ÉTAT PRÉSUMÉ I)ES POLYNÉSIENS ANTÉRIEUREMENT A LA DÉCOUVERTE
L'état que je viens de peindre paraît bien avoir dû être celui de l'homme sortant des mains de la nature, avant que le temps et les besoins eussent développé son intelligence, et Thabitude de la société, sa sensibilité et ses affections; mais, pour appliquer cette idée générale aux Polynésiens , en particulier , l'origine de ce peuple se perdant au milieu de la nuit des âges , il semble , d'abord , assez difficile de déterminer, d'une manière bien positive, », à l'époque de la découverte, il était dégénéré d'un état de civilisation plus ou moins avancé , ou si , au contraire , il a toujours été , soit dans l'état de bar» barie où on Fa trouvé à cette même époque , soit
dans un état pire encore , dont quelques lies, comme 0-faïti , etc. , sortaient alors à peine , marchant , peu à peu y pour la première fois , dans une voie d'amélioration. Ces deux hypothèses sont également admissibles; et, pour arriver à une solution satisfaisante de la question, peut-être faudrait-ii, en thèse générale , examiner, d'abord, si des peuples civilisés peuvent tomber dans un état d'avilissement , tel que celui dans lequel on a trouvé ces insulaires, et par quels événemens; puis si ces événemens ont eu lie,u dans la Polynésie; ou bien si une société d^hommes , supposée brute et sauvage , a pu traverser des siècles en restant , du principe de son existence jusqu'aux derniers temps., aussi stationnaire que paraissaient l'être les Polynésiens a l'époque de la découverte; toutes» recherches de beaucoup au-dessus dé mes forces, et qui m'entraîneraient, d'ailleurs, loin du but que je me propose dans cet ouvrage; mais, abstraction faite d'aussi profondes investigations, l'histoire seule paraît nous offrir l'un et l'autre de ces cas. En Asie , plusieurs peuples , aujourd'hui presqu'aussi barbares que nos insulaire», étaient encore, il y a peu de siècles , au rang des peuples civilisés; tandis que d'autres peuples d'Afrique et d'ailleurs , trouvés iF y a des milliers d'^années, dans un état sauvage , qui n'offrait même , alors, pas le moindre indice de civilisation, sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient à ces époques reculées, ce qui prouverait bien, que les circon-
— »99 — * stances locales, et peut-être son organisation physique et intellectuelle , peuvent également faire passer l'homme d'un état de splendeur à un état de décadence ou le laisser éternellement enseveli dans l'ignorance et dans la barbarie.
Pour arriver , de suite , de ces généralités à ce qui concerne plus particulièrement les Polynésiens , je dirai qu'en dépit de toutes apparences contraires , et malgré la certitude acquise que des milliers d'années doivent s'être écoulés depuis que ces peuples vivent dans la plus profonde abjection , on trouve, parmi eux, des faits qui semblent indiquer quelques restes de mœurs moins grossières , et qui feraient croire qu'une suite d'événemens, dont eux-mêmes ignorent une grande partie , et sur lesquels on ne peut que former des conjectures, les a plongés dans la dégradation où nous les voyons aujourd'hui.
Leur cosmogonie est un de ces faits ; leur cosmogonie , dont , ailleurs , j'ai donné quelques notions, et qui se trouve si conforme dans toutes les lies. Ce n'est pas l'homme appelé primitif, l'homme ayant toujours vécu dans la plus grossière barbarie, ou qu'y ont plongé les circonstances; ce n'est pas un tel homme qui réfléchit ainsi sur la nature des dieux , sur la création du monde , sur la formation de tous les êtres. Ces spéculations ne sont pas de l'état sauvage , et accusent évidemment les opinions traditionnelles d'un peuple plus civilisé; mais , d'un autre côte , ces
traditions, le seul de leurs monumens qui paraisse avoir traversé des siècles cIq barbarie, portent Tirrécusable empreinte de la plus haute antiquité. Le fonds , la forme et l'extrême élévation de ces traditions , prises dans leur ensemble , ne sont pas seulement de beaucoup au - dessus de ce que peuvent être capables de produire des peuples réduits à l'état où l'on trouva ces insulaires ; ils sont encore, ce me semble, avantageusement comparables à tout ce que d'autres nations ont écrit de plus sublime sur la création. Aussi, quoiqu'on ne retrouve, chez )wS Polynésiens, que peu d'autres traces d'une antique ci^^ilisation , ne peut-on se refuser à la reconnaître dans ce seul fait. Le légendaire, quel qu'il soit,^ a décrit le Créateur etses attributs; mais, quel homme ne reconnaîtrait, dans le passage suivant , le langage d'un enthousiaste , qui, frappé des merveilles dont il est entouré, admire l'œuvie d'un être tout-puissant,, en sent la grandeur, et s'élève jusqu'à lui par ses propres idées ?
On a déjk vu ce passage; mais il est si beau, et présente , d'ailleurs , une si forte preuve de ce que j'avance , qu'on me pardonnera de le reproduire ici.
Dieu , voulant former la terre , s'adresse à ce qui doit la composer :
« Vous, pivots ! vous , rochers ! vous , sables I Nous
î) sommes Venez, vous qui devez former cette
» terre.» — Il les presse, les presse encore ,• mais ces » matières ne veulent point s'unir. Alors, de sa
» main droite , il lanee les sept cieux , pour en for- » mer la première base , et la lumière est créée; » Tobscurité n existe plus. Tout se Toit ; l'intérieur » de Tunivers brille. Le dieu reste ravi en extase , » à la vue de l'immensité. L'immobilité a cessé ; le Tt mouvement existe. La fonction des messagers est » remplie ; l'orateur a rempli sa mission ; les pivots 9 sont fixés; les rochers sout en place; les sables » sont posés. Les cieux tournent; les cieux se sont » élevés; la mer remplit ses profondeurs; l'univers i» est créé. »
Quelqu'obscures que soient encore quelques-unes de ces phrases, ce n'est pourtant pas là le langage d'un barbare dansant sur le rivage en agitant ses armes, pour défier son ennemi; c'est celui d'un Zoroastre , d'un Pythagore , d'un philosophe solitaire, qui, après avoir long -temps médité sur les merveilles de la nature, y reconnaît l'œuvre d'un dieu créateur ; c'est , ennn , celui d'un théiste , qui , découvrant Dieu dans ses œuvres , s'est élevé à la plus sublime des religions , à la connaissance et à l'adoration d'un être tout-puissant.
