‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 97 sur 99 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Histoire d'0-taïti, depuis sa découverte jusqu à

l arrivée de Cook.

C'est évidemment, selon moi, au navigateur Wallis qu'est due îa découverte d'0-taïti et d'Eïméo ou Moréa, île située à vingt milles de la première; et ce n'est que depuis sa visite, en 1767, que nous avons connu ces lieux. Ces deux îles étaient alors réunies sous un chef, Amo ou Aamo , comme le nomment Wallis et Cook. Il en était arii rahi , principal chef ou roi, et elles jouissaient d'une paix générale qui, au sein de l'abondance et des fêtes, procurait à leurs habitans toutes les jouissances décrites au chapitre où j'ai parlé de leurs mœurs. La résidence de ce chef et de sa femme Béréa ou Obéréa, dont il est si souvent parlé dans les voyages des navigateurs qui visitèrent 0-taïti, était à Pfipara, côté sud de l'île. Tous deux appartenaient à une famille dont les an-

cotres étaient au nombre de leurs dieux ; tous deux , également respectés , tenaient une cour que Taffluence des courtisans, l'adulation , la flatterie, la pompe des titres, rapprochaient de celles des souverains de rOrient. Depuis long-temps, le gouvernement de l'île semblait avoir été dans la même famille, puisque Tavi éau roo, leur trisaïeul, déjà arii rahi, régnait cent vingt à cent cinquante années avant eux, ayant acquis tant de renommée , qu'il était encore l'objet des chants dans toutes les fêtes , même postérieurement à la venue des Européens. Après lui , Toua^ l'un de ses descendans, et parent d'Amo, gouverna les deux îles et livra, àPapara, une bataille mémorable, désignée, dans les chants et dans les traditions, sous le nom de Ouré popoï oha. Il paraît donc certain qu'0-taïti avait été constituée en royaume au moins cent cinquante années avant sa découverte par les Anglais, et avait joui, depuis, sauf quelques troubles momentanés , d'une paix assez constante qui durait encore, quand Wallis y aborda, en 1767. Amo et la reine étaient à Aaropa, non loin de Papara. Ils y firent ponstruire un maraï, quand Wallis arriva à Matavaï, au nord de l'ile. La première vue d'un bâtiment causa dans 0-taïti, comme dans toutes les autres îles, un étonnement extrême; et, ne pouvant concevoir comment une telle masse aurait pu être construite par des hommes , ni comment elle pouvait se soutenir sur l'eau, les 0-taïtiensla prirent pour une île flottante , en regardant les mâts comme

<ies arbres, les pompes comme des ruisseaux , et leS habitans , dans leur tenue militaire et ornés déplumes , comme des êtres supérieurs ou des dieux.

Il arriva pourtant , là , ce qui est arrivé , partout , dans ces îles, à la première visite. Les insulaires ne connaissant pas la force des Européens, et les Européens ignorant les usages des insulaires , il y eut bientôt une querelle où les armes à feu , dont les étrangers furent obligés de se servir, n'ajoutèrent pas peu à l'étonnement des Indiens, qui, n'ayant pas d'autre point de comparaison, les prirent pour le tonnerre et les éclairs.

Amo et Béréa reçurent à Aaropa la nouvelle de cette singulière visite , et on leur en fit un rapport dont les détails étaient chargés, en raison de Tétonnement que le navire , l'équipage et le bruit des armes à feu avaient causé aux premiers témoins d'un spectacle pour eux aussi nouveau qu'extraordinaire. Il paraît pourtant qu'Amo ne voulait pas croire tout ce qu'on rapportait de la puissance des Anglais et de l'effet de leurs armes; car, ne pouvant deviner leurs intentions, et craignant qu'ils n'en voulussent à ses états, il se décida à partir, aussitôt, pour aller attaquer cette île prétendue et ses habitans suspects.

