‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 87 sur 99 · DUC · texte numérisé non relu

DUC

L'île Dttcie paraît avoir été vue par Quiros , en

Elle a reçu , en 1 79 1 , de F Anglais Edwards, le nom par lequel on la désigne aujourd'hui ; et, visitée, de^ puis, par plusieurs autres navigateurs, elle a été explorée , en 1825 , par le capitaine Beechey.

SECTION III

EUSABËTH,

L'île Elisabeth paraît avoir été vue , en 1 606 , par Qairos, qui l'aurait nommée San Juan Bâtis ta.

Elle n*est bien connue que depuis 1820 , époque à laquelle Téquipage de VEsseXy bâtiment baleinier américain , détruit pair une baleine , vint s'y réfugier dans ses canots. Ces malheureux, qui l'avaient prise pourDucie (i), n'y trouvant aucune ressource , se remirent en mer, à l'exception de trois d'entr eux, «pn préférèrent y rester. Les autres, ignorant quils étaient près de Pitcaïrn, et qu'il leur était Êicile de gagner 0-taïd, osèrent, dans trois embarcations, entreprendre le voyage de Yalparaiso , quoiqu'ils fiusent à plus de mille lieues de la côte du Chili. Une de leurs pirogues se perdit entièrement, ou, du moins, on n'en a jamais eu de nouvelles. Les deux

(1) Le capitaine , à son arrivée à Yalparaiso, indiqua ce nom comme celui de File où. û avait laissé trois de ses matelots. Le bâtiment chargé de les recueillir ne les ayant pas trouvés là, s'avi^, fort heureusement, de les aller chercher à rtle d'Elisabeth , où on les recueillit , en effet , souffrant de la faim et de la ^soif , de manière à n'y pouvoir vivre un mois de plus.

autres furent heureusement rencontrées en mer;; mais ce ne fut pas avant que la faim eût réduit ces infortunés marins auxborreurs du cannibalisme; car ils avaient déjk dévoré les carps des premières victimes du fléau , et fun d'eux , désigné par le sort, avait été sacrifié pour servir de nourriture aux autres. Dans Fune des embarcations, on ne trouva que le capitaine et deux matelots, de six ou sept qu'ils y avaient été ; l'autre , rencontrée plus tôt , avait moins souffert. Quant aux hommes restés dans l'île Elisabeth, ils s'étaient vus souvent cinq ou six jours sans eau, presque sans nourriture , et seraient certainement morts de soif, s'ils n'avaient eu le bonheur de surprendre quelquefois des tortues, dont ils gardaient le sang pour des momens de disette absolue; car ils n'avaient d'autre eau que celle des pluies ou celle qu'ils recueillaient dans les petites cavités des morceaux de corail. D'autres, infortunés avaient probablement souffert avant eux sur ce sol inhospitalier; car ils trouvèrent , dans une grotte voisine de la mer , huit squelettes humains , tous couchés les uns près des autres. Les malheureux avaient, sans doute, abordé eetécueil; mais, épuisés de fatigue ou privés des forces néces-^ saires pour aller chercher des vivres, ils étaient morts sans pouvoir gravir cette côte , escarpée. Ces dotilouréuses catastrophes, en montrant l'utilité des recherches et des découvertes géographiques, imposent, au nom de l'humanité même , à ceux qui ont des notions précises sur ces lieux déserts et isolés , le devoir

de les publier; car ces notions, consciencieusement reproduites et méditées par les hommes de Tart, pourront leur servir comme de phares sur ce théâtre de tant de naufrages, et prévenir ou sécher bien des larmes.

SECTION IV

PITCAÏRN.

Lesannales dePitcaîrn se distinguent, entre toutes celles des diverses îles de TOcéanie , par un caractère tout spécial et des plus singuliers , celui de se compo^ ser d'événemens qui n'appartiennent exclusivement ni aux nations dites sauvages, ni aux nations pré-« tendues civilisées. Elles présentent, en effet, un amalgame assez bizarre de faits ressortant des habitudes combinées de la civilisation, jetée, en quelque sorte, hors de sa sphère d'action ordinaire, avec celles de l'état sauvage , modifié déjà par des relations plus ou moins fréquentes avec les Européens; la première se prévalant avantageusement, de sa supériorité sur le second, pour le soumettre à son empire; le second se rangeant , de bonne grâce , sous les lois de la première, et lui présentant, en échange des dons qu'il en reçoit , la piquante crédulité , le touchant

— 284 — ' abandon de sa naïve inexpérience. Tous deux se prè* tent un secours mutuel, après s'être, quelque temps^ livrés à toutes les fureurs de la haine; et se rallient dans un même hommage au christianisme épuré , qui vient, enfin, rendre heureux, du bonheur des âges d'innocence, un peuple né d'une révolte et racheté, comme par miracle , des suites de l'ivresse, de la jalousie et de l'assassinat, menaçant de l'anéantir dès son berceau.

Peu d'histoires ( et c'est nia seconde observation générale ) sont tirées de sources à la fois plus simples et plus nouvelles que celles à qui j'emprunte l'exposé de l'histoire de Pitcaïrn. J'en tiens le commencement de la bouche même du vrai législateur de la colonie anglo - taïtienne , de cet homme exceptionnel qui, matelot sans instruction, dut, aux seules inspirations instinctives d'un sens droit, la force de vouloir le bien et le talent de Faccomplir, expiant une erreur criminelle par mille vertus, et méritant, avec la pleine amnistie de son pays offensé , l'amour et les regrets de toute une génération, dont il devient , en peu d'années > l'instituteur, le chef et le père; destinée unique, sans doute , dans les fastes du monde; gloire non moins sûre et plus douce que celle que s'assurèrent, au prix de tant de sang, les Alexandre et les César. Tel fut cet Adams, qui va lui-même transmettre à mes lecteurs le récit de l'origine de la petite nation pitcairnienne , dont je ferai connaître, les progrès. Je les exposerai d'à-

près ce que m'en ont appris les enfans d'Adams luimême; et j'ai personnellement été témoin de ce qui Vest passé lors du transport momentané de la colonie de Pitcaïrn à 0-taïti ; de manière que des témoignages oraux et oculaires compléteront, seuls, toute la suite de ses archives , depuis son origine jusqu'à nos jours. Cette sorte dedocumens vaut bien ceux que vont chercher les historiens dans la poudre de nos bibliothèques pour des nations plus nombreuses et plus célèbres, mais qu.i ne sont pas plus intéressantes.

En décembre 1787, le gouvernement anglais expédia pour 0-taïti le sloop de guerre la Boiinty, capitaine Bligh, chargé d'y prendre des plants de l'arbre à pain et de les transporter aux Indes occidentales. Ce bâtiment arriva à O^taïti le 26 octobre 1 788 ; et, suffisamment pourvu de cette plante, il quitta l'île pour l'Inde , le 4 avril 1789. Le 23, le bâtiment jeta l'ancre à Anamooka , quitta cette île le 26, et se dirigeait vers le nord, quand, dans la nuit du 27 au 28 , il y eut à bord une révolte dont le principal m*oteur et le chef était Christian , lieutenant du vaisseau. Les révoltés s'emparèrent du bâtiment, et forcèrent le capitaine, avec dix-huit hommes qui lui étaient restés fidèles, à le quitter dans une embarcation ouverte , munie de quelques provisions , d'un quart de cercle, d'une boussole; mais dépourvue d'armes à feu.

S'il faut en croire Adams ( dont le vrai nom est Alexandre Smith, et, d'ailleurs, le plus ancien des

habitans de Pitcaïrn, en même temps que le seul survivant des révoltés de la Bounty)^ la révolte aurait eu pour cause la sévérité tyrannique de Bligh^ poussée au point que Christian, ne pouvant plus la supporter, avait résolu de quitter secrètement le vaisseau , quand les conseils des autres mécontens le portèrent à l'acte désespéré de s'en servir. Voici comment Adams m'a raconté l'événement :

a Pendant tout 1^ voyage , depuis notre départ

» d'Europe jusqu'au moment de la révolte, il y avait

» eu des difiicultés venues de ce que M. Bligh retran-

)> chait tantôt sur les vivres , tantôt sur Teau-de-vie,

» faisant punir avec rigueur tous ceux qui osaient

» proférer la moindre plainte ; ce qui indisposait

)) également officiers et matelots. Pendant un séjour

» de six mois h 0-taïti, nous avions été traités avec

» la plus grande affabilité par les insulaires; mais le

)) capitaine fit tout son possible pour nous fatiguer*

» n'allait jusqu'à opérer des réductions sur les provi-

» sions fraîches. qu'on obtenait là si facilement; il

)> Insultait les officiers, dégradait des subalternes , et

» prenait plaisir à infliger des châtimens rigoureux

» pour les fautes les plus légères.