Mais , indépendamment du passage cité, qui n'a reconnu, dans l'ensemble des fragmens de la cosmogonie polynésienne , le sabéisme , ce culte si ancien , trouvé, dans le principe des religions, chez presque tous les peuples de la terre ? Les messagers de la nuit,^ les messagers du jour , ceux-ci chargés de surveiller la terre , ceux-là de surveiller les mers; l'union de
Dieu avec les divers élémens ; leurs idées sur ce que ces éléniens produisent, leurs idées sur la lune et sur la terre et tant d'autres Tout cela prouve invinciblement que le sabéisme a existé chez eux ; quHls ont possédé des connaissances dont ils conservent encore de vagues souvenirs, sans plus les entendre ; ajant, d'ailleurs, comme tant d'autres peuples, pris probablement , dès long-temps , ces êtres figurés et symboliques, pour des êtres réels et des dieux , ainsi que leurs mouveraens et leur influence pour leurs actions et leur pouvoir.
En supposant même qu'on se trompât sur l'esprit de ces antiques traditions , du moins y découvret-on, partout, des idées qui, loin de pouvoir appartepir à des nations sauvages, ne sauraient être le fruit que de raisonnemens des plus profonds, et d'une philosophie dont l'existence est impossible à supposer ailleurs que chez des peuples parvenus au plus haut degré de civilisation. On s'en convaincra , non - seulement par leur système de la création ; mais encore par toutes les idées nettes et claires qui s'y rattachent dans les traditions , et surtout par la description de Taaroa ou du dieu créateur. Quelle idée donnent-ils, en efi*et, de cette première divinité, sinon la plus grande que l'esprit humain s'en puisse faire ? Un être incréé , existant par lui-même ; souveraine intelligence, qui donne la vie et le mouvement à l'univers; souverain maître de la nature, dont toutes les substances , tous les êtres émanent , dont
ëmane la hiérarchie même des dieux ; des dieux qui , tous, jusqu'aux plus puissans, jusqu'aux plus redoutables et aux plus redoutés d'entr'eux, régnant, par sa volonté seule , sur les diverses parties de l'univers , ne sont jamais, quoiqu'associés à sa nature et à son pouvoir, que des subalternes ; et que des intermédiaires, de l'homme à lui, qu'il peut anéantir comme il les a créés.
Tel est Dieu; mais la manière dont ils concevaient l'univers ou le monde dans son priqcipe ne peut être , non plus , 1 opinion de barbares inconséquens et irréQéchis. Taaroa était seul. Il n'y avait ni ciel , ni terre , ni mer , ni hommes. Il y avait la matière ; les pivots, les pierres, les sables existaient et fai- , saient partie de la divinité ; mais ils existaient désunis, sans ordre , sans mouvement ou dans un état d'immobilité. Le dieu , voulant former l'univers et tirer le monde du chaos, appelle les élémens pour les unir; immobiles, inanimés et sans vie , les élémens ne répondent pas à son appel. Alors , de sa main droite, il lance les sept cieux. La force de l'impulsion crée le mouvement avec la lumière; et, aussitôt, la nature est vivifiée par le feu céleste et mise en activité. Tout se compose , se forme, s'organise; les cieux s'élèvent et tournent autour de la terre; les pierres se rangent en couches; les sables sont placés; la mer entre dans ses profondeurs ; le feu et le mouvement établissent la plus parfaite harmonie ; et l'univers est créé.
On sent , de reste , combien toutes ces combinaisons sont Hors de la portée des peuples dans l'état barbare; mais ce qu'il y a de vraiment étonnant^ c'est la conformité de tout ce système avec celui de plusieurs peuples anciens , et surtout avec celui de rinde. Brama, comme Taaroa, est l'être suprême qui créa, et qui est lui-^même tout ce qui existe. Ses sectateurs l'ont peint également en termes sublimes; et, suivant la remarque d'un auteur moderne, sans le dégrader, comme les divinités inférieures , par des contes et par des fables absurdes (i). Tel est bien Taaroa, dont là vie et les actions consistent à créer l'univers dans son ensemble, à s unir avec les élémens et la matière , pour produire les êtres secondaires et tout ce qui existe dans la nature. Aussi rien d'extravagant dans les traits descriptifs des attributs et des travaux de ce dieu , qui , les exposant d'une manière à la fois simple et solennelle et souvent sublime, sont assez peu figurés pour qu'on les comprenne , pour la plupart, sans difficulté ; tandis que les légendes des autres divinités , si elles cachent un sens, comme je le crois, sont au moins autant d'énigmes peu faciles à deviner , et dont plusieurs même répugnent plus encore par la bassesse des actions et du langage que par leur extravagance et leur extrême merveilleux.
Une seconde preuv'e de l'antiquité djs Polyné-
(i) Frédéric Stroberi , The world in miniature.
siens se tirerait des connaissances qu'ils ont dû avoir en astronomie. Ces connaissances semblent même avoir été assez étendues. Pour le prouver, je pourrais rappeler les fêtes périodiques des Aréoïs; je pourrais dire qu ils n ignoraient pas la cause de la clarté de la lune qn'jls croyaient, d'ailleurs, être un globe à peu près pareil au nôtre habité comme notre globe , et riche en productions analogues aux siennes, sans parler même de l'idée qu'ils paraissaient avoir de la distance de ce satellite à la terre (i); mais la preuve la plus positive de ce que j'avance à cet égard, serait le fragment suivant, trouvé dans la Polynésie ; et où je crois voir un système raisonné d'astronomie, d'après lequel on pourrait penser que la marche régulière des copps célestes leur était connue.
Ce fragment est fort énigmatique. Je me bornerai, pour le moment, à en citer quelques phrases textuelles, qui donneront, tout à la fois, une idée et des difficultés qu'en présente l'explication , et du parti qu'on en pourra tirer, quand des découvertes ultérieures auront démontré qu'une telle conception ne peut être un simple jeu de l'imagination exaltée, et
(i) La semence de l'arbre ora [ficus prolixa) leur avait' été , disaient-ils , apportée de la lune par un pigeon blanc. Il lui avait fallu deux lunes afin d'y aller, et deux pour en revenir , et il n'avait plus de plpmes, lorsqu'il retomba sur la terre. Cet oiseau est , de tous ceux qu'ils connaissent , celui qui passe pour avoir le vol le plus rapide.
doit se rattacher à un ordre d'idées dont la suite suppose un certain degré de réflexion et d'aptitude aux plus hautes spéculations de la science.