C'est de cette seconde attaque qu'il est question dans le voyage de Wallis. Un peuple nombreux déboucha de toutes parts , dans les bois ; plusieurs centaines de pirogues s'approchèrent , de tous côtés , du navire; les unes remplies de combattans, les

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autres chargées de pierres, pour les frondes, et d'au^ très armes. Amo et Béréa se tenaient sur une petite éminence , au fond de la baie , nommée par les Anglais, one tree hill , et d'où ils pouvaient voir rengagement, se croyant à l'abri des dangers. Wallis, qui voyait leurs préparatifs et ne se trompait pas sur leurs intentions hostiles , voulut abréger la lutte pour diminuer le mal (i). Il ouvrit aussitôt son feu sur tous les points à la fois, et dispersa, en peu de minutes, les pirogues et les troupes qui étaient dans les bois , et qui se sauvèrent sur la hauteur où se trouvait leur chef. Alors Wallis, pour les convaincre de la supériorité de ses moyens, et pour en finir en une seule fois , fit tirer , sur ce point , quelques coups de canon. Les boulets tombèrent jusqu'aux pieds du roi et de la reine , et allèrent abattre les arbres à une grande distance. A cette vue , les insulaires furent si effrayés , qu'hommes et femmes se sauvèrent dans toutes les directions. Wallis , qui aurait peut- être pu se contenter de cette démonstration , car il y avait eu beaucoup de victimes, poussa la sévérité jusqu'à envoyer à terre des ho^nmes chargés de détruire toutes les pirogues, dont le nombre, à ce qu'il paraît, s'élevait à plus de cinquante , et dont plusieurs avaient plus de soixante pieds. Gomme à l'île de Pâques , peu après ce- combat si inégal , le peuple ,

(i) As toshorten tlie contest, woiild certainly lessen the mischief f I determined, etc.

(les branches vertes à la main , vint apporter aux vainqueurs , de toutes les productions de l'île , et les leur donna, sans vouloir rien accepter en retour. Ceux-là même qui avaient perdu des, proches vinrent les pleurer auprès des meurtriers, sans paraître irrités , sans donner d'autre signe de mécontentement que leur tristesse même. Une femme, qui avait perdu son mari et plusieurs de ses enfans , fut la première à se présenter , avec les deux fils qui lui restaient , pour remettre , en sanglottant , aux Anglais , deux cochons ; puis les quitta , profondément affligée , mais sans colère, puisqu'en partant elle leur tendit la main. Singulière et incompréhensible douceur , digne du Dieu de l'Evangile ! Car celui qui pria pour ses bpurreaux n'a pas fait plus qu'une mère qui comble de dons , en leur pardonnant , ceux qui l'ont privée de ses enfans et de leur père.

De cet instant s'ouvrirent des relations amicales, qui , depuis , n'ont presque jamais été interrompues, et qui ont fait d'0-taïti un séjour aussi agréable que sûr pour les navires parcourant ces mers.

' Rassuré sur les intentions des Indiens , Wallis fit descendre à terre, afin d'y couper du bois, des gens qui s'y virent bien traités ; qu'on reçut, partout , avec la plus franche hospitalité ; et ce peuple singulier , mettant, dès lors, une confiance sans bornes en la loyauté des étrangers , non-seulemeht les accueillit favorablement , mais alla jusqu'à les visiter à bord du navire, qui ne tarda pas à se couvrir de

plusieurs centaines de personnes des deux sexes. Parmi les femmes, on en distinguait une au port majestueux , k Tair noble , belle encore , quoique âgée de quarante ans au moins , et que ses manières aisées , ainsi que le respect que lui témoignait tout le mande , firent bientôt reconnaître pour un chef. Quand Wallis , qui l'avait remarquée, s'avança vers elle, elle ne montra ni embarras, ni crainte ; reçut , avec grâce , ce qu'il lui oflfrit , et se comporta , dès l'abord , avec cette dignité que peuvent seules donner une supériorité réelle et l'habitude du commandement. Voyant le capitaine souffrant , elle lui montra la terre , lui fit entendre qu'elle l'y recevrait avec plaisir, et se retira , laissant les Anglais aussi étonnés que satisfaits de sa conduite , qui , pendant toute sa visite , avait été , tout à la fois , circonspecte et franche. Elle avait su, avec un art peu commun, plaire et se montrer agréable aux étrangers , sans jamais s'avilir ni s'abaisser devant eux. Cette femme était Béréa.

