PLAISIRS
J'ai déjà peint ces insulaires comme grands cau- •seurs , vifs , animés et amis de la société.- On les a vus chercher et trouver des distractions et des occasions de réjouissances jusque dans leurs travaux, en apparence les plus pénibles ; aussi pouvait-on presque dire que, dans son cours ordinaire, leur existence n'était qu'une fête.
J'exposerai successivement ici leurs amusemens domestiques , les plaisirs plus brillans que leur procurait la grande société des Aréoïs , et enfin leurs réjouissances publiques.
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Fêtes de famille ou de eUstricts.
Si quelques heures d'un travail forcé, si les rites d'une religion quelquefois un peu exigeante , séparaient momentanément les amis , les maris , les enfans et les femmes , quand il n'y avait point de restrictions, et dès qu'ils pouvaient quitter ces occupations rarement pressantes , ils se hâtaient de se réunir , non-seulement entre membres d'une même famille , mais encore plusieurs familles d'un même village ou d'un même bourg , sur un même point ou dans la même demeure. Là , après les repas , et lorsqu'ils n'avaient plus rien à faire , le son du t'iVo ( flageolet ), le son àxxpéhou (tambour ) , les mettait bientôt tous- en mouvement. Ils ne tardaient pas à commencer \q\ivs péhés (chants) , leurs oris (danses), et passaient ainsi, presque chaque jour, des heures eqtières à se divertir et à goûter, dans leur heureuse insouciance , ces brillans plaisirs pour lesquels ils étaient si passionnés. Les enfans prenaient part , dès l'âge le plus tendre , à chacun de ces exercices, et souvent y remplissaient, conformément aux mœurs nationales , des rôles de la plus choquante indécence , aux acclamations et au grand amusement des personnes plus âgées.
A 0-taïti, et dans les îles environnantes , ce qu'ils
aimaient le plus a 11 inonde, c'étaient la danse, léchant et les représentations. L'harmonie nasale de leur vivo , dont on jouait avec le nez , ou le bruit insignifiant de leur péhou , suflisait pour les faire tressaillir; et, dès qu'avec accompagnement de ces instru» menS) on entonnait un de leurs airs favoris, leur figure s'animait , et tout leur corps., s'agitant en un mouvement mesuré,, indiquait assez l'impression de plaisir qu'ils avaient, reçue. LeUrs exercices de ce genre commençaient par deux ou quatre personnes vêtues, quelquefois, jusqu'à la ceinture ; mais, en d'autres danses , impatiens et suivant lia pantomine des aoteUrs , plusieurs des spectateurs s'élançaient tour à tour sur la scène. Tout habillement alors devenait superflu , le tout s' exécutant dans un état de nudité complété. Acteurs et spectateurs , tous paraissaient alors atteints de folie , et représentaient , souvent, comme les Aréoïs , des scènes dont nos mœurs permettent à peine l'indication. On les voyait alternativement danseï* et gesticuler des mains et des bras. Les femmes chantaient et lés hommes récitaient sur un ton passionné , à l'unisson , en mesure , formant comme la base des chants féminins, tandis que le flageolet et le tambour accompagnaient le tout. Les danses , en général , se nommaient oris ou faupas , quand elles étaient accompagnées de musique.
Les principales étaient :
î ° Oupépéhé , danses et chants de femmes , avec accompagnement de tamboun II n'y avait qu'un
homme et une femme qui cliantassent. Toutes les autres femmes ne faisaient entendre qu'une espèce de sifflement , en accord avec le chant. Cette danse s exécutait en état de nudité complète.
