‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 68 sur 99 · UNE JOURNEE DANS LA POLYNESIE · texte numérisé non relu

UNE JOURNEE DANS LA POLYNESIE

Laquelle de nos langues européennes serait assez naïve en images et en expressions pour peindre avec vérité une journée indienne à 0-taïti? Détails si simples ! suite d'occupations si peu importantes; et, en quelque sorte , si enfantines î ou plutôt mouvemens continuels d'allé* et de venue, quelques-uns réguliers, la plupart sans but , tous sans un grand intérêt particulier et intéressans , seulement , dans l'ensemble , en ce qu'ils révèlent une existence que , pour bien la définir, il faudrait nommer essentiellement nonchalante et sans destinée; existence où l'homme , exempt de soucis , d'inquiétudes , goûte , en plein , le bonheur de ne penser h rien , ou du moins à rien de bien sérieux ; et se trouve , par-là même , naturellement disposé plutôt à jouir, à s'amuser de toutes choses , qu'à s'affliger ou à se chagriner d'aucune ; aussi , dans la tranquillité d'esprit dont ils jouissaient à un si haut degré , nos Polynésiens avaient-ils toujours le rire sur les lèvres, connaissant à peine la mauvaise humeur, qu'amènent ,

trop souvent, parmi nous, les contrariétés de la vie ; et, comme leur état social ne présentait , non plus , les guerres exceptées, que peu de circonstances où ils eussent intérêt à se nuire, ils ne connaissaient presque jamais que des sentimens d'affabilité et de bienveillance, toujours remplis, les uns pour les autres d'égards, de prévenances et de bonté.

Le matin tous se levaient au point du jour; et, après une courte prière, cheminaient lentement, enveloppés dans leur ahou taoto(cou\evture de nuit) vers la rivière ; seuls, quelquefois, mais, plus souvent, en sociétés plus ou moins nombreuses , toutes animées de cet esprit de douceur, caractère distinctif de rO-taïtien, dont le salut est toujours amical; et il était rare qu'on n'y vît pas déjà briller quelque saillie de cette franche gaieté , naturelle aux habitans de toutes les îles de la Polynésie. Là, assis sur leur séant , ils prenaient tout le temps nécessaire pour se bien-laver, quoique l'ablution se bornât , alors , à celle des mains, de la figure, et à se rincer la bouche. S'ils étaient en compagnie, ils causaient pendant tout le temps. Les mères y venaient avec leurs enfans , et les lavaient , dès leur plus tendre enfance , à l'eau froide , qui l'est extrêmement, le matin , à 0-taïti.De retour au logis , chacun nettoyait sa natte, la pliait, la roulait ; et , bien amarrée , la suspendait à quelque paroi de la maison. La première chose , ensuite, était de s'habiller. Les femmes se paraient de quelques fleurs, et puis on mangeait, s'il restait

quelque chose de la veille, ce qui manquait rarement. Les alimens étaient bientôt partagés entre tous sans querelle , et, aux rites près, sans la moindre préférence. Si rien de pressant n'était k faire , ou s'il n'y avait pas de travaux de rigueur, comme il arrivait quelquefois, tous, assis au grand air, devantles demeures ou sous des arbres , restaient à flâner, les hommes et les femmes toujours ensemble , s'amusant à quelque jeu , ou ,1e plus souvent , ne faisant que causer; car la causerie était leur fort , le babil le plaisir de tous, sans que personne s'en lassât jamais; mais là, par une exception peut-être unique, point de médisance, de critique amère ,. de méchanceté, parmi les femmes. Elles aimaient le badinage , les mots pour rire , même aux dépens de personnes , soit présentes , soit absentes ; mais elles ignoraient la satire, incapables de jamais chercher àfairedumal;et

l'épigramme, très-commune , souvent très-piquante, n'avait dans leur bouche, d'autre but que de provoquera gaieté; mais la gaieté pure, innocente et sans

malice.