LA NAISSANCE DES ÊTOILESv
Roua , tôuboua noui ,
Koua , grande est
té tourna a noho i té l'origine (x) , dormait avec sa
vahiné, ia érééré fanoua :
femme la terre ténébreuse :
fanaou aéré tana arii éoné d'elle sont nés son roi , le sol j
héémaira lé Jtoua é est né après lui le dieu
hiahi héémaira té toua soir j sont nés depuis nuages
é ata oua fauroué atoura obscurs ou ténèbres ; mais ici
o roua touboua noui ia
Roua répudia
vahiné, cette femme.
' « Roua ( grande est son origine), dormait avec sa femme, la terre » ténébreuse ; elle donna naissance à son roi , le sol, puis au cré- « puscule , puis aux ténèbres ; mais , alor^ , Roua répudia cette » femme. »
(i) On confondait souvent ce dieu avec Taaroa, et quelques-uns disaient que c'était lui qui avait créé le ciel , la terre, etc.
O Roua touboua noui Koua Touboua , grande
té toumou a noho i té est l'origine , dormait avec la
vahiné ia taonoui fanaou femme grande réunion j sont nés
aaéra tana arii o fétou d'elle , sont rois ; 1 étoile
héémaira toua o marama est venue , et puis la lune ,
éfatou ofaitliX).
l'étoile faïti.
« Roua ( grande est son origine), dormait avec la femme dite » grande réunion. Elle donna naissance aux reines des cieux , le» » étoiles, puis à l'étoile faïti. • ,
Té arii o marairéa
Le roi , les cieux dorés (jaunes ) ,
a noho Fanoui é té vahiné
dormait avec sa femme Fanoui .
ia fahi arii fanaou aéra Le seul roi est né d'elle
ana arii o faouroua sont rois Fauroua (2)
O Faouroua noui nané i Fauroua ou étoile du matin , grande
(i) C'est , je crois , l'étoile du soir, (a) C'est , je crois, l'étoile du matin.
vanaa i té po ma té ao
c'est elle , donne des décrets à la nuit et au jour ,
i te fétou ma ma té aux étoiles , à la
marama^ té ra ma lune, au soleil , et
té ai^éia,
sert de guide aux marins.
« Le roi des cieux dorés, le seul roi, dormait avec sa femme » Fanoui. D'elle est né l'astre Fauroua , le roi Fauroua , qui donne » des lois à la nuit et au jour, aux étoiles, à la lune, au soleil et sert » de guide aux marins. »
O fanou i tahatoa i té Il fit voile du côté ganche vers le
arii o apatoa a noho roi nord dormait
i té vahiné ia roua avec sa femme le guide
O méré té avéia Janaou des marins est né
aéra taoua arii o naounou d'elle sont rois étoile
oura o naounou oura é hiti rouge. Cette étoile rouge qui luit
mai i té ahialii té le soir à double
mataroua o fétou oura figure étoile rouge
la'étaient point d*usage aux îles de la Société , et il n'y en avait que dans les grandes fêtes et dans les réjouissances publiques. Elles avaient pour but , comme la course à pied , quelque pavillon, dont s'emparait le vainqueur. Toutes les pirogues, quelles que fussent leurs dimensions , pouvaient entrer en lutte; mais jamais plus de deux à la fois, depuis les plus petites, pagayées par deux individus seulement, jusqu'aux pirogues doubles , qui l'étaient souvent par douze à vingt. Le signal du départ donné , les embarcations rivales étaient suivies d'un grand nombre d'autres qui devaient constamment se tenir en arrière ; ceux qui les montaient poussaient des cris et tâchaient d'encourager , chacun les jouteurs de son parti , de même que la multitude qui se tenait sur le rivage, ou s'efforçait d'y suivre, en courant , la direction des pirogues. Ce tumulte allait toujours croissant, jusqu'au moment de l'arrivée , moment où partait un cri perçant des vainqueurs, et de tous ceux de leur parti, qu'ils répétaient jusqu'à trois fois, en levant les bras et en agitant , dans l'air, des pavillons , leurs lances et autres objets. Ces démonstrations se répétaient pour chacun des couples engagés dans le concours ; et au plaisir qu'ils semblaient prendre à ce divertissement , on s'étonne qu'il ne fût pas plus généralement répandu. Aux îles des Amis, les pirogues concouraient ayssi à la voile. Ces joutes étaient d'autant plus brillantes, qu'elles avaient lieu par un temps calme et serein, et que les baies spacieuses,
— i46 — formées par les rescifs de corail qui entourent toutes ces îles, sont autant de bassins naturels, les plus propres du monde à ce genre d'exercice (i).
5° hesjcititi raa moa ( combats de coqs ) , comme cliez les Malais des îles de la mer des Indes. Les combats de coqs étaient un de leurs plus grands amuseniens. Les étrangers', qui apportaient des coqs pour combattre dans les fêtes , étaient entretenus et bien traités par ceux qui avaient de ces animaux , qu ils réservaient surtout pour ces luttes. Ils ne faisaient , pourtant , pas de paris , et paraissaient ignorer Tusage de compromettre leur fortune. Dans tous les concours, les vainqueurs n'avaient pour récompense que la gloire du succèset l'approbation publique .En ce dernier cas, comme pour toutes leurs autres luttes, quand un coq était vainqueur , ceux à qui il appartenait se mettaient à danser , à chanter , et donnaient tous les signes de la plus vive allégresse. 11 est étonnant que sans être mus par aucune vue d'intérêt , ils prissent tant de plaisir à cet amusement ; mais il y en avait peu pour lesquels ils fussent aussi passionnés, et le guerrier n'était pas plus fier de sa
(1) Les liabitans des îles des Amis attachaient une telle importance à la confection des pirogues destinées à concouriidans ces joutes publiques , que celles qui , après avoir été lancées et essayées , ne répondaient pas à leur attente pour la sûreté et l'accélération de la marche , étaient immédiatement condamnées et détruites.
