DES POLYNÉSIENS
Que les habitans actuels de la Polynésie sont déchus d'un état de haute civilisation , c'est ce que paraissent prouver surabondamment dans leurs détails, comme dans leur ensemble , les monumens , les traditions , les usages , les cérémonies et les pratiques de toute espèce qu'on y a observées , depuis l'époque de sa découverte ; mais si cette civilisation a réellement existé che ces insulaires, à quel temps faut-il la rapporter ? Je pense qu elle doit dater du temps où ils vivaient unis , aoit sur un continent occupant le point du globe où leurs îles sont aujourd'hui disséminées , soit en d'autres lieux , séparés de leur séjour actuel par une immense distance. De ces temps datent probablement aussi la division de leur année en douze ou treize mois , dont ils se souvenaient encore sans savoir l'appliquer ; leur connaissance des
ëquiiioxes et autres notions d'astronomie , dont j*ai rapporté les faibles débris , mais à Tégard desquelles bien des découvertes peuvent se faire encore , ainsi que sur tout ce qui concerne leur antiquité.
Mais ces débris de traditions et autres ne sont-ils pas, même dans leur imperfection, plus que suffisanspour démontrer que la civilisation de ce peuple devait être d*un ordre assez élevé?
En supposant, en effet, qu ils aient vécu , jadis, sur un continent ou grande terre , comme un souvenir général parait incontestablement le prouver; et que cette terre ait été subitement détruite par les eaux de la mer, qui , d'après leurs traditions , se seraient élevées jusqu'au sommet des plus hautes montagnes, il est certain que, quelles qtie fussent les connaissances de ces peuples, toutes pouvaient se perdre à jamais et au même instant, abstraction faite même du nombre des individus épargnés par le cataclysme. Je suppose qu'un tel événement vînt frapper l'Europe; que, tout à coup, le continent, les îles, en fussent submergés, et que les eaux s'y élevassent de manière à ce que, de ces vastes terrains, il restât à peine quelques points , séparés , les uns des autres, par des centaines de lieues : est-il probable que , de ces sciences poussées si loin , de ces beaux-arts portés à une si grande perfection , mais tous réunis et confinés dans les plaines qu'on habite surtout, et que couvrent Içs grandes villes, est -il probable, dis-je, que de ces sciences et de ces beaux-arts il restât beaucoup de
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choses? Non, sans doute. Quoique l'instruction soit, aujourd'hui, si généi'alement répandue , après une telle catastrophe , après la période de terreur, de consternation et de» désordre dont elle serait nécessairement suivie , faudrait-il beaucoup s'étonner que l'art d'écrire vint à se perdre , et que , de cette belle morale , de toute la théorie et des dogmes de la religion chrétienne , il restât , dans la mémoire des survivans, seulement quelques notions vagues et incertaines ?
Mais , sans placer gratuitement nos insulaires dans un état de haute civilisation qu'ils peuvent cependant fort bien avoir connue , ce qui est au moins certain , c'est que le peu d'entr'eux qui échappèrent au grand cataclysme, s'ils ne furent pas , dès l'abord , en proie à la faim et à l'extrême misère , enfermés comme ils l'étaient en des localités si étroites , durent éprouver , quand leur nombre augmenta , toutes les vicissitudes qui conduisent à la barbarie ; car, le manque de terrain, le manque de vivres, joints à l'augmentation des habitans , devait infailli^ blement amener, entreux, la mésintelligence, les dissensions , les* querelles d'abord de famille et bientôt de partis ; d'où les guerres, les massacres, les expulsions. 'Poussés par la faim , aveuglés par la rage , ils durent, inévitablement, se laisser entraîner aux plus révoltantes barbaries; jusqu'à ce qu'enfin, ne pensant plus qu'à attaquer, qu'à ravir et qu'à surprendre, ne connaissant plus d'autre droit que
celui de la force et de la violence , augmentant leur misère par leurs ravages mêmes , ils purent tomber dans le dernier état de dégradation , et en venir à dévorer ceux qui avaient absorbé leur subsistance (i).
