‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 98 sur 99 · taïti et les autres îles de la Société furent les · texte numérisé non relu

taïti et les autres îles de la Société furent les

premières qui éprouvèrent ce singulier effet du choc ou du contraste des deux races. A peine Cook eut-il quitté 0-taïti qu'une maladie nouvelle qui , d'après sa description , ne peut être que la dissenterie , y exerça des ravages affreux et fit le tour de l'Archipel. Suivant le rapport des Indiens , le nombre des victimes dut être extraordinaire , s'il est vrai , comme ils le prétendent , qu'il y eut des familles dont pas un membre n'échappa.

Indépendamment de cet état morbide , qui devait , naturellement , influer sur les plaisirs et sur le bonheur de ces peuples , ils éprouvèrent encore , dans leur état politique , des changemens provenant de la même cause , c'est -à- dire de nos visites ; et qui , ainsi qu'on peut le supposer, n'arrivèrent pas sans de fortes commotions et des guerres cruelles. Enrichis par notre commerce , les chefs favoris des Européens se faisaient des amis parmi les subalternes et le peuple , excitaient la jalousie de leurs rivaux; et, se sentant appuyés par nos armes 5 dont la protection les rendait insolens, leurs prétentions allumaient, presque partout, des rivalités fatales , introduisaient , sur la scène , de nouveaux acteurs , changeaient les dynasties et renversaient tout l'ordre social ; aussi , par le mépris des choses sacrées , auquel nous les excitions , et dont nous leur donnions l'exemple, les chefs perdirent leur considération; et, pour comble de maux , l'irréligion et l'anarchie furent , presque partout , conjointçment avec les maux physiques , l'ivrognerie et la débauche, les suites inc-

vitables de notre séjour parmi ces peuples nouveaux.

Je ne m'arrêterai pas à un détail de noms et ne ferai même connaître que les événetnens propres à peindre l'état de ce peuple à cette époque, et les changemens que nous ayons opérés chez lui. Il suffira donc de dire que , bientôt après le départ de Wallis et de l)Ougainville , Amo , jusqu'alors roi de toute l'île , vit décroître son influence , tandis que les chefs voisins du port , où les bàtimens étrangers avaient mouillé , avaient considérablement gagné enjmportance et en richesse ; car , non-seulement ils étaient le plus à portée de recevoir des cadeaux, des capitaines et des officiers , dont ils avaient , aussi , la gloire d'être les amis, portant leurs noms et pouvant compter sur leur appui ; mais encore les mille bagatelles des matelots , alors pour eux objets de si grande valeur , leur venaient aussi par leurs sujets , tandis que les présens que recevaient Amo ou plutôt Obéréa ( car le premier ne se montrait presque jamais ) , se bornaient à ceux qu'on leur faisait personnellement. Leur peuple était trop loin pour qu'ils pussent s'enrichir par lui ; ils tombaient, par-là même , au-dessous des individus dont , jusqu'alors, ils avaient été les supérieurs; et, enfin, une guerre désastreuse, excitée par un chef (Toutaha), mais entreprise par Vaïatoua, leur enleva le gouvernement de Taïarabou (partie orientale de l'île), et affaiblit beaucoup leur pouvoir sur toutes les autres portions. Voici ce qu'on rapporte à cet égard.

Bougainville s'était particulièrement attaché à la

famille qui résidait près du mouillage des bâdmens ; il l'avait , en conséquence , élevée à la suprématie , préparant, de la sorte , la ruine de celle qui avait régné si long-temps ; aussi, à peine ce navigateur fut-il parti, quAmo, redoutant l'opposition des autres chefs , voulut faire reconnaître son fils comme arii rahi ou roi, et envoya, à cet- effet, le pavillon des chefs autour derîle,pour avoir la soumission des autres arii , et de la haute aristocratie ; mais le chef de Taïarabou , Vaiatoua , excité par Toutaha , l'ami et le protégé de Bougainville, non content de refuser de reconnaître le fils d'Amo, osa encore déchirer le pavillon, insulte qui ne pouvait manquer d'amener une guerre où Vaiatoua poussa l'audace jusqu'à venir attaquer Amo près de Papara même , quoique ce dernier eût pour lui le peuple d'Eïméo , venu à son secours. La , bataille fut terrible , dura plusieurs heures , et l'on dit qu'il y eut tant de morts , que Vaiatoua fit construire à Taïarabou un Maraï tout composé de leurs têtes , temple le plus extraordinaire qu'on ait peut-être jamais élevé à une divinité et connu sous le nom de Tia houpo.

L'événement de cette bataille changea l'état politique de l'île. Amo n'étant plus arii rahi , presque tous les chefs se divisèrent, chacun d'eux se considérant comme indépendant et libre dans son district. Toutaha était le seul qui portât ses vues sur l'avenir. Les autres auraient toujours- reconnu le fils d'Amo et d'Obéréa comme héritier présomptif; mais Toutaha

songeait à le supplanter; il destina la couronne au mineur Otou , qui était de sa famille ; et , entreprenant , afin d y réussir , une guerre fatale à celui-là même qui avait le plus contribué à son élévation , il eut l'adresse d,'j faire entrer , en secret , Amo , comme chef. Après des préparatifs immenses , ils s'embarquèrent sur une flotte de plusieurs centaines de voiles , pour aller attaquer Vaiatoua , le plus redoutable de leurs rivaux ; mais ce vieux chef , l'un des plus célèbres orateurs dont parle l'histoire de ces lies , sut si bien animer son peuple par ses discours , que , malgré l'infériorité du nombre , il battit les chefs de la ligue , dont le principal , Toutàha , fut tué , avec plusieurs membres de sa famille. Le jeune chef Otou parvint, cependant, àsesauver. Vaiatoua, après avoir ravagé une partie de l'Ile , surtout le district d'Amo , qui se trouvait le plus près , céda aux sollicitations des amis des vaincus, et leur accorda la paix. Ce chef, qui, après ce triomphe , aurait pu régner sur l'île entière , était très-âgé, désirait la tranquillité, et laissait jouir de tout leur pouvoir les familles qu'il avait vaincues , excepté celle d'Amo , qui avait tant souiFert qu'elle n'était plus au premier rang de la haute aristocratie. Le vieux chef de Taïarabou étant mort quelque temps après , Otou reprit toute son influence , et resta seul rival du fils d'Amo , trop jeune encore pour agir par lui - même , qnoique toujours considéré , par la plupart des chefs et des habitans, comme l'héritier présomptif de la couronne.

En 1772 , l'île d'O-taïti fut visitée par Bonechea , qui mouilla à Taïarabou ; et , à son départ , emmena avec lui des Indiens de l'île. Il y retourna en 1773 et en 1774? y amenant des missionnaires qui furent parfaitement reçus par le jeune chef et par le peuple. .On leur donna des terres , et on les laissa construire des habitations, sans les contrarier en rien. Ses navires, après un court séjour , poursuivirent leur voyage aux îles sous le vent; mais , là ^leui: commandant , devenu malade , revint encore à 0-taïti , où il mourut , ainsi qu'un des missionnaires, et tous deux furent enterrés, avec cérémonie , à Taïarabou , au milieu d'un peuple nombreux , qui se comporta décemment et respecta les coutumes des étrangers, au point de garder le plus profond silence, pendant toute la durée des obsèques ; mais , quand les bâtimens furent partis , on viola les tombeaux pour avoir les clous des cercueils et pour s'emparer des étoffes avec lesquelles on avait enterré les morts. Le plus singulier de cet événement , c'est que les Indiens prétendent que , depuis cette exhumation , il y a , dans l'île , des puces , qui , à ce qu'ils disent , sortirent , par millions, des tombeaux profanés.

Ces différens faits avaient surtout contribué à diminuer le pouvoir de la famille de Papara , qui , à l'époque du second voyage de Cook (' 1778 ), avait, effectivement , perdu toute son influence , tandis qu'Otou , sans être encore reconnu arii rahi , était, en quelque sorte , le véritable souverain. Ce chef, qui

déploya , depuis , tant d'habileté politique , avait , alors , de vingt - cinq à trente ans ; et , d'après ce qu'en disent ceux qui l'ont vu , une belle figure , un port majestueux. D se présenta, brillant, aux Anglais; et les Indiens , les chefs de Papara et de Taïarabou seuls exceptés, lui rendirent des hommages et lui montrèrent un respect auquel les souverains d'autres pays n'oseraient prétendre. Tous , devant lui , se découvraient le corps jusqu'à la ceinture , genre de déférence qu'ils n'avaient que pour leurs divinités.

Je ne raconterai pas tout ce qui se passa dans ces îles, pendant les trois visites consécutives de Cook ; il Ta trop bien raconté lui-même; mais il est certain qu'à quelques troubles prés , et sauf les premiers effets d'une fatalç maladie, ce peuple jouissait encore d'un bonheur inconnu en d'autres contrées. Les fêtes , l'abondance régnaient partout où se présentait le navigateur anglais ; et , dans quelque saison qu'il ait visité l'île, il y trouva, toujours, cet accueil hospitalier , qui en a fait aimer les habitans de tous ceux qui ont lu ses voyages , avec des provisions tant végétales qu'animales , plus que suffisantes poiir rétabhr ses équipages et les mettre à portée de continuer ses courses.