— ï'47 — bravoure qu'un propriétaire de coqs ne l'était de la leur.
Ils prenaient de ces oiseaux des soins propres à faire croire qu'ils leur portaient , un attachement rarement manifesté pour aucun être , non pas même pour leurs enfans. Dans chaque maison s'élevait un pilier auquel les coqs étaient attachés avec des cordages faits tout exprès , de fibres de noix de coco , qu'ils ne pouvaient rompre ; et on les y retenait sur des substances plus molles afin de ne pas blesser leurs jambes. Là , non contens de passer des heures entières à les contempler et aies caresser, leurs maîtres se seraient plutôt privés de nourriture que de ne pas donner à manger à leurs oiseaux favoris. Ils les nourrissaient toujours eux- mêmes, de fruit à pain ou d'autres végétaux , qu'ils leur mettaient dans le bec, après leur avoir appris à l'ouvrir, comme on apprend à un enfant à ouvrir la bouche , pour recevoir les alimens.
Il y avait peu de maisons où il n'y eût au moins un de ces oiseaux ; chaque district en possédait toujours un grand nombre ; et Ton se portait souvent des défis , non-seulement de particulier à particulier, mais de district à district, ou même d'île à île, pour des combats de coqs, qui duraient souvent plusieurs jours; car on ne les laissait se battre que le matin, de bonneheure ; ou vers le soir, quand l'ardeur du soleil était passée. Les prouesses de ces vaillans oiseaux étaient rappelées et célébrées en des ballades, et
diahtées comme les hauts faits des plus braves firuerriers. On se souvient de combats de coqs livrés de tc'ii'ïps immémorial j entre districts, et ils en conservent la mémoire comme celle de leurs grandes batailles.
6'' Le téa ni , jeu des archers* Uarc ^ 'A^^eWefana ; la llèclie éové. Les arcs étaient faits de bouraau ( hibiscus) y mais du cœur de Farbre , qui est à la fois très-fort et flexible. Ils avaient environ cinq pieds , étaient très -peu courbés, et plus gros au milieu qu'aux deux extrémités. Les flèches étaient de bambou; mais la pointe en était d*un bois fort et pesant, réïto (casuarina) y et la corde de l'écorce du roa ( hoehmeria ). C'était l'amusement favori des chefs, et celui auquel ils se livraient toujours pendant les grandes fêtes. Ils n'avaient point de but , et il s'agissait seulement, pour chacun , d'envoyer , plus loin que les autres , la flèche qu'il tirait, en mettant un genou en terre. Le lieu qu'ils choisissaient pour ces exercices était toujours quelque pointe de terre sacrée, où les premiers chefs et les membres de la haute aristocratie avaient seuls droit de se présenter. A l'entrée, on plaçait des hommes de garde, armés chacun d'une lance qu'ils croisaient en forme de barrière ; et, quand un individu osait s'y présenter, sans être premier chcT ou du plus pur sang aristocratique , ils gardaient leurs lances croisées, en baissant les pointes de son côté, pour marquer que l'entrée lui on était interdite; mais ils les relevaient à l'ap-
proche de toute personne de la haute noblesse^ Les femmes en étaient indistinctement exclues , quoiqu'elles eussent souvent le même amusement , mais à une certaine distance du lieu où se tenaient les chefs.
Il y avait une espèce de plate-forme en pierre , où ils montaient pour tirer de l'arc ; et des jeunes gens , se tenant à l'autre extrémité , avec des pavillons blancs adaptés à des bâtons, indiquaient , par certains mouvemens convenus , la flèche qui portait le plus loin. Les flèches, fréquemment de deux pieds et demi de long, étaient aussi souvent ornées. Chaque archer en avait dix à douze dans un carquois. Le carquois était un morceau dte bambou d'environ trois pieds de long sur deux à trois pouces de diamètre , bien poli , le 'haut et lé bas ornés de sculptures , liés soit avec des. tresses de cheveux soit des cordes extrêmement Unes. Le couvercle en était la moitié d'une noix de coco , noir et luisant , quelquefois sculpté , et s'y attachait par des tresses de cheveux. L'arc , les flèches, le carquois étaient de vrais objets de luxe, aussi élégans que riches.
Cet amusement, si exclusif, que les rois et les grands pouvaient seuls s'y livrer, n'en était ni moins soumis à l'inspection des dieux, ni plus exempt de cérémonies. D'abord , ils devaient se rendre au Maraï, où, après quelques prières, ils dépouillaient leurs vêtemens ordinaires pour rcvêtirle costume d'archer, que je nommerai sacré , car il ne servait qu'en cette
occasion , et ils devaient le rapporter, aussi tôt aprèâ Texereice , au temple , où il était remis à un gardien, ainsi que les arcs, les flèches et les carquois. Puis, chaque archer , tous ceux qui avaient pris part à cette récréation , et qui avaient touché ces choses sacrées , devaient se laver tout le corps , avant de pouvoir reprendre leurs habillem^s ou toucher à la moindre nourriture.
Ils avaient encore nombre d'autre^ amusemens communs, et , en quelque sorte, journaliers, ce qui n'empêchait pas qu'ils ne s'y livrassent aussi pendant ces fêtes solennelles.
Tels étaient:
lo JJapéréa , qui consistait à lancer une flèchç à la main, et sans le secours de Tare. Ils choisissaient, pour cet exercice , un terrain droit et uni, sur lequel il fallait donner à la flèche une direction déterminée, en la faisant, à plusieurs reprises, glisser et rebondir sur la terre, comme une pierre sur Teau. Hommes et femmes se livraient également à cet exercice.
:i° Uatmra ( le ricochet) , qui consistait à lancer et à faire glisser sur l'eau de petites pierres , ce qui se faisait près des baies , des lacs , ou des embouchures de rivières. Les pierres étaient choisies , et souvent arrondies, et préparées à cet effet. C'était à qui ferait glisser et bondir le plus loin sa pierre , sur la surface des ondes , jusqu ace qu'elle y disparût.... Amusement que prenaient les hommes, les femmes et les enfans.
