ARCHIPEL DES ILES DE LA SOCIETE
Je n ai pu obtenir quelques notions historiques un peu suivies , relativement aux lies dont se compose i'arcbipel de la Société,- que sur celles d^O-taïti, de Raïatéa, de Tahaa, de Bora-Bora , qui vont faire successivement l'objet d'autant de paiaf^raphcs distincts.
O-TAÎTI.
0-taïti , cette reine de TOcéanie^ et si justement nommée , par Bougainville , la Nouvelle Cjthère > n'offre , sous le rapport des renseignemens historiques, pas plus de ressources que la plupart des autreis
îles; au contraire..^ S'il était vrai qu'elle eût
été découverte en 1606 , par Quiros, qui , alors , y aurait débarqué avec ses canots et aurait communiqué avec les insulaires, on peut juger du peu de re»* sources qu'offrent les traditions de ces peuples, lesquels n'ont pas même gardé le souvenir d'un événement si remarquable, et de nature ti faire, entre tous , époque en ces lieux ; aussi, malgré mon respect pour l'opinion de tant d'écrivains et de tant de voyageurs célèbres qui m'y ont précédé , et qui , tous , ont admis cette visite , m'est-il impossible de l'admettre à mon tour. En effet, après avoir lu avec attention ce qu'on ,a dit de la découverte de Quiros, et après un séjour de plusieurs années à 0-taïti, prise, jusqu'ici pour la Sagittaria de ce navigateur , je n'ai pu y reconnaître la moindre identité , et je m'étonne qu'on ait confondu l'ile de Quiros avec celle que Wallisa découverte en 1767. Examinons cette question de critique géographique.
Quiros était parti du Gallao ( Pérou ), le 2 1 déccm-
Lre i6o5, avec trois bàtimeDS, ayant pour conimâQdant en second Vaez de Torres, capitaine de YÀlmirantc, l'un des deux grands vaisseaux de son escadre. Après avoir navigué quelque temps, ils découvrirent différentes îles qu'ils nommèrent VIncarnacion, San Juan Bautista, San Elmo , 4 CoFonadas , San Michaely San Pablo , toutes îles peu considérables et non habitées, dont, jusqu'à ce jour, on n'a pu reconnaître une seule avec certitude. On dit ensuite que , le g février 1606, au point du jour, étant par 19" S.,, d'après Quiros, et par 18*40', d'après Torres , une petite île se trouva en vue, au N.-E. , à trois lieues de distance; mais qu'ils ne purent point la faire, à cause des vents. Quiros lui donna le nom de Dezena; et le commandant en second la nomma Santa Poîonia. Le temps était couvert, alors, et se maintint en cet état jusqu'au lendemain, quand, ayant diminué leur latitude d'un demi-degré environ , un matelot cria , du haut du mat: Terre ! Torres dit : « Nous vîmes » une terre basse ( isla rasa ) , avec une pointe au » S.-E., couverte de cocotiers; mais ce qui nous ré- » jouit beaucoup à bord de YJrmada, ce fut de voir » des colonnes de fumée s'élever de différentes par- » ties de l'île, preuve certaine qu'elle était ha-
» bitée. w
Les navigateurs se dirigeaient vers la partie septentrionale; mais, à leur approche, ils ne trouvèrent point d'ancrage, et ne virent, nulle part, la moindre apparence de port. Lesbàtimens prirent le large, al-
— ^79 — îant au plus près, poiîr tâcher de i»agner au vent de rile ; mais ils ne purent y parvenir. La Zehra , brigantin, reçut, alors, Tordre de serrer la terre , pour chercher un mouillage, et les bâtimens continuèrent à s'éloigner.
