II. MOKURS PRIVÉES
Quand Wallis , Bougainville , Cook et les autres navigateurs qui ont visité les îles de l'Océanie dont je m'occupe, publièrent leurs ouvrages j l'étonnement fut extrême ; car , décrivant ce qu'ils avaient vu des peuples de ces îles , sans connaître les raisons de leur conduite , et sans pouvoir se l'expliquer , il se trouvait, dans la peinture de ce mélange d'élégance et de rudesse , de douceur et de cruauté , quelque chose d'aussi inexplicable , pour les détails, que l'ensemble en était intéressant. Ces relations offrent , en effet, des scènes dont le charme et la nouveauté surpassaient tout ce qu'on avait vu, jusqu'alors, dans les descriptions des découvertes , soit du continent de l'Amérique, soit de tout autre pays ou de tout autre peuple du monde. Néanmoins ces voyageurs, ^ne faisant guère que passer au milieu de ces populations diverses, et les jugeant, trop souvent, d'après la réception qu'ils en avaient reçue, il est naturel de supposer qu'ils en ont
également exagère les vices et les rertus. Ces mêmes voyageurs , ayant séjourné plus long-temps chez les peuples dont la bonté naturelle, les mœurs aussi sociales que singulières, Textrême passion pour les plaisirs et pour la volupté, avaient plus d'attraits pour les étrangers , ce que ceux-ci exagèrent , surtout , c'est leur prétendu bonheur , au point de confondre toujours tous les états et toutes les situations, sans tenir compte des nuances qui distinguent la plus haute civilisation delà plus grande barbarie; de sorte qu'en en raisonnant d'après eux , on en est venu à conclure, avec les avocats delà via sauvage, que l'homme est d'autant plus heureux qu'il se rapproche plus de ce qu'on est convenu d'appeler Yétaù dénature.
Si la question n'était depuis long-temps décidée, les cruautés déjà décrites, et celles que j'aurai encore à décrire, y répondraient, sans doute; car le moyen de concevoir du bonheur là où ne se trouvent ni affections durables, ni véritable sensibilité ; là où l'on égorge sans pitié des êtres partout ailleurs regardés comme les objets les plus chers d'attachement et d'amour, des êtres que la brute même défend indistinctement jusqu'à la mort? Le bonheur absolu, tel que nous le concevons, n'existait donc pas dans l'Océanie ; et cela est si vrai que l'homme le plus insensible, le pi us barbare de nos contrées, n'aurait pas voulu acheter les plaisirs des sens et la volupté au prix des massacres et des assassinats sans nombre que ces Indiens commettaient tous les jours.,
avec la plus inconcevable indifférence, sur leui's pères et sur leurs enfans.
Cependant, tout est relatif; et si Vliomme civilisé ne peut admettre de bonheur réel avec des mœurs aussi féroces, cela ne prouve pas, qu'élevé dans de pareilles idées , le sauvage ne puisse être Leureux.'^on bonheur, sans doute, ne sera pas celui d'un être tendre, sensible et affectionné; tous ses plaisirs seront purement matériels; mais, coulant ses jours au sein de ces plaisirs , sans inquiétude et en paix, avec une conscience qui ne lui reproche point des cruautés introduites par la nécessité, ordonnées, sanctionnées par la religion , et avec lesquelles une longue habitude ne l'a que trop familiarisé , pourquoi sa félicité ne serait-elle pas parfaite , surtout en des lieux où , comme aux îlesdela Société, la nature lui prodigue gratuitement tous ses biens; en des lieux où , tout-à-fait étranger à nos douleurs morales, ne connaissant qu'un petit nombre de nos maux physiques, il peut savourer , sans aucun souci , les délices d'une vie indolente et voluptueuse, et se livrer, sans scrupule, à tous les plaisirs des sens, particulièrement à ceux de l'amour, qui, sous l'influence d'un climat ardent , semblent être l'unique objet de sa pensée et le seul besoin de sa vie ?
Il serait , en effet, impossible de se figurer un concours de circonstances plus favorables à la félicité matérielle que celles que présentent ces lieux enchanteurs; et, certainement, rien de plus aisé, pour
les aborigènes de ces îles que de godter le bonheur, si tout n'avait été détruit par ia guerre, les massacres et mille autres horreurs dont Thomme seul est capable , que Thomme seul invente, comme à plaisir, pour ruiner json propre bien-être , en contrariant les vues bienveillantes de la nature. En paix, si leurs cœurs n'eussent pas été fermés à tout sentiment de bonté , d'affection et de pitié , la situation de ces insulaires pouvait faire envie au reste de l'univers. Initiée aux jouissances de l'âme, leur vie simple, s'aidant de leurs arts enfans et d'inventions très-bornées , mais suffisantes aux lieux qu'ils habitent, pouvait leur assurer des biens inconnus aux autres hommes , et plusieurs de ces îles seraient devenues , pour leurs habitans , l'Eden des premiers humains.