Quand Wallis descendit à terre , il y fut reçu par la reine , et par sa nombreuse cour, de la manière la plus cordiale , surpris de l'état dans lequel il trouva ces insulaires. Etendue et bonne construction des demeures, distinction des rangs et des classes , ordre établi partout , respect pour la reine , cérémonies et formalités pompeuses , constamment observées , tout lui annonçait un peuple poli et plus qu'à demi civilisé , là où il croyait ne trouver que des sauvages

brutaux et grossiers. Le soin même qu*on prit de lui et d'un autre officier, également malade, annonçait une bonté et une bienveillance dont il fut touché.

Dès qu*ils furent à terre, la reine, s'apercevant de leur état , ordonna à des hommes de les porter à sa maison ; puis elle prescrivit h plusieurs jeunes filles de leur frotter le corps , les bras et les jambes , opération dont, à ce qu'il paraît, ils se trouvèrent trèsbien. Quand ils retournèrent à bord , le capitaine , désirant s'y rendre à pied, la reine se tint à son côté, le porta elle-même dans ses bras , au travers des ruisseaux , l'enlevant comme s'il eût été un enfant. L'île abondant en provisions fraîches , telles que cochons, poules , végétaux , les bâtimens furent bien approvisionnés , les malades rétablis; et, quoique les Anglais ne fussent restés que peu de temps , il avait régné , pendant leur séjour , entr'eux et les habitans , un tel accord et une telle harmonie, qu'ils ne quittèrent pas , sans de sincères regrets , ce peuple hospitalier, et que des larmes coulèrent , de part et d'autre, au moment des adieux.

Le voyage de Wallis est le premier qui ait donné quelqu'idée de l'état , des mœurs et du caractère des insulaires de l'océan Pacifique. Il est vrai qu'0-taïti était un lieu ravissant, et faisant, en quelque sorte, exception entre toutes les îles. Son sol plus fertile , les peuples moins barbares , frappèrent les étrangers d'étonneraent. Les 0-taïtiens , ne pensant qu'au plai-

^ 394 sir, vivaient aussi , malgré les rites qui séparaient continuellement l'homme et la femme , bien plus en société que partout ailleurs ; et,' à voir leurs manières plus accortes , leur langage plus doux , plus parfait, on croirait qu'au temps même de la découverte, eux et les habitans des terres environnantes , sortant déjà de la barbarie , auraient, probablement , s'ils eussent été laissés à eux-mêmes , fini par atteindre , bientôt , un tiaut degré de civilisation.

Après Wallis , qui laissa à File son nom indien d'0-taïti, Bougainville fut le premier qui la visita. Bien reçu parles habitans et charmé delà beauté du lieu, ce navigateur en a fait, à son tour, une description qu'on prendrait moins pour la réalité que pour une fiction poétique, si tant d'autres ne l'avaient, depuis, confirmée. Là , Obéréa joue encore un premier rôle; et cette femme extraordinaire qui , même aux yeux des étrangers , montrait tant de dignité , tout en se soumettant, parJjonté de cœur, à des complaisances assez incompatibles avec sa position , savait intéresser tout le monde , savait plaire à tous , et finissait toujours par étonner par une conduite , où le plus gracieux laissez-aller d'une femme aimable s'alliait avec l'imposante réserve d'une reine toujours prête à défendre et à faire respecter ses droits.

Les Français, comme les Anglais, partirent enchantés de ce peuple et de son paradis. Ils regrettèrent ces bons Indiens et emportèrent leurs regrets. Ce

n avaient été que fêtes et réjouissances, pendant leur séjour. Frappé de leur goût pour les plaisirs, de leur passion pour la volupté , le navigateur français donna, avec esprit, à cette île , un nom qui , sans la décrire, peint, pourtant, exactement ses mœurs; et, s'il ne convenait pas de conserver toujours aux contrées nouvelles leur nom national, ou celui que leur a donné le premier qui les a découvertes , cet asjle charmant de toutes les séductions de la nature, cette île enchanteresse ,

« Où l'amour, sans pudeur, n'est pas sans innocence (i) , >»

0-taïti, en un mot, devrait, bien certainement, porter le nom de Noui^elle Cythère, que lui avait imposé Bougainville.

