‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 6 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ILES PELAGIENNES.

Le 5 janvier i834, vers dix heures du matin, un coup de canon m'annonça quil fallait partir, et commencer de Valparaiso , mon premier point de départ , mon troisième voyage aux lies de l'Ocëanie. Xétais entouré de quelques anciennes connaissances; et, serrant la main de chacune d'elles, je leur dis à toutes pour la troisième fois , adieu ! et nous nous quittâmes en bonne intelligence , mais sans beaucoup de regrets. De trop fréquentes et trop longues absences rompent l'intimité. A mesure que le voyageur étend le cercle de ses connaissances, il diminue le nombre de ses amis ; et , plus il multiplie ses courses, plus il s'isole dans l'univers. En dix minutes j'étais à bord; et le bâtiment, déjà sous voiles, nous éloigna promptement dfe la ville , du port et même de la côte. En peu d'instans nous ne vîmes plus que les sommets des hautes Cordillères, couverts de neiges. Long-temps encore ils s'oiFrirentà notre vue dans toute leur pompe ; mais paraissaient peu à peu s'afifaisser à

— ai —

nos yeux, à mesure qu'en effet nous nous en éloignions davantage. Ils allaient enfin disparaître derrière l'horizon; quand, les saluant d'un dernier regard , un profond soupir, échappé de ma poitrine, me prouva que , bien qu'habitué depuis long-temps à voyager, je ne quittais pas encore sans peine un pays où j'avais long- temps trouvé le bonheur, dont j'aime les habitans, et qui me sera toujours cher.

Le bâtiment que je montais était un brick-goëlette décent dix tonneaux seulement, mais aussi solide que bon marcheur; et de tous ceux sur lesquels j'avais navigué, le plus convenable pour les parages que je devais parcourir.

Au lieu de suivre la côte , comme dans mes précédens voyages, nous portâmes au large , dans la direction N.-O.; et, favorisés par un vent de sud, nous nous trouvâmes, le cinquième jour de notre départ, par les 25** de lat. S., et 93° de long, occ; mais des vents légers et variables nous y retinrent jusqu'au 16. Par les 22^* de lat. S. et 90° de long, occ, la brise du sud-est nous prit et nous permit de poursuivre notre course dans la direction de Gambier , lieu de notre destination. Le même jour nous vîmes aussi un gros arbre qui flottait avec branches et racines, circonstance qui explique peut-être comment les habitans de l'île de Pâques ont eu quelquefois des pirogues.

De tous les voyages maritimes, celui du Chili ou du Pérou à l'île d'0-taïti est, je crois, le plus mono-

tone. Du beau temps, une belle mer; mais, jusqu'à Farrivée aux premières îles, vers les iSo" de long, occ. , si Ton ne passe par Tile de Pâques, on ne voit oiseaux, poissons ni rien!... et du 25° au 12° de latitude, malgré mon assiduité à la pêche, dans trois voyages difFérens, il ne m'est pas arrivé de prendre le moindre petit poisson. Ce n'est que plus au sud ou plus au nord qu'on trouve des oiseaux, des baleines, des poissons volans, des navires, des êtres quelconques, enfin, doués de vie et de mouvement; tandis que, par les autres latitudes déjà mentionnées, tout est mort et d'une solitude qui^ sans le beau temps et l'espoir d'une prompte traversée , deviendrait bientôt insupportable.

Dans un de mes précédens voyages, nous nous étions tenus plus au sud , afin de voir Sales j Gomez et E aster Island ou l'île de Pâques. Nous vîmes la première de ces îles; mais seulement à la distance de plusieurs milles. Quant à la seconde, nous la longeâmes <i'assez près du côté du nord pour être à portée d'y distinguer quelques-unes des grandes maisons des habitans , ainsi que ce qui nous parut être un de leurs marais ou temples, entouré d'un mur de pierres, et décoré, à ses extrémités, d'espèces d'images , que j'ai postérieurement appris à mieux connaître. Nous étions à si peu de distance de la côte qu'un pauvre Indien put venir à bord à la nage, nous apportant quelques pommes-de-terre douces et de la canne à sucre. Je reconnus dès lors

que ces insulaires parlent la même langue que ceux des îles plus occidentales, puisqu' en peu de minutes mon domestique, qui était des îles Marquises ^ s'entendait assez bien avec lui.