Tels qu'on les a trouvés , ils jouissaient encore , en temps de paix , d'un bonheur peu commun en d'autres pays. Sans cesse aiguillonnés par des plaisirs de toute espèce , leur vie n'était pas l'inactive indolence de plusieurs autres nations indiennes, qui végètent et croupissent dans la paresse et dans la misère. L'insulaire du Grand-Océan voulait et savait jouir de la vie; et, quoiqu'ennemi du travail, peutêtre n'y avait-il pas , sous les tropiques , de peuple si occupé que lui; aussi, par un singulier contraste avec sa gravité et ses barbaries , pendant la guerre, à peine la paix lui était-elle rendue, que les exercices gymnastiques , la danse, les chants, lei
fêles, occupaient presque tout son temp»; et , alors , il ne pensait plus qu'aux plaisirs.
Les mœurs, dans toutes ces îles , étaient extrêmement licencieuses , et les plus sauvages même semr blaient chercher quelque dédommagement à leur misère dans lès plaisirs de Tamour; mais les excès de leurs habitans semblaient, toutefois, suivre, en cela , une sorte de graduation relative & la différence de climats des localités; car, à la Nouvelle-Zélande , par exemple , on était bien moins dépravé que dans les îles situées sous les tropiques; et , aux îles des Amis ( latitude de 22 degrés sud , environ), on l'était bien moins que dans les plus rapprochées de la ligne. Dans ces dernières , et dans toutes les tropicales , presque toutes les classes du peuple se livraient aux excès les plus révoltans. La prostitution des femmes à plusieurs hommes y était la passion dominante. A Toubouaï , à Libouaï, qui ne sont fréquentées que depuis peu , les femmes étaient presquen commun. Aux Marquises, une seule femme a souvent jusqu'à vingt amans; et, aux "îles basses de FArchipel Dangereux , la corruption était aussi scandaleuse , pour ne pas dire plus. L'infanticide légal existait également dans toutes ces îles, et je n'exagère pas en disant qu'on n'y conservait , nulle part , plus d'un tiers des enfans du sexe féminin. Mais les îles de la Société sont , de toutes , celles où les mœurs étaient réellement les plus dér pravées. 0-taïti, surnommée laJ^ouvellerCythère , a
~ D7 montré dans quels excès peuvent tomber des peuples ignorans , qui n'ont point à enchaîner ou tout au moins à régler leurs passions. Incapables de s'arrêter à des plaisirs simplement voluptueux ,«les O-ta'itiens se livrent bientôt aux aberrations les plus étranges; et dans leur satiété, voulant raffiner sur les plaisirs, ils en viennent infailliblement aux plus monstrueuses débauches.
Tel était, effectivement, l'état des peuples danaces dernières îles , où c'était peu de chose que d'ignorer la décence et de se livrer publiquement aux plaisirs de l'amour. N'est-il pas étonnant qu'avec de pareilles moeurs et tant de barbarie , ces insulaires aient conservé leur gaieté , et, de tous les peuples de la terre , soient, peut-être, les plus portés à toutes les sorteç de plaisir? N'est-il pas étonnant qu'on les voie , quoiqu'ennemis du travail, vifs, animés, aimer le mouvement, et ne manifester aucun penchant pour la mélancolie? On pourra bien les trouver, on effet, assis , oisifs , des heures entières; mais jamais seuls, jamais immobiles ou dans un état de contemplation comme le mélancolique et doux Péruvien, comme le sombre et taciturne habitant du nord de l'Amérique. Ils rient toujours, au contraire... Ils rient, ils jouent ou conversent avec des gestes si précipités , qu'un étranger, qui ne saurait pas leur langue, pourrait croire qu'ils se disputent et qu'ils sont prêts à se battre , quand ils ne font que traiter amicalement les sujets les plds indifférens. Ils sont espiègles
et badins; aiment beaucoup, la plaisanterie /qu'ils ihêlent aux sujets les plus sérieux, connaissant» bien tout le pouvoir d'un ridicule jeté sur un ennemi; mais ^ dans «leurs conversations familières, cette plaisanterie, toujours en rapport avec leurs mceurs, est souvent de k plus insigne obscénité.
