TRAVAUX
Distribution naturelle de la matière en trois paragraphes, basée, pour Vhomme , sur la nécessité absolue de satisfaire à ses trois premiers besoins : le logement , l'aliment et le vêtement ; première origine de toute industrie , qui ne diffère que du plus
ou moins entre les peuples «lits civilisés, et les peuples appelés sauvages.
L'étude de l'industrie des Polynésiens, du moins dans ce que j'en ai observé et connu , offre un mezzotermine aussi piquant que rare, entre la grossièreté des peuples les moins avancés de l'ancien et du nouveau monde, et les raffinemens du luxe, devenus des besoins pour les vieilles nations des deux hémisphères.
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Logement et ameublement.
Rien de plus convenable, d'abord, que leurs demeures, pour le pays où ils sont appelés à vivre. Ce n'étaient pas , en effet , de misérables huttes mal construites , en forme de cône , comme on eu trouve généralement chez les nations sauvages.
C'étaient des maisons spacieuses , élevées avec assez de régularité , et couvertes de toits de feuillage artistement travaillés, qui les mettaient bien à couvert des fortes pluies. Ces maisons étaient de différentes formes; celles de forme oblongue, dites faré'poté , étaient les plus communes. Ils commençaient toujours la construction d'une maison par élever le faîtage , pièce de bois de dix à douze pouces de long sur quatre ou cinq d'épaisseur, soutenue par deux ou plusieurs piliers de bois , proportionnés au Hiitage ou k l'édifice qu'-ils voulaient construire.
Quand le faîtage et les piliers de soufeien étaient élevés et bien aifermis , ils plaçaient, tout autour, d'autres piliers plus ou moins distans les uns des autres, suivant retendue qu'ils voulaient donner à rédifice. A la partie supérieure de chacun de ces derniers, se trouvait une entaillure où se fixait et s'encastrait fortement un autre morceau de bois plat ou planche. Toute cette charpente , ainsi montée , bien débitée , bien jointe et proprement travaillée, généralement en bois d'arbre à pain, indiquait la forme que devait avoir la maison. Après l'avoir amenée à cet état , ils y plaçaient des chevrons de trois h six pouces de circonférence , sur une longueur proportionnelle, toujours faits de branches de bouraau {hibiscus) , dont le bois jeune est extrêmement léger, et croît en longues et belles perches. Ils les dépouillaient de leur écorce ; et , après les avoir, quelque temps, laissé tremper dans l'eau , les mettaient en place sans y rien faire autre chose que des entailles aux deux extrémités , où ils devaient porter sur le faîtage et sur le bordage des piliers de dehors. Ils les prenaient assez longs pour que, placés de chaque côté du toit, ils se croisassent au faîtage, où ils étaient fortement liés ensemble.
Mais , ce qu'il j avait de mieux dans ces demeures, c'était la couverture ou toit qui se faisait,, dans l'antiquité, et qui se fait encore, avec les belles feuilles du fara ( pandanus odoratissimus ). On mettait d'abord, pendant quelques jours, tremper ces feuilles
dans Teau , d'où on ne les retirait que quand elles étaient souples et très-maniables , les frottant ensuite une à une, sur un bâton planté en terre, pour les rendre plus unies , bien égales et bien plates. On les pliait alors en double sur des baguettes très -minces et de plusieurs pieds de long ; et , pour mieux les y assujettir ,les deux bouts de chaque feuille ainsi pliée étaient encore attachés, un peu au-dessous , par de petits bâtons tenant lieu d'épingles.Quand les feuilles avaient subi cette préparation , pour les placer sur les chevrons , les couvreurs commençaient par le bas du toit, et couchaient chajque baguette ou rangée de ces feuilles , qui, quoiqu en double , avaient encore deux à trois pieds de long , un pouce et demi ou deux pouces au-dessus les unes des autres, formant de la sorte une toiture aussi épaisse que solide. Lorsqu'ils avaient garni , du haut en bas , les chevrons d'une de ces couches , qui pouvait bien avoir à peu près neuf pieds de longueur, et l'y avaient bien attachée avec des cordages , qu'ils y passaient au moyen d'une aiguille de bois, ils descendaient pour en placer à côté une autre qu'ils joignaient à la première , de telle façon qu'il était impossible de l'en distinguer; aussi ces toits garantissaient bien des pluies , duraient sept à huit ans , et même étaient fort jolis à voir , surtout en dedans. Leur partie supérieure, laissant une ouverture où il pouvait pleuvoir, était toujours couvert à'arétou noncha (papjrus odomm^), artistement tissé et si fermement attaché,
que non-seulement le vent ne pouvait l'enlever, mais qu'il tenait même les deux parties du toit parfaitement unies par leursommet.La partie inférieure des chevrons des édifices publics ou des maisons des chefs était toujours chargée d'ornemens ou décorée de toiles peintes.