La Zehra , s'étant approchée, mouilla près de terre, par dix brasses, sur un fond de roche. Cependant, des embarcations étaient venues du bord des grands bâtimens, avec quarante hommes bien armés, pour tâcher de débarquer. Se portant sur l'île, ceuxci virent une centaine d'habitans qui se tenaient sur le rivage et faisaient aux Espagnols des signes d'amitié ; mais le rivage était bordé de rochers , où la mer brisait avec fureur; et, après plusieurs tentatives inutiles de débarquement , faites non sans s'exposer à grands dangers, les équipages des canots se décidèrent à retourner à^bord, trèsaiOfligés de ce contre-, temps. Cependant, un jeune Espagnol, nommé Francisco Ponce, quitta ses habillemens ; et, se jetant a la nage, parvint à gagner la terre. Les Indiens , frappés de son courage, le reçurent bien et l'accablèrent de caresses. A son exemple , trois autres Espagnojs gagnèrent, comme lui, la côte à la nage, furent également bien accueillis; et, à leur départ, neuf Indiens se jetèrent à la mer avec eux, vinrent jusqu'auprès des embarcations, où ils reçurent quelques présens , mais ne voulurent point entrer dans les canots. La nuit approchant, \qs Espagnols retournèrent à bord de leurs bâtimens.
Le matin, il se trouva que les navires avaient été portés, pendant la nuit, à plusieurs lieues sous le vent; mais ils s'en consolèrent, en se voyant toujours en face de la terre, sans que le paysage de la veille eût changé d'aspect. Un canot fut envoyé de chaque bâtiment; et là, encore, on ne put débarquer qu'avec beaucoup de peine. Il fallut tirer les embarcations de dessus le rescif à terre.
Après leur débarquement, les Espagnols entrèrent dans un bois où ils creusèrent le sol, pour trouver de l'eau; mais celle qu'ils obtinrent était salée. Heureusement , il y avait , là , des cocotiers en abondance. Voulant aller plus loin , ils se virent arrêtés par la mer, qui formait une baie d'eau tranquille. A leur retour, quelques-uns traversèrent un bois , d'autres se tinrententrelesdeux parties de cebois, que divisait, la distance d'une demi-lieue, un canal fond de sable, couvert d'eau , dont ils avaient jusqu'au genou. A marée haute, cetisthme était entièrement submergé, efela mer se joignait des deux côtés. Ayant rencontré, dans le bois, une vieille femme, ils l'invitèrent à venir à bord. Contre leur attente, elle les accompagna sans balancer. Quiros , après l'avoir bien traitée , la renvoya à terre , espérant beaucoup de cette aventure.
En débarquant, les Espagnols franchirent une langue de terre, et arrivèrent, du côté opposé , à un rivage où la vieille Indienne leur avait dit que se trouvaient ses compatriotes. Effectivement, ils arri-
•vèrent là en même temps que six ou sept pirogues, qui venaient à la voile de U autre côté de la mer. Charmés du traitement que la vieille avait reçu, ces gens voulaient, alors, aller tous à bord ; mais, à peine s'était-on éloigné de terre de quelques toises que , la peur les prenant, tous sautèrent à Teau et regagnèrent la rive à la nage. Un seul, qui paraissait leur supérieur, fut retenu par les Espagnols et conduit , malgré lui, le long du bord; mais, là, rien ne put le déterminer à monter sur le bâtiment. Quiros, ne voulant point lui faire violence, le fit habiller dans l'embarcation même et ramener à terre , accompagné d'un sergent et de quelques soldats. L'Indien reconnaissant leur présenta un ornement de tête fait avec des plumes.
Après le retour des embarcations, les Espagnols quittèrent cette lie, la plus considérable de celles qu'ils avaient vues dans ce voyage. Elle fut nommée la Sagittaria et, placée à la latitude de i8" 3o' S., et de i7"4o'S. (côtéN.-O. ).
En quittant la Sagittaria, ils se dirigèrent O.-N.-O. Quelques - uns disent qu'ils virent une terre au N.-E., pendant que la Sagittaria était encore en vue; mais Torquemada dit que ce fut le i4, après avoir quitté Idk Sagittaria, c^n'ûs Vivent une autre terre. Ce fut donc le lendemain de leur départ , ou le i5 ; mais ils ne purent en approcher.
Tel est, en résumé, ce qu'on dit de l'île découverte par Quiros, et prise, jusqu'à ce moment, pour 0-taïti.