Je passe de ces généralités au tableau de leur manière d'être , telle qu elle était dans les intervalles de paix que leur laissaient leurs habitudes guerrières ; et j'expose successivement ce que j'ai appris de leur éducation , de leurs mariages et de leur état sanitaire.
A. Education.
La, comme dans tous les pays du monde, les mères étaient chargées des premiers soins à donner à leurs enfans;mais, sous cet heureux climat , Hus et couchés libres sur la verdure ou sur des nattes, les enfans donnent à leurs mères bien moins de peine qu'en d'autres pays , où des variations constantes de température et de rudes hivers exigent , pour le maintien de leur santé , tant et de si minuti^euses précautions. On a vu plus haut , à V&vùcle Religion, les gênantes restrictions imposées à une mère pendant plusieurs semaines, après la naissance de son enfant ; mais ce n'était là qu'une épreuve passagère. L'abondance de bon lait et de fruits ou de végétaux, qui , réduits en pâtes molles et presque liquides ,
présentent une nourriture des plus convenable et des plus saine , même pour des enfans en bas âge, facilitait beaucoup le travail de les élever , comparativement du moins à ce qu'il coûte de temps et de fatigues en d'autres pays et sous Fempire d'autres mœurs; car, alors ,il ne présentait plus guère d'autre embarras que l'embarras résultant de l'usage invariablement établi partout , de nourrir et d'élever séparément les garçons et les filles.
Une coutume fort singulière , et que je crois devoir mentionner ici, c'était celle de comprimer et de pétrir, en quelque sorte, la tête et la figure d'un enfant nouveau-né. S'il appartenait à un chef, et que ce fût un garçon , on lui pressait le sommet de la tête, et l'on tâchait de lui donner un front proéminent, étroit d'en haut; mais,' dans tout autre cas, sans tenir compte de son sexe et de sa condition sociale, on lui aplatissait le derrière de la tête et le nez; car un nez plat était une grande perfection et une beauté chez les femmes. Ces formes , au reste , différaient , suivant les goûts. Il y a , dans l'île de la Chaîne, des familles entières dont chaque membre a, derrière la tête , une grosse bosse que sa mère ou sa nourrice ont pris la peine de lui ménager, peu de temps après sa naissance. Dans toutes les îles ," les femmes, immédiatement après l'accouchement, sont conduites à Teau pour s'y baigner, et l'enfant nouveau-né est aussi lavé dans l'eau froide.
Leurs enfans des deux sexes sont exercés, de très-
bonne heure , aux diverses occupations, soit domestiques, soit extérieures, qui constituent leur existence
industrielle.
Les filles, sans jamais être forcées de travailler, se plaisent à suivre leurs mères , pour apprendre à préparer les écorces d'arbres qui servent , comme on le verra plus tard , à fabriquer les étoffes et les nattes- Il y en a quelques-unes élevées avec beaucoup de soin et très-sévèrement surveillées par leurs parens, qui ne négligent rien pour ajouter , le plus possible, aux avantages qu'elles peuvent avoir reçus de la nature. On ne les laisse jamais s'exposer au soleil ; elles ne se baignent jamais qu'à l'ombre; elles ne quittent jamais leurs père et mère , au moins jusqu'à leur mariage, qui, dans ce cas, a même rarement lieu tant qu'elles sont fort jeunes , et jamais qu'avec des jeunes gens choisis par les parens ; ce qui pourrait faire croire que, sous ce rapport, les insulaires ont quelqu'instinct de l'honnêteté; mais eux-mêmes semblent prendre à tâche de repousser cette idée , et soutiennent n'avoir ici d'autre but que d'augmenter ou de conserver la beauté de leurs filles.
Quant aux garçons, ils apprennent à lancer des dards , à jeter des pierres, s'exerçant à la lutte , à la course , et ne négligeant rien pour devenir un jour capables de défendre leurs droits et de tenir tête à un ennemi. On leur enseigne, généralement , la fabrication des armes, la construction des pirogues et des maisons, et le cérémonial rebgieux aux Marais. Ils
ne sont , dans tout cela , pas plus contraints que les jeunes filles , et ne s'occupent guère , au moins aux îles de la Société , que suivant leur caprice ou leur goût; mais les exercices des armes, chez un peuple guerrier, sont toujours de vrais plaisirs qu'ils n'embrassent qu'avec trop d'ardeur.