3° JJ ho roué ow goroué (i), qui consistait à se laisser emporter par les vagues de la mer , en se tenant sur leurs sommets, amusement le plus agréable pour eux, de tous ceux qu'ils s'étaient créés dans l'eau. Cet exercice avait pour théâtre les ouvertures dans les rescifs , lieux où la mer brise avec le plus de fureur. Parmi tous les touré de force ou d'adresse que les hommes , en difFérens pays , sont parvenus à exécuter, je n'en connais pas qui surpasse celui-ci ou qui cause plus d'étonnement à la première vue. En général , ils ont une planche de trois à quatre pieds de long, avec laquelle ils gagnent la mer à une certaine distance, guettant les vagues, plongeant sous celles qui ne sont pas assez fortes , et en laissant ainsi rouler plusieurs sur leur tête, jusqu'à ce qu'il en vienne une très-élevée , que leur annoncent les cris poussés de la terre , par les spectateurs , toujours réunis en grand nombre sur le rivage. Couchés sur leur planche , ils attendent la lame; et, au moment où elle les aborde, ils se donnent un mouvement qui leur en fait atteindre le sommet , d'où on les voit aussitôt, emportés, avec la rapidité d'une flèche, vers la rive , sur laquelle on croirait qu'ils seront jetés en lambeaux; mais, quand ils en sont très -près, un petit mouvement les fait retourner et quitter la vague, qui , presqu'au même instant , se brise avec fracas sur le sable , ou sur les rochers , tandis que l'Indien ,
(!) 1^ g prononcé comme en espagnol .
à flot y et sans jamais quitter sa planche , part , en riant, pour recommencer son terrible jeu. Hommes et femmes aiment à la fureur ce divertissement , et s'y exercent dès leur plus tendre jeunesse; aussi quelques-uns en acquièrent»ils une habitude qui passe toute croyance. J'en ai vu, dans de très-gros temps , sauter à genoux sur leur planche , et se tenir ainsi en équilibre, pendant que le flot les en>portalt avec une vitesse eflfrayante.
Les femmes avaient aussi plusieurs jeux auxquels elles se livraient pendant ces fêtes. Les principaux étaient : Eharouraapou , teuraa et éapaïra , trois jeux de balles. Pour le premier , on se servait d'une balle faite des fibres du tronc du bananier , qui , quoique solidement attachées et tressées ensemble , étaient légères, et lui permettaient de surnager. Dans ce jeu , les deux partis se tenaient à distance Fun de l'autre, dans une plaine ou sur le rivage, la balle entr eux, au milieu. A un signal donné , toutes partaient pour la saisir. Celle qui l'avait saisie la première , aidée par toutes ses compagnes, tâchait de la diriger vers un but indiqué , malgré les efforts du parti contraire, appliqué à la détourner à son tour; et , ainsi, elle passait, de main en main , les femmes se battant, tombant tantôt dans l'eau , tantôt sur le sable, avec des cris et un bruit épouvantable, jusqu'à ce qu'enfin l'une d'elles réussît à porter la balle au but désigné. Alors , cri: de triomphe du parti vainqueur , qui revenait, en dansant et chantant, au
~ i53 — point de départ, pour reprendre ses rangs et recommencer.
Les deux autres jeux étaient exactementles mêmes, si ce n'est que les balles plus petite^ étaient poussées, soit avec le pied , soit avec un bâton de douze pouces de longueur, aplati à Tune de ses extrémités. Là, de même, cris, tumulte, culbute soit dansTeau, soit sur le sable , les rivales plongeant dans Tune , se roulant sur l'autre, pour la saisir , souvent couvertes
de boue et méconnaissables; même dénouement
Cris de triomphe , chants et danses du parti vain-»^ queur....; et, tout[cela', souvent pendant des journées entières.
La grande affluence , dans ces fêtes , ne durait ordinairement que trois ou quatre jours. On ny faisait guère que deux ofEandes , et quelquefois, même, qu'une seule offrande de provisions ; mais , en effet , assez abondante pour suffire, aux besoins, de trois ou quatre journées. Ce terme'écoulé , chacun devait chercher à se pourvoir par lui-même, les Aréois seuls exceptés; car, tant qu'ils ^continuaient leurs représentations, on continuait à les nourrir, jusqu'à ce que soit la rareté ou le manque de vivres, soit d'autres causes , les engageassent à visiter quçlqu'autre île ou quelqu'autre district. Les autres se retiraient peu à peu chacun chez soi. Quant aux étrangers d'une autre île , il arrivait que le chef qu'ils visitaient les nourrissait encore ; quoique la coutume la plus générale fût, pour chacun , d'avoir ou de se
faire un ami, chez lequel il vivait, et était nourri pendant son séjour, à la charge , toutefois, de partager les travaux de la maison , comme d*aller aux provisions , d'aider à les préparer , etc.
Les fêtes finies , une singulière coutume qu'observaient toujours les comédiens ànfatou noté paupa, le maître des cérémonies, et quelquefois même les Aréoïs, c'était de planter en terre un pilier qu'on appelait le potii ino (la mauvaise petite fille ); et qu'on surchargeait de vieux morceaux d'étofl'e , de paniers vides ou remplis des restes du manger , etc. ; le tout au milieu des rires et des plaisanteries....; espèce de lendemain du mardi-gras ; folie à laquelle ils ne laissaient pas que d'attacher quelqu'idée superstitieuse ; car , s'ils étaient mal reçus dans leur station la plus voisine , c'est qu'ils avaient été suivis par le potii ino,
D. Etat sanitaire.
Point de bonheur sans la santé î Vérité triviale , mais non moins applicable aux nations qu'aux individus. Quelle félicité peuvent goûter, en effet, fussent-elles, d'ailleurs, enrichies de tous les trésors de la nature, ces populations incessamment décimées, sur quelques points de notre globe, parles afïections morbides que développent , au milieu d'elles , soit l'erreur ou la négligence d'une administration cou-
pable , soit l'inflexible loi d*un climat naturellement insalubre ?
Ici , encore , nos Polynésiens semblent n'avoir rien à demander à la Providence , prodigue de tant de bienfaits envers la plupart d'entr'eux ; et , abstraction faite même de ces plaisirs si multipliés qui les entouraient chaque jour , une circonstance qui , sans doute, contribuait beaucoup à leur bonheur, c'est l'état constamment satisfaisant de la santé publique parmi eux, c'est le peu d'infirmités dont ils avaient à se plaindre , avant que nous ne les eussions visités. Ils n'éprouvaient , alors, qu'un petit nombre de nos maladies , et nulle tradition n'atteste , dans leurs îles, l'existence et les ravages d'aucune maladie épidémique et contagieuse, avant l'apparition des Européens.