» Après notre départ d'0-taïti, et quand noua ), eûmes jeté l'ancre devant l'île d'Anamooka, il » traita M. Christian de poltron , parce que ce der- >, nier lui faisait quelques observations sur un ordre » donné par lui d'alkr à terre faire de l'eau parmi X des Indiens mal disposés et en armes, tandis que

» nous ayions reçu Tordre le plus strict de ne faire ^ » sous aucun prétexte, usage des nôtres. Trois ou » quatre jours après, ce fut bien pis encore, quand il » accusa cet officier de lui avoir volé quelques noix » de coco qui lui manquaient. Christian, ne pouvant » supporter cette dernière offense , qui lui ét^it faite » dans la nuit du 28 au 29 , projeta , dès cette nuit » même j de quitter le bâtiment, et en parla à deux » ou trois de ses amis, qui tâchèrent de le détoùr- » ner de son dessein ; mais il avait fait ses prépara- » tifs; et quand , èMjuatre heures du matin , seul avec » les hommes de son quart , il monta , plein de fer- » mèté , sur les planches qu'il avait assemblées en » forme de radeau , et voulut, malgré leurs instant » ces, s'abandonner à la mer sur cette frêle machine, » ne pouvant l'en dissuader, plusieurs des matelots » deson parti se disposèrent à l'accompagner dans son » embarcation; mais alors, l'un d'eux, nommé Mdr- » tin^ ouvrit l'avis de s'emparer du navire. Ce parti » désespéré, auquel je suis sûrque Christian ne pensait j»pas, fut pris au même instant par toutes les per- » sonnes réunies alors sUr le pont. J'étais couché et » dormais profondément, quand l'une d'elles vint me » réveiller et me proposa d'embrasser leur cause. » Sans songer un seul instant aux conséquences , et » mécontent depuis long-temps, j'acceptai toutaussi- » tôt. Plusieurs autres, mécontens comme moi, fi- » rent de même; et quand nous nous vîmes assez » forts, Christian , accompagné de ^juelques hommes

» armés, alla s'emparer de Bligh et de ceux que nous » savions disposés à nous résister , en raison de l'atta- » chement qu'ils portaient au capitaine.

» Cela fait, nous mimes la grande embarcation à )> la mer ; nous y déposâmes des voiles, des outils, une w boussole , un quart de cercle, quelques provisions de » bouche, des haches, des sabres, mais non des armes » à feu ; et nous forçâmes le capitaine, le second, le » chirurgien, le botaniste, et quinze hommes de l'é- » quipage , à s'y embarquer ; puis , y ayant mis , de » plus, une boussole et un quart de cercle, détachant » la corde qui retenait leur embarcation au navire, et » forçant, en même temps, de voiles, vers le nord, > nous les perdîmes promptement de vue.

» Christian avait pris le commandement du navire. » Nous tînmes conseil et nous convînmes de chercher » quelqu'île inconnue dans les environs d'0-taïti. » Dans ce but, nous changeâmesde route, et jetâmes, » par-dessus bord, la plus grande partie des plantes , » n'en gardant que quelques-unes, pour le cas où la » terre que nous allions chercher ne produirait pas » l'arbre à pain. Quelques jours après, nous eûmes » en vue Toubouaï. Une embarcation fut envoyée » pour reconnaître la passe; et, quoique les Indiens » l'eussent attaquée et se fussent montrés très-hosti- » les , nous y entrâmes avec le sloop-, et mouillâmes » dans une baie au nord-nord-ouest de l'île.

» Au moment où nous voulûmes a tté ri r, pourexa- » miner l'île , les Indiens voulurent nous empêcher

— 289 ~ » de débarquer, et se rfiontrèrent en nombre sur ie » rivage, armés de piques; mais quelques coups de » 'canon, tirés du bord, les effrayèrent, et tous se » saduvèrent dans les montagnes de l'intérieur.

» Cette île nous parut convenable. Produisant » l'arbre à pain , du taro , des bananes , et susceptible i) de culture, nous pouvions nous y procurer tout. » Aussi prîmes-nous la résolution de nous y fixer » malgré les Indiens, qui , au moins en apparence , » peu disposés à nous bien recevoir, n'avaient plus , » reparu , après les coups de canon qu'on avait tirés » sur eux; mais il nous manquait des femmes; et, » nous souvenant d'0-taiti, où chacun de nous avait» » formé des liaisons intimes, nous nous décidâmes à >) nous rendre dans cette dernière île , afin d'en pren- » dre chacun une, et d'engager aussi quelques hom- » mes à venir nous aider à cultiver Ja terre et à » établir des communications amicales avec les in- » sulaires de Toubouaï. Nous partîmes donc pour » 0-taïti. Là, un conte, que nous avions arrangé dV » vance,nous fit bien recevoir. Nous avions découvert » une ile qu'on voulait peupler. Le capitaine Bligh y » était resté, et avait envoyé Christian .avec la » Bounty, pour se procurer des cochons, dçs poules, » designames, etc. Les bonsO-taïtiens n'eurent garde » de mettre en douté la véracité de cette histoire, et » ils nous remirent, sans balancer, des codons, des » chèvres, des pouïes, des fruits de toutes espèces; » mais nous ne trouvâmes pas autant de femmes que

M nous désirions. Neuf seulement vinrent k fiord; et, » avec elles, huit hommes et une dizaine de garçons. » Après d'inutiles efforts pour engager d'autres fem- )) mes à nous suivre, nous retournâmes h Toubouaï, M où nous fîmes entrer le bâtiment aussi loin que » possible dans le port, mouillant au milieu de ro- » chers et de rescifs où il aurait été difficile de nous » suivre , et où nous pouvions nous défendre de l'ap- » proche d'un bâtiment, quel qu'il pût être. -Cette V précaution ne nous empêcha pas de nous mettre M de suite à construire un fort, tant pour protéger » notre établissement contrôles attaques des insulai- )) res, que pour nous trouver en mesure dans le cas » où, de l'Europe, on viendrait à notre recherche. » Mais les querelles qui s'élevèrent entre nous » pour les femmes, et celles que nous eûmes avec )) les insulaires de Toubouaï pour le même sujet, » rendirent bientôt notre position fort désagréable. « » Plusieurs d'entre nous avant pris des femmes par » force, nous en vînmes souvent aux mains avec les » naturels,et en tuâmes môme quelques-uns. Les na- » turels, qui voulaient se venger de nos succès, et » à qui notre fort faisait surtout ombrage, formèrent » le projet de nous attaquer avec toutes leurs forces » pendant que nous serions au travail. Heureusement » les 0-taïtiens, qui communiquaient avec eux, en » furent instruits et nous en prévinrent. Alors, sans » attendre l'attaque que les Indiens méditaient con- » tre nous, nous profitâmes d'un moment où tous