Là , comme partout ailleurs , les enfans se livrent à mille jeux divers , avec cet abandon , cette franchise d'un être que rien au monde n'inquiète ni ne gêne; mais ce qui leur plaît le plus c'est de jouer dans l'eau. Sous ce climat de feu, l'eau, pour eux, est un second élément, où ils passent au moins un quart de leur vie. A peine délivrée, la mère porte son enfant à la rivière; et, depuis lors, jusqu'au moment où il peut se gouverner seul , elle l'y lave plusieurs fois par jour; aussi les enfans , en général, savent-ils nager prèsqu'aussitôt que marcher.
Les parens n'ayant aucune autorité sur les enfans, et , d'ailleurs , plusieurs actions, cachées avec soin en d'autres pays , n'étant, ici , ni indécentes ni honteuses, les enfans sont présens partout , et souvent connaissent certains plaisirs secrets long-temps avant de . pouvoir les goûter eux-mêmes. Il en est de marne de toute chose. Les enfans prennent part à toutes les conversations, à tous les divertissemens, à toutes les fêtes; ils apprenaient surtout, dès leur plus jeune âge , ces chants et ces danses lascives, si célèbres chez ce peuple, leur amusement continuel et leur distraction favorite.
B. Mariage.
Il n'y avait pas chez les Océaniens, quoique , le plus souvent assez formalistes , de convention plus simple que le mariage , d'ordinaire environné, par les autres nations, clans 1 intérêt de l'ordre social , de tant de réserves, de cérémonies et de conditions plus ou moins restrictives et plus ou moins gênantes. Cette sorte d'antimonie s'explique peut-être tout naturellement chez eux, par le fait seul de l'extrême facilité, ou plutôt de l'extrême dissolution de leurs mœurs, qui devait les porter à écarter des rapports sociaux à établir entre les sexes, tout ce qui en fait la garantie et la sûreté morale dans la société; mais ' qui ne pouvait être, à leurs yeux , qu'un obstacle à la satisfaction de leurs passions toujours exaltées.
Je considérerai ici le mariage sous le rapport de ses formes et conditions, et sous le rapport de l'état social des femmes qui en reconnaissaient les lois.
SECTION PREMIÈRE
FORMES ET CONDIllONS DU MARIAGE.
Les deux sexes se mariaient jeunes, c'est-à-dire, en général , entre douze et seize ans. Par une singu-
larité remarquable , dans ce pays où toute action , quelque peu importante qu'elle fut, était soumise à des rites, le mariage seul était affranchi de toute sanction religieuse. Ce n'était qu'une convention entre les père et mère, le futur et la future. Quand un jeune homme se présentait pour demander une jeune fille en mariage, il apportait quelques présens, des cochons, des étoffes, etc. S'il plaisait, et qu'on agréât sa recherche , un lit était dressé , de suite, dans la maison du père de la fille, et il passait cette nuit-là même avec celle qui , de ce moment , devenait son épouse. Le lendemain , de bonne heure, on tuait des cochons, et l'on invitait quelques amis et quelques voisins à une petite fête de famille. Le jeune couple restait, ordinairement, deux ou trois jours dans la maison des parens de la fille; puis le mari emmenait sa femme de la maison de son père dans celle du sien , où il y avait une autre fête ou repas; et c'était tout.
Ces mariages , si facilement conclus , se rompaient , à ce qu'il paraît , avec non moins de facilité ; car les époux restaient ensemble tant qu'ils continuaient à se plaire l'un à l'autre; se quittant dès qu'il leur en prenait envie. S'ils se séparaient, après avoir eu des enfans, ce qui n'arrivait que rarement , les choses s'arrangeaient toujours de manière à ce qu'il n'y eût pas de disputes ; car , dès sa naissance , un enfant appartenait, en vertu d'une convention générale, ou au père ou h la mère; et, conformément à cette
convention , suivait Tun ou l'autre , quand ils venaient à se séparer. Cette convention était fondée sur ce qu en naissant, Tenfant prenait le nom de quelque membre de sa famille , soit paternelle , soit maternelle, et appartenait à la famille dont il avait reçu le nom. Les séparations étaient plus commupes , peu de temps après le mariage; ce qui rendait trèsindépendantes les femmes qui , dès lors , n'étaient plus soumises ni au contrôle de leurs parens ni à celui de leurs maris , dont , en dépit du relâchement des mœurs, plusieurs étaient très-jaloux. La jalousie des hommes n'était, néanmoins, le plus souvent, qu'une jalousie d'autorité , et il n'y entrait aucune idée de vertu ni d honneur.