Les principales maladies dont ils étaient alors affligés , étaient des maladies cutanées , l'éléphantiasis en particulier, et toutes espèces de boutons, abcès, furoncles, ulcères, etc. , la lèpre même, en quelques îles.
Ils avaient aussi et ont encore des espèces dUalhinos. J'en ai vu dans presque toutes les îles que j'ai visitées. L'iris deleursyeux est rouge. Ils ne supportent que difficilement la lumière du jour; leurs cheveux sont blancs et leur peau blafarde et tachetée.
Voici les noms qu'ils donnaient aux maladies les plus communes alors parmi eux :
10 iV^o^fl5^6 ( phthisie ou consomption ). Elle était accompagnée d'une toux. Ils croyaient ce mal con-
tagieiix, et s'éloignaient de ceux qui en étaient affligés.
2° Féfé ( éléphantiasis ). Cette maladie attaque presque toutes les parties du corps , mais principalement les jambes, qui deviennent souvent d'une grosseur monstrueuse, se couvrent, avec le temps, d'ulcères , et s'ouvrent en larges plaies. Elle s'annonce et augmente par attaques , accompagnées de fièvres successivement froides et chaudes, mais toujours violentes , qui font beaucoup souffrir , et durent de trois à huit jours, jusqu'à ce que le mal desceade dans la partie affligée qui s'enflamme et s'enfle, ce qui fait souffrir encore pendant quelques jours; après quoi il paraît qu'on ne souffre plus guère, et qu'on n'est incommodé que par la grosseur toujours croissante des parties attaquées.
3° Ouné ouJié , gales ou toute espèce de maladies de la peau , accompagnées de démangeaisons.
4* Ouna , boutons , abcès , furoacles , etc.
5** H obi. C'était la plus horrible de toutes les mar ladies auxquelles ils étaient sujets. La chair devient d'abord dure et insensible ; puis il s'y manifeste des taches noires et ternes; et, bientôt, tous leurs os sont attaqués, particulièrement ceux des mains , des pieds et de la figure. La chair se dessèche, les doigts des pieds et des mains deviennent crochus et semblent brisés; la peau se déchire et s'ouvre en larges plaies; les os, comme moulus, se brisent en morceaux et tombent en poussière ; et , se dissolvant ainsi , peu k
peu , les mains , les pieds , le nez , les yeux tirés , ils deviennent monstrueux , et meurent , généralement i\\\ bo'it de cinq à six années, dans un état horrible , mais sans souffrir.
6** Erimatoua , quand ils se croyaient sous un charme ou ensorcelés. C'était une espèce de tri !:tesse ou de découragement , une sorte de spleen. Pris de ce mal imaginaire, il était rare qu'ils en échappassent. Ils avaient plusieurs autres indispositions attribuées à la même cause.
70 Taïrétia , mort subite, très-commune alors, extrêmement rare aujourd'hui; ce qui ferait croire qu'elle était occasionnée par le poison, dont ils connaissaient plusieurs espèces, et de très-violens.
8* Ouha raïhi , gonflement des testicules , sorte de sarcocèle. Cette maladie dont plusieurs sont attaqués , paraît n'être que le féfé ( éléphaiUlasls ) , qui prend son siège dans ces parties ; car le mal augmente , ou plutôt les testicules enflent dans le coursd'^ttaques accompagnées de fièvres absolument pareilles aux attaques d'éléphantiasis. Le plus souvent , il n'y en a qu'un d'attaqué ; mais il s'en est présenté des cas monstrueux et tels qu'en peu d'années , les malades ne pouvaient marcher. J'en ai vu chez qui; lorsqu'ils étaient debout, ces parties touchaient à terre.
Telles étaient les principales maladies dont ils se voyaient autrefois affligés; et nul doute qu'il ne s'y joignît nombre d'autres légères indispositions. Ainsi ,
— i58 — leur extrême gloutonnerie , qui , dans les temps de grande abondance , dans leurs fêtes , ou dans leurs visites , les portait à surcharger leur estomac > devait leur faire éprouver, par exemple, de fféquentes indigestions , aux résultats souvent funestes. D'un autre côté , leur vie , par trop voluptueuse , et l'abus qu'ils faisaient des plaisirs des sens, les épuisaient de bonne heure , et leur causaient les maux les plus fâcheux. Toutefois il est certain qu'ils connaissaient peu des nôtres , absolument exempts de violentes endér des ; et que, malgré beaucoup de marécages , malgré les terrains toujours humides où ils plantaient leur taro , malgré des eaux croupissantes et une chaleur excessives à l'intérieur , ils ignoraient ces fièvres mali- *Tnes et intermittentes , si terribles dans plusieurs pays situés sous la men£ latitude. Il serait assez difficile de dire pourquoi ces îles étaient aflfranchies de ces fléaux, tout en réunissant tant de causes propres à les y faire naître et à les y entretenir.
Peut-être cela vient-il de ce qu'elles sont de moyenne grandeur, toujours rafraîchies par de fortes brises , et éloignées de toute grande terre du continent ; ce qu'on peut regarder d'autant plus probablement comme la cause de leur salubrité , qu'en avançant seulement jusqu'aux Nouvelles-Hébrides et autres îles plus rapprochées de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-Guinée , on retrouve , aussitôt , ces fièvres mortelles de Batavia , et autres contrées de rinde qui rendent ces îles inhabitables, même poui
les Indiens de Tongatabou et des autres îles orientales.
Depuis long-temps on connaissait le climat mortel des Nouvelles-Hébrides. Le capitaine Dillon , celui qui a découvert les restes de la Pérouse , et d'autres qui avaient aussi visité Ips Nouvelles-Hébrides, y avaient perdu beaucoup de monde par des fièvres violentes; mais c'est en i83o qu'on vit un effet terrible de leur insalubrité , quand plusieurs bâtimens s'y rendirent pour recueillir le bois de sandal que le même Dillon y avait découvert. Ces bâtimens portaient à leur bord nombre d'Indiens d'0-taïti, des îles Sandwich, des îles des Amis et de Rotouma , dont les deux tiers succombèrent en peu de jouYs ; et , dans cette malheureuse expédition , il ne mourut pas moins de mille à douze cents personnes en peu de semaines, par un naufrage, par des escarmouches contre les naturels , et surtout par les maladies. Une chose remarquable , c'est que les Indiens en étaient particulièrement atteints , et que peu de blancs en furent victimes.