J'ai vu et visité successivement, dans mes divers voyages, les îles pélagiennes , dont les noms suivent , et qui détermineront la division de ce premier chapitre, en autant de sections distinctes: Vile de Pâques , Y île Ducie , Vile Elisabeth , les îles Gnmbier et îles voisines , Tîle lord Hood. et îles voisines , Tîle Râpa , les îles Australes , les îles Harvej , Fîle Matilda's Rock.

SECTION PREMIÈRE

ILE DE PilQUES (l).

( Waihou (? ) , suivant Forster ; Tapi ( ? ) , suivant Cook , des

naturels. )

L'île de Pâques est située par 27" 9' de lat. S. , et par 1 1 1" 45' de long. occ. (méridien de Paris).

Cette île , qui n'a que trente-cinq à quarante milles de circonférence , paraît être d'origine volcanique , et possède , à l'intérieur, des montagnes assez élevées pour qu'on puisse les distinguer de plusieurs lieues en mer. Le navigateur anglais Beechey y a trouvé encore des marais, ayant à leurs extrémités dea-

(i) Paa^cAen, en hollandais i^tf^/er, en anglais^

24 idoles ; et dit que les terres des vallons sont fertiles et bien cultivées. Il y a trouvé aussi quelques maisons spacieuses, dont quelques -unes mesuraient jusqu'à trois cents pieds , mais entourées de misérables huttes (i). L'ile pariait manquer de bonne eau. Le capitaine Beechey a même cru que les insulaires boivent Veau de mer, parce qu'il en a vu quelques-uns prendre de cette eau avec la main ; mais se rincer la bouche avec de l'eau salée et en boire un peu après les repas, est un usage assez généralement répandu parmi ces insulaires.

Le peuple de l'île de Pâques est d'une haute et belle stature : il a cette physionomie ouverte , ce front élevé, ces traits réguliers qu'on trouve chez tous les insulaires de la même race dans l'Océan pacifique. Si les habitans de l'ile de Pâques sont plus bruns que ceux de quelques-unes des îles même plus septentrionales, c'est que leur île est peu boisée; car il parait y avoir , parmi eux , des femmes à peu de chose près aussi blanches que celles du midi de l'Europe. Presque tous les hommes sont robustes et musculeux ; les femmes sont , pour la plupart , délicates et belles. Les premiers se tatouent ou se peignent le corps à la manière des habitans de la Nouvelle-Zélande. Les femmes se font, depuis les hanches jusqu'aux genoux, des marques qui, de

(i) Ces très - grandes maisons étaient probablement là, comme partout , destinées à la célébration des fêtes religieuses et nationales.

loin, ressemblent à des culottes; elles s'en font souvent aussi au front et aux lèvres.

Les habitans de l'île de Pâques se nourrissent de pommes-de-terre douces , de bananes , d'ignames , de cannes à sucre , et peut-être d'autres végétaux , ainsi que de poisson. On n a trouvé chez eux , en fait d'animaux, que des pouJes et des rats; et l'on a même cru qu'ils mangeaient ces derniers. Ils semblent pourtant avoir eu des cochons , car ils les connaissaient, lorsqu'en 1722 ils vinrent à bord des vaisseaux de Roggewein. Peut-être ont-ils été obligés de s'en défaire, comme il est arrivé dans beaucoup d'autres îles, ^ Râpa, à Laïbouaï , etc., soit parce que ces anim^ui détruisaient leurs plantations, soit par la i^écessite d'en faire ressource, en desmomçns d'extrême disette.

ïlvint à bord du bâtiment que je montais un Ii^dien , bel homme , haut de six pieds , figure no-

>le, démarche imposante : il avait l'air d'un Hercule.

a peau me parut tout aussi blanche que celle des habitans d'0-taïti ; mais un tatouage , qui lui couvrait presque tout le corps , ne laissait exposé que peu de j^arties. Il avait, comme il paraît que c'est la coutume chez ce peuple , les lobes des oreilles percés de

TOUS d'au moins un pouce et demi , et si longs, qu'ils touchaient presc^u'aux épaules; mais d'autres les portent bien plus longs encore, puisque, suivant le capitaine Beechej, ils se les attachent ensemble derrière la tête ou les tournent par-dessus l'oreille. Il

nous pressait beaucoup de descendre , en nous vantant surtout les femmes, dont ces, peuples font aujourd'hui Un honteux trafic, pour se procurer, en échange, quelques-uns des objets à notre usage, dont ils connaissent maintenant le prix. Aussi , d'après ce que m'ont dit, depuis, des capitaines qui ont visité nie , la maladie vénérienne y est très-commune et doit y faire d'affreux ravages, qui , sous peu, compléteront la ruine de ce peuple. Ne voulant point accepter ses offres, nous l'obligeâmes à retourner à terre et continuâmes notre route ; car l'île de Pâques ne présente pas de ressources aux bâtimens. On n'y peut trouver que quelques pommes-de-terre douces; et la baie de Cook , seul mouillage qu'on y connaisse jusqu'ici , située par 27** 9' de lat. S., et par m" 45' de long. occ. , n'est qu'une rade ouverte à presque tous les vents.