La toilette, quoique simple, était là, comme dans tous les pays du monde , une affaire de première importance , surtout pour les femmes, dont l'instinct, si la race humaine en possède un qui lui soit propre, est certainement de se parer et de chercher à plaire ; et, comme ailleurs encore, elles en parlaient long-temps d'avance. La danse, les fêtes passées ou à venir, étaient aussi des sujets fréquem-

ment reproduits , avec d'autres non moins frivoles ; mais qui , occupant toutes leurs pensées , pouvaient seuls les intéresser. Si la conversation venait à tarir, la ressource était , quelquefois, la danse ; mais, bien plus ordinairement le chant, qu'on préférait à tout le reste, la conversation exceptée; ensuite mille petits jeux, mille enfantillages communs aux deux sexes. Ils passaient de la sorte des matinées entières, goûtant, jusqu'à un âge avancé, les plaisirs de l'enfance , dont ils avaient l'innocence , la grâce et la gaieté ; puis venaient les repas et la toilette , dont il sera parlé plus loin. Ainsi , sans jamais rien faire, ils n'étaient pourtant jamais inactifs; et, dans leur extrême vivacité, toujours en mouvement , souvent désœuvrés , jamais paresseux ; et bien moins encore sombres, taciturnes et mélancoliques.

Quand il y avait des travaux , ils commençaient aussitôt après ce premier déjeûner. Chacun, alors, allait s'occuper de celui qui lui était propre. Les femmes retournaient préparer des écorces d'arbres , faire de la tapa , des nattes ; et une certaine classe, àans distinction de sexe, les prisonniers, s'il y en avait, recueillaient les provisions, le bois, et faisaient la cuisine. Quant aux hommes libres, ils vaquaient à la fabrication des armes , des filets , des pirogues, des maisons, dont tous les matériaux ne se trouvaient qu'au fond des vallons, ou sur les hautes montagnes; puis à la construction,

à la fréquentation des marais , et à leurs exercices

militaires.

On voit, par-là, quaux îles de la Société, les hommes n'étaient pas moins occupés que les femmes ; et que si les travaux des 0-taïtiens, rarement rudes, ne leur étaient presque jamais, alors, imposés par une obligation rigoureuse , au moins étaient-ils fort éloignés de cette indolence et de ce désœuvrement absolu qui font la vie de presque tous les Indiens et des autres peuples encore rapprochés de

l'état de nature.

Les 0-taïtiens n'avaient, le plus souvent, qu'une seule grande maison pour plusieurs familles; et, là , ils se réunissaient , le jour , pour causer, pour se divertir, mais surtout le soir, la crainte des revenans et la superstition leur faisant aimer à se trouver , alors plusieurs ensemble, pour s'encourager ou se tranquilliser mutuellement. Aussi , dès que le soir approchait, on allumait une espèce de flambeau que composaient les noyaux du tiairi ( aleurites triloba) ^ enfilés sur une baguette fichée en terre , ou dans un des piliers de la maison ; car, quoiqu'ils fabriquassent de l'huile , ils n'avaient pas encore appris à l'employer comme luminaire; et, dans toutes les îles, on ne s'éclairait qu'avec ces noyaux , dont il fallait une immense quantité.

Le soir, donc , de bonne heure , tout était paix en dehors de ces demeures, où les Indiens n'osaient plus se hasarder de peur des esprits , et parce qu'ils

croyaient que leurs parens morts venaient errer autour des maisons , et les visiter dans robscurité des nuits.

Dans l'intérieur même des maisons, sauf quelques conversations ou chants historiques , tout , était tranquille; et, quel que fût le nombre de maisons formées en bourgs ou en villes, et de ceux qui habitaient sous le même toit , il y régnait toujours une religieuse tranquillité, que n*interrompaient jamais des quert-lles, des cris, des combats, si communs ailleurs (i). Aussi les hameaux les plus retirés de nos campagnes européennes pourrait - ils seuls] donner quelqu'idée de la profonde paix qui régnait toujours la nuit chez ces insulaires.

Quelquefois , pourtant , ils se livraient encore à leurs plaisirs favoris dans leurs demeures; et, comme la danse était toujours accompagnée de chant, le chant, aussi, Tétait de danse ou de mimique. Ils se trouvaient rarement plusieurs ensemble, sans qu'il y eût quelque danse ou quelque représentation dramatique , exercices pour lesquels la jeunesse était passionnée , au point de ne s'en lasser jamais. En général, pourtant , c'étaient des hommes déjà âgés qui chantaient, ou plu-

(1) Leurs plus grandes querelles avaient pour objet la délimitation des terres ; et , comme ils n'avaient ni écrits , ni rien qui pût témoigner pour les temps reculés , ces disputes étaient éternelles et des plus acharnées.