— 29' — » étaient réunis , tombâmes sur eux à l'improviste ,' » les mîmes en déroute et en tuâmes un très-grand M nombre. Cette aflfaire , très-fatale aux habitans de » nie, rompit de nouveau toutes nos communica- » tions avec eux , et ne manqua pas d*augmenter )) les mécontentemens auxquels avait surtout déjà )• donné lieu le manque de femmes. On parlait sou- )) vent d'0-taïti; et le souvenir des liaisons qu'on y » avait formées, et des plaisirs qu'on y avait goûtés, » prit un tel empire sur plusieurs d entre nous, que , » malgré les observations de Christian sur les nou- » veaux dangers qu'ils allaient courir , et sur le sort » qui les attendait, en supposant qu'un bâtiment de » guerre anglais vîpt à les rencontrer, ils le forcèrent » à les reconduire à 0-taïti, à condition, toutefois, que » ceux qui y resteraient auraient leur part dans tout » ce qu'il y avait à bord , mais que le bâtiment et » son artillerie appartiendraient k Christian et à ceux » qui reviendraient avec lui. Nous quittâmes donc , » pour la seconde fois , Toubouaï, et arrivâmes à<)- » taïti, en octobre ou novembre 1789. Là, Christian » renouvela ses remontrances; ce fut en vain. Les » femmes et les amis que plusieurs de ses gens » avaient connus, étant venus à bord pleu;rer et les » inviter à rester dans l'ile , seize s'y décidèrent. » Christian leur remit fidèlement leur part de tout » ce qui pouvait se diviser sur le navire. Nous » étions huit bien décidés à ne pas le quitter. Dès » le lendemain , munis de tout ce dont nous avions

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» besoin y nous partîmes pendant la nuit, après » avoir autorisé Christian à nous conduire où bon » lui semblerait. Nous avions avec nous douze lem- » mes et six hommes d*0-taïti. Des douze femmes, » neuf nous appartenaient; car nous les avions épou- » sées. Deux des autres avaient aussi leurs maris; » quant à la dernière, d'après les mœurs de l'île que » nous quittions, elle était Famante des quatre célii»bataires. Nous courûmes pendant quelques jours )) des bordées , ne sachant si nous voulions aller aux » Marquises et dans Tespoir de rencontrer quclqu'ile s inconnue. Christian , enfin , se souvint de Pitcaïrn , » sur laquelle il se dirigea tout aussitôt; mais nous » n'y arrivâmes qu'en janvier 1790.

» A peine y touchions-nous, que Christian, im- » patient, sauta lui-même dans l'embarcation, ne » prenant avec lui qu'un seul de nous et quatre In- » diens. Eu l'abordant, il la trouva hérissée de ro- » chers, qui, comme vous l'avez vu (i), s'étendent » au loin dans la mer, et qui semblent la rendre » inabordable» même pour les plus petites enibar- » cations; mais, en même temps, l'intérieur lui en pa- » rut très-fertile; aussi, en en faisant le tour, s'écria* » t-il à plusieurs reprises: C'est cela ! Voilà le séjour » qu'il nous fallait. Qu'on vienne nous y chercher ou » qu'on essaie de nous en arracher ! Il débarqua au

(i) On n'oublie pas qu'Adams p«rle à l'auteur, lors du premier voyage de ce dernier à Pitcaïrn.

>» nord, mais sans beaucoup s'avancer dans les terres, » quil trouva, comme il en avait jugé du dehors, » très- fertiles.

» Persuadé que le navire aurait pu entrer dans la » baie que les rochers forment sur cette plage , il re- » vint à bord d'un air joyeux, que noua ne lui avions » pas vu depuis long-temps; et , décidé à prendre do- » micile en ces lieux, il mit le sloop à l'ancre presque » au milieu des brisans d'où il eût été, pour ainsi » dire, impossible de le retirer.

»Le temps était beau. Nous désirions tous voir » cette terre où nous allions nous reléguer, en disant M adieu , pour jamais , à 1^ patrie , au monde et à ses » plaisirs. Plusieurs de nous y descendirent, bien ar- » mes, en cas qu'il y eût des habitans , dont long- » temps, néanmoins, nous ne vîmes aucune trace. A » peine dans l'intérieur, nous trouvâmes quantité de » cocotiers et d'arbres à pain; mais, sauf quelques oi- M seaux et des rats, nous ne rencontrâmes pas un être » vivant. Toutefois , en arrivant au nord , dans Fen- » droit même où, plus tard, nous nous sommes éta- » blis , nous ne fûmes pas peu surpris de trouver des » piliers et d'autres restes de demeures; des trous » et des pierres qui indiquaient des fours où l'on savait fait du feu; mais le tout d'une telle vé- » tusté, qu on^avait peine à le reconnaître. Nous ny » vîmes pas moins la preuve qu'il y avait eu des ha- » bitans dans l'île, et nous craignions qu'il n'y en eût » encore, cachés, pour le moment, dans les montta

» gnes et dans les bois. Nous renouvelâmes pendant » plusieurs jours nos recherches. Nous découvrîmes » encore des restes de marais, des images de dix à » douze pieds de haut , élevées sur des plate-formes » en pierres, le tout depuis très-long-temps en ruine; M aussi, quoique tout annonçât d'une manière à cha- » que instant plus manifeste que ces lieux n'avaient » pas toujours été déserts , tout y annonçait aussi , » pour le moment, une complète solitude, et la » mort ou l'entier abandon de leurs anciens babi- »tans.

» En attendant que nous pussions construire des » maisons, nous portâmes des voiles à terre, et nous » dressâmes des tentes sous lesquelles nous déposâ- » mes tout ce que nous avions débarqué; mais, le » troisième jour, soupçonnant quelques-uns d'entre » nous de songer encore à le quitter, Christian donna » ordre à Mathieu Quintal de mettre le feu au sloop. » Le bâtiment brûla à fleur d'eau et vint ensuite s'é- » thouer sur les rochers, près de terre. Cette action » hardie nous priva de beaucoup d'objets qui , dans » la suite, nous auraient été de la plus grande utilité; n mais elle fixait notre destinée , en nous ôtant tout » espoir de jamais abandonner notre retraite isolée. » N'ignorant pas le châtiment du à notre révolte, » long-temps encore nous eûmes des craintes; de » sorte que, pendant plus d'un an, l'un de nous veil- ^) lait sans cesse sur l'une des pointes les plus élevées » de l'île et qui domine, de toutes parts, l'Océan, avec

» ordre de signaler tout vaisseau cinglant vers notre

» lieu de refuge ; mais , avec le temps , nous nous

» tranquillisâmes; et , sans espoir comme sans désir

>» de le quitter, nous vivions contents et dans Fabon-

n dance; car, indépendamment des fruits que nous

» avions trouvés dans File , les semences ou les

» plants que nous avions apportés d'0-taïti, y

» réussirent parfaitement; et^ sans nous donner

» beaucoup de peine, nous eûmes à souhait des fruits

» à pain, des ignames, des taros, des pommes-de-

» terre douces, des bananes, du ti, de la canne à

» sucre, des noix de coco, du tabac, etc. Nos cochons,

» nos poules, nos chèvres ne tardèrent pas à couvrir

» nie; et, ayant construit, des pirogues pour aller à

» la pêche, le poisson, bientôt, ne nous manqua

» pas. »

Ici finit la partie de ITiistoire de ce peuple, que je tiens de la bouche même du seul survivant des révoltés de la Bounty, J'ai su le reste plus tard , tant de lui, encore, en d'autres conversations , que de ses enfans, auprès desquels j'ai vécu , alors, près de six semaines, et que j'ai revus ensuite à 0-taîti. Au bout de trois ou quatre ans, Mathieu Quintal perdit sa femme ; et les Anglais, qui, dès le principe, avaient traité durement et en véritables esclaves les pauvres Indiens par eux amenés d'0-taïti , mirent alors ^e comble à leur injustice, en forçant la femme de l'un des insulaires à quitter son mari pour aller vivre avec Quintal. Cette odieuse conduite réveilla presque si-

niultanément, chez tous les 0-taïtiens , cet esprk de vengeance, en quelque sorte naturel aux insulaires de Tocéan Pacifique, et qui les rend si redoutables ; aussi, quoique une fois trahis par les femmes, qui, dans leurs chants , prévinrent les Européens de leurs complots; bientôt après , s'étant emparés de quelques armes h feu, ils tuèrent Christian et quatre autres de ses compatriotes , pendant qu'ils travaillaient dans les champs, et blessèrent d'une balle au col , Adams, qui, avec les trois Européens survivans, eurent beaucoup de peine à se sauver dans les bois.

