ETAT SOCIAL DES FEMMES
On a déjà vu et l'on verra encore, plus tard, à combien de restrictions légales, plus ou moins pénibles , les femmes étaient soumises , dans une foule de circonstances ; mais ce que leur état avait de plus fâcheux , c'était cet avilissement où elles se trouvaient plongées dans les moindres transactions de la vie y et dont ne pouvait les affranchir même le titre, ailleurs sacré , d'épouse et de mère. Ainsi , par exemple , le mari ne pouvait se servir d'un jatte , si la femme l'avait touchée; ainsi la femme ne pouvait s'approcher ni de son mari ni de ses fils , pendant leur repas, et se vojait exclue de tout lieu sacré, partout méprisée, partout regardée comme impure, quand l'homme seul était noble et souvent l'égal des dieux. Encore ce préjugé était-il bien moindre à Otaïti que dans quelques autres îles, où , réduites au dernier degré d'abjection , elles étaient condamnées au plus cruel esclavage, aux plus douloureuses hum liations, aux plus rudes travaux delà vie. Ainsi jamais
de paix, de trêve, de repos pour les pauvres Indiennes des lies basses. On les verra , des journées entières , tantôt briser péniblement le fruit du fara (pandanus) pour en extraire le noyau ; tantôt, dans l'eau jusqu'à la ceinture , exposées nues à l'ardeur d'un soleil brûlant , et les pieds déchirés par le corail , chercher des coquillages, du poisson, dont les rebuts leur seront accordés à peine, quand les hommes , leurs maîtres brutaux , daigneront les leur jeter , après en avoir avidement dévoré les morceaux d'élite. Et qu'une épouse, qu'une mère ne s'avise pas de toucher à la moindre partie de la triste nourriture qu'on lui abandonne comme à regret, avant qu'un époux barbare , avant que des fils dénaturés aient tout-à-fait assouvi leur gloutonnerie. Une punition des plus sévères , ou même un traitement plus atroce , serait le prix de son audace.
M. Doursther , consul hollandais à Valparaiso , a vu , pendant qu'il était prisonnier chez les sauvages de l'île de l'Arc, une pauvre femme outrageusement maltraitée pour avoir cédé à la faim et avoir mangé quelques - uns des noyaux du pandanus qu'elle s'occupait à concasser depuis plusieurs heures. Des femmes encore fabriquent des nattes , préparent des étojffes , tissent \e~maro ( ceinturon) pour leurs indolens et indignes maîtres. Il faut dire aussi qu'il est peu d'îles où il y ait tant de misère , et que , partant , le sort des femmes s'adoucit en raison de la fertilité des lieux; car il est
certain que , dans ces îles favorisées , comme celles de la Société , des Navigateurs, des Amis , où Tabondance ramenait à chaque instant des fêtes qui unissaient les deux sexes dans les mêmes amusemens, les mœurs s étaient adoucies; et la femme, nécessaire et participant à ses plaisirs, cessait d'être l'esclave de l'homme, pour redevenir sa compagne. Aux îles Gambier, où les mœurs , en général , sont beaucoup meilleures que dans les autres îles , les familles paraissent beaucoup plus unies. Les hommes n V ont qu'une seule femme- , semblent lui être attachés et la traitent bien. Dans mes courses sur cette île , je n'ai rien vu qui puisse en faire accuser les indigènes de mener une vie déréglée. Il n'y a point, jusqu'ici, d'exemple qu'ils aient cherché à prostituer
leurs femmes aux étrangers; au contraire J'ai
remarqué que, pendant que nous étions à l'ancre devant l'île Elson, ils avaient envoyé toutes les jeunes femmes à Péard (la plus grande des îles du groupe ) , et qu'il ne restait à portée que des enfans et des femmes déjà parvenues à un certain âge. En résumé , dans toutes les îles où les droits naturels des femmes étaient du plus au moins reconnus, les travaux étaient aussi partagés. La femme n'y sortait point des attributions de son sexe ; et, si elle y était encore soumise à quelques restrictions, si la loi la dégradait et la soumettait à l'homme , ce sont là des institutions , qui , en d'autres temps , peuvent avoir eu un but raisonnable et dont on a barbare-
ment abusé, mafs nécessaires, peut-être, dans ces climats , pour le maintien de la paix et du bonheur de ce peuple ; question , d'ailleurs, impossible à résoudre dans l'état actuel de nos connaissances , et que des découvertes ultérieures pourront , seules , nous mettre à portée de décider.
G. Vie domestique.
J'arrive à cette partie de mes études polynésiennes qui n'est, sans doute , ni la moins neuve, ni la moins originale ; car , bien que le public européen en ait déjà pu prendre quelqu'idée dans les écrits de plusieurs de mes devanciers, voyageurs ou missionnaires , mon expérience personnelle a dû me présenter, sur la vie intime du pays, bien des détails entièrement nouveaux , ou me présenter des choses déjà connues sous un jour tout- à - fait neuf ; encore le cadre de cet ouvrage ne me permettra -t-il d'offrir, en quelque sorte, de tout cela, qu'une sorte de résumé étendu, une espèce de tableau d'ensemble.
J'appelle successivement l'attention du lecteur sur l'emploi le plus ordinaire du temps chez ce peuple singulier ; sur ses travaux , ojffrant implicitement des détails relatifs aux principaux procédés , et aux résultats les plus importans de son industrie, dans ses branches principales ; et , sur leurs plaisirs , partie
de ces recherches qui , vu leur caractère , ne sera la moins développée.
SECTION PREMIÈRE