Après la dernière visite de Cook, il se passa plusieurs années sans que l'île fût visitée par des navires; et ce ne fut qu'en 1 788 qu'y toucha le bâtiment anglais ladj Penrhjn. Au seul nom de Cook, ces pauvres insulaires comblèrent les étrangers de caresses et de

présens. Otou , qui avait changé de nom , pour une cause insignifiante , ainsi que tous faisaient plusieurs fois , dans le cours de leur vie ( usage qui mérite d être cité), s'appelait, alors, Pomaréy pour la raison que voici. Ce chef, pendant un voyage , s était fortement enrhumé. Une nuit , qu'il avait toussé d une manière extraordinaire , un de ses serviteurs dit , d'un ton de pitié : po—maré ( nuit de tousser ) , des mots j9o, nuit , et mare, tousser. Le ton dont ce mot fut dit et le son même du mot plurent au chef; il l'adopta pour son nom; et, ayant appris, depuis, que le roi d'Angletelrre ne change pas de nom , il se proposa de l'imiter ; ce qui -fait que lui et ses descendans ont , depuis , constamment , porté le même.

Il paraît qu'à cette époque ses affaires n'étaient pas dans, un état bien satisfaisant. Aucun bâtiment n'étant venu , il avait perdu l'influence que lui procuraient ses richesses et la protection des étrangers. Ses rivaux avaient relevé la tête ; et , déjà , les chefs de Papara , qui gouvernaient toujours au nom du fils d'Amo , lequel , à cette époque , pouvait avoir près de vingt ans, osaient, de nouveau, présenter leur pupille comme rhéritier présomptif du trône d'0-taïti ; mais le plus redoutable d'entr'eux était Vaïatoua , chef de Taïarabou, qui, entièrement indépendant, menaçait toujours les autres parties d'0-taïti ; et, quoique les Anglais, dans les relations de leurs voyages, ne cessassent, de donner à Pomaré le titre de roi, il n'était guère, en ce tençs, qu'un chef de district, moins

pjaissant que le régent de Papara et le chef de Taïarabou. Ce bâtiment ne rétablit pas les affaires de ce chef Son voyage ne ressemblait en rien à celui de Cook; il n'en avait pas l'imposante splendeur, le pompeux appareil ; et , comme les chefs y furent également bien traités , après son départ , Pomaré se trouva presque dans le même état qu'à son arrivée, entouré de rivaux au moins aussi puissans que Ini, et en guerre presque continuelle avec eux.

Il serait difficile de dire , au juste , quel était, alors , la position du peuple; mais nul doute "que la population n'eût diminué et que la maladie que les premiers visiteurs y avaient introduite n'eût fait de grands ravages et ne fût devenue fort commune. Cependant , à l'arrivée delà ^Oï^w^r , capitaine Bligh , qui eut lieu le 26 septembre 1788, il paraît que ce peuple, quoi-

qu ] n moins nombreux , jouissait encore d'une félicité dont ce-navigateur fait une ravissante peinture , au point que beaucoup de personnes ont cru, avec lui , que le luxe , les plaisirs et l'attrait de cette vie insouciante et voluptueuse, ayant sé'duit l'équipage, le portèrent à oubher son devoir jusqu'à se révolter et à s'emparer du bâtiment. Il n'en était pas ainsi; mais, quand on songe à ce que devait éprouver le dur marin , à la vue de jouissances matérielles en apparence si parfaites , jointes à un accord, à une harmonie qu'avant ni depuis on n'a trouvé nulle part ailleurs , on peut croire que , les comparant à sa vie de privations , de fatigues et de

dangers , il a , plus d'une fois, désiré pouvoir rester en ce lieu enchanteur ; aussi plusieurs essayèrent-ils de déserter , et Bligh lui-même , l'impassible Bligli , après avoir dépeint jusqu'aux mille ébats des enfans qui s'exerçaient à la nage , tantôt dans la mer , tantôt dans les rivières , ou sur la terre à la course , à la lutte , à la musique , au chant , ajoute encore , et à peu près dans les mêmes termes : a Dans cet asyle fortuné, sou- » vent tout le rivage était couvert de gens se livrant , » avec l'abandon du cœur , à leurs différens jeux , tou- » jours prolongés jusqu'à la nuit ; et , alors , chacun » revenait fatigué et satisfait à sa demeure , ne prenant » de repos que pour recommencer la même vie le » lendemain. » Pour donner une idée plus favorable de ces insulaires, il remarque qu'en ces occasions il n'était pas rare de voir trois à quatre cents personnes ensemble, toutes toujours debone hu meur , affectionnées et pleines d'égards les unes pour les autres, sans que jamais la moindre dispute vînt troubler la paix. Les Anglais donc , de nouveau reçus avec affabilité , y obtinrent tout ce dont ils avaient besoin. Pendant plus de cinq mois qu'ils furent entretenus , nourris , fêtés par ce peuple hospitaHer , ils n'eurent pas une seule plainte à en faire ; et , dans tout cet intet'valle , les Indiens , sans se fatiguer d'une si longue visite , s'étaient presque disputé la faveur d'entretenir les étrangers , et témoignèrent tant de regrets , au moment de leur départ , qu'on aurait dit que des proches parens , des enfans , des frères ,

— 4i5 — allaient les quitter ; aussi , d'après ce que j'ai su par un témoin oculaire (Adams), plus d'un Anglais, touché de ces marques non équivoques d'affection , et peutêtre attaché lui-même , et payant de retour ces sentimens généreux, mêla ses larmes à celles de ce bon peuple , le regrettant autant que sa demeure ; aussi Bligh attribue-t-il, à ces diverses séductions , la perte d'une expédition qui semblait devoir se terminer de la manière l'a plus heureuse.

Mais si le séjour à 0-taïti avait influé sur le moral de l'équipage de la Bounty , la visite des Anglais, et surtout leur retour, n'avait pas moins agi sur l'état poHtiquede l'île. Otou, qui, d'après Bhgh, s'appelait, alors , Tinah , étant le plus près du rivage , reprit toute son" importance ; et, enrichi par les étrangers , songea , de nouveau , à s'emparer du gouvernement général. Plus poh tique que guerrier , i^noua des intrigues auprès de tous les chefs de la Péninsule , pour , les liguer et les porter à agir ensemble contre le chef de Taïarabou^, toujours son plus redoutable rival. Parmi les chefs dont il recherchait avec le plus d'em- ^pressement l'alliance, se trouvait Arii Faataïa, gouverneur de Papara , au nom du fils d'Amo, Oripaïa, qui touchait à sa majorité. Cette circonstance pouvait lui inspirer des inquiétudes; aussi, quoique la Bounty fût déjà revenue, pour la seconde fois, à 0-taïti ; qujique seize hommes de son équipage , qui y étaient restés avec des armes et des munitions, eussent, presque tous , pris son parti , Otou n'osa rien entre-

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prendre contre Taïarabou , avant de s'être assuré Tappui du vieux chef de Papara ; et ilmit, dans ce but , en usage, uii moyen que je rapporterai, parce qu'il jette quelque lumière sur les coutumes et sur les mœurs locales.

Amo ou Oamo, comme 1 écrit Çook , avait , comme on la vu, perdu le gouvernement de Tile, et son autorité n'était plus reconnue que du côté S.-E. au côté S.-O. de la partie proprement dite 0-taïti. Les chefs des autres parties s'étaient rendus indépendans, et Otou était devenu son rival ou même son supérieur en pouvoir. A la mort d'Amo , arrivée peu de temps avant l'apparitiqn de la Bountj , son fils . nommé alors Oripaïa, se trouvant encore trop jeune pour commander, l'on nomma régent Arii Faataïa, frère d'Amo, celui-là même dont je viens de parler. C'était un homme faible, qui se laissait influencer par Otou et qui contriJDua à son élévation , en restant dans l'inactiop pendant que ce dernier attaquait Taïarabou et les autres districts. Quand donc , soutenu par les révoltés du bâtiment de guerre anglais , Otou , Pomaré ou Tinah, songeait à la conquête de toute l'île, il chercha à se concilier , d'abord , Arii Faataïa , qui disposait d'une force armée considérable , et qui s'était joint à Vaiatoua ou Té ariinavao roa , gouverneur-général de Taïarabou, contré qui Pomaré voulait d'abord agir ; de sorte que ces deux chefs pouvaient lui tenir tête, malgré le secours des Européens.

Pour neutraliser cette ligue, qu'il redoutait , il en-

— 4i7 — voya à Arii Faataïa des préseiis considérables , parmi lesquels il n'avait pas oublié de glisser quelques objets de manufacture européenne , et lui fit dire , par son (^ea ( envoyé ), qu'il le regardait comme un père, qu'il entendait être son allié , son ami ; et qu'il voulait lui rendre une visite , tant pour lui demander ses conseils que pour former avec lui une liaison aussi durable qu'intime. Flatté de cette condescendance dans un rival si redoutable , le vieillard s'oublia ; et, sacrifiant les intérêts de son pupille, envoya, tout aussitôt, dire à Pomaré qu'il l'attendait, qu'il lui céderait sa place au Maraï , qu'il lui préparerait ses alimens , etc. ; toutes expressions qui , chez ces peuples , impliquent , plus que tacitement , soumission et servage. Pomaré, toujours attentif à ses intérêts, ne perdit pas ufie si favorable occasion. Il partit , peu de jours après , pour Papara , avec une suite nombreuse et toute la pompe que les chefs déployaient en de telles occurrences. A son arrivée , le chef de Papara fit effectivement acte de soumission; et son frère , le grand-prêtre , père de Tati , chef actuel du même district , lui fit solennellement don de la partie de l'ile qu'il gouvernait au nom du jeune prince.