Cet état pslrait avoir été celui de toutes les îles , et il est probable qu*il faut lui assigner la cause que je viens de mentionner. Il existe , en eJQPet , dans plusieurs des îles basses le plus nouvellement peuplées. Là règne constamment tout le désordre que doit amener le manque de subsistances , en des lieux d'une étendue bornée , où , chaque jour , la iamine augmente avec la population ; en des lieux où la conquête d'un poisson devient souvent le prix du sang, où des affamés se disputent avec fureur la possession d'un coquillage.
Là , querelles , inimitiés sans fin , au sein desquelles l'homme ne voit bientôt plus , dans son semblable , qu'un ennemi prêt à lui ravir jusqu'à sa dernière ressource; et se terminant toujours parceshos-
(i) Pitcaïm peut servir d'exemple., En 1800 , Adams y resta seul avec quelques femmes et des enfans , au nombre de vingt, environ, en tout. En 1 808, ils avaient double; en 1 825, ils étaient soixante-huit; en i83o, ils étaient quatre-vingt-quatre : et sont encore, aujourd'hui, au même nombre, quoique leur voyage à 0-taïti en ait fait périr de vingt-cinq à trente. Si on les eût laissés à eux -même et sans moyens de sortir de leur île, que seraient-ils devenus en un lieu d'une étendue si bornée? Bientôt, incapables de s'yL nourrir , ne se seraient-ils pas trouvés, en moins d'un^iècle, dans la position que je viens de décrii'e ?
tilités non plus politiques, mais personnelles, qui, en peu de temps , changèrent ces îles en autant de déserts incultes , où Ton ne voit plus, quelquefois , que deux ou trois individus , tristes restes d'une population immense.
Soit donc que la catastrophe dont j'ai parlé , la destruction de leur continent , ait effectivement eu lieu , soit que d'autres moyens les aient amenés en leurs îles, les suites devaient toujours être les mêmes, quand ils y devenaient trop nombreux ; mais il paraît qu'elles n ont pas été immédiates. Ils ont conservé le souvenir d'une époque presque partout plus heureuse et plus brillante. En me parlant de ce souvenir d'une splendeur éclipsée depuis des siècles , cet homme respectable, à qui je dois tant de notions sur leur religion, leurs mœurs et leur état ancien, mon vieux prêtre , me disait un jour, en gémissant : a Je sais que vous nous appelez un peuple nouveau ; » mais, néanmoins , que de temps écoulé, avant que » les larges voiles de vos navires eussent frappé nos » regards î Que de siècles avant que le bruit de vos » armes à feu fût venu nous épouvanter I Nos pirogues » ont parcouru ces mers , en se guidant sur les astres » que nous observions alors. Il n'y a même pas si » long-temps que nos aïeux connaissaient encore la » situation d'un grand nombre d'Iles, quoiqu'ils eus- » sent cessé de les visiter. On se souvient encore que » des chefs des îles , que votre race a retrouvés de- » puis, venaient à 0-taïti et dans les autres îles
» voisines; » et , comme pour m'en donner la preuve, il commençait à réciter une conversation entre un chef d'0-taïti et un chef de Toubouaï : mais sa mémoire le trahissait; et il tombait dans la mélancolie, devenant triste et taciturne , toutes les fois que nos conversations lui retraçaient le souvenir de Fancienne splendeur de sa nation.
Il me paraît donc certain qu'il y a eu une seconde époque pendant laquelle les Polynésiens cultivaient jusqu'à un certain point les arts , les sciences , et se livraient à la navigation. A cet ordre de choses , qui a dû se prolonger beaucoup dans quelques unes des îles, aura insensiblement succédé celui dont j'ai parlé , quand les productions de la terre, ni les ressources de la mer , ne sufiisant plus à leur subsistance , il leur fallut émigrer, s'entretuer ou périr. On conçoit les premiers eflfets d'une telle situation, où, après des disputes, des guerres, des massacres, les plus forts expulsaient ou laissaient mourir de faim ceux qu'ils avaient vaincus (i). Plus généreux ou plus hardis , je suppose qu'en de pareils momens, plusieurs offraient
(0 Des scènes de ce genre ont encore eu lieu, il n'y a que très-peu d'années, à Rouralonga, à Laïvavaï et à Râpa. Dans la première de ces îles , il arriva souvent qu'un père , qu'un mari tuèrent secrètement leurs enfans , ou leurs femmes pour les dévorer ; et, il y a trois ou quatre ans, un brick de Port-Jackson (Nouvelle-Hollande) rencontra en mer une pirogue montée par environ soixante personnes qui cherchaient une autre île, ne trouvant plus de quoi vivre dans l'île dont elles venaient.