Très-souvent les maisons étaient habitées eu cet état , ouvertes de tous côtés ; d'autres fois ( et c'était un usage assez général ) on plantait , tout autour , des baguettes de roseaux ou de bonraau , très - rapprochées les unes des autres, et laissant seulement une ouverture pour la porte. Cette clôture ne pouvait guère défendre les habitans des inclémences de l'air, ni les dérober à la vue; mais elle était d'un très-joli eflPec, etune maison indienne construite surce plan ne devait pas mal ressembler aux grandes volières qu'on trouve quelquefois dans les parcs de notre aristocratie. En hiver, ou dans les mauvais temps, ils plaçaient assez généralement, tout autour, des nattes ou des feuilles de cocotier. Plusieurs aussi avaient des entourages ou enclos de palissades en bois d*arbre h pain ou des haies de branches de bouraau. Dans l'intérieur de ces maisons, le sol était aplani avec soin ou semé partout d'herbes sèches. Souvent on le couvrait de belles nattes , surtout dans les maisons des chefs; mais cet usage était peut-être plus généralement pratiqué aux îles des Amis, à Sandwich et en d'autres îles qu'à 0-taïti et aux iles de la Société.
Il y avait des maisons de différentes dimensions :
mais, comme, presque toujours, plusieurs familles se réunissaient sous le même toit, la plupart étaient spacieuses^ et celles des chefs avaient souvent de deux à trois cents pieds de long. Les autres avaient rarement moins à'oé oumi té ano , un dix de brasse ou soixante pieds de long. Elles n étaient moindres que dans le cas où leurs habitans se trouvaient momentanément épars ou ne résidaient que provisoirement dans un lieu ; mais , quand ils stationnaient, ils unissaient toujours leurs efforts pour se construire de bonnes et grandes defneures.
Le mobilier de ces maisons ne consistait guère qu'en meubles de première nécessité ; et, quelquefois, en instrumens de musique et autres objets d'amusement ou en pièces d'étoffes et nattes suspendues au haut des poutres et bien amarrées, de cramte des voleurs ; car c'était là leur principale richesse ; mais ce qu'on trottait ^partout c'étaient des lances , des frondes, des javelots, des massues et autres instrumens de guerre , toujours à portée et entretenus avec le pins grand soin ; puis des lits ou nattes à dormir dessus; le touroua ou touauroua ou coussin, si l'on peut nommer ainsi un morceau de bois creusé, muni de pieds comme une table , où ils posaient la tête pendant le sommeil; des filets ; des lances à pêcher , et tout ce qui sert à la pêche ; \iri ou chaise , lepapahia et Youmité; le premier (lepapahia), espèce de mortier où ils faisaient leur popoï, eny brisant, avec un pilon de pierre , différens fruits ou
végétaux; le second (Fou mi té ) , servant de plat dans les fêtes ou assemblées , et quand il y avait beaucoup de monde réuni. Ils avaient aussi des calebasses contenues dans des filets , où ils conservaient leur eau à boire; des noix de cocos bien polies, les unes coupées à moitié , les autres entières, etqu'ils employaient en guise d'assiettes, d'aiguières à laver des mains, ou saucières à contenir de l'eau salée, ou autres sauces, dont ils assaisonnaient leur poisson , leur viande, etc.
Le touroua , l'iri , le papahia etl'oumité, se posaient ou se suspendaient en divers endroits de la nsaison; les calebasses , noix de coco, etc. , se mettaient, en des paniers, au fata , ou pilier de bois dressé à cet efîet au milieu de chaque habitation. Qu'il y eût un luxe relatif dans ces objets , si simples , c'est ce qui n'est pas douteux. Tous étaient si propres , si brillans, si ornés, si finis, polis avec tant de soin; chaque pièce, soit armes, soit ustensiles dépêche, ou de cuisine; les tables , les chaises , etc. , tout était conservé , rangé avec tant d'ordre et de symétrie , qu'une maison indienne ainsi meublée , et le pavé couvert de belles nattes , ne devaient pas laisser d'étonner, de plaire et d'annoncer, en même temps, Taisance , l'ordre et le bonheur.