Le jour de l'arrivée de Pomaré n'avait pas été fixé, et Ton ne l'attendait pas de long-temps , quand, un matin, on vit s'avancer une nombreuse flotte. Craignant, d'abord, quelque surprise, on courut aux armes; mais on s'aperçut, bientôt, que ceux qui montaient les

pirogues éUiicnt clésarniés, et que, dans une de ces embarcations, qui précédait les autres, se trouvait le chef Pomaré. Cependant, instruit de la transaction projetée, qu'il n'approuvait pas, et sachant aussi quelles cérémonies devaient se pratiquer dans cette visite, le peuple se retira vers les montagnes , emmenant les femmes, les enfans ; et, en peu de minutes, il ne resta, sur le rivage, que deux malades qui ne pouvaient remuer. Cette retraite jeta les chefs dans un embarras extrême ; car il leur fallait absolument des victimes , et trois , pour le moins. Faute de mieux, ils immolèrent les deux malades , qu'on porta près du Maraï, Les survivans étaient tous des chefs ou prêtres, et ils ne savaient où trouver la troisième victime, lorsque tous les yeux se portèrent sur un vieillard, ami intime du chef. Cette qualité même et son âge le désignaient aux sacrificateurs ; aussi, sans se parler, ce fut à qui lui porterait le premier coup ; et, malgré ses cris , malgré ses prières, assommé devant le Maraï même, il fut uni aux deux autres victimes. Quand Pomaré toucha le rivage, on en rapprocha les trois cadavres ; on roula dessus sa pirogue, lui dedans, ayant le plus grand soin de ne pas lui laisser toucher la terre ; puis elle fut, de là, portée, par les chefs de Papara et par les gens de la suite de Pomaré, dans le Maraï, où les attendaient Ârii Faataïa et les desserv'ans du temple.

Quand le cortège fut parvenu dans l'enceinte, Arii Faataïa, assis sur l'autel, se leva, invita Pomaré à prendre sa place et se mit à ses pieds. Le grand prê-

— 4i9 — tre, alors, commença la cérémonie, offrit les victimeà aux dieux, arracha à l'une d'elles un œil, qu'il offrit à Pomaré, mais le retira ensuite, comme c'était l'usage; et, après de longues prières, s'adressa au nouveau souverain, lui offi'ant, au nom d'Arii Faataïa, les terres du district de Papara. Les descendans d'Amo et de Béréa avaient presque toujours été les chefs de l'Ile ; et, depuis plusieurs générations, leurs aïeux occupaient le trône ou prenaient rang parmi les chefs les plus puissans. Pomaré, dont, au contraire, la famille n'avait jamais été l'une des plus considérées ni des plus influentes, devint, par la soumission d'Arii Faataïa^ maître de la péninsule, dite O-taïnée, et se prépara, tout aussitôt à marcher sur Taïarabou, l'autre péninsule de l'île d'0-taïti , dont le chef, Vaïatoua ou Té arii navao roa,non content de ne pas se soumettre, avait, lui-même, des prétentions au gouvernement général. En conséquence de cette opposition, Pomaré crut devoir s'assurer la conquête de Taïarabou ; mais il porta encore ses vues sur Eïméo. Les Anglais, qui avaient tiré de la Bountj beaucoup plus d'armes et de munitions qu'il ne leur en fallait, en avaient cédé au chef etàsessujets^ dont plusieurs avaient appris l'usage du fusil, Profitant de cet avantage , ils attaquèrent l'île , en défirent le chef, et s'empressèrent d'y rétablir Motou Aro, ancien allié de Pomaré, et exilé, depuis long-temps, du lieu où sa famille avait régné de temps immémorial.

Il survint, bientôt , une autre affaire, où des chefs d'0-taïti menacèrent d'attaquer Pomaré dans son dis^

ti'ict même. Les Anglais, se croyant personnellement menacés , en même temps que leur allié , prirent part à la guerre, et l'ennemi fut complètement défait, avec une perte considérable. Encouragé par ce succès, Ponlaré revint encore à ses premiers desseins contre Taïarabou. Il partit avec une nombreuse flotte , ayant en tête une goélette armée que les Anglais avaient construite. L'attaque eut lieu par terre et par mer. Les chefs ligués , vaincus sur tous les points , demandèrent la paix ; toute la péninsule envahie reconnut l'autorité dePomaré, et son fils Otou, âgé d'environ huit ans, fut solennell ement reconnu Arii rahi bu roi de tonte l'île.

Pomaré , flatté du succès de ses entreprises, en projetait d'autres, et songeait, à ce qu'il paraît, à la conquête de tout l'Archipel, quand un événemetît inattendu vint renverser toutes ses espérances. Le bâtiment anglais la Pan dora, envoyé à la poursuite des révoltés de la Bounty, mouilla devant 0-taïti, dans Matavaï, le 23 mars 1791. Les révoltés devaient bien s'attendre à cette poursuite ; mais elle n'en porta pas moins la consternation parmi eux. Trois seulement de tous, dont deux avaient été aspirans à bord de la Bountj ( Hey word et Stevsrart ) , allèrent à bord , se constituer prisonniers. Les autres étaient partis à la hâte pour le sud-ouest de l'île, où, serrés de près, ils abandonnèrent leur goélette et s'enfuirent dans les montagnes, d'où ils revinrent bientôt se remettre volontaiiement à la discrétion des ofliciers du bâtiment.

Cet événement terrifia les Indiens, dont plusieurs étaient unis d'amitié avec les Anglais ; mais les femmes, surtout, ne cessaient de pousser des cris et des lamentations, venant, chaque jour, abord, visiter leurs maris ; et plusieurs d'en tr elles, déjà mères, y amenant aussi leurs enfans. Ces scènes où ces durs marins, chargés de fers, et sachant bien le sort qui les attendait en Angleterre, ne pouvaient s'empêcher de verser des larmes, en prodiguant leurs dernières caresses à d'innocentes créatures qu'ils ne devaient plus revoir, et dont, peu de jours après, ils furent, en effet, à jamais séparés; ces scènes, dis-je, attendrissaient tous les cœurs. L'extrême affection que toutes ces femmes, sans en excepter une seule, montraient pour leurs époux, à qui, chaque jour, elles apportaient de la nourriture et des fruits en abondance , parle, plus qu'aucun autre fait, en faveur du caractère des 0-taïtiens, et démontre que, suivant les circonstances , non-seulement ils sont bons , mais encore capables de l'attachement le plus durable et le plus sincère , comme le prouvera ,,. surtout , l'histoire d une de ces victimes de Tamour* conjugal.

Peggi était l'épouse que Stewart, aspirant à bord de la Bounty^ s'était choisie pendant son séjour dans l'île. Jeunes tous deux , l'Anglais s'était sincèrement attaché à la belle 0-taïtienne , qui le payait du plus tendre retour. Toujours ensemble, ils avaient vécu chez le vieux père de la jeune femme , dans la plus parfaite union, et leur amour si constant avait fait

Tadmiration des volages insulaires. Qirel couppour la pauvre enfant, quand son époux , arraché de ses bras, fut jeté dans les fers , à* bord du bâtiment anglais l Hors d elle-même , et ignorant la cause de ce traitement, elle se rendit à bord avec son enfant , dans une petite pirogue. Là, à la vue dun amant , d'un époux chéri , chargé de chaînes , elle eut à peine la force de se traîner jusqu'à lui , et tomba évanouie dans ses bras , tandis que Stewart lui-même l'inondait de larmes , eUe et son enfant. Fille de la nature , ignorant les lois de notre barbare discipline , elle voulait, à toute force, rester avec son mari, et soulager ses maux, en les prjtageant. Il fallut user de violence pour l'en séparer ; et , afin de lui épargner des émotions trop fortes pour son âge , on lui interdit l'entrée du vaisseau. Ce coup fut, pour elle, le coup de la mort. Languissante , elle cessa bientôt de pleurer, mafs dépérit à vue d'œil; et, ne pouvant s'approcher de Thomme pour qui seul elle existait, on la voyait, des journées entières , assise sur le rivage avec son enfant, porter des regards égarés, tantôt sur lui , tantôt sur le navire ; et , quand le bâtiment partit , déjà faible et se soutenant à peine , elle le suivit des yeux aussi longtemps qu'il resta en vue , le regardant encore , même lorsqu'il avait disparu , jusqu'à ce qu'enfin , levant les yeux et les mains au ciel, elle regagna sa demeure, la tête penchée sur son sein, se mit au lit; et, deux mois après l'arrestation de son mari, la belle, la douce , Taffectionnée Peggi n'existait plus.

La Pandore emmena doiiKe des seize révoltés trouvés sur l'île. Deux d'eiitr'eux ( Churchill et Thompson) y étaient morts, et je dois parler de leur 6il, comme appartenant à l'histoire d'0-taïti.

Le premier, qui avait pour ami un vieux chef de Taïarabou , l'accompagna dans cette partie de l'île, et s'y était fait suivre de Thompson. Chui-chill, en diverses circonstances , se comports^ si bien qu'il gagna non-seulement toute l'affection du chef indien , mais encore celle du peuple ; si bien qu'à la mort du vieiltlard il fut élu chef à sa place. L'autre Anglais , jaloux , sous prétexte d'une insulte qu'il prétendait avoir reçue de son compagnon, le tua , un jour, d'un coup de fusil. Ce sauvage européen avait , quelque temps auparavant, assassiné une femme et un enfant; mais l'influence des chefs l'avait dérobé à la punition de sou crime. Cette fois, pourtant, les Indiens vengèrent la mort du chef qu'ils s'étaient choisi ; ils poursuivirent Thompson et l'assommèrent à coups de pierres. Son crâne fut porté à bord de la Pandore,

Le séjour des Anglais avait tellement affermi L pouvoir de la famille de Pomaré , que ce dernier i*evini au projet de conquérir tout l'Archipel. Il était maître d'0-taïti et d'Eïméo; Ouhaïné le reconnaissait pour chef; il parvint à rallier à sa cause tous les mécontens des autres îles, au nombre desquels se trouvait le fameux Haamanimani , grand-prêtie et ancien chef de Raiatéa , homme que les premiers missionnaires ont vu , et dont ils ne cessent de parler avec ad-

nnratU6n , tant étaient extraordinaiies ses talens comme orateur, comme poëte; et ses lumières^ur le$ anciennes traditions , soit sacrées , soit profanes , ainsi que sur tout ce qui regardait la théorie ou la pratique de la religion du pays.