Satisfaits de leur vengeance, les 0-taïtiens avaient permis à Adams et au nommé Young de rester avec €ux. Quant à MM. Koy e* Quintal, ils se tenaient dans les bois; mais les insulaires comn^encèreut à se quereller entr'eux pour la possession des fefnmes; et, dans ces luttes, l'un d'eux fut tué. Les femmes dont les maris avaient succombé, cherchant, à leur tour, à se venger, firent cause commune avec les Européens; et le signal du massacre fut donné par l'un d'eux, qui tua un homme de couleur dans son4it. Les âiitres, attaqués à l'improviste par les Anglais, subirent le même sort. Ainsi, uUe seule injustice fit couler des flots de sang, dans l'espace de quelques jours , et réduisit presque a rien cette petite société, qui, reléguée dans cette lie isolée , avait tant d'intérêt à conserver la bonne harmonie parmi ses membres; mais il semble que leurs mœurs , celles de Christian exceptées , n'étaient que désordre et corruption , et

que le sort qui les frappait était, en quelque façon , la suite inévitable de la dépravation dé leur vie.

»A.daras,ses trois compagnons, dix femmes et quelques enfans, vécurent, à ce qu'il parait, pendant, quelques années, en assez bonne intelligence; néau-^^ mcîins, quelques - unes d'en tr elles, toujours mécontentes, formèrent le projet de se défaire des Anglais et de quitter l'île. On découvrit leur complot; et, depuis ce temp^, elles furent traitées avec rigueur* mais comme il s'en trouvait toujours qui persistaient à vouloir partir, on leur construisit une pirogue qu'on approvisionna, et les récalcitrantes allaient se ^ettre en mer, quand, heureusemeiit , la pirogue chavira. Cet accident, qui les sauva d'une mort presque certaine, parut contrarier beaucoup ces hardies insulaires , forcées de fléchir encore sousle joug d'hommes , naguère leurs protectejirs , mais alors devenus leurs tyrans.

Malheureusement , vers cette époque ( 1 796 ) , M. Koy se souvint d'avoir été jadis employé dans une distillerie- Il fit des eSfSais et parvint à fabriquer avec \eû (Dracaenœ species), une liqueur forte, qui occasiona bientôt de nouveaux désordres. MM. Koy et Quintal étaient presque toujours ivres ; au point que, quelque temps après , le premier , dans l'accès d'une sorte d'aliénation mentale, courut sur le bord de la mer, se précipita du haut d'un rocher et se tua sur la place. Cette catastrophe frappa les sur\ivans d'une frayeur telle, qu'ils abandonnèrent la distille-

rie, et que, depuis, chacun d'eux s'abstint, le reste de sa vie, de Fusage de toute liqueur forte.

Peu de temps après , Quintal perdit sa seconde femme; et, quoiqu'il en eût plusieurs à choisir, cet homme , dont les injustes prétentions avaient causé les premiers mëcontentemens , les fit revivre, et de la même manière , en exigeant la femme de Tun de ses deux camarades. Sur le refus qu'ils lui' en firent, il essaya de les surprendre et d'attenter à leur vie ; et, comme ses menaces réitérées ne permettaient pas de douter qu'il ne saisît la première occasion d'exécuter son projet, A dams et Young , après s'être consultés, se crurent, dans l'intérêt de leur sûreté, autorisés à s'en défaire. En conséquence , ils le surprirent et le tuèrent à coups de hache.

Restés seuls , un changement de mœurs complet commença l'expiation de leurs crimes. Young, qui avait eu quelqu'éducation , se mit à instruire les enfans; mais il était d'une faible santé; et, moins d'un an après la mort de Quintal , il mourut dans les bras d'Adams. Celui-ci, vers 1800, se trouva donc seul survivant des révoltés, de quatorze hommes venus dans l'île dix années auparavant ; et ce qui fait vraiment horreur, c'est l'idée qu'un seul d'entr'eux était mort dans son lit de mort naturelle. Tous les autres s'étaient entre-tués , tour à tour assassins et victimes ; aussi Adams , soit efifet de l'âge , soit , bien plus probablement , par suite des terreurs d'une conscience bourrelée,, changea-t-il tout à coup

de msinière de vivre , de principes , d'habttuded; et c*^ alors qu^l entama cet œuvre, couronné d'un si étonnant succès, de former ce singulier peujJe, qui fit Tadmiration de tous les navigateurs appelés , pVus md , aie visiter.

Une Bible et quelques autres livres de piété, apportés par la Bùunty , avaient été conservés. if en fit la lecture aux enfans, leur lut et leur aj^rit des prières. Peu instruit, il apprit lui-même, tout en meur enseignant, la religion chrétienne , mais déga* gée de toutes subtilités dogmatiques, mais dans toute sa simplicité native. Il basait ses instructions sur la douceur et sur l'esprit de fraternité qui la constituent et en font le premier charme; principes probablement d'autant plus chers au nouvel apôtte , qu'il avait toujours présentes à la mémoire les suites des disputes et des inimitiés si fatales à ses infortunés compagnons , et cause première, pour lui-même , de plus d'une erreur coupable , de plus d'une action criminelle, dont le souvenir troublait son repos.

CeSt ainsi qu'il élevait ces jeunes enfans avec tous les soins d'un père tendre, quoique sur dix-neuf qiii se trouvaient alors dans Tile, pas un seul ne fût à lui; car ce n'est que postérieurement qu'il eut dest enfans d'une seconde femme. Il ne pouvait 'guère leur enseigner que la lecture et l'écriture; mais s'il n'en fit pas dessavans,au moins il en fit des hommes; et tousceux qui ont visité l'île se sont étonnés, comme moi, du bon sens et de la droite raison de ces insu»-

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laires, appuyés sur la pure morale, «ur la touchante bonté qu'il a surtout cultivées dans ses jeunes pupilles, et qui leur ont donné ces manières prévenantes, cette affabilité venant du cœur qui ne s'ensei-^^ gnent point, mais si attrayantes pour quiconque sait les apprécier et peut les sentir.

Pendimt près de vingt ans, le sort de Christian et de ceux qui, pour la dernière fois, avaient quitté aveç^ lui File d'0-taïti, fut entièrement ignoré de l'Europe. En 1794» peu de temps après le premier massacre ^ leshabitans de Pitcaïrn s'alarmèrent de l'apparition d'un grand bâtiment, à l'approche duquel tous se cachèrent dans les bois , jusqu'au moment où leur vigie le vit s'éloigner. Quelques années plus tard, i) s'approcha de l'île un autre vaisseau, qui détacha vefô la rive un canot chargé de monde; mais cette embarcation s'éloigna, avec toutes les démonstrations de la crainte, à l'approche de quelques femmes envoyées par Adams pour savoir qui ils étaient; et les Pit* caïrniens n'eurent plus qu'en 1808 de communications avec des navires. A cette époque, le capitaine Folger , du navire Topaz , visita l'île. Adams n'hésita point à se faire connaître à lui, et l'instruisit de tout ce qui avait rapport à la révolte de la Bounty\ Les détails communiqués furent remis en Angleterre; mais on ne parut pas y faire attention. En 181 4, des bàtimens de guerre anglais, dont uâ, nommé Se Briton, capitaine sir Staines, passant des Marquises à Yalparaiso^vit Pitcaïrn, et en donna les

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premières nouvelles officielles dans une lettre à l'amirauté, où, après avoir exposé la manière dont il a découvert File, qu'il trouva habitée par les descendans des révoltés de la Bounty^^iX poursuit:

« Christian paraît avoir été l'instigateur et la pre- » mière cause de la révolte à bord de ce bâtiment, î) Un vénérable vieillard, nommé Jean Adams, est » le seul Anglais survivant de tous ceux qui ont » quitté 0-taïti dans ce navire. Sa conduite exem- » plaire, et les soins paternels qu'il a pris de cette pe- » tite colonie, ne peuvent inspirer que de l'admira- » tîon. Les habitudes de piété dans lesquelles les- » enfans nés dans Tîle ont été élevés, les sages prin- * cipes de religipn qu'il a su iniprimer dans leur )/ jeune cœur, lui ont donné la prééminence sur tous, » et le font considérer comme le père de toute la » population (i). Un fils de Christian est le premier » enfant né dans l'île. Il a maintenant vingt-cinq .» ans environ, et se noimme Mardi Octobre Chris- » tiah, etc.