Exempts de fortes épidémies , ils l'étaient également de presque tous nos autres maux. Cet état de bonne santé, qui seul constituerait le bonheur, ils le durent, particulièrement, je crois, à ce que, libres de toute préoccupation d'esprit , ils ne vivaient qu'au jour le jour , et pour le présent', non par abrutissement , mais par suite de circonstances singulières , qui , dans un des pays le plus fertile de l'univers,
^— i6o — ^es laissaient sans soins , comme sans inquiétude^ pour leur subsistance. Leur existence , en effet , était plus physique , et par-là même plus saine que dans les contrées où des craintes, des inquiétudes , et surtout les travaux de Tesprit , amènent les plus grands maux et les deux tiers des maladies. Plus sensés sous leur heureux climat, ils suivaient presque littéralement , d'instinct , les préceptes d'Aristippe , considérant la sensualité et la volupté comme les jouissances suprêmes de la vie. Cest peut-être aussi à ces heureuses circonstances , et à la disposition non moms heureuse de leur caractère et de leur esprit, qui les porte toujours plutôt à rire qu'à se chagriner des événemens quels qu'ils soient, que les femmes , en y joignant la manière leste et dégagée dont elles s'habillent , doivent la facilité avec laquelle elles accouchent en ces îles; car je ne pense pas que cela provienne de quelque différence d'organisation. J'ai cru pourtant remarquer quelesenfans des Indiens, quelque forts et grands qu'ils deviennent parla suite, sont , en naissant, plus petits que la plupart des enfans des blancs. Que je me trompe ou non à cet égard , il est de fait que peu de Polynésiennes meurent en couche ; et cela , malgré une habitude qui parait ne devoir pas être salutaire , celle de mener l'accouchée et son enfant à la rivière , et de les y laver l'un et l'autre dans l'eau froide , aussitôt qu'elle est délivrée. Les enfans, en général, étaient sains et robustes, et ne souffraient point ou peu de la dentition et autres
niaux, auxquels ils sont sujets en nos climats ; aussi n'en mourait-il que peu de ceux qu'on laissait vivre ; observation , d'ailleurs, applicable à tous les âges et à toutes les classes. Il s'y trouvait beaucoup de vieillards , et il parait certain que la durée de la vie n'était pas moindre en ces iles que dans les pays civilisés, et sous les climats les plus tempérés.
Outre ces heureuses dispositions d'esprit , qui , sans nul doute, contribuaient beaucoup à les maintenir en bonne santé , ils avaient des règlemens , qui , comme on l'a vu , peuvent n'avoir été établis que pour assurer ce résultat. Leur régime de vivre leur était , d'ailleurs , tout-à-fait favorable , sous ces climats; car, s'ils n'étaient point rigoureusement frugivores , si , partout , ils se nourrissaient beaucoup de poisson , les fruits et les végétaux n'en étaient pas moins leur nourriture principale ; et , les grandes fêtes exceptées, ils ne mangeaient que peu ou point de viande. Ils étaient, pourtant, grands mangeurs et digéraient avec facilité des quantités énormes de leurs légers alimens. C'est peut-être à cette diète et à la coutume de se baigner , plusieurs fois par jour , dans l'eau de rivière, toujours fraîche, et même froide , le soir et le matin, qu'ils devaient, leur, haute stature et leur force corporelle, qui m'a toujours paru , dans la plupart des individus , égale à celle des habitans des pays froids et tempérés. J'ignore à quelle source ont puisé leurs documens, ou quels moyens ont employés ceux qui ont peint les
VOY. AUX îr.ES — T, II. Il
Polynésiens comme faibles et débiles , et ne veux pas contester ici l'exactitude de leur dynamomètre; mais, moi, pendant près de six années de séjour, j'ai eu d'autres moyens de les éprouver. C'étaient des caisses d'arrow^-root , espèce de cassave, de trois à quatre cents, des barils, des sacs et des balles de toute espèce de marchandises, des pièces de bois de mille à deux mille livres , transportés de l'intérieur au rivage, par un petit nombre d'hommes. C'étaient soit des voyages de dix à vingt lieues dans des embarcations et à la rame , pendant la plus grande chaleur du jour , soit des courses dans les montagnes , où un même homme m'a porté cent fois au travers des torrens ; et, par tous ces travaux, j'ai toujours vu que , tout en ayant moins d'habitude, moins d'adresse, moins d'expérience que les blancs , ils leur étaient , néanmoins , supérieure, quand il s'agissait de lever et de charrier de pesantes masses ou de supporter des fatigues et des privations , comme le prouvera le récit de mon dernier voyagea 0-taïti , fait de l'extrémité de Taïarabou à Papéiti , à une distance qui n'est pas moindre de vingt-cinq lieues. Nous partîmes à dix heures du matin , et arrivâmes à trois heures de la nuit. Mes Indiens avaient ramé pendant toute la route , et ne s'étaient arrêtés qu'environ deux heures pour se reposer et préparer quelque nourriture. Le lendemain ils ne parurent ni abattus, ni fatigués; et , certes , aucun blanc n'en pourrait faire autant, au moiùs dans ce pays-ci. Toutefois ils manquent de
constance. N'éprouvant pas de grands besoins, rien ne peut les engager à un travail prolongé ; mais c'est de force, et non pas de constance qu'il s'agit.
