‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 74 sur 99 · III. Résumé et conclusion · texte numérisé non relu

III. Résumé et conclusion

Tel était , en général , du moins d'après les notions que j'ai pu recueillir jusqu'à ce moment, l'état moral des Polynésiens, dont je n'ai pourtant dit ni toutes les jouissances , ui toutes les privations, ni tous les vices, ni toutes les vertus. Pour se résumer à cet égard, il suffira de dire que chez eux aucun excès n'était sujet à réprobation , et qu'ils ne connaissaient , dans leurs plaisirs , ni règle , ni

mesure; qu'en cela, comme dans tout le reste, il n'y avait, pour eux, conscience ni du blâme , ni de la honte , ni mêitie ((lu crime , au point qu'un de leurs dieux présidait aux crimes contre nature ; mais ii faut tirer un voile sur ces monstruosités , appartenant à un autre peuple , à d'autres lieux, à d'autres circonstances , et si contraires à nos idées sociales que la description seule que j'en pourrais faire révolterait la délicatesse des lecteurs européens, et les scandaliserait sans fruit. En un mot , leurs mœurs , propres , je crois, h les rendre heureux, mais d'un bonheur qui n'est pas le nôtre, n'étaient, en rien, faites pour des Européens , et devaient inspirer de l'horreur même au plus dépravé des blancs d'un pays civilisé. Leur état 'sanitaire était également satisfaisant, dans toutes les îles; cependant , je dois le répéter : sous d'autres rapports , il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent toutes douées des avantages dont jouissaient les îles de la Société et quelques autres. Peu d'entre elles , d'abord , étaient aussi fertiles. Ainsi , les misérables Ichthyophages des îles basses, trouvant à peine quel qu'ombrage sous leur fdVa {pandanus odoratissimus) , dont le fruit insipide constitue, avec du poisson, leur seule nourriture, peuvent bien avoir des mœurs corrompues et se livrer, quelquefois, à la volupté; mais leur misère ne leur permettra pas de trouver long-temps leur félicité dans ces plaisirs. Plusieurs de ces îles possèdent, pourtant, le cocotier ; quelques-unes, même, ont le taro et l'arbre

à pain, et leurs habitans vivent, alors, dans tine abondance au moins relative. Le cocotier seul , avec du poisson, suffit, à ce qu'il paraît, entièrement à les alimenter; et, dans toutes les îles où cet arbra abonde, on les voit gros, gras, robustes et bien portans.

^Mais, dans la plupart des îles basses , au lieu des fêtes brillantes d*0-taïti , le plus grand bonheur des habitans, souvent à demi affamés, était un festin de cannibales, ou Tinaction d'une vie paresseuse qu'ils passaient assis ou couchés sous quelqu'arbre touffu. D'aulres,commeleshabitansde la Nouvelle-Zélande, vivant, sans culture, sur une terre qui produit à peine quelques racines, sont aussi bien peu adonnés à la volupté , quoiqu'ils aient plusieurs danses très -lascives; mais leur plus grand plaisir c'est la guerre, c'est le carnage; et, pour eux, le souverain bien consiste à se vene^er, en dévorant un ennemi , qui , peut - être , en d'autre temps, a dévoré , lui - même , ou leurs aïeux ou leurs amis ou leurs enfans. Ces anthropophages sont, incontestablement, les plus sauvages et les plus barbares des insulaires; et, si quelque chose compense en eux cette rudesse de mœurs , c'est leur fierté, c'est leur amour pour l'indépendance; car, tandis que les voluptueux habitans des îles du tropique, rampaient en esclaves sous leurs tyrans politiques et religieux , les intraitables habitans de la Nouvelle-Zélande connaissaient à peine un supérieur; et , s'ils daignaient suivre à la