La confection de ce peu d'objets devait leur coûter une peine infinie , à en juger par l'imperfection de leurs outils et de leurs moyens de travail. Point de scies ni de haches de fer pour abattre les arbres ou couper les bois; pas d'autres haches ou d'autres
herminettes pour les tailler, les creuser, les débiter, que des haches et des herminettes de pierre; et, pourtant , tous ces meubles étaient tirés d'un seul bloc. Uoumité qui , dans les maisons des chefs , avait souvent de dix à douze pieds de long , de forme oblongue et creusé en dedans comme une pirogue , était toujours d'un seul morceau de tomanou{ calophyllum inophjlïum) bois dur, extrêmement difficile à travailler. Il en était de, même de Tiri ou chaise, qui avait, souvent, plus de quatre pieds de long, deux de large et trois ou plus de haut ; car , formant une courbe et s'élevant considérablement aux deux extrémités , elle était du même bois et ne pouvait être tirée que d'un tronc immense. Ces chaises ainsi courbées , et ayant les quatre pieds assez près du centre ne servaient que pour une seule personne ; aussi ne les trouvait-on de cette grandeur que chez les chefs , où les dimensions en étaient , en quelque sorte , proportionnées au rang et au pouvoir de leurs propriétaires. Les autres plus petites et qui souvent n étaient pas courbées , ressemblaient plus à de petites tables qu'à des chaises. Elles étaient construites de la même manière que les touroua et les papahia ; mais fréquemment d'autres bois. Les bois dont les Indiens se servaient pour la confection de leurs meubles , sont le tomanou ( calophjllum ) , le miro ( tJiespesia populnea ) , le tau ( cordia sebestena), et quelquefois le poua {crataora religiosa ) , tous bois extrêmement jolis et égaux i*
tous ceux qu emploie rébénisterie européenne. Les armes étaient faites avecraïto {casuarlnaequiseti folio) ; aux îles basses, elles l'étaient avec l'écorce des coQOÛeTs{ cocos nucifora) , tout aussi dure que Faïto. On trouvait encore , dans toutes les maisons , \epia^ espèce de malle, singulièrement fabriquée. C'était un morceau de bois de trois à quatre pieds de long sur environ douze pouces de diamètre , quelquefois carré; mais, le plus souvent, cylindrique. Ce morceau de bois était évidé en dedans par les deux extrémités et par une autre petite ouverture d'environ six pouces , pratiquée au centre , jusqu'à ce qu'il se trouvât réduit à l'épaisseur d'environ un demi-pouce. Alors on le polissait avec soin; et on y ajoutait, à l'extérieur , comme ornement , des têtes ou autres figures , ajustées et attachées , à l'aide de cordages , avec autant d'adresse que de solidité. La confection d'un tel meuble , vu l'imperfection de leurs outils , devait leur coûter plus de temps , de soins , et leur demander plus de patience que n'en exigerait , de l'un de nos ouvriers, le plus magnifique et le plus compliqué de nos contrées. Chaque Indien , père de famille, devait, pourtant, avoir une de ces malles. Il n'était rien sans cela, et l'on se passerait plus facilement ici de tiroirs ou de commodes que , là , l'on ne se serait passé de ces malles. Elles avaient, sur la petite ouverture du milieu , un couvert qui ne fermait qu'au moyen d'un morceau de bois. On y
serrait les outils propres à fabriquer les filets et à coucher le feuillage sur les toits; les pioches, les pelles et autres instrumens aratoires; les cordages, les hameçons et mille autres petits objets, dont on avait besoin à chaque instant , et qui , sans cette précaution, indépendamment de ce qu'on ne les aurait jamais eus sous la main, se seraient égarés ou auraient pu être volés.
Outre ces maisons principales, où les familles s'assemblaient le jour et couchaient la nuit, ils avaient encore, en général, à peu de distance, deux ou trois maisonnettes où se faisait la cuisine, où Ton mangeait et où l'on fait la tapa , étoffe du pays. Dans les maisonnettes où les femmes faisaient la cuisine et mangeaient avec leurs filles, elles gardent aussi toute la vaisselle k leur usage, les jattes, les calebasses, etc.; car aucune femme ne pouvait se servir des mêmes ustensiles que les hommes; et sa nourriture ne pouvait être cuite au même feu. On voyait pourtant des hommes du peuple faire la cuisine pour les deux sexes, mais à des feux difierents ; et ils ne touchaient pas aux mets destinés aux femmes.