» Je crois devoir dire que cette île me paraît ttié- » ri ter la plus sérieuse attention de nos sociétés reli- » gieuses , et papticulièrement de celle qui a pour » objet spécial la propagation de la religion chré- » tienne. Tous les habitans parlent la langue o-taï- » tienne aussi bien que l'anglais. »

(0 Les habitans, en effet, l'appellent tous Indistinctement leur^ère.

En arrivant près de Pitcaïrn , les geps des bâtimens de guerre virent les insulaires descendre une colline, en portant leurs pirogues sur leurs épaules; traverser , bientôt , dans ce^ frêles embarcations, la boule et les brisans , et se diriger tout droit vers les navires ; mais rien ne les étonna plus que d'entendre les insulaires , arrivés le lobg du«bord, leur demander, en anglais, de leur jeter une corde du amarre.Le plus avancé s'élança sur le navire avec cette légèreté que leur ont toujours trouvée tous ceux qui* les ont visités : c'était Mardi Octobre Christian. Il se 'fit con* naître, dès la première question , pour le fils d'une fem^e o-taitienne et de Flécher Christian, lieutenant de la ^oî^/zÇT'. C'était un beau jeune homme, dont les bonnes manières et l'ingénuité plurent à tout le monde. Après quelques instans de conversation , invités à prendre quelque nourriture ^ ils montrèrent, pour la première fois, ces principes de dévotion qui , n'ayant rien v 'affecté, ne se séparent point, chez eux, des grâces d'une vive et innocente gaieté. C'est ainsi qu'après s'être montres alertes et joyeux sur le pont, ils se recueillaient, dans une touchante prière , avant que de commencer leuj* repas.

I-.es capitaines descendirent ensuite à terre avec eux. Adams, qui aurait pu facilement se cacher, ne craignit point de se présenter à eux , les conduisit à sa demeure , où se trouvait sa femn1e,presqu aveugle, et ofirit de retourner avec 'eux en Angleterre , s'ils le désiraient. A cette proposition , toute la colonie fut

— 3o3 — en émoi .'Sa fille, jetant ses bras autouç du vieillard lui dit en sanglottant : « Mon père! mon cher pére! » ah ! ne nous quittez pas ! » Son fils, embrassait sBs genoux. Toutes les femmes pleuraient, tandis que les hommes, les regards baissés,, restaient pâles et interdits. Le commandant en chef s empressa de les rassurer. La joie, alors, succéda tout à coup à la tristesse, et les étrangers se virent comblés de caresses et de bénédictions ; aussi le capitaine Piton dit-il que, bien qu'en toute rigueur, Adams, aux yeux de la loi, fût trop réellement criminel, il eût été trop dur de l'arracher à son petit peuple, qui , privé de sou appui, seraitdemeuré en butte à des malheurs de tout genre, et, probablement, eût péri de misère.

A l'époque de cette visite, la colonie se composait en tout, de quarante-six individus , sur lesquels sept femmes d'0-taïti et Adams étaient seuls venus d'ailleurs, les trente-huit autres étant nés dans l'île.

Les habitans de cette petite île, si éloignée de toute civilisation, et qui ne fait qu'un point dans cet immense océan, vivaient heureux au sein d'une har- ■monie ton te fraternelle. Ils pratiquaient, vus du Dieu

seul qu'ils adoraient, dans la simplicitéde leur cœur toutes les vertus ch^ltiennes, qui, suivant les ensei^ gnemens du bon Adams , se bornent à la gratitude envers l'auteur des choses , h se montrer patient, bon, humain, et à faire aux autres ce que nous voudrion^ qu'ils nous fissent. Ces principes, ils les professent

~ 3o4 — toajovirs^ niiiis, sous tout autre rapport, combien leur situation a changé, et pourquoi faut-il qu'ici eCcore nos visites n'aient fait que du mal ?

L'origine toute exceptio.nnelle et les mœurs exemplaires de ce peuple ayant fait quelque bruit en Europe, il fut bientôt visité par d'autres navires, qui tous s'accordaient à en faire les plus séduisans éloge».

Sur l'un de ces bâtimens , qui s y montra vers 1 824, se trouvait un Anglais, nommé Bufi'et, qui témoigna le désir' de rester dans l'île. Cet homme avait quelqu'instruction ; et comme, malgré l'avis du capitaine Pipon et l'intérêt qu'on semblait prendre en Angleterre à cette petite colonie, la société des missionnaires l'avait négligée, Adams, déjà vieux, et qui ne savait presque pas écrire, crut devoir lui faire accueil. On consentit à ce qu'il débarquât; et, avec lui, resta, je ne sais comment, encore un autre Anglais. Buffet, comme maître d'école, y fit d'abord du bien ; et le capitaine Beechey , qui l'a vu en 1825 , en fait l'éloge; mais peu de temps après, quoique marié, il donna le premier exemple d'irrégularité de mœurs qu'on eût vu depuis 1.800, en séduisant l'une des jeunes filles dont l'instruction lui était confiée (1;.

(1) J*ai connu cette malheureuse fille. Elle devait épouser un jeune homme nommé Young , qui , après sa faute , n'en voulut plus. Depuis lors elle était toujours triste , pâle et

Quand, en 1825 , le capitaine Beechey s'approcha de Pitcaïrn, sur le bâtiment de gherre le Blossom , il vit une embarcation venir à sa rencontre à pleines voiles. Elle portait le vieux Adams et plusieurs de ses élèves. Arrivés près du vaisseau , ils s'arrêtèrent, pour demander s'ils pouvaient monter à bord. Dès qu'ils en eurent reçu la permission, tous furent, en moins de rien, sur lepont , à l'exception d' Adams, qui, déjà âgé de soixante-cinq ans , n'avait plus la même légèreté. Il parut même hésiter un instant. La vue de ce bâtiment de guerre fit sur lui une impression qu'on peut imaginer sans peine. Elle devait lui rappeler de bien tristes souvenirs; et lui-même m'a y depuis, ayoué qu'en voyant des canons et tout cet appareil guerrier si familiers à sa jeunesse, il s'était senti ému au point de pouvoir à peine se contenir et d'être prêt à fondre en laVmes;

A l'époque de la- visité du capitaine Beechey, leç habitans de Pitcaïrn étaient au nombre de soixantesix. C'est aussi à ce navigateur qu' Adams communiqua la crainte que cette île devint bientôt trop petite pour sa colonie, et témoigna le désir de voir le gouvernement anglais la transporter dans un lieu plus commode et mieux approprié à ses progrès présumables. Cette imprudente communication fut la première cause de leur funeste émigration pour 0-taïti ,

maladive, et mourut deg premières à 0-taïti , lors de U translation de&Pitcaïmiens dans cette ile , en 1831 . VOY. AUX Iles. t. ii. 30

où plusieurs périrent, et d'où tout doit faire craindre que les autres ne retournèrent point avec les mœurs et les principe^ qu'ils y avaient apportés.

Tels sont, en partie, les détails que je recueillais, il y a plus de six ans , sur Tétat de cette ile et de ses habitans; bien loin d'imaginer , alors , que les vœux que je formais pour la continuation de leur bonheur seraient trompés si tôt , et mes craintes sur leur avenir si promptement justifiées. Quels changemensy en eifet l Que de maux ils ont soufferts depuis cette époque 1 Et combien ils ont eu besoin , pour lutter contre l'adversité , de ce noble courage , dont je les avais jugés si capables ! Voici ce qui leur est ultérieurement survenu de plus remarquable.