S'ils avaient peu de maladies , ils n'avaient aussi que peu de remèdes. D'ailleurs, presque toutes leurs indispositions , ils les attribuaient, comme on l'a vu, bien moins à des causes naturelles qu'aux dieux, aux tiis ( esprits infernaux ) , aux enchantemens et aux enchanteurs; aussi étaient-ce plutôt les prêtres et les sorciers que les médecins , qu'ils consultaient dans leurs grandes maladies. Ils avaient, pourtant, des espèces de médecins et de chirurgiens dans la personne de leur taata paoïi mai (hommes qui font cesser le mal); et leur raaou paou maï ( herbes qui guérissent), représentaient une sorte de médecine. Tous leurs remèdes étaient des simples, et encore était-il rare qu'ils les administrassent autrement qu'au dehors. Dans presque toutes leurs maladies, des frictions étaient leur grande ressource , et il n'y avait que très-peu de cas où ils prissent intérieurement des médecines , quoique' connaissant et employant quelquefois des purgatifs. Les frictions pour les douleurs et dans des cias ordinaires , ne se faisaient qu'avec la main età sec; mais, dans plusieurs maladies graves, on y employait les sucs de certaines herbes, qu'on chauffait quelquefois avant de les administrer ; et , comme ils n'avaient ni chaudières , ni ustensiles en métal , ils jetaient une pierre Fougie au feu dans le vase qui contenait la raédecirîe. Ils avaient
— i64 — aussi l'usage des bains de vapeurs; car ils tenaient la partie affligée au-dessus de la vapeur produite par les liquides ainsi échauffés.
Nul doute que ces frictions ne fussent, dans plusieurs cas, de la plus puissante efficacité. C'étaient, généralement, les femmes qu'on employait pour cela, comme ayant la main plus douce, quoique, parfois, ces opérations fussent extrêmement rudes, jusqu'à marcher ou à sauter sur le corps du malade, quand il s'agissait de fortes douleurs de reins, etc.
Un autre de leurs grands moyens, mais dont il serait, je crois, difficile de penser autant de bien, était de se baigner dans l'eau froide. Souvent , dans les plus sérieuses maladies, au milieu de l'accès d'une fièvre ardente, on portait le malade à la rivière. C'était bien jouer le tout pour le tout ; car il fallait ou guérir ou succomber. Ils prétendent que ce mode de traitement a fait des cures merveilleuses; mais je croirais bien plutôt à l'effet contraire. Ils faisaient même pis que cela , et se jetaient k l'eau ,'[en sortant des bains de valeurs. La manière de prendre ces bains était d'échauffer des pierres, qu'ils couvraient de feuilles, et sur lesquelles se plaçait la personne malade , bien enveloppée d'étoffes, ainsi que le four à vapeur. Les femmes^ s'en servaient avant et après leurs couchés , mais ne se jetaient pas à l'eau aussitôt après en être sorties. Ces fours étaient dressés près des rivières ou de la mer, etles malades, comme les personnes bien portantes en Russie, ^e précipitaient
dans Fèau froide, en sortant, tout en sueur de ces bains, qui sont d'une chaleur excessive. Ils étaient beaucoup plus entendus, comme chirurgiens, au moins pour guérir des coups et des blessures; savaient remettre un membre cassé, et possédaient, en anatomie , des connaissances qui pourraient étonner, quoiqu'ils paraissent en avoir eu de beaucoup plus étendues encore , autrefois; car ils conservent quelques fragmens ou traditions semblant avoir appartenu â un cours complet d'anatomie ; fragmens qui , tout incomplets qu'ils sont aujourd'hui , présentent la synonymie descriptive de tous les os qui composent le corps humain. Cette tradition existe , j'en suis certain^ sous le titre de^Vzo, du corps, mais je n'en ai été informé qu'à mon dernier voyage ,. deux ou trois jours seulement avant mon départ et je n'ai pas eu le temps de me le procurer.
Quant au remboîtement des membres disloqués, ils l'opéraient à force de bras, et réussissaient assez généralement à les faire rentrer dans leurs joints. 11, paraît certain qu'ils ont , quelquefois , entrepris et exécuté , avec succès , la dangereuse opération du trépan ; et quoiqu'il ne semble pas qu'ils aient connu l'amputation des membres, comme celle des jambes et des-bras, celle d'un testicule, dans certaines maladies, était en usage, et même assez fréquemment pratiquée dans toutes les lies. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'elle s'exécutait avec une pierre tranchante. Ils perçaient aussi les abcès , les f^iron-
des, etc. , se servant de dents de requins en giiîse de lancettes. Ils racontent, au reste , tant de merveilles de leurs opérations chirurgicales qu'il est permis de douter de plusieurs. Il serait même ridicule d'en mentionner quelques-unes , comme celle par laquelle ils prétendent, non-seulement avoir ouvert le crâne , mais avoir enlevé des parties de la cervelle fracturées, et les avoir remplacées par les parties analogues d'un cochon tué sur la place ; ajoutant que les personnes ainsi opérées ont survécu k l'opération .
On doit, sans doute, rabattre beaucoup de leur prétendu savoir ; mais on ne peut leur refuser beaucoup d'adresse pour la guérison de simples blessures, et des connaissances assez étendues sur les propriétés pharmaceutiques de leurs plantes. Ils traitaient aussi avec succès les maux d'yeux , et guérissaient facilement la piqûre des scorpions , des mille-pieds , et même les blessures bien plus redoutables des arêtes d'un poisson très-venimeux, auxquelles une prompte application des remèdes connus pouvait seule arracher la jpersonrie blessée à une mort aussi terrible que certaine.
Les prêtres et les sorciers , dans plusieurs lies , étaient aussi , souvent , médecins , administrant alors au spirituel et au temporel. Il n'y avait pas d'accoucheurs; mais des sages- femmes qui étaient, en même temps ,^ des vahiné paumai ( femmes médecins); et , généralement, ordonnaient les remèdes pour les fem-
mes et pour les enfans. Telles étaient leurs ressources dans Fétat morbide, quand la superstition ne s'en mêlait pas ; car , alors , croyant les dieui la cause im médiate de leurs soufi'rances, le découragemeni leur était bien plus fatal que la maladie. Il est certain que, sans ces craintes puériles, les maux réels auraient tué peu de monde. Dans ces cas ils avaient recours aux offrandes, aux prêtres et aux sorciers, dont j'ai déjà décrit ailleurs le manège et la fourberie. C'est ainsi que le peuple le plus heureux du monde, par l'égalité de son humeur et l'enjouement de son caractère , un peuple vivant en des lieux aussi fertiles que salubres , était encore victime de l'imposture et de l'hypocrisie , malheureux seulement par les écarts de son imagination, et parles erreurs dans lesquelles la superstition entraîne toujours l'igno-. rance crédule.