Ils pouvaient aussi aller chercher pour elles le fruit à pain, du taro, des féhi, etc., mais ils ne pouvaient, alors, charger ces fruits sur les épaules , comme ils en avaient l'habitude, et devaient les porter sous le bras; ce qui était extrêmement fatigant; aussi peu d'entreux leurs rendaient-ils ce service; encordes hommes n'avaient-ils qu'aux îles
(le la Société cette condescondance et mille petits égards pour un sexe traité , partout ailleurs, avec mépris, et devant souvent faire tout le travail des hommes. Ces prescriptions , quoique très-gênantes , avaient, pourtant, des résultats très-convenables dans ces climats, et chez un peuple naturellement aussi peu soigneux que peu ami de Tordre et de la propreté. Ces défenses sévères de mêler le manger et les ustensiles de cuisine ou de table, leur en faisait prendre un soin extrême; et, comme ils devaient toujours les mettre de côté , pour qu'ils ne s'égarassent pas, et pour que les enfans ne pussent y toucher, ces objets étaient toujours bien lavés et bien nettoyés à la fin de chaque repas , avant d'être suspendus, soit au fata dans la maison, soit à un pilier dans les' maisonnettes.
D'ailleurs, ces maisonnettes séparées pour manger contribuaient beaucoup, je crois, à la propreté et à la santé de ce peuple , en conservant ses principales demeures propres et eh bon état; car se lavant les mains k chaque instant, pendant le repas, et jetant tout par terre, l'eau de leurs diverses ablutions, ainsi que les os et autres restes, les lieux où ils mangent sont toujours, après le repas, sales et humides.
Alimens.
Libres de soins, et n'ayant presque jamais de tra-
vail pressé , susceptible d'être commencé ou fini à une époque déterminée, il n'est pas étonnant que les Polynésiens n'eussent pas d'heures fixées pour leurs repas; et l'on peut dire qu'ils mangeaient quand ils avaient faim, souvent cinq ou six fois dans la même journée. Cependant ils cuisaient rarement plus de deux fois par jour; l'une dans la matinée, de neuf à onze heures ; et l'autre de quatre à cinq, le soir, ne dérogeant à cette règle que dans les grandes disettes, ou quand tout était en abondance; mais, je le répète, ces cas étaient rares ; car l'extrême disette ne se faisait presque jamais sentir; et, dans les temps d'abondance , leur indolence ne leur permettait guère de cuire plus de deux fois, si ce n'est dans les maisons des principaux chefs.
Les Polynésiens ne se nourrissaient presque que de végétaux et de poissons, ne mangeant que trèsrarement de la viande. Toutes les espèces de poissons qu'on oô'rait aux dieux, ainsi que la viande , en général, la volaille exceptée , étaient défendues aux femmes; mais on avait une telle abondance de vé- ^^étaux et de poissons, qui n'étaient pas taboues (défendus) ou sacrés (moa)y qu'elles ne manquaient pas de nourriture. Dans l'antiquité, avant la découverte ou avant que les blancs eussent influé sur leurs coutumes et sur leurs habitudes, ces peuples prenaient un soin extrême de leurs champs, de l'arbre à pain et de tous les autres végétaux. Ils nettoyaient leurs terres , et plantaient continuelle-
— 9^ — ment de nouveaux arbres , etc. ; aussi ne manquaient-ils jamais de vivres , quelque nombreux qu'ils tussent, à moins que les fureurs de guerres prolongées ne les portassent à détruire mutuellement leurs plantations, leurs récoltes , et à ravager leurs champs, ou quand, après la perte d'une bataijle, ils étaient obligés de se tenir en grand nombre, et pen- >dant long-temps, cachés dans les hautes montagnes.
A. Nourriture végétale.
Les plus importans à connaître entre les végétaux dont se nourrissaient tous les habitans des îles de la Société et de presque toutes les îles élevées du grand Océan, étaient les suivans : i° Le Maïoré {arto^ carpus\ arbre à pain dont ils avaient beaucoup de variétés, et qui, bien cultivé, donnant jusqu'à quatre récoltes par an, satisfaisait presque seul à tous leurs besoins. 2° Le taro {caladium es calent um') , qui croît sans culture dans les montagnes d'0-taïti , et de plusieurs autres îles, et se nomme alors mapura, mais vient bien mieux dans les terrains continuellement baignés par une eau courante. C'est le fruit le plus généralement cultivé dans toutes les îles. Il est blanc , farineux , et ne le cède en rien à nos pommes - de - terre, mais ne se conserve que douze ou quinze jours. Les plus gros fruits du taro ne pèsent pas plus de cinq livres.
— 9^ — 3** L'ouhi ou houhoui ( dioscorea alata ), ignames, qui croissent spontanément dans les montagnes de presque toutes les îles ; mais s'améliorent beaucoup par la culture. Ce fruit, très-farineux, comme le taro , ne le cède , pour le goût , ni au taro même ni à nos pommes-de-terre; mais il a l'avantage de pouvoir se conserver toute une année. Chacun de ses fruits pèse généralement de cinq à vingt livres. Il était peu cultivé aux lies de la Société , et ne se trouve en abondance que dans les lies plus occidentales.