Cependant plusieurs autres bâtiments relâchèrent à 0-t^ïti, entr autres ceux de G. Vancouver, qui, l'ayant déjà visitée avec Cook , y reparut en 1792, et put y remarquer la révolution qui s y était opérée. Ce n était plus le même peuple ; les individus et l'ensenable avaient changé. Les hommes lui parurent moins beaux , les femmes moins jolies , moins naïves, moins intéressantes. 11 ne vit plus cette foule, cette pompe , cette élégance , et surtout cette originalité de mœurs et de coutumes, qui avaient tant étonné les premiers navigateurs, et répandu tant de charmes sur les relations de leurs voyages. IjCS habitans diflféi^ient encore de nous, sous le rapport physique ; mais, en voulant nous imiter, ils n'avaient réussi qu'à copier nos dehors les plus rudes; ils avaient perdu l'élégance de leurs manières natives , en imitant maladroitement les nôtres ; et , vêtus moitié à l'européenne, moitié d'après l'usage du pays, ils étaient devenus ridicules , sans inspirer d'intérêt , et s'étaient infatués de tous nos vices , de tous nos défauts , sans adopter une seule de nos vertus.

Quelques guerres avaient toujours lieu dans 0-taïti ; mais ce qui lui fut bien plus funeste, ce furent des maladies , des épidémies inconnues , qui la ravageaient

^e temps en temps ; ou plutôt une mortalité inexplicable, qui , sans discontinuer, enlevait les pauvres Indiens, dans toutes les îles de la Société. Le mal vénérien seul contribua , très-certainement, plus que- tout le reste , à cette étonnante dépopulation. Il y était devenu si général^ à la fin du dix-huitième siècle, que je n'exagère peut-être pas , en disant qu'à cette époque les deux cinquièmes des liabitans de l'archipel de la Société en étaient, du plus ou moins , infectés ; aussi > lors de l'arrivée du capitaine Wilson sur le bâtiment anglais le Diiffy avec les missionnaires (voyage le plus remarquable de cette époque ), n'y restait-il déjà plus que de seize à vingt mille habitans.

Article III.

Histoire dO-taïti , depuis H arrivée des mission^ naires jusquà V établissement du christianisme dans Vile.

Quand \e Duff vint mouiller da;is l'un des ports d'0-taïti , Otou , fils de Pomaré , était , nominalement , roi de l'ile ; mais , dans le fait , c'était Pomaré lui-même qui gouvernait. Ce chef distingué , malgré une apparence d'abdication et l'installation solennelle de son fils , tout en montrant , d'ailleurs , le premier , au jeune prince, la plus entière soumission, avait su conserver le pouvoir, au point d'exciter, plus d'une fois, la jalousie des autres chefs et même celle du

souverain. Quand les missionnaires arrivèrent, il ne négligea rien pour les faire bien recevoir, espérant , d'un si grand nombre d'étrangers , un secours considérable ; car il est aujourd'hui démontré que lui , ni son fils , ni les insulaires, n'avaient la moindre idée du vrai but de cette visite. Ils comprenaient bien que les missionnaires étaient des prêtres ; mais les prêtres d'0-taiti se battaient comme les autres citoyens; et même , dans leur capacité de favoris des dieux , ils contribuaient , le plus , au succès des batailles. Les 0-taïtiens attendaient de ceux-ci , surtout pour la guerre, les mêmes services que leur avaient rendus un Espagnol , déserteur , au milieu d'eux , en i 773 ; les révoltés de la Bounty ; l'équipage du bâtiment la M util de , etc. On leur donna donc , à Matavaï , quelques terrains pour bâtir leurs demeures et pour cultiver les fruits du pays ou ceux dont ils apportaient les graines , etc. Le célèbre Haamanimani , grand - prêtre d'0-taïti , d'Eïméo , et , en quelque sorte, de tout l'Archipel, reçut et installa lui - même ceux qui, un jour, devaient détruire les dieux et les autels dont il était alors l'interprète et le plus ferme appui (i).

(i) Wilson et les missionnaires se trompaient en disant que le district de Matavia et ses habitans , leur avaient été donnés en toute propriété. Telle ne fut jamais l'intention des chefs. Le don se bornait à la cession de quelque peu de teire , à la permission d'y résider et à la promesse de les y protéger , au besoin.

Les lodiens ne tardèrent pas à reconoaitre qu'ils s^étâient trompés, et que ces hommes de paix, loin de les servir dans leurs entreprises belliqueuses, chercheraient, souvent, à les en détourner. Seulement, comme un grand nombre d'entr'eux étaient mécaniciens, ils s'en aidaient, surtout pour les objets en ier, dont ils sentaient, chaque jour, davantage, Futilité, et devenaient, de plus en plus, avides (i ). Le jeune prince ne paraissait pas aimer les missionnaires, et Pomaré seul, plus pohtique que son fils , les protégeait, dans Tespoir de réciprocité de la part de FAngleterre, si le cas y échéait.

Un fait remarquable, c'est que le grand-pi-être Haamaqimani , quoiqu'il eût bientôt découvert la véritable intention des missionnaires , ne cessa pas de leur être constamment favorable, supportant avec patience le mépris que ces étrangers montrèrent , dès le principe , pour la religion dont il était le chef, endurant leurs sarcasmes sur tout ce qui avait été sacré jusqu'alors , et poussant la tolérance , pour ne pas dire la bonhomie , jusqu'à rire des plaisanteries par lesquelles ik osaient même ridiculiser un pouvoir spirituel dont on le croyait doué , et en qui les Indiens avaient une foi telle, que sa seule menace les aurait fait

(i) Si les Indiens t'étaient mépris sur le compte des mis^ sionnaires, la société des missionnaires s était également méprise sur les dispositions des Indiens. En y envoyant des artisans, elle espérait in U'oduire, dans les îles, quelqu'industrie nouvelle, et n'y réussit en aucune manière.

moiH'ir de peur. En somme , il est certain que cette religion , à laquelle on a fait tant de reproches , était une des plus tolérantes qu'on ait connues; et ses prêtres , loin de prétendre au triomphe de leurs opinions ou de chercher à faire des prosélytes , ne combattaient jamais les idées des étrangers , ne molestaient jamais personne , et laissaient même les missionnaires prêcher librement dans toute l'île , en un temps où leur pouvoir était encore , en quelque sorte , absolu.'

En I «798, arriva à 0-taïti le premier bâtiment marchand. C'était un brick anglais de Macao, qui , destiné pour la côte N.-O. de l'Amérique , et, poussé, par les mauvais temps , dans ces' parages , avait changé de direction et se rendait à Massa Fuero , près de la côte du Chili , quand , dans sa traversée du nord au sud , d*auties mauvais temps le mirent dans un état tel qu'il n'osa continuer son voyage et se dirigea sur 0-taïti. Il y arriva justement une année après le Duff, y perdit plusieurs hommes de son équipage ; et , entr'autres , six Indiens des iles Sandwich. Les missionnaires , qui voulaient intercéder pour les faire ramener , faiUirent être mis à mort par ordre d'Otou. On les dépouilla tout nus et on essaya de les noyer. Cette circonstance découragea plusieurs d'entr'eux; et, au départ du Nautilus (le brick dont je viens de parler ) pour le port Jackson , il s'y en embarqua six , dans l'intention , à cequMl paraît , de retourner en Europe , et d'y attendre quelque destination où ils pourraient mieux s'utiliser.

En août de la même année , parurent devant 0taïti deux bâtimens , lesquels alarmèrent beaucoup les Indiens , qui croyaient qu'ils venaient venger Finjuré faite aux missionnaires. C'étaient des baleiniers , les premiers qu on eût vus dans Tîle. La visite de ces navires occasionna un événement terrible , mais favorable à la nouvelle dynastie , en ce qu'il l'affranchit du seul rival vraiment redoutable qui lui restât, comme héritier légitime de la couronne. Je veux parler d'Oripaïa , fils d'Amo. Ce prince, ayant acheté une quantité de poudre , voulut en essayer la qualité avec un pistolet ; mais il le fit de si près , qu'une étincelle tomba sur le tout , versé par lui sur un morceau d'étoflfe. Lui , et quelques Indiens, furent mis dans un état épouvantable, et quelques-uns tués sur la place. Le pauvre Oripaïa n'était que brûlé, mais cruellement, et par tout le corps; 11 refusa le secours des missionnaires , et mourut , après quelques jours d'horribles souffrances.

Il fut sincèrement regretté d'Otou , qui l'appelait son frère ,* mais Pomaré ne put cacher sa joie de cet événement, et l'exprima de manière à s'attirer la colère de son fils même, colère dont Haamanimani sut tirer parti. Il profita de l'absence de Pomaré pour exciter son fils à s'armer contre lui, à tomber sur son district, k lui ôter le gouvernement, et à l'expulser de l'Ile. Il y réussit ; et tous deux , mettant aussitôt à exécution leurs projets, marchèrent sur Matavaï , dont ils ravagèrent les frontières tuant quelques hommes qui cherchaient à leur résister. Les autres se sauvé-

rent dans les montagnes. L'attaque avait été si imprévue, que les habitans du district envahi ne purent songer à se défendre. Le triomphe fut complet; mais bientôt, le prêtre ambitieux, trahi par son jeune allié, fut assassiné dans les lieux dont il venait de prendre possession, sous les yeux du roi , à l'instigation de Pomaré et de sa femme.