Ce qu'ils exigeaient , c'était que leurs femmes ne disposassent pas spontanément d'elles-mêmes, tandis q l'îls ne se faisaient aucun scrupule de les livrer à un ami, h un étranger, les forçant même à céder aux caresses du premier venu pour de l'argent, quelques présens ou l'espoir d'un gain quelconque. Il n'y avait, à cet usage, qu'un petit nombre d'exceptions. Rassasiés de leurs femmes, ils ne voulaient plus que de l'autorité. Le partage de leur possession n avait rien qui leur répugnât , et la façon dont ils en disposaient, n'impliquait, à leurs yeux, à ce qu'il paraît, ni honte, ni bassesse. D'un autre côté , il s'en fallait de beaucoup que les femmes fussent exemptes de jalousie. Quelques-unes suivaient leurs maris partout , ne les laissaient pas un moment
seuls; et, au moindre soupçon , se lamentaient et se livraient à des démonstrations qui auraient pu faire croire à un amour et un à attachement des plus sincères ; mais il n'en est pas moins vrai que , le plus souvent, pas une de ces femmes, en apparence si passionnées , n'était réellement fidèle k l'époux dont le moindre écart paraissait tant la désespérer ; et, ne sachant sur qui se venger, elle s'oubliait, souvent, jusqu'à se maltraiter elle-même. Ici, comme en bien d'autres pays, l'amour - propre blessé entrait pour beaucoup dans la jalousie des femmes. Ce n'était pas leur attachement pour leurs amans ou pour leurs maris, mais l'idée d'avoir une rivale préférée, qui causait tout leur désespoir; je ne veux pas dire, toutefois, qu'il n'y eût pas quelques exceptions, et que quelques-unes ne fussent pas capables d'attachement et du plus sinccre amour; mais, ce dont je crains d'être sûr , c'est qu aucune n'était constante de sa propre volonté. Les séparations réelles ne pouvaient guère avoir lieu que par consentement mutuel ; car , en principe , le mari seul, ayant le droit de répudiation, pouvait ramener sa femme chez lui par la force , si elle l'avait quitté sans son consentement. Il arrivait souvent que la femme se sauvait du domicile conjugal et qu'elle y était ainsi ramenée. Il n'était pas moins fréquent qu'après avoir vécu séparés quelque temps, lesépouxse rapprochaient; car, tant qu'ils n'avaient pas contracté d'union nouvelle, ils restaient mari et femme. Les écarts de conduite n'a-
meDaient que rarement des séparations; les hommes lespunissaient ordinairement par des coups chez leurs femmes , sur lesquelles ils avaient aussi droit de vie et de mort ; et il arrivait qu'ils les tuaient , en cas d'adultère. Il y avait peu de jeunes épouses qui n'eussent leurs momens d'oubli; et, si elles gardaient quelque réserve avant leur mariage, elles savaient bien, en général , regagner le temps perdu, aussitôt qu'elles étaient mariées, et surtout quand elles étaient séparées de leurs maris ; car toutes se livraient d'autant plus volontiers au désordre des moeurs, qu'il n'en résultait pour elles aucun préjudice , les plus éhontées trouvant des maris tout aussi bien que les autres. Je crois même que les soins que certains parens prenaient de l'éducation de leurs filles , avaient surtout pour but de se ménager les moyens de disposer plus avantageusement d'elles. Là , comme partout ailleurs, en effet, chaque individu avait l'ambition de s'élever , par des mariages , au-dessus de sa classe; et la beauté, la fraîcheur des femmes pouvaient , plus qu'aucune autre considération , amener ce résultat. Ce peuple était sensible aux avantages extérieurs, mais indifférent à la vertu; du moins n'ai-je rien trouvé chez lui qui pût faire penser qu'on tînt, presque nulle part, compte de la bonne conduite, au contraire Il paraît démontré que , sous
le rapport des plaisirs et de l'amour, les droits des maris seuls réservés , ils ne connaissent ni bonne ni mauvaise conduite.