4** Le féhi ( musa fehi y Bertero ), espèce de bananier sauvage , mais dont le fruit s'élève droit du milieu tle l'arbre , au lieu de prendre par en bas , comme ceux des autres bananiers. Il est d'une couleur rougeâtre et très-bon à manger , quand il est bien mûr et cuit. Ce fruit , qui vient abondamment dans les montagnes d'0-taïti et d'autres îles de la Société, est la principale ressource, quand manque le fruit de l'arbre h pain .
5" L'apé ( caladium costatum ) , espèce de taro , mais très-insipide au goût, et qu'on ne mange qu'à défaut d'autre nourriture.
6° L'apéréo (^apereoa esculentu ) , dont on mange aussi la racine. Ils en possèdent une variété nommée maota , dont la racine est beaucoup plus grosse que celle de l'espèce principale.
^° L'hoi {dioscorea bulbifera ), qui atteint la gros-
seul* du taro. Ce fruit est excellent ; mais il faut le mettre d'abord tremper aumoins un jour.
8* luepatara, genre nouveau de cucurbitacée. C'est, de tous les fruits de ces îles> celui qui , pour la forme comme pour le goût, se rapproche le plus de la pomme -de - terre. Il croît spontanément et en abondance , dans les parties les plus élevées des montagnes.
9° Le pohoué , convolvulacée dont le fruit est bon à manger.
I G" Le nahé ( angeopteris erecta ) . dont on mange la racine , qui est dure , fibreuse et insipide ; et dont on ne se sert que dans les momens de grande disette.
1 1° Le mapé ou mararé( inocarpus edulis) , fruit ressemblant à la châtaigne , et qui n'est pas moins bon à manger.
1 2° Le ti ( dracœna terminalis ) , dont on mange la racine.
1 3" Le pia ( lacca pinnatijîda ) , qui croit spontanément et en grande quantité dans presque toutes les îles élevées. Le fruit de cet arbre ressemble beaucoup à la pomme-de-terre ; mais, avant qu'on puisse le manger , il doit être réduit en farine , ce qui demande beaucoup de travail. Voici , en peu de mots , comment s'en opère la manipulation.
Quand le fruit est mûr , on le met tremper dans de l'eau dpuce , et on en enlève la peau , avec un coquillage > puis on le lave de nouveau, et on le
réduit en une masse, en le grattant sur un morceau de corail, sur un bâton plat, couvert de petits cordages, ou sur tout autre objet propre à tenir lieu de râpe. Ensuite , en prenant la pulpe avec la main droite, et en versant continuellement de Teau dessus avec la gauche , on la passe au travers d'une espèce de tamis fait d'une toile assez fine , qui entoure le bas des cocotiers. Tamisée dans cette toile, elle coule en une eau épaisse et blanchâtre, qui, reçue dans une pirogue , y dépose une pâte épaisse. Cette pâte, lavée à plusieurs reprises, se sèche sur de l'étoffe du pays, et donne une farine blanche , analogue à la cassave, substance très-nourrissante et agréable à manger de différentes manières.
i4'' L'haari {cocos nucifera ), cocotier , arbre superbe , qui croit si bien dans toutes les îles , qu'il y atteint , souvent , jusqu'à quatre-vingts pieds de haut. Il porte des fruits verts et mûrs pendant toute l'année. Le lait ou jus qu'en contient le fruit est excellent à boire; et la pulpe qui enveloppe intérieurement le fruit même est très-bonne à manger, mince et molle, quand elle est fraîche; mais dure et épaisse, quand elle vieillit. On fait de l'huile avec la pulpe des fruits déjà vieux; mais, anciennement, on ne s'en servait guère que pour la mêler avec d'autres fruits ou pour préparer les différens mets. On la cuisait aussi sur le feu , pour l'emporter dans des voyages de mer. Dans cet état, elle occupait moin? de place que le fruijfe entier, et pouvait se conserver
des mois et même des années. Ce fruit est, avec le poisson, la seule nourriture des habitans de plusieurs des îles boises. A 0-taïti , il j en a d'immenses plantations. Les cocotiers sont, en général, si abondans sur toutes les îles situées sous les tropiques, et dans quelques-unes des îles basses , qu'ils suffiraient presque seuls à la subsistance de leurs habitans. On a déjà vu , ailleurs, à combien d'usages divers ils appliquaient la coque de cette noix, qui leur servait en même temps de jattes, de plats , de bouteilles , etc.
i5° Le to {saccharum officinaram), canne à sucre, qu'ils cultivaient dans plusieurs îles.
i6° Le méïa ( mw^^) : bananes. Ils en avaient pîu^ sieurs variétés. Ils cultivaient ce fruit autour de presque toutes les demeures, et plusieurs espèces en croissaient spontanément dans les vallées et sur les montagnes.