de quitter volontairement leurs îles , pour chercher de nouvelles terres. Les traditions de tous ces peuples parlent de ces voyages ou émigrations , d'ailleurs favorisés par les prêtres , au point que, pour les multiplier, ils ne craignaient pas d'annoncer que les premiers partis leur étaient apparus en songe pour leur dire qu ils avaient découvert une île où ils jouissaient de l'abondance et dii bonheur, et leur indiquer la position de cet heureux séjour (i).
En réfléchissant donc bien mûrement à la situation réciproque de ceux qui partaient ou de ceux qui restaient , et à combien de maux tous devaient être exposés, en ces temps horribles, n est-il pas naturel de voir , dans leur situation même , la cause de leur
(i) C'est sans ,doute aussi alors que ce peuple se porta dans toutes les directions du grand océan et vers ces îles éloignées , qui ne furent certainement habitées que bien postérieurement aux autres. Ce fait paraît d'autant plus probable, qu'ils en ont comme conservé le souvenir. Ainsi, à la Nouvelle-Zélande, ils disent qu'ils viennent du Nord, d'où ils allèrent à la recherche d'une nouvelle terre , en se dirigeant sur les taches magellaniques ; ainsi , aux îles Sandwich, ils se rappèleiit qu'ils viennent de Bora-Bora et connaissaient 0-taïti et les Marquises; et puis, comme pour donner à croire que ces événemens sont arrivés peu de temps après la destruction de leur grande terre , ces îles portent, presque toutes, des noms pris dans- la Cosmogonie. La plus grande des îles Sandwich, par exemple, se nomme Ohaii (Hawaï); une autre iï//zÂOMt(Mawaï); toute la partie septentrionale de la Nouvelle- Zélande se nomme Ikana Mahoui (poisson deMahoui).
barbai ie , l'origine du cannibalisme, auquel les portaient , malgré eux , la faim et la rage ?
Ne reconnaît-on pas, enfin, que, fatigués de guerres, de meurtres et de tous ces excès , que Timagination repousse avec horreur, les chefs , les prêtres, devaient presque , logiquement , au nom de leurs dieux inipuissans ou sourds , imposer silence à la nature et ordonner la mort de quiconque n'avait pas encore connu la vie , puisqu'un sol ingrat se refusait k le nourrir ? De là l'infanticide légal ; de là ces ordonnances sanguinaires , qui frappaient surtout le sexe dont le nombre contribue le plus à multiplier notre espèce ; de là cet horrible serment des Aréoïs , mais qui n'existait qu'aux îles de la Société , de ne point se survivre à eux -même dans la personne de leurs enfans.
Il est donc assez probable qu'après la destruction de leur grande terre , les habitans de la Polynésie, probablement aîors peu nombreux , ont vécu en assez bonne intelligence ; ce qu'ils font encore aujourd'hui dans tous les lieux où leur petit nombre n'a point conservé de vieilles rancunes , souvenirs de leur âge de prospérité ; dans tous les lieux où , s'unissant par le mariage , ils donnent , quelquefois , long-temps , l'exemple de la plus parfaite harmonie.
Il paraît également certain que , postérieurement à cette époque, des communications ont subsisté entre les différentes îles , et qu'enfin leur état sauvage et leur barbarie viennent des causes que je leur
ai précédemment assignées , comme semblent l'indiquer , à la fois , d'antiques usages généraux et des usa^^es particuliers plus modernes.
Je tâcherai d'en établir les différences , et de déduire de ces différences, avec plus ou moins de précision , l'origine et l'antiquité de ces mêmes institutions.