Maintenant j'en appelle , non pas à ceux qui ont vu 0-taïti , mais seulement à quiconque a lu, avec quelqu'attention, Wallis, Bougainville, Cook; et je demande s'il est possible, au moins d'après cette description, que la SagittaruL de Quiros soit cette île extraordinaire dont la beauté et l'extrême richesse ont frappé tous les Européens et dont les premières descriptions firent tant de bruit en Europe. Convaincu, pour ma part, que l'île de Quiros n'est qu'une de ces îles basses , telles qu'Anaa , ou d'aUtres déjà décrites de l'archipel Dangereux, voyons, néanmoins, si, en analysant sa relation , on en pourra , le moins du monde, conclure que le navigateur espagnol ait voulu parler d'0-taïti.
Les navigateurs se dirigeaient vers la partie septentrionale de Vile; mais , à leur approche, ils ne trouvèrent point d'ancrage^ et ne virent, nulle part, la moindre apparence de port. C'est dans la partie nord des deux péninsules d' 0-taïti que sontles ports, non pas les meilleurs , mais les plus spacieux et les plus faciles à reconnaître.
La Zébra , s' étant approchée^ mouilla près de terre par dix brasses, sur un fond de roche. Je ne connais point d'endroit pareil à 0-taïti ; et puis, toujours la même remarque. On n'aborde d'aucun côté la terre à 0-taïti qu'au travers des passes, en laissant derrière soi les rescifs, dont les Espagnols ne disent pas'un mot.
*S\» diriiscont vers in ferre, ils r virent une cen-
taine dhabitans, lis y en auraient vu des milliers, si c'eût été 0-taïti.
Le rivage était bordé de rochers, oîi la mer brisait avec tant de fureur, etc. Nulle part, à 0-taïti, lé rivage n'est bordé de rochers , sauf les endroits où la terre est à pic ; partout ailleurs, où elle. est assez basse pour qu*on y puisse débarquer , il y a du sable.
Après leur débarquemeni ( cet endroit est supposé être l'isthme d'0-taïti), ils creusèrent le sol, pour trouver de Veau ; mais celle quils obtinrent était salée. Je ne connais pas un endroit, à 0-taïti, où cela puisse arriver ; et cela arriverait moins encore que partout ailleurs à l'isthme, qui est bien plus élevé que la plupart des plaines de l'île.
J^oulant aller plus loin, ils se virent arrêtés par la jner qui formait une baie d'eau tranquille. Qui ne reconnaît là ces lignes de terre des îles basses qui ont pour base le rescif, où, à l'intérieur, on trouve le lac ?
A leur retour , quelques-uns traversèrent un bois ; d'autres se tinrent entre les deux parties de ce bois que divisait , la distance dune demi-lieue , un canal, fond de sable, couvert d'eau, dont ils avaient jusqu'au genou. En marée haute, cet isthme était entièrement submergé. L'isthme en question n'était donc qu'un canal où il y avait toujours de l'eau, et entièrement submergé à marée haute. Qui ne reconnaît là ces canaux plus ou moins proibnds par où la mer communique avec les lacs
internes de presque toutes les îles basses? A 0-taïti > loin d'y avoir un semblable canal au travers de l'isthme, la terre y est élevée, de toutes parts, de vingt à quatre-vingts pieds, boisée de tous côtés, couverte d'arbres magnifiques, les plus vigoureux de l'île, qui forment des forêts d'une beauté imposaute^ et bordée, des deux côtés, par les péninsules d'Otaïné et de Taïarabou , qui, s'y élevant en amphithéâtre jusqu'à plusieurs milliers de pieds, présentent, en cet endroit, le plus beau coup d'œil qu'on puisse imaginer ; coup d'œil qu'il est impossible de ne pas remarquer, et dont les Espagnols, avec leur emphase accoutumée, n'auraient pas manqué de faire une pompeuse description. D'ailleurs, à l'isthme d'0-taïti, le rescif, des deux côtés, s'étend à plusieurs milles au dehors de la terré ; et, pour approcher de cesenfoncemens qui forment l'isthme, il faut franchir des passes spacieuses , lesquelles n'offrent aucune difficulté. Au delà, la mer est calme, et l'on peut débarquer partout sans la moindre peine.