L'île resta quelque temps tranquille; mais, vers 1802, un événement singulier mit, de nouveau, tout à coup tout en confusion. Depuis.long-temps, Otou et Pomaré avaient formé le projet d'enlever l'image du Dieu Ord du Maraï d'Atahourou, où elle était depuis plusieurs années, pouij la déposer dans celui de Tautiré, à Taïarabou. La superstition seule les avait déterminés à cette imprudente démarche. Ils croyaient que leur triomphe ne serait point complet, tant qu'ils ji'au* raient^point arraché cette idole à leurs plus dangereux ennemis.

Pleins de ce beau projet, dont il semblait que leur destinée dépendît,ils tinrent, en mars 1 822,uneassem-' blée générale à Atahourou même; et là, en qualité d' Arii rahi, Otou demanda l'image du dieu ; Roua , chef depuis fort célèbre, se leva ; et, au nom de tous ses collègues , déclara qu'il ne la céderait pas. Pomaré , déjà vieux et toujours prudent, engagea son fils à se désister, pour le moment, de ses prétentions; mais le jeune chef, impatient/ éclata; et, à un signal donné, ses gens enlevèrent, de vive force, l'image de son sanctuaire, la portèrent dans la pirogue du roi, et partirent pour

Taïarabou ; mais, coQime on craignait que le dieu efï tût mécontent de ce traitement nn peu cavalier, onlui immola, pour conjurer sa colère , l'un des hommes de la suite du roi. Cette violation du lieu sacré fit éclater une guerre aussi longue que terrible, qui faillit arracher le gouvernement à la famille régnante, l'en priva même, plusieurs années ; mais devint, en même temps , la cause du changement de religion , comme on le verra plus bas.

Aussitôt après la violation du temple, le chef et le peuple du district, où cet événement sans exemple avait eu lieu, coururent aux armes; et Roua, déterminé à la vengeance, mit à la voile, peu de jours après, avec une nombreuse flotte, pour aller attaquer Otou et Pomaré, dans leurs résidences de Papara et de Matavaï. Les vengeurs du dieu incendièrent tout sur leur passage , traversèrent le district de Paré , résidence d'Otou, j brûlant les habitations, en ravageant les champs et les cultures, et tuèrent tous ceux qui voulaient faire résistance, ainsi que ceux à qui leur âge ou des infirmités ne permettaient pas de se sauver. De là, ils se portèrent sur Matavaï ; mais, heureusement pour Otou et pour Pomaré, comme pour les missionnaires, là se trouvaient plusieurs blancs qui, bien armés, et ayant jusqu'à des canons, arrêtèrent l'armée victorieuse, ce qui sauva la famille de Pomaré et la

maintint au pouvoir Voici ce qui avait amené ces

étrangers.

Les bâtimens du port Jackson commençaient à vi-^

siter 0-taïti, Cette nouvelle colonie manquait encore de provisions, et quelques-uns des navires qui avaient été à 0-taïti, en avaient apporté une telle quantité de cochons salés, et y avaient fait de si bonnes aflfaires, qu'il était, à ce qu'il paraît, question d'en prendre possession et d'y envoyer quelques militaires. Le même objet y avait amené le Norfolk et le Stevenus. Le premier s y perdit dans une tempête du mois de mars; le second y avait laissé son capitaine et quelques hommes de son équipage, chargés d'y acheter et d'y saler du cochon. C'étaient ces deux équipages qui, réunis, avaient arrêté la marche de Roua, et, l'avaient contraint à entamer une négociation. Roua, d'accord avec les autres chefs , leur envoya un parlementaire pour leur proposer de faire cause commune avec lui , en leur offrant de leur céder toutes les terres de Pcmare et d'Otou, ou bien de garder la neutralité, en le laissant traverser Matavaï , afin de poursuivre ses ennemis, ajoutant, toutefois, que, si cette dernière proposition était rejetée, il saurait bien se frayer un passage les armes à la main. Après en avoir délibéré, les blancs acceptèrent la première offre (celle de l'alhance), à conditij)n qu'on cesserait les hostilités. Roua (chose étonnante I ) y consentit et se retira.

Les vaincus n'avaient cependant pas de confiance en ce trait(' . Ds ne cessaient d'engager les Anglais à se tenir sur leurs gardes, disant que leurs ennemis n'avaient feint de céder qu afin de les surprendre. Ils avaient si grand'peur, qu'ils n'osaient rentrer dans leurs foyers.

Ceux qui étaient venus d'Eïméo se tenaient tous dans une petite île, à Papf)ïti, au J?ï.-0. de l'île, près à fuir, si Fennemi reparaissait- Fendant tous ces événeniens, Pomaré était resté à Tau tiré, où les missionnaires lui firent savoir tout ce qui venait de se passer dans son district ; mais, ne comp tant que sur ses dieux, il ne cessait de leur immoler des victimes, et n'osait marcher à l'ennemi avant Tordre dies oracles ; ce qui donna à celui-ci le temps de se renforcer chaque jour, jusqu'à ce que, joint par les districts du Sud, il s'avança, enfin, contre lui; et, quoique Pomaré eût l'avantage du nombre et des armes, (car il possédait quarante fusils et deux canons, tandis que ses adversaires n'avaient que douze fusils), ils n'hésitèrent point à l'attaquer. Le jour où les deux armées se trouvèrent en présence, il y eut une escarmouche où, de part et d'autre, quelques hommes fuient tués, sans aucun résultat décisif; mais les Oropaa, habitans du côté occidental de Fîle , et guerriers des plus redoutables, attaquèrent, la nuit, Pomaré , lui tuèrent son général, mirent ses troupes en déroute, et les défirent totalement., La plupart ôms soldats se sauvèrent dans leurs pirogues ; et les deux chefs durent encore s'estimer heureux de pouvoir regagner , avec quelques-uns des hommes de leur suite, Matavaï, où les Anglais les reçurent avec distinction et leur promirent de les protêger.^

Frappés de terreur, et Ste croyant toujours poursuivis, ils voiilurent se l'étirer, de suite, à Eïméo, avec ce

qui leur restait de forces ; mais les préparatifs des Européens, qui avaient fortifié leurs demeures, leur rendirent le courage ; et ils se décidèrent à retarder leur départ.

Comme Pomaré et comme le roi, les Anglais s'attendaient à une attaque et songeaient sérieusement à se défendre. Ils abattirent les arbres qui environnaient leurs habitations, et d'où les armes à feu et les frondes de l'ennemi auraient pu les incomtrioder. Ils plantèrent des palissades autour du lieu où ils étaient réunis. Leurs appartemens furent barricadés avec des caisses, des malles, des lits, etc. , qui suffisaient pour les garantir des balles ; et quatre petits canons, dont ils pouvaient disposer, avaient été placés au premier étage, d'où ils coimiiand aient au loin la plaine.

Pendant que les Anglais prenaient ces sages précautions, les ennemis de Pomaré, négligeant de profiter de leurs avantages, perdaient leur temps à poursuivre quelques fugitifs et à ravager Taïarabou. Pomaré, qui qjii les attendait à chaque instant, apprenant qu'ils demeuraient au lieu de sa défaite, envoya un détachement attaquer Atahourou, peuplé seulement de vieillards, de femmes etd'enfans. Ce détachement en fit un carnage affreux, tuant tout, sans distinction d'âge ni de sexe , coupant la tête à ses yictimes, et portant , au bout de ses piques , les corps entiers dcs jeunes enfans; après quoi il vint déposer, dans ses Mara!S,les sanglans trophées de son lâche et barbare triomphe.

En apprenant ces massacres, les ennemis poussèrent

des cris de fureur et jurèrent de mourir tous ou de venger leurs proches ; mais il fallait attendre le départ des Anglais, qui, armés et retranchés à Matavaï, y étaient trop formidables pour qu'on pût songer i les y attaquer; et, pendant quelque temps, quoiqu'on fût en état de guerre, les hostilités be trouvèrent, en quelque sorte , suspendues.

On vit, à cette époque, deux faits singuliers, qui ont rapport à des usages décrits dans la partie ethnographique.

Je veux parler, d'abord, d'offrandes qu'on permettait à un ennemi de venir faire aux dieux , jusque dans le Maraï de ses adversaires. Or, telle était alors la position dePomaré. Il avait perd a l'image d'Oro, ramenée à Atahourou. N'attendant rien que de la protection -de cette divinité , il prépara de riches offrandes , et partit , xlans un canot du bâtiment anglais le jVautilus^ accompagné de quelques blancs armés, pour les aller présenter au dieu, près du camp de l'ennemi. Il approcha du Maraï sans être inquiété, mais n'y entra pas; déposa tous ses dons sur le rivage, Je plus près possible du lieu saint; et adressa, de là, ses prières à la divinité , l'engageant à quitter ses adversaires et à revenir à lui. Après cette cérémonie, il se retira, sans coup férir, malgré le désir qu'avaient les blancs d'en venir aux mains.

La seconde de ces singularités fut la présence dans l'île d'un de ces inspirés, dont il a été parlé ailleurs. Cet homme , quoique vivant avec les ennemis ,

pouvait allei' partout , même dans le eamp de Pomaré , sans que personne osât le toucher. Il était inspiré par le dieu Oro;et,dans ses momens d'enthousiasme, il prophétisait . Tous le craignaient et briguaient ses faveurs. Cette classe d'hommes représentait , en quelque sorte, les vojans ou prophètes des Juifs. Elle annonçait les calamités et le courroux des dieux , aussi redoutée et aussi respectée par les rois que par le peuple. Celui-ci commença à exercer son influence dans ces luttes entre Pomaré et Roua. Son pouvoir augmentant toujours, au milieu des discordes et des malheurs de la guerre, il fut, de fait, le souverain de l'île, vers i8i3; et on hii offrit des sacrifices comme à «iie divinité.