J'ai déjà dit que les mariages ne recevaient aucune Sanction religieuse. Les dieux , les prêtres, les sorciers ne s'en mêlaient point. Aucun conU'at , pas même verbal ; la promesse même de fidélité ^ ainsi que celle de vivre toujours ensemble, n'étaient que tacites ; mais , ce qu'il y avait de pis , c'est que les premiers intéressés étaient fort peu consultés, ces unions se faisant rarement d'après le choix des jeunes gens, arrangées qu'elles étaient par les pères et mères ou autres parens, des mois et souvent des années avant d'être conclues. A cet égard , on le reconnaît , réta( sauvage ne restait pas en arrière de la civilisation.
I*es Polynésiens tenaient beaucoup à la proportion des rangs dans leurs mariages, et toute l'aristocratie se serait opposée à l'union d'un noble avec une plébéienne, et réciproquement. 11 arrivait même souvent que , pour éviter des mésalliances , un frère et une sœur se mariaient. Ces mariages entre frères et sœurs ou autres proches parens n'étaient point communs , et répugnaient aux insulaires ; aussi n'avaient-ils guère lieu que lorsqu'un intérêt politique les rendait absolument nécessaires. La bigamie était généralement permise dans toutes les îles et la polygamie pour quelques classes. Néanmoins, un homme avait rarement deux femmes , ou cela n'arrivait que quand la première , âgée et craignant la répudiation , permettait à son mari, pour se maintenir auprès de ses enfans , d'en épouser une seconde , ordinaire-
ment plus jeune. Le plus souvent, en pareil cas, les deux femmes vivaient en bonne intelligence. La réciprocité de cette loi n'existait point pour les femmes : il n'était 'pas rare qu'elles vécussent avec plusieurs hommes', mais c'était un concubinage. A 0-taïti, les chefs avaient rarement plus d'une femme; en d'autres îles, ils en avaient plusieurs; aux Fidji , quelquefois jusqu'à deux ou trois cents. Presque partout les prêtres pouvaient en avoir jusqu'à douze.
A la Nouvelle-Zélande , la convention du mariage , sans être plus solennelle qu'en d'autres îles , est pourtant accompagnée d'une singulière circonstance : le futur y doit enlever sa future, soit par force , soit par adresse , lors même que le mariage est convenu. Dès qu'il est question d'un mariage , la jeune fille est surveillée avec le plus grand soin par toutes les familles de sa parenté , qui se disposent à la défendre avec vigueur;, mais, comme il est de l'honneur du jeune homme de l'enlever à main armée, il arrive souvent qu'il est fort maltraité dans ses entreprises, et ne peut même réussir à l'obtenir. Alors il a recours aux stratagèmes ; car , de toute façon , pourvu qu'il l'enlève de la maison de ses parens, et l'ait un seul instant en sa possession, l'usage n'en exige pas plus; et, de ce moment, elle lui appartient de droit.
Aux Fidji, îles à l'ouest des îles des Amis, cette cérémonie , toute simple qu'elle est , se conclut, pourtant, sous des auspices horriblement barbares.
Quand un Indien désire prendre une jeune fille pour sa compagne , il "va voir son père ou son frère avec une dent de baleine, ou dautres présens qu*il lui offre. Si ce dernier consent h lui accorder la tille , ce qu'il indique en cassant en deux un petit bâton dont il remet une moitié au jeune homme, la fille est appelée; son parent la prend par la main et la présente au futur en prononçant ces terribles paroles : « Voici ma fille ( ou ma sœur); je vous la donne. » Elle est votre propriété ; vous pouvez en faire ce » que bon vous semblera. J'espère qu'elle vous don- » nera beaucoup d'enfans qui seront des guerriers » (ou , si c'est un chef à qui l'on parle), de puis- » sans chefs comme leur père; mais si , au contraire, » vous en étiez mécontent, vendez -la, tuez -la, » mangez-la, vous en êtes le maître absolu. »
On a déjà vu que le fils succédait au père en autOr rite, même dès son enfance; aussi étaient -ce les frères qui disposaient de leurs sœurs, et c'était à eux plutôt qu'à ses père et mère qu'on devait s'adresser pour obtenir une fille en mariage. On a vu aussi que le nouveau marié emmenait toujours sa femme à la demeure de son père, coutume qui ne contribuait pas peu à augmenter le nombre de ceux qui vivaient sous .un même toit, où se trouvaient quelquefois douze à vingt personnes mariées , formant , avec leurs familles respectives , une nombreuse société , dont les divers membres ( il faut le dire à leur honneur), s'aidant mutuellement à se procurer leur
subsistance, vivaient presque toujours en bonne harmonie, et passaient leur vie dans l'abondance, au sein des plaisirs et des fêtes.
SECTION II