Après Wallis et Bougainville, vint Cook ; et alors, seulement , on apprit tout ce qui pouvait intéresser sur les habitans et sur leur séjour. Les voyages de ce grand homme, tout à la fois les plus savans, les plus vrais, les plus agréables et les plus piquans de tous ceux qui avaient paru jusqu'alors, jetèrent, tout à coup, un jour si vif sur ces parages, que l'impression qu'ils firent alors ne s'est pas encore effacée, et qu'en lisant les détails de ces courses aussi hardies que savamment exécutées, on reste frappé d'admiration, sans comprendre que tout cela ait été fait par i^n seul homme qui, à une époque où à peine on con-

( I ) Delille , les Jardins , ch . II .

naissait quelques mots de la langue des peuples qu'on devait visiter , a pu obtenir un fond de renseigneraens si précis, recueillir des ojjservationa si fines,, si justes, et conjecturer même avec tant d'exactitude^ qu'il n'a presque rien laissé ig^liiorer de ce qui pouvait se voir et s'observer; de telle sorte que ses ouvrages sont, encore aujourd'hui, ceux ,de tous qui donnent la plus juste idée et présentent les descriptions les plus fidèles comme les plus attachantes , soit de mœurs et d'usages qui n'existent plus, soit des positions géographiques et des objets qui n'ont point changé; aussi, quel que soit le mérite des ob^ servateurs qui Font suivi, on sent, en lisaht ses voyages, qu'ils sont seuls marqués au sceau du géniév

Cook arriva à 0-taïti en 1768. Son voyage avait pour but plutôt des observations scientifiques que des découvertes. Le bâtiment sur lequel il fit son premier voyage, était prêt à partir, quand on reçut, en Angleterre, la nouvelle de la découverte d'0-taïti, par Wallis; et, tant à cause de la description des lieux et de leurs habitans, qu'à cause de sa position géogr'aphique, cette lie fut choisie pour observer le passage de Vénus sur le disque du soleil. De là le nom de sa pointe la plus septentrionale, où Cook s'établit pour faire ses observations, et qui devint le point géographique le mieu>, itabli de ces mers. La Pointe Vertus^ à 0-taïti, est, en eflfet, encore aujourd'hui , un lieu de reconnaissance , où les navigateurs rectifient leurs calculs et leurs instrumens.

Les voyages de Gook sont trop répandus et trop généralement connus pour qu'il soit nécessaijçe d'entrer ici dans aucun détail particulier sur son séjour à 0-taïti ; mais, comme ce n'est que depuis cette époque qu'on peut suivre, avec quelque certitude, l'histoire de cette île et de celles qui l'environnent, les détails si exacts et si intéressans quq nous donne, à cet égard, ce célèbre navigateur, dans le récit de ses trois visites consécutives aux îles de la Société , me serviront de point de comparaison entre leur état à cette époque et leur état actuel , en me. mettant à portée de constater fidèlement les progrés ou la décadence de chacune d'elles.

A la première visite de Gook, l'état politique de nie d'0-taïti paraît avoir été le même que lors des visites antérieures de Wallis et de Bougainville. Anap et Béréa régnaient encore; seulement leur défaite à Matavaï, et le triomphe si complet des étrangers leur avait déjà fait perdre beaucoup du respect et de la considération dont ils jouissaient avant; leur pouvoir même était à la veille d'en souffrir , Vaïatoua, chef de la partie dite Taïarabou, s'étant déjà mis, en quelque sorte, en révolte ouverte. D'un autre côté, Amo lui-même, ayant un enfant mâle, se trouvait presque déchu du pouvoir ; car , d'après la coutume du pays, l'enfant prenait, dès sa naissance , le titre et la qualité de son père, tandis que ce dernier n'était plus que régent; mais si Amo, en devenant père, avait perdu de son autorité, aux yeux de son peu-

pie et des gens delà maison, Béréa , au contraire, avait gagné à cet événement; et cette reine, déjà si brillante lors des visites de Waîlis et de Bougainviile, était, maintenant, la véritable souveraine de l'ile. Honorée, respectée partout, elle gouvernait en souveraine absolue. Son peuple , heureux sous ce gouvernement, despotique sans tyrannie, pensait plus k en jouir qu'à l'inquiéter; et, dans ce temps, 0-taïti était, de tous les lieux du mondes celui où il y avait le plus de fêtes, de. réjouissances publiques, et où, en somme, l'homme était le plus positivement heureux.