guerre un plus vaillant qu'eux, pour conibattref^^ Tennemi , au moins ne se seraient-ils jamais abaissés jusqu'à l'appeler soleil , source de la vie, maître des hommes, dieu , môme, comme il arrivait communément aux îles de la Société, de Sandwich et des Amis. Isolés et concentrés en eux-mêmes, àpeine consentaient-ils à une soumission temporaire ; et, dans le sentiment de leur dignité, ils seraient morts plutôt que de descendre à flatter ou à élever au-dessus d'eux , pour un seul instant , tout autre que le plus brave. Abstraction faite de l'extérieur ,. du langage et de quelques rites religieux, ils n'avaienl aucune analogie avec les hommes de la même race qui habitent les iles plus septentrionales;, et, sous l'empire de mœurs si différentes , ils ne devaient plus chercher les mêmes plaisirs; aussi leurs fêtes étaient-elles du sang , du carnage , des banquets affreux, auxquels on exerçait les enfaus, comme ^ dans 0-taïti , on les exerçait à la danse et au chant ; mais j'ai reproduit, ailleurs , quelques traits deleuri^ mœurs si dures et de leur misérable vie. Ce que je remarquerai ici, cest que, quoique exposés à toutes les fatigues et à toutes les souffrances d'une vie guerrière et presque nomade, sur une terre inculte, et sous un climat très-rigoureux en hiver, ils étaient presque tout- à- fait exempts de maladies, et toujours sains et robustes de corps, se montrant, malgré leur misère , de même que les Ichthyophages de l'archipel Dangereux, très-attachés au séjour de leurs îles, où ^

lïialgi'é tous les avantages qu'on pouvait leur offrir ailleurs , ils revenaient toujours av€C le même empressement et le même plaisir.

Sauf* ce sentiment de patriotisme, qui leur était commun avec les INouveaux-Zélandais , les mœurs et les habitudes du peuple d'0-taïti , et de la plupart des peuples des autres iles de la Société ou îles voisines , présentaient un contraste parfait avec celles de la Nouvelle-Zélande. On a vu les 0-taïtiens passer leur vie au milieu de fêtes, dont la guerre même n'arrêtait que fort peu le cours ; car il était rare qu'ils s'attaquassent dans leurs districts; et, souvent, pendant des années entières, leurs combats se bornaient à quelques rencontres ou escarmouches, où rarement il y avait des hommes tués. Jouir était leur seul .objet. Le contentement et la joie régnaient partout chez eux; partout, on n'entendait que des chants; on ne voyait, partout, que des festins, des danses, des représentations. Ils poussaient la passion de ces plaisirs jusqu'à en introduire l'image dans leurs travaux et dans leurs occupations journalières. Ainsi , les hommes pagayaient leurs pirogues en mesure, au chant joyeux de l'un des rartieurs, avec lequel les autres faisaient chorus , par intervalle; ainsi , les femmes fabriquaient leurs étoffes, aux accords harmonieux de chœurs souvent accompagnés de danses; car il sufïisait qu'elles fussent réunies trois ou quatre pour ne plus travailler qu'en chantant , et marquant la mesure avec le pesant maillet dont elles battaient

tantôt rétoffe couchée sur le métier sonore , tantôt la paume de la main gauche , pendant qu'une ou deux des ouvrières exécutait , avec lés^èreté, quelques mouvemens voluptueux , et reprenait , aussitôt, son travail, sans jamais perdre la mesure; changeant en plaisirs, par une sagesse bien digne d*être partout imitée , des travaux auxquels , sans cela, peut-être, en raison de- leur indolence naturelle, ils ne se seraient livrés qu'avec répugnance et dégoût.

Sous l'empire de pareilles mœurs et quand il était en paix, ce peuple était donc parfaitement heureux, si, par ce mot , on entend jouir et être satisfait; et telle était la situation des habilans du plus grand nombre des îles ; car ces fêtes , ces réjouissances se retrouvaient également aux îles de Sandwich , aux îles des Navigateurs, aux îles des Amis, et même aux Marquises; et, dans les trois premiers groupes, pour la pompe des fêtes , des revues, des manœuvres et des évolutions navales, des marches et des danses guerrières, pour la magnificence des costumes,ils surpassaient même 0-taïti et les îles environnantes ; mais , à l'exception des îles des Navigateurs , il n'y avait pas un seul groupe qui jouît d'autant de fertilité, d'autant d'abondance que les îles de la Société. A des peuples pourvus de si nombreux avantages, combien la patrie devait être chère I Car , quels liens plus forts , pour nous attacher à la patrie, que ce premier bonheur, ces premières affections, ces premiers plaisirs de