Dans ce dernier voyage ; comme dans nies précédens , je m'aperçus , en m'approchant de la longitude de cette île , et par environ 2 S*' de lat. S. , qilfe les courans devenaient très-sensibles , et que , même avec des vents légers, ils nous portaient au moins d'un mille par heure dans la direction de l'ouest. Dans mon premier voyage , au mois de janvier 1828, je m'étais peu aperçu de ces coi^rans, entre les i6^ et 20** degrés ; mais ils étaient très-sensibles toutes les fois que nous passions au sud du 20° sud, et cessaient presque entièrement passé le 25" degré. Dans le second, au mois d'octobre , passant de Tîle de Pâques

au nord, ces mêmes courans se firent sentir dès que nous passâmes. le it^ degré, diminuèrent de nouveau entre les 20' et i5'; reprirent avec une force nouvelle entre les 1 4* et 12', et augmentèrent surtout aux approches de l'Archipel dangereux et des Marquises, de manière à nous porter à cinquante milles à l'ouest dans l'espace de vingt-quatre heures. Les bâtimens qui veulent faire un voyage sûr et court devraient se tenir dans cette dernière latitude de 13» à 10** S., surtout depuis novembre jusqu'en mars, quand les vents d'Ê.-S.-E. sont légers, et qu'on a même souvent des vents variables de N. à rO. , entre les 14* et 25* degrés; tandis que , dans ces mêmes mois , on a presque toujours encore une bonne brise d'E.-S.-E. en E.-N.-E., entre les lo* et 1 2" degrés ; aussi conseillerais-je , à tout bâtiment qui se rend à 0-taïti , de garder ces dernières latitudes, de prendre connaissance des Marquises; puis de faire Tiooka par 1 4° 27' de lat. S. , et par 1 47*» 1 1' de long. occ. (i), d'où la route est bien connue et ouverte jusqu'à 0-taïti. En suivant cettemarche, il se

(i) En voulant faii^ Tiooka et Oura, les îles.King Georges de Byron ( Taaroa et Tabouta des Indiens ) , il arrive presque toujours que, porlé par les courans, on fait les îlesWilson et Waterland ,par i4« 28' ou i4« 36' de lat. S. , et 1480 3o', ou 148" 45' de long. occ. , ce qui occasionne des erreurs qui ont souvent mis les navires en danger. Ces îles , pourtant , ne peuvent se confondre. Les premières ( King (îeorges de Byion)sont couvertes de cocotiers} tandis que les dernières en ont à peine quelques-uns disséminés de loîd en loin.]

— :iô — trouverait, depuis la côte d'Amérique jusqu'aux îles, en des parages constamme ut parcourus par un grand nombre de bâtimens baleiniers , et éviterait les écueils de l'Archipel dangereux ; tandis que, plus au sud , depuis l'île de Pâques jusqu'à cet archipel, il y a , prèsque sans aucun doute, ou de petites îles, ou des rescifs encore inconnus, et les vents y sont moins réguliers. J'ajoute que, dans l'Archipel dangereux, également encore très-imparfaitement connu , les cartes mêmes ne servent guère , tant à cause de leur inexactitude que parce que les courans et les rescifs, ignorés jusqu'ici , les rendent absolument inutiles; d'où il résulte qu'au milieu de ce labyrinthe , en dépit même de la plus active vigilance , un bâtiment est toujours très-exposé.

Dans un premier voyage de Cobija à Pitcaïrn , après avoir couru de 25° à 1 6° S., et de 1 6° à 24% toujours avec des vents légers, mais éprouvant l'effet des courans que je viens de décrire , nous vîmes , le 17 décembre 1828, un grand nombre d'oiseaux, blancs pour la plupart, et qui , par le vol et la tadle, ressemblaient à des pigeons. Le capitaine, qui soupçonnait que les courans nous avaient portés et que nous étions près de terre, voulait diminuer la marche de la goélette, et attendre midi, afin de pouvoir prendre hauteur, quand un des matelots, qui était monté pour prendre des ris, cria inopinément: «Terre! »

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