt lieues pi us loin dans l'intérieur , et dont ces déserts ont pris le nom. On sent que l'apathie de ces peuples ne laisse pas

que de compliquer beaucoup les difficultés déjà si grandes des transports à l'intérieur.

» M. Alcala nous ayant invités à dîner, nous restâmes à terre- Il avait réuni chez lui tous les notables de Cobija , c'est-à-dire le gouverneur et cinq à six marchands espagnols. La table était abondamment fournie de bons vins, de mets de toute sorte , et surtout de poisson. Le poisson es^ excellent à Cobija ; mais je ne pus toucher à ce qu'ils appelaient leur viande fraîche , apportée là par un navire parti depuis plusieurs jours. Le soir , les convives allèrent rendre des visites. Je préférais la promenade , et me dirigeai du côté des habitations des Indiens où je croyais entendre de la musique. En approchant , je n'entendis plus rien; et je crus m'être trompé. C'était une de ces belles et fraîches nuits des tropiques. Je m'assis sur une pierre , assez près de huttes indiennes que je distinguais à la faible clarté de la liine. La solitude de ce lieu , le profond silence qui y . régnait , interrompu seulement par le bruit des vagues de la mer , incessamment brisées sur les rochers qui bordent de tous côtés le rivage ; l'aspect de ces miséraj)les huttes , jetées au milieu de ce désert; ma propre situation , loin de ma patrie , de ma famille , de tous les objets de mon alïection , et sur le point d'entreprendre un voyage des plus hasardeux, tout disposait mon âme à une mélancolie, bientôt portée presque jusqu'à l'attendrissement. En ce moment , les Indiens des huttes entonnèrent, en s'accompa- VOY. AUX Îles. — t. i. 2

gaant de la guitare , un chant à plusieurs voix , triste et pathétique , dont l'eflfet sur moi fut tel, que j'essaierais en vain de le décrire , et que peu de mes lecteurs pourront se figurer ou même concevoir.

» D'où vient que les chants des Indiens sont toujours, et dans tout le Pérou, languissans et tristes; d'où vient que ces hommes si doux et si pacifiques montrent et inspirent toujours la mélancolie ? §eraitce la suite de leur triste position; un souvenir traditionnel de ce qu'ils ont souffert sous leurs cruels conquérans; et la nation entière aurait-elle encore la conscience de l'état d'avilissement et de malheur où elle est tombée? On l'ignore; et peut-être ne pourra -t- on jamais résoudre ces questions d'une manière bien satisfaisante; mais un fait incontestable , c'est qu'ils aiment à vivre entr'eux , s'éloignent des étrangers; sont enclins à la tristesse, chantent leur infortune et leur esclavage, et qu'on les a vus souvent, surtout en des momens d'ivresse, entrer comme en fureur à l'ouïe de certains chants commémoratifs de leur splendeur ^clipsée ; exaltation plus d'une fois funeste aux étrangers qui se trouvaient alors au milieu d'eux.

» Je fus bientôt rejoint par le capitaine et par mes autres compagnons de table, que la musique des Indiens avait attirés, comme moi, près des huttes. Leur retour m'arrachait à une rêverie qui n'était pas sans quelque charme; mais je n'étais pas le seul de la compagnie qu'eussent affecté les accens plaintifs

des pauvres Indiens. «Singulier peuple, dit un des M convives, qui avait fait plusieurs voyages dans tout » l'intérieur du Pérou .... Toujours et partout le même ! » Sauf la religion nouvelle imposée à ses ancêtres » par le despotisme de leurs tyrans, rien n a changé » pour lui. Ses mœurs sont encore, ou k peu près, » ce qu'elles étaient lors de la découverte; et, chose » remarquable! au milieu des Européens, c'est, en- » tre les peuples de FAmérique, le seul qui ait su » conserver sa frugalité et se préserver de presque » tous nos vices, affranchi même de la honte de fi- » vrognerie; car il ne s'enivre que rarement, et seu- » lement dans les jours solennels.»

J'ai fait connaître Cobija, tel qu'il était en décembre 1828, comptant cinquante à cent habitans au plus. Il a bien changé depuis. C'est aujourd'hui une place de commerce considérable , où plusieurs maisons de Valparaiso ont des comptoirs ou des agens; et même, après Valparaiso, l'une des échelles de ces mers le plus fréquemment visitées par les navires marchands.

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