1 70 L'ahéïa {Eugenia malaccensis ) , forme d'une petite pomme; très-belle couleur; goût agréable, mais un peu fade.
18" Le nono {morinda utrifolia), fruit de la grosseur d'un citron, mais d'un goût peu agréable et qu'on ne mangeait que rarement.
19^ L'houi ( spondias dulcis ) , grand arbre , et qui donne un fruit dont le goût tient de celui de la prune et de l'abricot, d'uiae belle couleur jaune, de forme oblongue et de la grosseur d'une pomme. Ce fruit ne le cède à aucun de nos meilleurs fruits européens.
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20^* Le para ( marattia fraxinea) , fruit de la grosseur d une pomme , qui ne croît que sur les hautes montagnes, et dont le goût a quelque analogie avec celui de la pomme-de-terre ; mais qui est
dur et coriace.
On a depuis introduit, dans les îles, un grand nombre d'autres fruits ou légumes, comme l'orange, le citron, le limon, la gouyave {psidjum pjri^ ferum ) , le ninita carita , la papaye , le tapo tapo ( anonatrlpetala ) , le fara ( hromelia ananas ) ; les melons , le maïs , les oignons , les choux et autres ; mais , de toutes ces productions nouvelles , aucune n'est cultivée par les Indiens. 11 y a aussi à O-taïû quelques plants de tamarin et de café.
On voit que la plupart de ces plantes sont indigènes , et viennent spontanément , quoique plusieurs soient cultivées.
B. Nourriture animale.
Qn a vu que les Indiens se nourrissaient particulièrement de végétaux; mais quelques animaux paraissaient aussi sur leur table, des cochons , des cbiens, de la volaille, et surtout des coquillages et du poisson, qui se trouvait , partout , dans leurs îles , en telle quantité et tellement varié , pour les espèces , qu'on en ferait facilement l'objet d'une étude toute spéciale , dont les circonstances ne m'ontlaisse m le temps ni les moyens; aussi me bornerai-je à
constater ici le fait, sans entrer, à cet égard, dans aucun détail particulier ; mais plusieurs de mes lecteurs ne verront pas sans quelque intérêt des notions assez développées sur les diverses sortes de pèches usitées chez ces peuples , non moins ichthyophages que frugivores.
JTai peu de choses à dire du genre de pêche dans lequel les femmes étaient appelées à seconder les hommes , qui , pour la plupart du temps , au moins dans les îles de la Société , se livraient exclusivement à cet exercice. Les femmes, cependant, en certaines saisons, allaient à la pêche, soit la nuit , dans les ri^ vières, armées d'un morceau de bois en forme de sabre , et d'une torche ou flambeau , pour tuer des anguilles et autres poissons ^d'eau douce; soit aux embouchures des rivières , avec des paniers.ou petits filets , pour prendre de très-petits poissons qui , dans certains temps , viennent par bancs dans les endroits où Teau douce et l'eau salée s'entremêlent; et , là , se tenant des semaines entières à l'abri des poursuites des autres poissons, y deviennent une proie facile pour l'homme , leiu' ennemi non moins redoutable.
Les habitans de toutes les îles polynésiennes , ou du moins ceux des îles de la Société, étaient d'excellens pêcheurs, et, je ne crains pas de le dire, aussi adroits et aussi exercés qu'aucun autre peuple de la terre.
Il faut noter d'abord, qu'ils savaient, comme lé font certaines nations de l'Amérique continentale ,
enivrer le poisson , au moyen de quelques-uns de leurs végétaux, tels que le nora ( aphrosia piscatoria ); le noutou (barringtonia speciosa); et l'éréva ( cerberla ), qui, jetés dans l'eau , le frappaient d'une espèce d'élourdissement, et le faisaient, en peu de temps, suruager comme mort à la surface.
Quant aux pêches proprement dites, ils en avaient un grand nombre, dont quelques-unes fort ingénieuses; mais dont le détail pourrait paraître fastidieux; aussi me bornerai-je à décrire ici les trois principales, c'est-à-dire la pêche au hameçon, la pêche au filet et la pêche au dard ou à la lance.
lo Pêche au hameçon.