A l'arrivée de Bunker et de Nobbs à Pitcairn , le premier, très- dangereusement malade, avait été transporté , comme on l'a vu, dans l'une des habitations. Tous les habitans avaient rivalisé de soins auprès de lui; mais le maître de la maison, nommé Quintal , s'était surtout fait remarquer , entre tous , par son dévouement et par son zèle ; aussi , à la mort de Buûker , arrivée après plusieurs mois d'atroces souffrances, sur lesquelles on a trouvé des détails spéciaux dans la partie géographique, on apprit, apparemment par Nobbs ( car rien ne prouve qu'il y eût un testament), que le malheureux défunt avait disposé de son avoir de manière à en laisser, à titre de legs, une partie à la généralité des habitans, et l'autre à Quintal en particulier. Parmi les dons faits à

Quintal, se trouvait la moitié de Vembarcation dans aquelle les aventuriers étaient venus, et qu'on allait? détruire; l'autre moitié était réclamée par Nobbs, le survivant des deux. Cette donation , d'autant fius précieuse, que toutes les maisons de l'île sont eubois , que les planches j sont rares , qu'on ne peut s'enprocurer sans beaucoup de travail, et qu'il ne croîtdans l'île qu'un très-petit nombre d'arbres dont on puisse tirer parti, avait, en conséquence, excité l'envie de la plus grande partie des habitans; et ceux-ci prétendaient substituer aux droits de Nobbs le nommé Buffet, depuis cinq ans leur maître d'école et leur ministre. Nobbs, après l'avoir d'abord secondé, cherchait à le supplanter aux mêmes titres. Ces deux individus, qu'il aurait fallu chasser ensemble, si l'un déjà n'eût pas été marié et père de famille , avaient donc chacun leur parti , de force à peu près égale. Quintal et quelques-uns de ses parens, pour ne pas perdre le legs de quelques très-bons vêtemens et de la moitié de l'embarcation , tenaient pour Nobbs; et, prenant sa défense avec un peu trop de chaleur , prétendaient qu'on devait en croire sa parole. D'autres, par pure jalousie ou par scrupule, mais, en tout cas, plus circonspects , prétendaient qu'on ne devait toucher à rien , ni employer Nobbs , soit comme instituteur, soit comme missionnaire, avant d'avoir de plus amples informations sur son compte. Il en résulta une scission entre les membres

de la colonie; et , dès lors, il y eut deux services divins dans l'île.

Au commencement d'avril i829,Adams mourut, entouré de tous ses enfans. Pendant les derniers jours de la maladie qui le conduisit au tombeau, dans les courts intervalles où la violence de la douleur lui permettait de se reconnaître , il avait témoigné le désir de voir les habitans se choisir un chef, ce qui, néanmoins, ne se fit pas d'une manière officielle; mais , après sa mort , Ed. Young, surnommé Tati , tout en refusant toute espèce de titre , prit , de fait, le gouvernement de la petite colonie. Tout ce qui était d'intérêt général lui était confié. C'était un homme de sens et de conduite, aussi ferme que droit , qui maintenait les étrangers, et parvint, en peu de temps, à aplanir toutes les difficultés qui s'étaient élevées sur le legs de Bunker. Il réussit même à réconcilier , au moins en apparence, Nobbs et Buffet, si long-temps ennemis et dont les inimitiés prolongées pouvaient, de nouveau, compromettre la tranquillité générale (i).

Dans cet état de choses et sous la direction de ce nouveau guide, tout allait à peu près comme autrefois, et promettait encore aux colons anglo-taïtiens une longue suite de jours heureux , quand , en mars i83i, un événement inattendu vint les surprendre

(i) Voir ce que j ai dit de ces divers personnages dans la partie géographique.

au milieu de leurs douces jouissances, et détruire k jamais les charmes de leur paisible existence , en les arrachant à leur île chérie. J'ai parlé, plus haut, des craintes exprimées par Adams au capitaine Beechey, en '1825, sur Tinsuflisance présumée du sol de Pitcaïrn pour ses descendans plus nombreux , jointes à son désir que le gouvernement anglais voulût bien transporter sa petite colonie en tel lieu jugé plus sortable. De retour en Angleterre, le capitaine , dans l'intention de servir un peuple auquel il s'intéressait vivement, soumit à son gouvernement la requête du vieillard, par suite de laquelle un bâtiment de guerre et un transport anglais vinretit , en i83i , de Port Jackson à Pitcaïrn, à l'effet d'en transporter les habitans à 0-taïti, lieu que quelques faux rapports avaient désigné comme le plus propre à les recevoir. Les vaisseaux arrivèrent le 7^ mars. Les habitans étaient au désespoir; car, instruits de la démarche du vieux Adams, ils avaient, depuis long-temps, écrit en Angleterre, pour demander en grâce qu'on ne les arrachât point à leurs foyers; mais leur supplique n'était pas parvenue; et, maintenant que ces bâtimens étaient là, attestant la sollicitude du gouvernement anglais pour eux, ils n'osèrent refuser. Ils se contentèrent de demander qu'on les ramenât à Pitcaïrn, s'ils ne se trouvaient pas bien dans leur nouvel asyle. J'ignore si cela leur fut promis; je ne crois pas que le commandant leur en eût personnellement fait la promesse ; mais il est certain qu'ils y comptaient.

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Ils arrivèrent à 0-taïti le 24 mars i83i , dans un moment peu favorable, puisqu'alors la reine et quelques chefs en querelle avaient des armées en présence, prêtes à en venir aux mains. Les deux vaisseaux entrèrent , vers le milieu du jour , dans la baie de Papaiti, au N.-O. de l'île. Je m'y trouvais alors; et, prévenu qu'à bord de l'un de ces bâtimens étaient les habitans de Pitcaïrn , je m'y rendis aussitôt , pour les voir ; car j'étais , dans 0-taïti, la seule personne qu'ils connussent. Nous renouvelâmes connaissance de la manière la plus cordiale, et j'appris d'eux tout ce qui s'était passé dans leur île, depuis mon départ. Us ne paraissaient pas trop satisfaits de leur voyage; mais ils trouvaient l'île belle et espéraient y pouvoir vivre heureux et tranquilles. Je ne partageais pas leur espoir; et, cependant, afin de ne pas les attrister par des réflexions tardives, je fis de mon mieux pour les encourager, m'afïligeant en secret, plus que jamais, de voir ce bon et vertueux peuple arriver dans un lieu aussi profondément immoral, dans une telle école de corruption; et, jetant un oeil de pitié sur toutes ces jeunes filles et cesenfans innocens , je maudissais les imprudens dont les absurdes suggestions pouvaient amener tant de malheurs.

Dès la première nuit, les Pi tcairniens furent désabusés, et connurent, à la fois, tous les dangers de la démarche qu'on leur avait fait faire , et toute l'horreur de leur position , en devenant témoins de scènes telles, que, loin d'en avoir l'idée, ils n'en auraient

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pas même osé soupçonner l'existence. Plus de cmquante femmes d'0-taïti vinrent à bord du navire qui les avait amenés, s'offrant elles-mêmes aux matelots, ou prostituées, sans honte, par leurs pères, leurs frères, leurs maris. Révoltés au dernier point , et saisis d'horreur , ils allècent, dès le lendemain, déclarer au commandant du bâtiment de guerre qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient rester en un lieu aussi infecté de débauche, et demander qu'on les ramenât à Pitcairn.

11 était trop tard.. On ne put les écouter; et, le jour même, tous furent débarqués. La reine leur accorda un territoire , eut pour eux des égards; et les habitans même de l'île, hospitaliers et bons, malgré la dissolution de leurs mœurs, les accueillirent favorablement. Moins vertueux, ils auraient pu s'y trouver bien; mais , purs comme ils l'étaient , autant eût valu, pour eux , le séjour des enfers que celui d'Otaïti.

Ils restèrent quelques jours à Papaïti, nourris aux dépens du gouvernement anglais, par un résident de cette nation, avec lequel le commandant avait pris des arrangemens pour leur entretien pendant six mois ; puis ils partirent pour Papaoa , district de la reine, au nord de l'île, où se trouvait le territoire qu'on leur avait accordé; mais là, n'ayant point encore de demeures, ils furent obligés de loger avec des familles indiennes, ce qui devait leur remettre sous les yeux les infernales scènes du bord, dans la

nuit de leur arrivée; aussi uy tinreiitrils pa& longttemps ; et , peu de jours après , ils revinrent à Papaïti, où, tous logés dans une maison spacieuse, ils étaient moins exposés au spectacle d'actions et à Touïe de discours qui révoltaient leur délicatesse.