Les affaires e» restaient toujours là. On s'attendait à «ne attaque de l'ennemi; mais il paraît qu'il y avait peu d'accord dans ses conseils , et que l'inspiré «'était pas en faveur. Cependant le capitaine du Nautdus convoqua une assemblée de tous les Européens , et proposa d'aller attaquer les ennemis de Pomaié ; niais les missionnaires et un autre capitaine, nommé House, combattirent sa proposition, et l'absence du premier intéressé fit ajourner le projet. Peu de temps afurès, ce deraier revint et sollicita, de nouveau, une intervention armée. On tint une nouvelle assemblée, et l'on y décida que tous les Européens s'armeraient pour Pomiaré, à l'exception des misëionnaires, dont un seul accomps^fia Taïmée d'expédition , en qualité de chiruDgien, les autres prenant, toutefois, sur eax, la

— 4^7 — responsabilité à regard des capitaines^ qui, dadSeeite conjoncture, agissaient contrairement anx ordres exprès du gouveniement de Sydney.

La décision uiie fois prise, on se mit aussitôt eu mâr^ che. L'armée consistait en neuf Européens bien éijutpés, sous le commandement dir capitaine Bishop ; eii une embarcation du Nautilus^ avec son second, <juiptre marins; et en quelques centaines d'Indiens; le tout soutenu d'une pièce de quatre; et, comme je Fâi dit, un des missionnaires suivait, en qualité de ahi^r rurgien.

A l'approche de ces forces, l'ennemi se rjBtira derrière ses remparts; car le pwpbète avait prédit ta mort descbefs^ s'ils acceptaient le combat offert; par Pbmaré et par les blancs. Les blancs voulaient Fattaquet* et assiéger le fort; mais ils ne purent y décider Pomaré et ses gens, à qui l'entreprise paraissait impraticable. On se contenta de tirer des coups de canon, qui, mal dirigés ou partis de trop lojn, demeuraient sans effet., ce qui excitait la risée de l'ennemi; tandis qiïe lui, du sommet des hauteurs, lançait des pierres et tirait des coups de fusil qui atteignaient lès gens de Pomaré, dont un reçut une balle au travers du corps. Le même jour un détachement, venant de Papara, voulut joindre l'ennemi; mais on l'en empêcha. Le chef qui le commandait était accompagné de sa femme; tous deux, furent tués dans le combat, et leurs corps, saisis par les . gens de Pomaré, furent mutilés d'une manière hoi*rible.

Cette journée , passée , d'ailleurs , dans Tinaction , fatigua les Anglais, que dégoûtait l'extrême indiscipline des Indiens, et qui demandèrent à s éloigner, ce à quoi les chefs consentirent avec e^npressement. Déjà les premiers étaient embarqués, quand, insultés par un des guerriers de Pomaré, qui, seul, osait les défier, et encouragés par une forte pluie , qui devait , selon eux , rendre inutiles les armes des Européens, les ennemis sortirent, tout à coup, de leur retraite et poursuivirent l'audacieux provocateur, jusqu'au rivage, en tirant sur lui. Les hommes de la flottille s'arrêtèrent au bruit de la mousqueterie, aux cris de l'Indien poursuivi, et en voyant l'ennemi accourir de tous les côtés. Quelquesuns des gens de Pomaré sautèrent à terre avec les blancs; et, tirant sur les plus avancés de leurs adversaires , arrêtèrent leurs progrès et les mirent même en déroute. Tous les Européens s'étant alors rapprochés , on attaqua. L'ennemi s'était rallié et paraissait vouloir soutenir le choc; mais il se découragea à la vue des blancs; ses guerriers se débandèrent, se mirent à fuir en difîérentes directions; quelques-uns vers les montagnes, d'autres vers le fort, jusqu'à l'entrée duquel on les poursuivit. Dans cette déroute, les ennemis perdirent dix-sept des leurs , parmi lesquels se trouvait leur chef Roua, tué au commencement de l'aiOfaire, avec la plupart de ses plus célèbres compagnons d armes. Leurs corps, dont les gens de Pomaré s'étaient emparés, furent mutilés de la manière la plus atroce

par ces barbares , qui les emportèrent, pour en faire ofi'rande au Maraï.

Les vainqueurs, croyant que tout était fini, se disposaient à prendre paisiblement, dès le lendemain, possession du fort; et les Anglais ne restaient que pour voir la conclusion de cette affaire , qui leur semblait devoir se borner à Taccomplissement de quelques cérémonies; mais tous se trompaient; car, le lendemain , en arrivant à environ une lieue du fort , ils le virent garni de gens qui paraissaient déterminés à le défendre jusqu'au dernier moment, si Ton en juge par la réponse que lit , au parlementaire de Pomaré , le chef Taatarii , choisi pour remplacer Roua. Sommé de se rendre, vu l'inutilité de la défense, après la mort de son devancier et de ses meilleurs guerriers , ce brave Indien répondit , avec la noble fermeté qui caractérise ce peuple , en de pareilles circonstances : « C'est possible.... Toutefois dites à Pomaré qu'il » n'entrera dans ce fort qu'en marchant sur nos cada- » vres, et qu'il n'aura la paix que lorsque Taatarii sera » comme Koua. » Alors les capitaines anglais partirent, laissant quelques-uns de leurs gens avec Pomaré ; mais, bientôt après , ce dernier quitta lui-même Atahourou , pour retourner à Matavai avec toutes ses troupes ; et , là , congédia les Européens.

Cette afîàire était donc loin d'être décisive; mais elle avait beaucoup diminué la force des ennemis, dont on n'eut , de long-temps , à craindre aucune entreprise ; et , quoique toujours en armes, l'île jouit , quel-

que temps, d'assez de tranquillité. Seulement,, àÉïméa, il y eut quelques révoltes promptemeut réprimées. Le parti de Pomaré j ga§ua complètement une bataiUe, dans laqueQe péril un vingtième des principaux rebelles.

Cependant, vers le milieu de iâo3, on parla 9 de nouveau , de guerre* Otou, dans une assemblée tenue à Atahourou , demanda , itéralivement , limage du dieu Opo; et, quoique le chef eût promis de la remettre, on apprit bientôt quil 'se préparait secrètement à une nouvelle levée de boucliers. Peu de temps après , un autre événement vint augmenter la probabilité du renouvellement des troubles, et surtout les inquiétudes des Européens. Ce fut la mort subite de Pomaré ', en septembre i So3. Voulant aller à bord du brick ^Àst , dans une pirogue, il éprouva, inopinément, une douleur si vive , qu'il tomba , danë l'embarcation , sur les deux mains , et mourut presqu aussitôt. Le seul Indien qui fût avec lui pagaya , de suite , vers la terre. L'annonce de ce fatal accident porta la consternation dans tout le district; car cet homme y politique prudent et véritable ami de scm pays, lui avait fait beaucoup de bien, et s'était assuré l'attachement et le respect de son peuple. Sa famille lui devait tout. Du rang modeste de chef de district, il avait su élever les siens aux premières dignités; et, sans avoir été, personnellement, arii rahi ( roi ) , il avait fait reconnaîtra son fils en cette qualité , n^exerçant pas son influence sur la ^iiile O-

- Ui -

taïti , puisqu'Eïméo , et le^s autres îles de la Société, reconnaissaient aussi ses lois, et lui envoyaient des auxiliaires ; niais cet habile administrateur avait une autre qualité, qui, bien plus avantageuse encore , devint , on peut le dire, la base du bonheur dont il fit jouir ses. sujets. Je veux parler de son amour pour ragricuUure et pour tout ce qui pouvait augmenter les moyeps d^existence. Faire planter des cocotierii ^ des arbres à pain, c'était sa véritable ambition, Fobjet de ses soins les plus assidus , son occupation constante , dès que File était en paix; et il attachait tant d'impor^ tance à l'amélioration de la terre et des fruits , que ^ quand il se trouvait avçe d'autres chefs, il était rare qu'il pût rester long-temps assis , se mettant souvent à arracher les mauvaises herbes , à nettoyer la terre , autour des arbres fruitiers, et forçant les autres d'en faire autant. Cette espèce de monomanie agricole fit à l'île un bien dont elle se ressent encore aujourd'hui^ Elle est couverte de forêts de cocotiers , de groupes d'arbres à pain^ qu'il a fait planter , et qui contribuent, pour beaucoup, l\ son embellissement et au bien-être de ses habitans.