tôt récitaient sur un ton grave, pendant que les femmes chantaient en effet, et battaient des mains en mesure. C'était dans ces occasions qu'on exerçait les enfans, qui, jusqu'à l'âge de dix k douze ans, exécutaient toujours tous nus. Des nattes étaient alors disposées, soit isolément, soit plusieurs les unes sur les autres , d'après la qualité ou le rang des individus. Les chefs, avec leurs femmes , couchaient toutà-fait séparés, ou du moins un peu à l'écart des autres, etavaient souvent, soit desboisdelit élevés d'un pied on d'un pied et demi, soit nombre de nattes propres à rendre leur couche plus molle et plus commode que les «utres ; mais, pour le reste des habitans, ils couchaient tous à côtelés uns des autres, quelque nombreux qu'ils fussent; les enfans, filles et garçons , tous nus et couverts par une même pièce d'étoffe; les autres, chacun dans son ahou taoto (drap de lit ou étoffe à dormir). Quant aux non mariés, ordinairement les filles couchaient d'un côté , et les garçons de l'autre , quoique ces dispositions fussent rarement ordonnées , et dépendissent de leur volonté.

Quand ils étaient couchés, commençaient la conversation, les contes et les récits poétiques. La conversation, pour la plupart du temps confuse, s'ouvrait sur différens points à la fois et sur divers sujets ; mais, quand quelqu'un racontait ou récitait quelque chose, lui seul parlait, et tous les autres l'écoutaient en silence, rarement endormis, pour peu que le

conteur sût se faire écouter. Ils avaient des contes comme ils avaient des poésies de tout genre , tristes , horribles ou burlesques. Dans ce djrnier genre , on n'observait pas toujours une sévère décence ; mais plusieurs savaient conter avec grâce , et faire rire aux larmes leur auditoire , déjà naturellement si gai. Les hommes doués de ce talent étaient', comme les poètes , très-recherché^ Le plus souvent, ils voyageaient, non-seulement bien venus, mais encore invités et demandés dans tous les endroits où ils allaient. Il était , en conséquence , assez rare que leui^ auditeurs s'endormissent de bonne heure; mais quand enfin venait le moment de se livrer au sommeil , les dieux qui présidaient à tout , et qu'ils redoutaient tant, n'étaient pas oubliés; et , avant de is'endormir, ils ne manquaient jamais de les implorer. Aussi , dès que les contes et les récits avaient cessé, et qu'on avait commandé le silence, tous se mettaient, ou les jambes croisées, ou sur un genou ; et, la tête inclinée , ils commençaient , à voix basse , des prières dont voici une formule :

Fouatoua toua Sauvez-moi ! sauvez-

toua é ahialii é moi ! Il est soir; il

ahiahi a té atoua, est soir des dieux.

VOY. AUX Iles.' — t. ii. 6

Éara mai iaou à té Surveillez près de moi , ô mon

Atoua ! é tiai mai Dieu ! près de

iaoïA é ^^^ fat ou !

moi , ô mon Seigneur !

Éara iaou i té toumoo , Gardez-moi des enchantemens ,

i té aiaaé , i té totoo

de la mort subite , de mauvaise conduite ,

é i té ahoua de souhaiter du mal , ou d'être ( de maudire )

rarai , i té apa horéa , maudit , des secrètes menées

i té otia fénoua

et des querelles pour les limites des terres.

Èi haou no rapaé roa

Que la paix règne loin autour de nous ^

É té Atoua éara i té

ô mon Dieu ! Gardei-moi contre le

raé hiéhié té maro

guerrier furieux , de celui qui erre

tairi té

furieux , se plaît à effrayer, dont

paparia taréi tara les cheveux sont toujours hérissés.

To hou maouri ora laora Que moi et mon esprit vivent

vau i téié néi arii

et reposent en paix cette nuit ,

È té Atoua !

o mon Dieu !

« Sauvez-moi ! sauvez-moi ! c est le soir des dieux, » Veillez près de moi , ô mon Dieu ! près de moi , ô » mon Seigneur î Gardez-moi des enchantemens , de » la mort subite, de mauvaise conduite , de maudire » ou d'être maudit, des secrètes menées et des que- » relies pour les limites des terres. Que la paix règne » au loin autour de nous, ô mon Dieu ! Gardez-moi » du guerrier furieux , qui se plaît à semer la ter- » reur, et dont les cheveux sont toujours hérissés !

M Que moi et mon esprit vivions et reposions en » paix, cette nuit, ô mon Dieu ! »

SECTION II

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