2° Mamaha, danse d'hommes et de femmes, au son du tambour. Les danseurs étaient aussi tous nus. 3° Éhoura , espèce de représentation où les acteurs s'habillaient derrière un rideau. Les hommes ouvraient la scène , en appelant à plusieurs reprises , et d'un ton passionné , les femmes qui arrivaient , bientôt, habillées avec beaucoup de recherche, la tête ornée de fleurs , les cheveux tressés et inondés d'huile et de parfums. Elles entraient et sortaient à chaque instant , incessamment appelées par les hommes , dont les gestes, les mouvemens , les paroles, exprimaient l'impatience , et qui semblaient tressaillir de plaisir k la vue de leurs amantes. Ils aimaient beaucoup cette espèce de représentation , pendant laquelle les lï isiciens étaient assis sur une élévation. Cet exercice ressemblait au hewa , et à plusieurs autres danses des Aréoïs , accompagnées de pantomimes et de paroles.
Il y avait encore le mamoua, le maoupépé, et plusieurs autres , mais si obscènes, qu'il est de toute impossibilité de les décrire.
Ainsi, enclins aux plaisirs, ils saisissaient toutes les occasions de s'en procurer. Dans tous les districts, il y avait presque journellement des réunions et des danses où les femmes se rendaient parées , ornées de
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Jun cri sauvage , qui glace de terreur leur adversaire , et fait tressaillir de joie les gens de leur parti , à qui il annonce qu'ils vont se repaître du sang et de la chair d*un ennemi (i).
(i) Un Anglais, vieillard qui habite actuellement l'île de Toubouaï, et qui, il y a près de vingt-cinq ans, a résidé , plusieurs années , aux Marquises , m'a raconté qu'un soir, pendant qu'il était là , nombre de femmes péchaient aux lumières, comme c'est l'usage dans toutes les lies, quand, tout à coup, on entendit ce cri trois fois répété de l'ennemi. Saisies de frayeur, toutes se sauvèrent à terre, où les hommes furent aussitôt réunis et prêts à combattre. Chaque père, chaque mère, appelait ses enfansà haute voix. Le tumulte , la consternation étaient extrêmes. On s'aperçut bientôt qu'une femme manquait. C'était la fille unique du principal chef. D'abord , un morne silence ; puis, le cri des guerriers qui , hurlant de rage et brandissant leurs armes, demandaient à marcher aussitôt pour la délivrer , s'il en était temps encore , pendant que les femmes , qui entouraient la malheureuse mère, faisaient entendre ces lamentations particulières à ces îles , quand le sang coule avec les larmes , et qu'au milieu des plaintes et des sanglots , elles se déchiient le sein , se meurtrissent le corps, comme hors d'elles-mêmes et dans le plus affreux désespoir. La même nuit, le père, à la tête de tout son peuple, marcha contre l'ennemi, pour lui proposer la paix, s'il épargnait sa fille, ou pour lui déclarer une guerre à mort, dans le cas contraire. Il était trop tard; elle n'existait plus.
Peu de jours après , quelques guerriers du malheureux père se glissèrent dans les bois , et parvinrent à saisir deux jeunes filles, qui se baignaient. Ils les amenèrent au chef. Elles étaient extrêmement jeunes; et, versant des torrens de larrass, demandaiient à genoux la vie ; mais ni la jeunesse , ni la beauté, ne touchent ces barbares dans leur soif de vengeance. Il balança , pourtant , quelques minutes ; mais il finit par or- VOY. AUX ît-cs. T. n. |3
Et qu arrive-t-il , quelquefois, quand des peuplades vaincues doivent abandonner leurs fertimes et leurs enfans à l'ennemi , qui , comme je Tai dit ailleurs, les massacre presque toujours impitoyablement ?
Dans ces horribles extrémités, on a vu les femmes s'unir et courir toutes ensemble sur Tennemi , saisir le bras des hommes , embrasser leurs genoux , verser des larmes, et mettre en usage tout ce que la jeunesse , la beauté , le malheur et la faiblesse ont de plus éloquent, pour toucher les cœurs* Dans leur détresse, leur langage présentait tout ce que le sentiment et le désespoir ont de plus attendrissant ; elles les imploraient au nom de leurs mères, de leurs amantes \ de leurs sœurs , de leurs fdles ; promettaient d'être leurs épouses, leurs servantes, de se consacrer entièrement à leur bonheur; et, quand rien de tout cela ne pouvait les toucher, on lès a vues, souvent, déchirer leurs vêtemens , se mettre nues devant ces monstres, dans l'espoir d'émouvoir leurs sens, à défaut de leur cœur; et, la mort sur les lèvres, parler la langue de la volupté et de l'amour. Eh bien î il était rare qu'une seule fût sauvée....; et, s'il en échappait quelqu'une, c'était effectivement toujours quand leurs sens , émus des
donner de leur couvrir la tête avec des étoffes, et les guerriers qui les avaient surprises les assommèrent à coups de massue.