notre enfance , qui nous rappellent, sans cesse, aux lieux où nous les avons goûtés ? Et ces douces illu^ sions , on peut dire qu'elles étaient pour eux tonjours vivantes. Quant aux plaisirs , en effet , encore enfans , même dans l'âge avancé, ils se livraient à toute es^ pèce de jeux avec l'ardeur d'êtres sans soins ^ sans inquiétudes, qui n'ont rien à redouter, affranchis qu'ils sont même du besoin de penser à rien , oubliant le mal dès qu'il est passé ; et , sûrs, pour le présent, de ne pas manquer du nécessaire, l'avenir n'était rien k ' leurs yeux. Aussi libres, contens, ne désirant presque rien de plus que les biensqu'ils possédaient etdontils savaient jouir, leurs îles étaient, pour eux , l'univers. Ils les aimaient à l'adoration , et tout le luxe , tous les spectacles , toutes les froides jouissances des pays civilisés, ne les leur rendaient que plus chères, ne les faisaient que plus regretter de ceux d'entr eux que la curiosité ou d'autres causes en avaient éloignés momentanément.

J'en conclurais qu'il y a bien plus de beautés poétiques que de vérité , dans les vers où Gowper suppose qu'Omaï , qui avait accompagné Cook en Angleterre , éprouve des regrets , en retrouvant son indigente patrie , après avoir quitté nn pays de richesse et de luxe (i). 'Le poëte Delille , chez les

(1) Thee, gentle savage! whom no love ofthee Or thine , but curiosity, perhaps , Or else vain glory, prompted us to draw Fortli from thy native bovt^'rs , to show thee hère

Français, a mieux compris les Indiens, quand il peint le jeune 0-taitien Potavéri, que Bougainville avait amené en France, tombant à genoux et embrassant Tarbre qui lui rappelle son île chérie; et les sentimens qu'il prête au jeune sauvage retracent au vrai ceux de tous ces insulaires, trop heureux dans leur patrie pour se plaire ailleurs; où , même au sein de nos villes les plus riches, notre magnificence et nos arts ne peuvent leur rendre ni le climat de leurs îles enchantées, ni leur vie indolente et voluptueuse, ni leurs spectacles et leurs fêtes, plus simples, sans

With what superior skill we can abuse

The gifts of Providence and squander life.

The dream is past ; and thou hast found again

Thy cocoas and bananas , paims and yams ,

And homestall thefch'd with leaves. But hast thou found •

Their former charms? And , having seenyour state,

Our palaces l our ladies , and our pomp

Of équipage , our gardens , and our sports ,

And heard our music ; are thy simple friends ,

Thy simple fare , and ail thy plain delights,

As dear to thee as once? And hâve thy joys

Lost nothing by comparison with ours?

Rude as thou art ( for we return'd thee rude

And ignorant, except of outward show),

I cannot think thee yet so duU of heart,

And spiritless , as never tç regret

Sweets tasted hère, and left as soon as known , etc.

( CowPER , the Tàsky Book the Ist.)

^oute , mais plus gaies, ni leurs vifs et briIJans plaisirs (i).

Ci) Des champs d'0-taïti, si chers à son enfance. Où l'amour saus pudeur n'est pas sans innocence , Ce sauvage ingénu , dans nos murs transporté , Regrettait dans son cœ'ur sa douce liberté ; Et son île riante et ses plaisirs faciles. Ebloui, mais lassé de 1 éclat de nos villes. Souvent il s écriait : « Rendez-moi mes forets. » Un jour dans ces jardins , où Louis , à gi-ands frais , Des quatre points du monde, en un seul lieu rassemble. Ces peuples végétaux , surpris de croître ensemble ; Qui, changeant à la fois de saison et de lieu , * Viennent tous|, à l'envi, rendre hommage à Jussieu , Llndien parcourait leurs tribus réunies ; Quand, tout à coup, parmi ces vertes colonies. Un arbre qu'il connut dès ses plus jeunes ans , 'Frappe ses yeux. Soudain , avec des cris perçans , Il s'élance, il l'embrasse, il le baigne de lai-mes^ Le couvre de baisers. Mille objets pleins de charmes , Ces beaux champs , ce beau ciel qui le virent heureux; Ce fleuve , qu'il fendait de ses bras vigoureux , La forêt dont ses traits perçaient l'hôte sauvage. Ses bananiers chargés et de fruit et d'ombrage. Et le toit paternel , et les bois d'alentour ; Ces bois qui répondaient à ces doux chants d'amour , Il croitles voir encore , et son âme attendrie. Du moins pour un instant , retrouve sa patrie.

(Deulle, Jardins, ch. II.)

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