£71 débarquant, les Espagnols franchirent une langue de terre et arrivèrent à un rivage du côté opposé. Ils arrivèrent là en même temps que six ou sept pirogues qui venaient à la voile, de Vautre côté delà mer.Qui ne reconnaît encore, là,les îles bas* ses, si souvent décrites, où, effectivement, après avoir traversé des langues de terre, on arrive au rivage des lacs internes? Si c'eût été à 0-taiti, ils auraient vu, des deux côtés, des centaines de pirogues ; ils auraient
na^ué sur des baie» ctnnqqflles , pendant près de dettx milles, avant d'arriver au débarcadère ; ils auraient eu une peine infinie à traverser un isthme aussi boisé ; ils auraient vu des centaines de cases, des maisons ^acieuses , des millier^ dindiens; ils auraient, à chaque pas, trouvé des courans d^eau , des rivières , des sources , et , partout , en faisant des trous dans la terre , une eau délicieuse. Ces nombreuses sources, ces petites rivières, ont -elles pu leur échapper ; et n'est-il pas de toute impossibilité que des étrangers bien accueillis, comme Tétaient les gens de Qui^s, aient quitté 0-taïti , sans qu'on les art chargés de bananes, de fruits à pain-, d'ignames, de taro, de cochons, de poules ? Au moins
anraientrils di^ voir toutes ces richesses; et, encore une fois, cette extrême opulence du sol , la magnificence des habitans> leur nombre; ces montagnes majestueuses, ces belles baies étendues presque tout autour de l'île,. et que les voyageurs ne trouvèrent nulle part, ces rescifs du dehors, tant d'autres objets caractéristiques de ce beau lieu, n'auraient-ils pas frappé d'étonnement les Espagnols, comme tous ceux qui y sont allés depuis ? Est-il possible qu'ils n'aient pas vu les terrains élevés, pendant un séjour de trois journées? qu'ils ne les aient pas vus, pendant qu'ils étaient à terre ?... Ont-ils pu ne pas voir Éïméo, si peu éloignée, et dont ils devaient passer si près, en se dirigeant O.-N.-O., comme ils le firent, en quittant la Sagittaria ? Cela ne se peut présumer ; et tous
ces motifs me clécideiU à aiîirmer, avec confiance, que celle de Quiros n'est pas 0-taïti, et que c'est h. Wallis qu'est due la découverte de cette dernièrîe île(i).
Si donc la Sagittaria de Quiros n'est pas la même qu'0-taiti,il est très-probable que c'est ou l'île de la Chaîne, qui répond à la description des Espagnols et se trouve à la même latitude, ou quelqu'autre île, en deçà de cette dernière , comme il parait qu'il s'y en trouve,, d'après les Indiens navigateurs qui prétendent les avoir visitées.
Cette question décidée de la manière qui me semble la plus probable , j'en viens à l'exposé des événemens qui constituent toutce que j'ai pu recueillir sur l'histoire d'Ô-taïti. Lé cours de ces événemeas m'au-
( 1 ) Les Indiens de l'île où se trouvait Quiros donnaient à entendre par signes , aux Espagnols , qu'ils allaient trouver de grandes terres , ce qui Die fait soupçonner que c'était l'île d'Anaa , dont les habitans fréquentent 0-taïti, de temps immémorial ; mais , s'il est vrai , comme le dit une relation de ce voyage, qu'en se dirigeant à l'O-N.-O. les Espagnols virent une terre au N.-E. , pendant que la Sagittaria était encore en vue , cette terre liC saurait étx'e Anaa. D'un autre côté, selon Torquemada, ils ne la virent que le i4 , après avoir quitté la Sagittaria le 12. Le i5 , une autre fut en vue ; mais ils ne purent approcher d'aucune d'elles. Toutes ces terres étaient petites et basses. Si la Sagittaria eiit été la même qu'0-taïti , en suivant le cours de l'O.-N.-O. , ils auraient vu , sous le vent , d'autres îles , Raiatéa , Tahaa , Bora» Bora , Maupitii , qu'on distingue à de grandes distances en mer.
torise à partager ce récit en quatre articles, dont le premier traitera de Thistoire de l'île, depuis sa découverte jusqu'à l'arrivée de Cook; le second, depuis les voyages de Cook, jusqu'à l'arrivée des missionnaires ; le troisième , depuis l'arrivée des missionnaires jusqu'à l'établissement du christianisme dans l'île; et le quatrième, depuis ce dernier fait jusqu'à nos jours.