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charmes de la jeunesse et de là beauté , leur promettaient plus de plaisir dans les bras !de leurs victimes, que ne leur en aurait donné le sang versé poui^ satisfaire leur vengeance. Encore, ces cas étaient-ils fort rares ; car , dans Tétat d'exaltation et d'ivresse mentale où ils se plongeaient toujours , avant d'engager le combat, ils y apportaient la fureur du tigre ; et à leur sanguinaire coutume venait se joindre la superstition. Attendris et peut être disposés à la clémence , ils voyaient leurs pères revenir du séjour des morts, pour leur reprocher une faiblesse , et les punir eux-mêmes de n'avoir point vengé leurs mânes plaintifs. Il en résultait des scènes affreuses. Les plus endurcis frappaient leurs captives sans les écouter; les autres, partagés entre la soif de la vengeance , la superstition , la pitié , et plus souvent encore leurs désirs , avaient quelquefois de longues conversations avec elles , jusqu'à ce qu'enfin, entraînés, soit par leur passion dominante, la vengeance, soit par la superstition , ils saisissaient ces malheureuses par un bras , leur ordonnaient de fermer les yeux, et les assommaient de leurs massues ou leur perçaient le sein de leurs javelots.
Ces cruautés, heureusement, étaient peu fréquentes, parce qu'il n'arrivait guère à un parti vaincu de ne pouvoir pas se retirer dans ses forts, où il était rare encore qu'on allât l'attaquer, quand unefois.il y avait pris refuge.
Cependant elles avaient lieu; et ces dernières
scènes, quelque cruellefe, quelqu'atroces quelles paraissent, ne se passaient quen des lies où semblaient s'annoncer quelques progrès vers un état moins sauvage , comme aux îles de la Société , etc., où le cannibalisme avait cessé.
Partout ailleurs , si la mort n était pas la suite immédiate de la capture , il n y avait là ni sentiment de pitié, ni désir de sauver un malheureux prisonnier ; c'était un calcul , im acte de prévoyance plus horrible, peut-être, que toutes les cruautés imagina-, blés. Ils ne les gardaient que pour les dévorer , plus tard, dans leurs festins de cannibales. D'autres, enfin, ( et c'est , encore aujourd'hui , Thistoire d'un grand nombre de ces petites îles basses, qui couvrent toute l'étendue de l'océan Pacifique sous les tropiques ) , ne pratiquaient pas seulement toutes ces cruautés; mais , vivant presque sans chef et sans lois , continuellement en guerre de district à district , de famille à famille, d'homme à homme, se disputant, chaque jour, la nourriture de la journée, leur corps déchiré par les armes, le nombre des cicatrices dont tous étaient couverts, attestaient assez combien, souvent, ils devaient payer cher leur» triste subsistance ; et cotïime , là , tout se décidait par la force , la force seule y commandait.
Hideux tableau qui justifierait , s'il était possible , la triste et désolante doctrine de Hobbes ,sur l'homme en état de nature î
Telle parait avoir été TOcéanie tout entière;
telles sont , encore aujourd'hui , ces innombrables pe-^ tites iles basses de TOcéanie , qui couvrent totite rétendue du grand Océan, sous les tropiques; les îles Kings miirs group et tant d'autres, qui s'étendent depuis un peu au delk de la longit|ide de Tongatabou jusqu'aux Mariannes.
SECTION IL