Leur manière de pêcher à la ligne difFérens poissons était la même qu'en Europe , à cette différence presque leurs hameçons étaient toujours faits avec de la nacre de perle ou avec des os, qu'ils étaient en forme de poisson , et qu'on s'en servait sans appât pour quelques poissons, quoiqu'on y en adaptât pour certains autres.
Leurs hameçons étaient de diverses dimensions, quelques-uns extrêmement petits; d'autres, servant à prendre les bonites, les dauphins , et faits avec de la nacre en la forme de poisson volant. Les plus grands, ayant souvent plus d'un pied de long et construits avec soin , en aito (^camarina ), bois dur, fort et pesant, ne servaient qu'à prendre les requins.
— iOv5 — Pour prendre des bonites, ils allaient hors des rescifs et en pleine mer , sur des pirogues disposées à cet effet. Ces pirogues étaient doubles , de moyenne grandeur , ayant entr elles , vers le milieu , un panier alongé , en roseaux , espèce de réservoir , où ils mettaient les poissons, à mesure qu'ils en prenaient. Sur l'une des deux pirogues , et , plus souvent , entre les deux , il y avait une longue perche de bois en S , dont la partie la plus grosse portait et était liée sur Uxi morceau de bois traversant horizontalement la pirogue , mais de manière à pouvoir jouer et se mouvoir , soutenue, d'ailleurs, par un autre morceau de bois ou planche d'un pied ou d'un pied et demi , placé perpendiculairement. A l'extrémité de cette perche inclinée vers la mer, était attachée une touffe de plumes pour imiter lesoiseaux demer;puisune ligne de même longueur que le liameçon de nacre , rasant la surface de l'eau , s'y plonge ou se relève alternatiment, avec la pirogue. Le poisson, trompé parla couleur brillante , la forme et le mouvement du hameçon , s'y élance , dès qu'il le voit, et croit saisir sa proie, quand il ne saisit, en effet, que l'appât le plus illusoire et le plus perfide que l'homme ait jamais inventé. Dès qu'il est pris , on tire des cordes qui , attachées à l'extrémité de cette perche et tenues par une partie des pécheurs, le relèvent et l'amènent, alors facile à saisir. Cette pêche était presque toujours abondante , et d'autant plus aisée , que les
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oiseaux de mer guident vers les endroits où se tiennent les poissons.
Il y avait un autre genre de pêche à Thameçon , où Ton se servait des pirogues simples et les plus légères. Là , un bambou de quatorze k seize pieds de long, auquel la ligne était attachée, remplaçait la perche dont j'ai parlé. Quand on voyait des bonites ou des dauphins, Fun des pêcheurs élevait le bambou de manière à ce que l'hameçon vînt toucher la surface de l'eau , pendant que les autres pagayaient de toutes leurs forces. Alors, le hameçon glissant et sautant sur la vague, imitait si bien la proie en fuite, que le poisson trompé manquait rarement de le poursuivre et de s'en empnrer.
Toutes ces lignes, de même que celles avec lesquelles ils péchaient à de grandes profondeurs , étaient fabriquées avec le roa hoehmeria , tressé à la main ou roulé sur le genou ; cette tresse est d'une force telle, que presque rien ne peut la casser, et que le fil le plus mince amènerait le poisson le plus fort et le plus robuste.
2" Pêche au filet.
Leurs filets (o///)eV/) étaient de différentes espèces, de diverses grandeurs, et se travaillaient comme en Europe. Ils les fiibriquaient avec l'écorce du mati ( ficus tinctoria ), ou avec celle du roa hoehmeria ^ qui, quoique (ordues seulement avec la main sur le
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genou, procuraieDt un fil fin, uni et solide. Ils en fabriquaient des filets d'une grandeur considérable , auxquels presque tout un district devait travailler , et faits , par conséquent , par pièces détachées qu'on apportait dans la maison du chef ou propriétaire , et qui , là , étaient joints et unis ensemble. Us se servaient, en guise de liège, du bois léger des jeunes branches du bouraau; et, à défaut de matières plus pesantes, des pierres leur servaient pour le bas.
Je ne parlerai pas de leur manière d'emplojei* leurs filets, à peu près en tout pareille à celle d'Europe; mais cette pêche , qui durait toute l'année , était extrêmement suivie et profitable en certaines saisons. Ils prenaient alors tant de poisson, qu'il était impossible de tout consommer.
3^ Pêche au dard ou à la lance.