Si donc le peuple d'0-taïti perdit infiniment à la mort de ce chef distingué, les missionnaires perdis rent encore davantage. Favorable à tous les prêtres» tant par politique que par gratitude ( cav il leqr devait son élévation), il av«iit , surtout , favorisé les missionnaires. M. Turnbull , qui , vers cette époque» était à O- taïti , s'exprime , à cet égard, à peu près en

ces termes : « Personne n eut plus de raisons de le » regretter que les missionnaires , dont il fut toujours » l'ami. Je crains bien que la perte qu'ils ont faite » en lui ne soit , pour eux, irréparable. 11 était doué » d'une adresse admirable, et avait, véritablement, » de la grâce et de la majesté. Son extérieur était » celui d'un homme au-dessus de 1-ordiht^ire. Les » traits les plus frappans de son caractère étaient une » sorte de prudence et de prévoyance ; un esprit ca- » pable de se conduire d'après les règles qu'il s'était » prescrites. Sa conduite envers les Européens , et » l'appui qu'il prêtait aux missionnaires, étaient l'effet » d'une profonde politique. Résistant à la première » inclination , qui, chez un sauvage , devait être de » les piller, il conçut un meilleur dessein, celui d'as- » surer leurs succès , pour partager , plus tard , avec » eux, les avantages qu'ils possédaient déjà ou ceux » qu'ils pouvaient ultérieurement acquérir, ce qui » n'était pas moins dans leur intérêt que dans le sien. » Mais , s'il avait fait du bien ; si , par sa prudence et malgré son ambitioq^, il avait , souvent , empêché des guerres et obtenu, par adresse, ce qu'il lui eût été diffièile de gagner par force , il n'avait pourtant pas pu , sous d'autres rapports , arrêter la décadence du pays, qui, à l'époque de sa mort , était dan^ un état horrible. Ce fut aussi vers cette époque que les insulaires . commencèrent à s'adonner aux boissons fortes , dont plusieurs de leurs chefs avaient déjà appris 1 usage, à bord des bâtimens qui visitaient l'île ; mais ils avaient

aussi , malheureusement , appris à en fabriquer euxmêmes , avec la plante de leur ti {dracenœ species )

Cette funeste industrie leur avait été apportée par des hommes des îles Sandwdch. Us l'avaient longtemps négligée ; et les premières distilleries ne furent, à ce qu'il paraît, établies au milieu d'eux , qu'à l'époque du décès de Pomaré. Leur appareil de fabrication était simple , mais n'en répondait pas moins parfaitement à son objet. C'était une grosse pierre ou fragment de rocher creusé , puis fixé sur d'autres pierres , au bas desquelles était ménagée une sorte de fourneau. Le couvercle était en bois et percé d'un trou destiné à recevoir un bambou qui passait par un réservoir rempli d'eau froide. Le fruit avec lequel on faisait la liqueur était' d'abord écrasé, puismiélé avec l'eau, et laissé dans l'appareil jusqu'à fermentation. La liqueur, rarement très-forte , n'aurait pas fait tant de mal , s'ils n'en avaient bu que modérément ; mais, quand ils en avaient fabriqué , ils se formaient en sociétés , et en buvaient en si grande quantité , qu'il était rare qu'il n'y eût pas quelques victimes de leurs orgies.

Malgré des désordres toujours croissans, l'île fut tranquille jusqu'en 1807. ^^ou , qui avait, alors , pris le nom de son père Pomaré , jouissait en paix de la souveraineté d'0-taïti et d'Éïméô. Les autres îles lui étaient également soumises, comme le prouve une lettre du missionnaire Dévies , en date de décembre 1806 , faisant allusion à la guerre portée dans les îles Pomoutou , par les farouches habitans de l'île

d'Anaa , dont il ^ été question ailleurs. Voici dans quels termes cette lettre était conçue :

Tahaite , 26 déeembi'é 1806.

Monsieur Crook , à la JS ouvelle-HoUande.

« Toutes les îles^de la Société jouissent d'une paix » profonde qui , probablement , va continuer. L'auto- » rite de Pomaré, comme roi, est reconnue , non-seu- » lement ii 0-taïti , à Eïméo , etc. ; mais encore à » Raïatéa, à Ouhaïné, à Bora-Bora , etc.; et, aussi, » dans quelques-unes des îles Pomoutou ; mais , mal- M gré cette paix générale , il paraît qn il y a quelques » semaines , il s'est donné une bataille sanglante où le M parti vainqueur a fait cuire , en des fours , et a » mangé les vaincus. »

Déjà vers cette époque , Pomaré savait écrire: sa langue et entendait un peu l'anglais , quoiqu'il n'ait jamais pu parvenir à le parler ; et , sur l'invitation des missionnaires , les directeurs de la société lui avaient écrit , attention dont il parut très-^flatté. Il y répondit en 1807. Ce moyen, fort bien imaginé, en ce qu'il caressait son amour-propre, aurait réussi , et il n'eut probablement pas tardé à adopter la religion de ceux qui lui témoignaient tant d'estime, si la paix avait con*» tjnué. Déjà , dans sa lettre , il promettait d'abolir le» sacrifices humains et l'infanticide. Il est certain que> vers ce temps, ni lui ni son peuple n'avaient déjà phis,

pour leurs anciens dieux , ce respect fanatique des anciens âges; et nul doute que, si la chose était eûtrée dans sa politique , on ne l'eût vu , dès lors , non par conviction, mais, par intérêt et pour plaire à ses amis d'Angleterre, changer de religion. Tout , du moins, promettait ce résultat. Les missionnaires étaient au miaix avec lui ; à son exemple , le peuple avait, pour eux, toutes sortes d'égards; et, comme lui, plusieurs commençaient à apprendre à lire et h écrire (i).

£n juin 1^07, la guerre se ralluma tout à coup sur.deux points différens , à Taïarabou et k l'ouest de l'île, où , pendant une nuit obscure , les gens de Pomaré attaquèrent , à l'improviste , son ancien rival Taatarii. Ce chef et son peuple, ne s'attendant k rien, étaient sans défense. Le massacre fut plus affreux encore que celui d'Orohouiéro ou Atahouroii, dont il a été question plus haut. Les vainqueurs, dans leur rage,

(1) La lettre que Pomaié adressa, eu janvier 1807, à la société des missions , et dans laquelle il promet de bannir de ses domaines Oro ( le dieu auquel on sacrifiait des victimes humaines ) , ne dément pourtant pas le caractère avide de ces insulaires. Il eut soin de ne pas faire cette vague pro-, «oesse sans y joindre des demandes plus positives. « Amis , » disait-il , envoyez des marchandises , des habillemens , des » étoffes pour nous , et nous adopterons les coutumes an- » glaises.

« Aipis , envoyés aussi beaucoup de fusils , de la poudre , » parcç que la guen'e est fréquente en ce pays ; et , si j étais » tué , vous n'auriez plus rien à 0-taïti. Je désire aussi que » vous m'envoyiez toutes les choses cprieuscs de rAngleteiTe » et tcnites les choses pour écrire , etc. »

portèrent , de tous les côtés , la dévastation et la mort^ Après avoir immolé tous ceux qu ils avaient surpris ; après avoir brûlé les demeures, ils se dirigèrent sur Papara , où Tati , qui vit encore , était alors chef; mais, heureusement, un homme , qui avait échappé au carnage de Panavia , vint avertir les hahitans de Papara , de manière à ce qu'ils eurent le temps , non de se réunir pour se défendre , mais de se sauver* Néanmoins , dans cette nuit infernale et le jour suivant, il périt un grand nombre de personnes , surtout des vieillards , des' femmes , des enfans ; et , au nombre des victimes se trouvèrent la veuve et les enfans d'Oripaïa, fils d'Amo , qui , surpris le lendemain au soir , près de Taïarabou , furent impitoyablement massacrés avec toute leur suite ; Tati , et quelques-uns de ses guerriers , parvinrent à gagner Un fort nommé Papéhararo, à Maïrépéhé ; mais ils étaient si peu nombreux qu'ils ne purent s'y maintenir , et se virent forcés de se réfugier dans les parties les plus inaccessibles des hautes montagnes, d'où ce chef réussit à gagner une pirogue, que quelques-uns de ses fidèles serviteurs lui avaient procurée et tenaient prête au rivage, au péril de leur vie. Avec lui. étaient son frère et son jeune fils , qu'il avait lui-même porté dans ses bras, pendant tout ce temps de fatigues et de dangers.

Après ce triomphe et ce carnage , Pomaré fit porter tous les corps des ennemis à Tautiré , où ils furent offerts au dieu Oro , qu'on supposait avoir aidé lé chef victorieux dans ces massacres et dans ces horreurs.

Cependant Taatarii s'était maintenu^ tant dans son fort que dans les montagnes , et y réunit, bientôt , assez de monde pour pouvoir recommencer la guerre avec une nouvelle fureur; mais le sort des armes ne lui fut pas favorable. Blessé , il se vit contraint de rentrer dans la forteresse, qui fut prise d'assaut, après un combat de toute une journée.

L'ennemi aurait voulu prendre Taatarii vivant; mais ce valeureux guerrier ne céda qu'en recevant le coup de la mort , vérifiant ainsi sa noble réponse à la première sommation de Pomaré. Son corps et ceux des braves qui étaient tombés avec lui furent encore offerts aux dieux.

Encouragés par leur triomphe , les vainqueurs de Atabourou marchèrent sur Papara , dont le chef et le peuple se sauvèrent dans le fort de Papéaraara; mais la femme , les enfans et les serviteurs de Rouaré , se retirant vers Taïarabou , furent surpris en route , et tous, sans pitié, mis à mort; ensuite le fort fut attaqué; et, ne pouvant tenir, le chef et tous les assiégés se sauvèrent dans les montagnes, où, pourchassés par les ennemis , ils furent tués à mesure qu'on les découvrait. Plusieurs même le furent de sang-froid, après l'action ; comme ; par exemple , le chef de Houtouhai , nommé Tétoaha , que Pomaré fit massacrer , postérieurement à la conclusion de la paix.

Le succès avait renda les vainqueurs insolens ; ils se permettaient des vexations et des cruautés inouïes , chose d'autant plus insupportable que ceux qui se

conduisaieut ainsi étaient, pour la plupart, des étrangers d'Ouhaïné , de Baïatéa, de Tahaa , etc. , venus au secours de Pomaré , et dont se composait , en grande partie , son armée.

Leur conduite imprudente fit tant de mécontens, que , malgré rabattement des vaincus , il en résulta bientôt une autre guerre qui faillit enlever à jamais le pouvoir à Pomaré. Elle éclata pour une cause assez singulière en ce pays, et qui mérite d être citée.