Ne sachant que devenir, transplantés qu'ils étaient de lieux où ils avaient coulé' une vie si douce et si tranquille, en d'autres lieux , où il leur était impossi*ble de se fixer; découragés, abattus, inquiets, craignant pour leurs familles, ces infortunés, de tout sele , de tout âge , furent atteints , bientôt , d'une nostalgie qui, en peu de temps, en enleva plusieurs, et qui les eût tous moissonnés, si l'on n'avait trouvé mo^^en de les rendre à leur île, ce dont on s'occupa sans délai, quand on vit qu'ils ne voulaient absolument pas rester, et qu'ils étaient exposés à une niort presque certaine. Moi le premier, ayant affrété une goélette pour l'île Hood, je pris, à frais communs, des arrangemens avecle capitaine, pour en ramener douze à Pitcaïrn, afin de conserver leurs plantations et les animaux, qui pouvaient être détruits, si quelque bâtiment y touchait. Il leur fallait longtemps pour s'y rendre; et, déjà atteints de la maladie , deux d'entr'eux , après avoir langui pendant tout le voyage, moururent peu après leur arrivée.

J'attendais de Valparaiso une grande goélette. Je promis de l'employer à les ramener tous à Pitcaïrn ; mais ce bâtiment n'arriva pas; et, la maladie faisant des progrès, j'offris d'acheter la goélette des mis-

sionnaires, et de les transporter dans leur île, à condition qu'aprè« leur arrivée , quelques-uns d*entre eux iraient , quelque temps , plonger pour moi dans les environs, afin de me couvrir d'une partie des frais; ce à quoi ils consentirent avec plaisir. J allai offrir alors à M. Williams deux mille piastres pour sa goélette. Ce missionnaire les accepta ; mais un obstacle imprévu amena de nouveaux retards, -et augmenta le nombre des victimes. Enfin vint un bâtiment américain, qu'on affréta, au moyen de ce que Ifi^peuple de Pitcaïrn possédait en cuivre et autres objets, à lui laissés par le bâtiment de guerre, en y joignant les contributions de quatre missionnaires, MM. Pritchard, Simson , "VVilson et Nott, et des autres résidens blancs, sans excepter personne. Le missionnaire Pritchard mérite ici les plus grands éloges. Favorable aux Pitcaïrniens, dès leur arrivée, il contribua puissamment à les sauver, en les renvoyan» k leur île.

Ils quittèrent 0-taïti, le 1 4 août, après avoir perdu

douze dentr'eux, et plusieurs emportant le germe

de leur singulière maladie. Les Pitcairniens , déjà si

mtéressans par la bonté et par la douceur de leur

caractère, le devinrent encore davantage par leur

malheur, pendant leur séjour à 0-taïti; de sorte

quMs s> firent aimer et long-temps regretter de tous.

Heureusement leur traversée fut courte, et aucun ne

mourut en route; mais ils ne trouvèrent que dix

individus des douze qui étaient partis les premiers.

Robert Yôungetiin 'fiJs de Christian étaient morts. Ces dix survivons , à leur tour, enwînt à regretter îa perte r/^e plusieurs de ceux qui existaient encore, lors de leuY départ d'0-taïti. C'étaient des scènes pénibles, m*a d)t le capitaine. Ils n\)saient s'informer nujtuellement de ceux qu'ils ne voyaient pas ; et, après ce malheureux voyagé , qui n'avait pas duré six ttiois , il ny s^vaH pas une personne datis l'île qui ne pleurât cm père, tme mère, uii époux, une épouse, un frère, une sœur, ou des enfans; et plusieurs orphelins se trouvaient désormais ii la charge de la communauté, obligée de les soutenir et de pourvoir à leur subsistance.

L'histoire et les maux de ce peuple né finissent pas là. Nous avons su quelque temps après, par des bâtimens qui y avaient touché , que , rétablis dans leur île', ils avaient demandé des consolations à la religion, et reprenaient, peu à peu ", leuf ancien genre de vie, sous le guide prudent dont il a déjà été question ; mais, malheureusement , lui aussi tomba

malade et mourut. Ce fut pour eux un coup fatal. Quelques-uns même, ensuite, se livrèrent à l'ivrognerie , et se mirent à fabriquer des liqueurs fortes; mais je ne crois pas que la chose ait été portée à des excès coupables; et ils vécurent encore en paix jusqu'au moment où un autre aventurier arrivé dans l'île , en chassa les blancs qui l'y avaient précédé , et y règne actuellement en tyran*, s'il faut en croire i«sder-

nières nouvelles. Voici ce que j'ai appris à cet égard et sur le compte de cet homme.

En octobre i83i , descendit à 0-taïti un homme appelé J. Hill , veâant de Sandwich, oîi, quoique ab* solument inconnu , il s'était introduit chez le consul anglais ; et , après y avoir vécu quatre mois , il n'en disait que du ma), apparemment pour le payer de son hospitalité. Il se fit indiquer les meilleures maisons de son nouveau séjour; trouva (e missionnaire Pritrchard l'un des mieux logés; se choisit une chambre chez lui, en Tabsence même du propriétaire; y prit, dès les premiers momens, un ton de maître; dh au missionnaire, à son retour, qu'il lui avait donné la préférence ^ et qu'en effet il se trouvait très-bien chez lui. Cet homme se donnait des airs d'importance, faisait le mystérieux, prétendait avoir été envoyé par le gouvernement anglais pour transporter, en quelqu'autre. endroit, le peuple de Pitcaitn , et faisait même entendre qu*il avait quelque mission secrète relative à l'état de toutes ces tles. Le^ hiissionnaires , celui surtout chez lequel il s'était logé , le croyaient un personnage d'un grand poids. Il fut présenté à la reine, et interrogea cette dernière par le canal de l'un des missionnaires, qui lui servaii d'interprète, et qui resta debout pendant qu'il était assis, aVec toute la gravité d'un envoyé diplomatique de son gouvernement. Il affectait, en outre , une dévotion fanatique, blâmant tout , et poussant l'impudence jusqu'à critiquer les manières

et les habitudes de ceux-là même qui le nourrissaient, et qui avaient pour lui des égards, dont il était si peu digne. Cet homme, pendant sa résidence à 0-taïti, montra une vanité puérile, un orgueil outré , un fanatisme dangereux , et une haine implacable pour quiconque osait le contrarier ou s'opposer, le moins du monde, à sej^ desseins.

Comme il n'exhibait jamais aucune preuve de sa prétendue mission , on finit par le connaître , et Ton se moqua de lui; mais il y avait déjà plus d'un an qu'entièrement à la charge de M. Pritchard , il l'obligeait de payer jusqu'à sa blanchisseuse, quand, afin d'en débarrasser le missionnaire , un capitaine offrit de lé conduire à Pitcaïrn, ou il disait toujours vouloir aller. Il partit donc d'0-taKti, muni d'une lettre de recommandation , d'après laquelle les pauvres habitans de Pitcaïrn se crureut obligés de le recevoir. Il vécut d'abord avec Nobbs, faisant l'important , dans sa nouvelle résidence , connme il l'avait fait à 0-taïti ; et, se disant toujours envoyé par le gouvernement anglais , il parvint bientôt à supplanter Nt)bbs, comme celui-ci avait supplanté Buffet ; mais il ne s'en tint pas là. Avec ce caractère hautain, qui ne peut souffrir de rivaux, il anima quelques-uns des habitans de Ttle contre trois blancs qui l'y avaient précédé, et parvint à les en faire expulser , laissant en arrière leurs femmes et plusieurs enfans. Il parait, de plus, qu'il a déjà semé la discorde au sein de Coûtes les fa-

- 3.7 milles, au point de détacher les enfans de lears parens. Ainsi , Christian , qui s'est opposé au départ des blancs, dont un a épousé sa iille, est en querelle avec son (ils, devenu le favori de Hill ; et, pour ce malheureux aventurier, uu' père et un fils, toiit en demeurant encore sous le même toit, ne mangent plus à la même table ! Plusieurs autres habitans nourrissent entreux d'autres inimitiés; Christian , eiifin, aussi ferme que brave, ne voulant j[)as, comme le plus ancien , se soumettre k ce législateur de rencontre, marche, dit-on, toujours armé d'un fusil, et menace de reproduire les scènes sanglantes des temps de son malheureux père.