La so te de pêche la plus générale , comme la plus recherchée dans ces îles, celle à laquelle l'Indien s'exerçait dès son enfance , et qu'il aimait encore dans l'âge de caducité, c'est la pêche au dard ou à la lance, chacun ayant l'ambition d'y exceller; aussi n'y a-t-il , en aucun autre pays , rien qu'on puisse comparer à leur adresse à cette pêche. Le poisson , venu à la portée de leur lance , était une proie assurée ; et il était rare qu'ils le manquassent, tant qu'il n'était pas hors d'atteinte. Leurs lances étaient faites du bois de raito( casuarina). Ils en avaient à une.
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à trois et à plusieurs pointes ; mais elles avaient rarement plus de douze à quatorze pieds de longueur. Les lances à une pointe n'étaient que le bois même hien affilé. Les lances à trois pointes se faisaient en attachant au bout trois petits morceaux de bambous pointus , un peu écartés les uns des autres à leur extrémité. 11 en était de même de celles qui avaient plus de trois pointes. Jadis cette arme ne les quittait presque jamais , et l'Indien en voyage , marchant le long du rivage , sa lance à la main , était rarement embarrassé pour son repas , sûr de trouver de quoi se nourrir pendant la journée.
Ils ont différentes manières de pêcher h la lance. Dans la journée , c'est principalement sur le rescif du dehors qu'ils s'en servent. Là , debout sur le devant des rochers de corail , où les vagues qui viennent s'y briser, les mouillent souvent jusqu'à la ceinture, ils surveillent, la lance à la main , le poisson que la lame apporte , et que leur œil exercé aperçoit à 1 instant, quoique nageant au milieu d'une houle écumante. Ils le manquent rarement, quand il vient à leur portée; et, s'ils l'atteignent , la même houle leur apporte et la lance et le poisson.
Mais le plus beau moment, le moment le plus singulier de cette pêche , est celui qui les rassemble, la nuit, dans leurs petites pirogues ou sur les rescifs, avec de grandes torches en feu , formées de bottes de roseaux secs bien amarrés. Spectacle unique, en effet, que celui de ces figures nues por-
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tant des centaines de flambeaux, et se mouvant, comme des spectres , en tous sens , dans leurs immenses baies! Ceux durescif sont, ainsi que dans la journée , percbés au devant des rochers de corail , tenant d'une main la torche allumée, qu'ils agitent, et , de l'autre , la lance, prêts à fi'apper le poisson que cette lumière attire; mais la partie la plus pittoresque du tableau , c'est le côté des pirogues où chaque pêcheur nu ou n'ayant qu'un ceinturon, se tient debout sur l'avant de sa chétive barque, la torche enflammée dans la main gauche, et, dans la droite, la lance, prête à frapper, tandis qu'une autre figure, nue comme lui , assise dans le fond , pagaye de toute sa force. Cette scène, vraiment théâtrale, est bien au-dessus de toutes nos représentations de magie , de sorciers, d'enfer ou de diables; et, quand une de ces pirogues vient à ranger le rivage , qu'illumine , en jets éclata ns, cette lumière à la fois répercutée sur ces hommes nus et armés , sur la pirogue , sur les arbres et sur tout le site environnant, en laissant, par intervalles, de larges masses d'ombre, et des espaces plongés dans l'obscurité la plus profonde, c'est un effet si neuf, si singulier, si extraordinaire , si frappant, qu'on ne saurait ni le dépeindre , ni décrire l'impression qu'il produit.
Il y avait des pêcheurs de profession ayant leurs rites et cérémonies, ainsi que leurs dieux tutélaires comme on l'a vu à l'article Religion , quoiqu'on puisse dire que tous s'occupaient plus ou moins
— io8 — delà pèche , et que la pêche à la lance était commune à tous ; mais les chefs s y montraient les plus adroits , et avaient la prétention d y exceller. La pêche , en général , était, d'ailleurs, une espèce d'amusement ou de récréation pour eux, soit qu'ils péchassent à la ligne en pleine mer, au filet dans les lacs ou baies, ou à la lance sur les rescifs. Rien de plus animé que le départ, pour une de ces excursions, d'un chef armé de lances et de dards, et qu'accompagnait une multitude de ses gens, au miheu des cris de la foule. Les chefs n'y allaient guère que quand la pêche était abondante; aussi , à leur retour, chacun, indistinctement, venait-il ciiercher sa part, et ces jours de pêche étaient autant de jours de fêtes. La pêche était une occupation presqu'enlièrement réservée aux hommes, comme la fabrication des étoffes et des nattes l'était aux femmes exclusivement. C'était le plus fatigant de tous les travaux; car elle tenait les travailleurs dehors, la nuit; les exposait à l'ardeur du soleil , pendant le jour ; et, de plus, ils devaient souvent plonger, pour recueillir des coquillages, dans les cas où le poisson était rare.