Mais si tel était encore l'état politique d'0-taiti que le peuple, soumis à un gouvernement vraiment paternel, y jouît en paix, et, au sein de l'abondance , de tous les plaisirs qu'on se procure si facilement dans cette îîe enchanteresse, sous le climat le j^us saUÎbre du monde , un mal aftreux, en troublait , déjà, les jouissances et menaçait soù bonheur. Gpok, dès son premier voyage, avait'reconnu, dans 0-taïti, le germe de la maladie vénérienne qui, depuis, a f\\it tant de ravages en ces îles; car, pour récompenser ce peuple si doux de son hospitalité et du tendre intérêt qu'il nous témoignait, surtout pendant les premières visites, nous lui avions communiqué ce mal qui, là, devait, plus qu'ailleurs, se propager et exercer sa plus funeste influence. Il y devint, effectivement, ea peu d'années, si général, qu'il détruisit tous lés plaisirs et entraîna la décadence presque to-

— ^99 — taie de cette race jadis si belle; et, lors de la découverte, au moins pour la régularité et la majesté des formes, ta première de notre espèce (i). En effet, d'après les premiers navigateurs, les Indiens d'O-taïti étaient beaux, bien faits; et, quant à la taille, de beaucoup supérieurs aux peuples européens les plus favorisés à cet égard. En résumé, les récits de Gook, aussi bien que ceux de Wallis^t de Bougainville , confirment le fait du bonheur de ce peuple ; et, comme j'ai décrit ailleurs ces usages, je ne répéterai pas ici ce que ces navigateurs en ont dit; mais il est certain que, doué du caractère le plus gai, le plus heureux, ce peuple avait eu le bon esprit de se donner des institutions calquées sur ses besoins, et qui

( i) Ce qu'il y a de plus curieux, c'est la dispute des Anglais et des Français sur la question de savoir lesquels d'entr'eux y ont introduit cette maladie , comme si l'on pouvait douter , le moins du monde, que les uns et les autres n'y aient également contribué. Il paraît certain , d'ailleurs, que , quoi qu'en disent Içs Anglais , ce mal se manifesta aussitôt après la première visite des blancs , c'est-à-dire après le passage de Wallis. Les Indiens , qui ne savaient que penser d'une si singulière et si cruelle maladie , la nommèrent toua , pourriture , et abandonnaient, d'abord, tous ceux qui en étaient atteints. Par cette mesure , ils en prévenaient, au moifts, la propagation, et auraient détruit le mal, gi nous n'y étions revenus j puisque , pendant long-temps, i| n'y eut que peu de personnes atteintes^ et presque toutes femmes ; mais , quand on sut le pallier par ^es remèdes insuffisans pour le guérir, il devint général , et causa ces affreux ravages , qui menacèrent d'une ruine universelle le peuple de toutes ces îles

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ajoutaient à sa félicité; car, sa religion même, au lieu d'être rigide efaustère, n'ordonnait que JTêtes et festins, et permettait de joindre tous les plaisirs.pri vénaux noifibréuses jouissances^publiquès, dopt elle élait la source ; aussi cette abondance d« noupritùre,çettesanté florissante, dont nous n'avons point d'idée, jointesà un enjouement, à une facilité de caractère, que ne troublait jamais »uêune inquiétude; dispositions , d'ailleurs, des plus propres à procurer de vrais plaisirs ; tous ces avantages réunis assuraient à ce peuple un bien-être qui réalisait presque dans son sein le tableau que l'imagination se trace, de la béatitude céleste, ou, du moins, du bonheur de Tâge d'or ( i ). Dans cet état de prospérité, ils multiplièrent malgré , les mesures cruelles qu'ils avaient établie» pour empêcher l'accroissement de la population ; et^ à la visite de Cook, 0-taïti n'avait pas ^oins de deux cents à deux cent vingt mille habitàns(a). Cook le premier, après avoir vu 0-taïti, visita aussi les autres îles du ^ même groupe, qui, peu éloignées les unes des autres,

(i) « The happy shores without a law,

» Where ail partake the earth , without dispute ,

» And bread itseif is gather'd as a fruit ;

» Where none contest the fields , the woods, the streams ;

» The goldless âge , where gold disturbs nô dreams. »

(2) Il y vit trois cent soixante-dix pirogues de guerre , une armée de près de huit mille combattans j et en conclut , comme tout le monde le fera sans doute avec lui, que le chiffre total de la population devait passer trois cent mille.