Les sociétés religieuses de l'Angleterre ^ en ne donnant pas, jusquà ce jour, aux intérêts de ce peuple l'attention qu'on leur a souvent demandée pour lui, auront, peut-être, à se reprocher, plus tard, les maux auxquels peuvent l'exposer les entreprises du premier vagabond qui tentera de le surprendre et de le séduire. Josué Hill déjà, hypocrite ou sincère, mais tfssnrément fanatique , ne manquera pas d'essayer de substituer, à k simple et douce religion enseignée par Adams à ses élèves, une religion into^ lér-^nte, rigide 6t cruelle. On va même, dit -on, d'après ses ordres, construire une prison dans File. Une prison à Pitcaïrn!.. La plume me tombe des mains à cette pensée. Peuple infortuné ! doué de tant de vertus, d'une bonté , d'une douceur tout anr gëlique8,est-cedonclà qu'on l'a conduit? Que les

hommes de bien qui l'ont délaissé descendent dans leurs consciences, et se demandent si leur devoir n exigeait pas qu'ils le préserva«jsent de ces maux, avant d'aller, sans fruit, prêcher leur religion et leur culte à des infidèles qui ne les entendent point, qui ne les entendront jamais; et chez lesquels, dans le Yàgue espoir, si souvent trompé , de convertir et de sauver quelques âmes, ils vont perdre leurs propres familles , et se préparent des regrets qui feront le tourment de leur vieillesse.

Je ne balance p^s à le dire. Il est étonnant que les sociétés religieuses d'Angleterre n'aient ^pas encore songé à envoyer à Pitcaïrn quelque digne pasteur, chargé, d'abord, comme guide spirituel, de les maintenir dans la bonne voie , et puis, ensuite, dy former lui-même des missionnaires; car, tant par la tournure de leur esprit que par leur aptitude à parler à la fois la langue polynésienne et la langue anglaise, ces hommes semblent être des plus propres à cet emploi , et capables même de le remplir beaucoup mieux que des personnes envoyées d'Angleterre, qui perdent toujours beaucoup de temps > seulement pour apprendre la langue du pays.

Quelques réflexions, avant de finir, sur l'histoire de ce peuple singulier et sur le sort qui semble lui être réservé , ne paraîtront pas ici déplacées. Quelle fermeté, quand on y songe bien, que celle de ces révoltés qui disent adieu, tout à la fois, à leurs parens, à leurs amis, à leur patrie , à la société, au monde

— 3i9 — entier! Et pourquoi? pour se reléguer ^ur un ro-* cher inaccessible, au sein de l'Océan, sans projet comme sans espoir d'en jamais sortir... Car telle était, selon toute probabilité, l'intention de ces infor^r tunés, de Christian surtout, puisque son premier soin fut, aussitôt après l'action, de chercher quelqu'île inconnue. Ce fait seul, en tenant compte, d'ailleurs, du caractère de ce chef des révoltés, qui n'agissait pas sans connaître les conséquences possibles de son entreprise, ferait croire qu'il était bien malheureux à bord , et rend irès-vraisemblable Faccusation portée par le vieil Adams contre le commandant de la Bounty, d'être un despote, sous les ordres duquel ne pouvait vivre aucun officier de mérite et d'honneur; mais ils ont payé bien cher leur inconduite; le capitaine ^ sa tyrannie ; les révoltés, leur insubordination; celui-ci exposé quarantetrois jours au milieu de l'Océan, dans une embarcation ouverte à des dangers et à des souflfrances inouïes; ceux-là relégués dans une île déserte, sans espérance dé jamais revoir leur patrie , vivant en proie à la discorde, s entr égorgeant, et, deux seuls exceptés, terminant tous, par une mort violente, leur déplorable carrière.

Mais, si cette fin est tragique , on ne saurait pourtant , tout en blâmant leur conduite , s'empêcher de plaindre le sort de ces infortunés. Combien la suite de leur histoire est intéressante î Que le seul homme qui leur ait survécu a bien racheté ses propres erreur»

et celles de ses compagnons d'infortune , en inspirant ù leurs enfans les sentimens religieux les plus vrais , les mœurs les plus pures et l'amour des plus touchantes comme des plus sublin:ies vertus ! Quelle douceur angéliquel Quelle bonté de cœur l Quelle tendre affection les uns pour les autres (i)l Et puis, quelle prévenance pour les étrangers, quel désir d^être utiles à tous ceux qui visitent leur île, et qui.) de quelque pays quils viennent, et à quelque nation qu'ils appartiennent, sont tous également bien reçus, tous également traités en frères, par ce peuple véritablement chrétien 1 Mais si les Pitcaïrniens n'ont fas, jusqu'à présent , cessé d'offrir l'exemple unique <le toutes les vertus, le seront-ils long-temps encore? Je regrette d'avoir à le dire; mais j'en doute. Il serait à désirer pour e.ix que leur île , d*un si difficile accès, fût encore moins accessible; car, objet de curiosité et de secours pour les bâtimens qui naviguent dans ces mers^ ils ne manqueront pas de visites; et il est à craindre que leurs visiteurs, sans respect pour leurs mœurs, les

(1) J'ai eu près de moi, quelque temps , dix hommes de cette île. Je ne me suis jamais aperçu qu'ils eussent entr eux la moindre querelle ; et rien de plus étonnant que la cordialité avec laquelle ils se parlent toujours. J'interrogeais un jour Adams à cet égard. Il me répondit que, depuis douze années, il ne se souvenait que de trois ou quatre disputes , encore n etaient-ce que des paroles un peu vives, et qui finirent par des embrassemen» , dès qu'il eut interposé sa médiation.

infectent bientôt de leur préjugés, de leurs défauts et de leurs vices. Déjà, pour payer l'hospitalité reçue, un capitaine anglais y a séduit une jeune fille, et Ta décidée , par de fausses promesses de mariage , à le suivre à 0-taïti. Là, il aurait voulu Tabandonner dans un état qui n'attestait que trop leur intimité; mais la pauvre fille , étrangère à l'île, s attachait à lui comme un jeune enfant s'attache à sa mère; et, malgré ses artifices et ses efforts , il ne put l'obliger à le quitter, forcé de la conduire encore avec lui jusqu'à Rouroutou, où, par la plus brutale violence , il la contraignit , enfin , à descendre à terre , l'abandonnant , sans le moindre secours et près d'accoucher, aux mains des naturels, dont pas un ne la connaissait. J'ai déjà parlé d'un autre Anglais qui , reçu dans l'Ile et investi de la confiance des habitans, comme maître d'école, n'en a pas moins, quoique marié, séduit une de ses élèves, et l'a rendue mère. J'ai vu cette infortunée. Pâle et défaite, elle portait , sur tous ses traits , les marques d'une douleur profonde ; et, si j'ai bien jugé des dispositions de son âme par l'abattement de son extérieur, la honte et le souvenir de sa faute ne tarderont pas à la conduire au tombeau. QuantàNobbs, ce que j'en ai dit donne d'autant plus lieu de craindre qu'il ne fasse aussi beaucoup de mal aux habitans , qu'il a déjà réussi à les diviser. Faut-il noter , enfin , l'introduction du luxe parmi eux , l'établissement des distinctions et le partage des biens, déjà mis en usage, sans

parler de ce penchant pour les liqueurs l'ortes, si général parmi les Indiens? Tous ces fléaux, il est vrai, ne (ont encore cfuc menacer les Pitcaïrniens ; mais les indices que j'en ai vus chez eux sont plus que suffisans pour inspirer de justes craintes sur l'avenir de ce peuple, sous tous les rapports si intéressant, et qui , guidé par un chef prudent et sage, pourrait, long -temps encore, rester, un des plus heureux peuples de la terre, comme il en est encore le plus pur et le plus vertueux.

SECTION V

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