Parmi les établissemens trouvés dans ces îles , les institutions religieuses et gouvernementales sont , assurément , celles qui s'y sont le mieux conservées. Elles paraissent n'y avoir guère subi d'autres changemens que ceux que rendaient indispensables l'état précaire et l'ignorance des populations individuelles de chaque localité ; mais toutes révèlent une origine commune, et datent certainement de l'époque où les peuples , aujourd'hui disséminés , vivaient unis en un seul corps de nation. Si, pourtant, il est permis de se jeter dans le champ des conjectures, je croirais^ qu'après cette grande catastrophe , la destruction de leur terre, en la supposant prouvée, partout peu nombreux, ils se séparèrent, par suite de dissensions ; que chez plusieurs, du moins , l'autorité dut long-teçaps se borner à celle du père dans chaque famille ; que l'état auquel les amena graduellement leur position locale , dut, seul , aussi', ramener, au milieu d'eux , l'existence de chefs ou rois , sous l'ancienne dénomination de «mou ariirahi; rois dont le pouvoir, d'ailleurs, dépendait entièrement des circonstance^s et de la situation relative de leurs sujets, et variait
en raison des localités , comme ont pu le faire reconnaître les diverses révolutions politiques et gouvernemental es survenu es dans lesdiverses ilea.^Ainsi, dans tous les endroits où ils sont encore peu nombreux , point de cbef , ou le chef n'y est considéré que comme le père d'une grande famille. Ailleurs , au contraire, où la population, plus considérable , se divise en partis perpétuellement armés les uns contre les autres, il règne une licencfe^effrénée. Les chefs, dans ces endroits , n ont guère d'autre prérogative que celle de commander les armées; et, quand on y a voulu détruire ces désordres et ramener un peu la paix, il y a fallu fonder, par le fanatisme, le pouvoir absolu , effectivement trouvé dans toutes lés îles où il y avait le plus d'ordre , le plus de civilisation i l'intelligence la mieux sentie des devoirs et des droits de l'homme social.
Si , dans les îles pourtant le moins barbares , le despotisme le plus violent naquit de cet état d^ dissension , d'anarchie et de désordre , où les plongeait leur grand nombre , en leur laissant à peine de quoi subsister, quelques-unes de ces mêmes îles nous présentent d'autres règlemens évidemment postérieurs , et qu'y fit adopter, à divers degrés , une raison d'état partout cruelle, mais partout inévitable. Telle était , par exemple , la loi de l'infanticide aux îles de la Société, aux Navigateurs, aux Sandv^ich et peut-être en d'autres îles , atrocité révoltante , sans doute , mais qui sauva plusieurs de ces populations
delà destruction totale dont il paraît certain qu'elles furent parfois menacées.
Il semblerait , néanaioins , que toutes n'eure'nt pas recours au çiême remède. Plusieurs se livrèrent à ragriculture , comme aux îles des Amis , aux îles de Hawaï; mais cette ressource même ne pouvait longtemps leur suffire, puisqu'il y a peu d'années, qu'à Rotuma , à Roroutonga et ailleurs , où les habitans cultivaient leurs terres avec le plus grand soin , on les a vus , dans certains momens , s'entredévorer pour ne pas mourir de faim.
D'autres ont eu recours aux sacrifices humains , à l'exil volontaire , aux expulsions violentes même , dont il paraît qu'on faisait usage à l'île de Pâques et ailleurs.
D'autres, enfin, ont continué leurs dissensions, et préviennent l'augmentation de leur nombre par des guerres à mort et par l'extermination ; mais , comme je l'ai déjà dit, il est certain, qu'en tous cas , tous^ dans le principe , doivent avoir éprouvé le même sort, les mêmes vicissitudes; et il ne l'est pas moins que l'anthropophagie , l'infanticide et toutes les autres énormités sociales qu'on leur a tant reprochées, jiroviennent toutes , indistinctement, des causes maté-» rielles que je leur ai assignées ; ce qu'il est juste de répéter, non pour justifier, en eux , des habitudes et des mœurs inexcusables aux yeux de l'humanité , mais pour expliquer , au nom d'une philosophie tolérante et réparatrice , des excès qu'on eût peut-être arrêtés
OU prévenus déjà plus (l*une fois, si, au lieu de se livrer à des déclamations faciles sur leur culpabilité, on se fût appliqué franchement à en rechercher la source , seul moyen de les arrêter et d'en prévenir le retour , comme c'est le devoir de tous les peuples cwilisés envers tous les peuples sau{>ages.
VOY. AUX ÎLES. T. II. i5
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