étaient, quoique quelquefois en guerre, alors en bonne harmonie. Leshabitansde toutes ces îles se faisaient de fréquentes visites, venaient mêm« des plus éloignées , telles que Bora - Bora et Maupiti , jusqu'à 0 - taïti , comme ceux d'O - taïti allaient aussi , de temps en temps , jusqu'à la dernière. Dans tous ces lieux, où la nouvelle de Tapparïtion des blancs s'était, depuis long-temps, répandue, lie navigateur anglais fut parfaitement reçu; mais il les trouva moins considérables et moins fertiles qu'Otaïti, quoiqu'ils le fussent encore assez pour fournir abondamment aux besoins de leurs habitans, égalemei^t heureux , avec le même caractère, les mêmes mœurs, les mêmes institutions. Les scènes brillantes de festins et de danses d'0-taïti se reproduisaient par-^ tout; et, partout, on ne songeait qu'à se divertir.

Il est al&B^ singulier que le siège de la religion fût à Raïatéa et èi Bora-Bora, quoique ces îles soient les moins considérables de toutes ; elles étaient le foyer des traditions; c'était. là que le premier Maraï ou temple avait été bâti ; là s'étaieuc vus, de tout temps, les hommes les plus instruits en théologie, ceux qui possédaient le plus de lumières sur tout ce qui avait rapport à l'histoire profane ou sacrée du pays ; ceux, enfin, qui expliquaient le mieux les anciennes traditions. Sous ce rapport, ces îles avaient de l'influence ; et quoique se reconnaissant, le plus souvent, soumises à 0- taïti, elles y exerçaient toujours une sorte de pouvoir théocratique, puisque le grand-prêtre d'O-

VOY. AUX ÎLiiS. T. II. ^6

taïti était, la plupart du temps, pris dans l'une d'elles. C'était aussi à Raiatéa que, d'après leurs traditions, s'était formée la célèbre société des aréoïs; c'était à Raïatéa qu'en résidait habituellement le chef ou grand-maître, sous le nom de Tara inanini\ et les visites continuelles que se faisaient ces sociétaires privilégiés contribuaient , plus que toute autre chose, à entretenir la bonne intelligence entre les habitans du même lieu, et même entre ceux des diverses îles. Leur IVaternité, leurs courses, leur goût pour les plaisirs, leurs fêtes si belles, si brillantes, auxquelles on accourait de tous côtés, afin d'y prendre part, soit comme acteur, soit comme spectateur, prévenaient les longues dissensions ; car là, où plusieurs membres d'une communauté se voyaient et se réjouissaient si souvent ensemble , les gouvernemens ne pouvaient pas rester long -temps en mésintelligence. Des guerres cruelles semblent pourtant avoir existé , siatout entre ces deux rivales , Raïatéa et Bora-Bora ; et même, vers le temps de la visite de Cook , les habitans de la dernière étaient redoutés de tous ceux des autres îles. Peu de temps avant, un guerrier, Pouni , chef de Bora-Bora , le plus célèbre entre ceux dont l'histoire locale fait mention , avait conquis les deux terres voisines de Raïatéa et de Taaha, qui lui étaient encore soumises, à l'arrivée des Anglais.

Il est donc certain que toutes ces îles étaient dans un état très-ilorissant lors de nos premières visites,

— 4o3 — et même ^à l'époque de celles de Cook ; car nos maladies n'y ayant encore fait que peu de ravages , elles jouissaient encore de toute la volupté de leurs antiques plaisirs ; mais on peut dire que cette époque fut la dernière ; et qu'ensuite elles déchurent rapidement. En effet , nos maladies , nos usages , nos vices changèrent bientôt si fort l'état de ces hommes fortunés , qu'accablés de souffrances inouïes , en proie aux dissensions et à l'ivrognerie, moissonnés par centaines , ils se virent dégradés au point de n'être plus reconnaissables ; de sorte qu'il eût été presque à désirer qu'ils eussent péri en totalité , eomme ils

en furent un moment menacés Mais les événe-

mens qui ont amené des changemens si extraordi* jiaires méritent d'être traités à part.

Article II.

Histoire âJO-taXti , depuis les voyages de Cook jusque à V arrivée des missionnaires .

Quand , dans son dernier voyage , Cook exprimait le vœu que les Européens ou les autres nations civi- Hsées continuassent à visiter les îles delà Société , pour fournir aux insulaires les objets dont ils avaient appris l'usage , et sentiraient désormais la privation , quoiqu'animë de bonnes intentions, il formait, je crois, pour ces peuples , un vœu indiscret , dont l'accomplissement ne pouvait qu'être contraire à leur bonheur.

Il eût cent fois mieux valu, pour eux, que ces visites se fussent bornées à celles qui avaient été faites jusqu'alors ; car , bien que , déjà , nombre de maux et de vices inconnus d'abord à ces insulaires leur eussent été communiqués, peut-être la contagion que nous leur avions apportée , et qui a fait , chez eux , tant de ravages , se serait-elle éteinte , comme on la remarqué dans quelques autres (i);'et, quoi qu'on en dise , ils auraient bientôt oublié nos prétendues commodités de la vie, pour retourner à leur état primitif.

Quelle situation , à bien réfléchir , pour un peuple qui , dans sa vie voluptueuse , n'avait à penser qu'aux plaisirs , et se livrait , sans pudeur, mais avec innocence , à tous ceux des sens; quelle situation !.... Se trouver tout à coup arrêté , dans le cours de ses jouissances, par la maladie la plus hideuse, la plus mortelle , qu'il eût connue jusqu'alors ; et , pour lui , d'autant plus affreuse, qu'elle prenait sa source dans ces actes même, qui semblaient faire toutes ses délices î Cependant , comme je l'ai dit, les premiers cas de cette nouvelle maladie n'avaient été funestes qu'à

(i) Dans le commencement , n'ayant aucun remède pour tjuérir ou pour tliininuer le mal , ceux qui s'en voyaient atteints étaient facilement connus , ne tievaient eux - mêmes guère être disposes à le propager ; et, comme on ne faisait rien pour eux , le chagrin et la douleur les emportaient promptemcnt ; aussi le mal aurait-il bientôt disparu dans toutesles îles? si nous n'y avions pas répété nos visites.

— 4o5 — quelques individus, et se bornaient presque à quelques femmes , directement liées avec les Européens; puis, la violence du mal ne permettant pas de le cacher , les malheureux qui s'en voyaient empoisonnés restaient sans secours et ne pouvaient manquer d'eu être les victimes; mais, du moins, il ne se propageait pas. Quand , au contraire , Cook , par humanité , s'efforça de guérir ceux qui s'en trouvaient atteints ; et quand les Indiens, reconnaissant que la cure en était possible, et commençant , à leur tour , à chercher quelques remèdes dans leurs plantes , crurent en avoir trouvé un dans la racine de leur ava \^piper inebrlans) ; spécifique impuissant ou mal administré , qui ne faisait guère que soulager la douleur ou la pallier , sans détruire le poison ; alors, dis -je, et seulement alors , la maladie devint vraiment fatale , se répandit avec une étonnante rapidité , €t fut. , aux îles de la Société , l'une des principales isauses de cette dépopulation extraordinaire, qui suivit là , comme ailleurs, presqu'immédiatement nos v isites.

Mais , sans parler des autres calamités dont il sera question plus tard , le mal vénérien n'est pas le seul que nous leur ayions porté. On eût dit que notre haleine seule infectait l'airpur de ces îles ; car , à peine avions-nous passé dans l'une , que le peuple s'y trouvait, soudain, frappé de fièvres , dé dissenteries , et d'autres maux jusqu'alors inconnus, qui le moissonnaient avec une effrayante rapidité.

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