Métouavé , homme du commun , mais de beaucoup de courage , avait une femme renommée pour sa beauté , et que voulait avoir un des principaux officiers du roi. Le mari et la femme le repoussèrent également. Peu de jours après , cette dernière lut arrachée par force à sa demeure. Le mari , furieux , courut annoncer partout la violence dont il était la victime; et sut , par ses discours , faire partager son indignation au peuple et l'exciter à la révolte. En peu de jours, un grand nombre de mécontens se réunirent à Hirahouraïa ou Tiré , sous les ordres de Pafaï , qui vit encore, et à Oahouio. Ceux-ci marchèrent contre Pomaré, qui était à Papara , en prenant par le nord , tandis que les habitausde Papara et les Aroopas, qui habitaient Je sud - ouest , venaient du côté apposé. Toute File s'était soulevée. Il ne restait avec le roi absolument qub lesétraagers qui , attaqués sur tous les points à la fois, perdirent beaucoup de mondé et nepiti-ent se maintenir. Lui-même fut contraint d abandonner File et de se retirer à Eïmé© , avec ce qui lui restait de son armée.

Sf

Cette guerre est connue , dans les annales d'0-taïti , sous le nom de tamai rahi la Hirahouraïa ( grande guerre de Hirahouraïa ).

Déjà quelques-uns des missionnaires s'étaient retirés à Ouhaïné, et, delà, à Port Jackson. Ceux qui restaient encore , MM. Hayward , Scoff , Nott et Wilson , durent également vider les lieux et s'attacher au sort du roi dans son exil. Ils se retirèrent provisoirement avec lui à Eïméo , où le malheur le rapprocha d'eux , au point qu'enfin il prêta l'oreille à leurs discours , et consentit , comme on le verra plus tard , à se fier au dieu des chrétiens , puisque les siens l'avaient abandonné.

Immédiatement après ou même un peu avant l'expulsion dePomaré, le peuple de Papara etde Panavia avait rappelé Oupoufara , frère de Tati , homme de courage et d'énergie , qui , à la prière instante de presque toute la population , prit le commandement de ces deux districts , les plus peuplés et toujours les plus redoutés de l'île.

Environ dix mois après sa retraite d'0-taïti , Pomaré avait réuni à Moréa une force assez considérable , qui , sous les ordres de Mahaïné , chef dexîette île et de celle d'Ouhaïné , devait aller attaquer Mohoroa , fort situé au N.-E. d'0-taïti. Ce général avait avec lui Patiti , Amoré , Tanaraï, Tiare, Ohaï, tous guerriers célèbres de Raiatéa , de Tahaa et de Bora Bora , le premier surtout , qui avait demandé à marcher , aussitôt après son arrivée à Moréa. Cette armée débarqua à Papaïti. A cette nouvelle , Rifaï , Itoti , Tauté , Téméhouétou ,

Vana, etc. , se réunirent à Tiré; et, la méiTle nuit, marcbânt à la lueur de torches allumées , le matin ils étaient à Haïna ; de là, après avoir cotrduit leurs femmes , leurs enfans et leurs vieillards dans une profonde vallée, ils poursuivirent , aussitôt , leur marche à la rencontre de l'ennemi , qui ne tarda pris à se montrer. On escarmouchà long- temps ; et , par hasard , les principaux guerriers de Pon^àré furent tous tués , entrautreîs Patitiet Amoré. Le désordre se mit, alors, parmi les assaillans , qui se rembarquèrent en toute hâte ; et , harcelés par les vainqueurs , un grand nombre d^entr'eux périrent. Découragés par ce revers, les <.hefs de Raïatéa , de Tahaa , etc. , désertèrent la cause de Pômaré et rentrèrent dans leurs foyers.

Il y avait , en àe temps , à 0-taïti , un homme singulier, dont il a déjà été question: C'était le prophète Tino, qu'on nommait Taraméa , quand il était dans son état naturel , et Ord , quadd il se prétendait inspiré par ce dieu. Gomme , pendant l'exil de Pomaré, il n'y avait pas d'arii rahi à 0-taïti , c'était vraiment lut qui gouvernait l'île, non pas précisément comme chef ou roi , mais comme prophète ou plutôt comme dieu. Il avait commencé à jouer son rôle même avant cette année, et son pouvoir s'était étendu avec les calamités de Tîle, dans ces derniers temps. 11 vivait au S.-O. d'Otaïti , à une pointe dite Mara , dans Un Maraï , où , de partout, on lui apportait des offrandes et des provisions. Sonautorité était des plus despotiques; ils faisait presque tout ce qu'il voulait, redouté de telle sorte,

— 45i — que sa seule menace équivalait à l'ordre le plus positif. Devait-il aller quelque part? Tout était préparé poùt le recevoir. Le chef lé vénérait; les femmes lui prodi^ guaient leurs faveurs. Peut-être tfj eut-il jamais , §ùt la terre , d'individu pliis hondré , plus pniâèant ; ses moindres volontés étaient des lois irrévocables; lèffe chefs eux-rtïénîes n'auraient osé lui résister , mais il iie se mêlait pas directement de la guérite , quoiq»ï'e seis bonnes grâces fussent briguées autant qu'on redoiitëit Éùti ttt^cohteiitemeYït. Ses momens d'inspiration étaient des monrtens de trionaphe. Tout tremblait alors. Chaque parti redoutait quelque prescription fatale ; et s'il eût crié : « Guerre ! » tout se serait armé sans réplique.... Mais son tègne était passé. Un rival audacieuît s'était présenté dans la lice et remporta sur lui , ou , d^ moins , partagea son empire , ainsi qu'on le verra plus bas.

En 1809, ^^^^ ^^^ ^ssionnaires anglais afvaient quitté l'archipel de la Société. M. Nott seul restait avec Pomaré à Eïméo. Depuis douze ans qu'ils habitaient ces îles , leurs suocès n'y avaient été nulleméxit en rapport avec leur constance et leur zèle. ïjivrés à l'ivrognerie , à la débauche , à tous les excès, l^ Indiens se riaient de leurs remontrances et ne concevaient rien , ni aux vertus qu'on leur prêchait, ni à ^ette divinité bienfaisante qu'on leur annonçaiit ; ausii rien de plus contraire à la, religion chrétienne , aux mœurs qu'elle exigé, què^'K^sprit de la religion k)icale, que les excès qu'elle pei^raettarit: car les secta-

teurs de cette dernière , jouissant d'une entière liberté de conduite, pourvu qu'ils agissent sous les auspices des dieux , pouvaient , k leur gré , rechercher toutes sortes de plaisirs , sans que rien en parût choquant ni répréhensible , la pu reté des mœurs , loin d'être exigée , semblant , en quelque manière , opposée k la volonté divine. Les missionnaires n'étaient donc pas écoutés , quand ils blâmaient un excès , et l'on ne faisait que rire de leurs menaces àe peines éternelles dans une autre vie. Lçurs discours, comme leur manière d'être ne leur attiraient que ridicule et méjpris ; et , à l'époque dont je parle , ils n'avaient pas encore fait un seul prosélyte.

Une circonstance singulière , c'est qu'ils avaient , en quelque sorte , toujours partagé le sort de Pomaré dans 0-taïti. Etablis, protégés, quand il y était puissant; errans etabandonnés, quand il en fut chassé, son sort semblait décider du leur , et leurs espérances pour l'aveiïir tombaient avec son pouvoir. Partout, un sort commun, des malheurs qu'on partage, hent les -hommes. Pomaré s'attacha aux missionnaires, et les missionnaires aimaient sincèrement Pomaré, M. Nott ^ surtout , qui, bravant la misère et les dangers , eut le couragç de restqr , et devint son ami le plus intime. Quoique Pomaré ne parût encore nullement disposé à adopter la . nouvelle religion , il souffrait qu'on lui en parlât ; et le digne ministre d'un dieu de paix, dans l'intimité dont il jouissait , avait souvent occasion de traiter des sujets qui, en piquant la curiosité du

roi , amenaient des discuîssious où le mii»sionnaire combattait avec adresvse et modestie, tout à la fois, les erreurs d*une rçligioii devenue monstrueuse, et savait faire ressortir ja beauté de celle qu'il venait pi^her. Ce fut donc seulement vers ce temps que, dans ces entretiens familierb , amenés par le^ circonstances , ce missionnaire, et d autres , qui revinrent bientôt après , et qui , tous , possédaient assez bien , déjà , la langue nationale , donnèrent , à Pomaré et à sa suite , les premières notions de la i-eligion chrétienne. Le moment était des plus favorables, pour en faire goûter les maximes. Dans la situation où se trouva ce prince , de 1809 à *^* » et 1812 , exilé , sans le moindre espoir de i-entrer dans ses états , la peinture d*un dieu auquel rien ne pouvait résister , devait lui plaire , d autant plus que les dieux qu'il adorait semblaient ou ne po^ivoir plus le servir ou Favoir abandonné. 11 les redoutait encore; mais il n*était pas nouveau chez les Océaniens de quitter un dieu pour en adorer un autre, ou d offrir de» sacrifices à une divinité qu'ils croyaient plus puissante et qui protégeait leurs ennemis. La difficulté était de les abandonner tous indistinctement ; de renoncera tous à la fois. S'il ne se fût agiqued'ilu Maraï, Jéhova aurait eu le plus considérable. Pomaré balançait toujours; mais il parlait 'souvent, à ce qui] paraît, de ces passages de Tbistoire juive où Dieu vient , tout à coup , au secoui*s de ceux qui le reconnaissent , et punit ceux qui servent les faux dieux ; il pensait souvent à ces traits ), il les aimait ; il se^^'aisait

redire )es circonstiuices où les tiibus , réduites k U dernière extrémité, se ^élevèrent inopinément par la protection de leur dieu , en triomphant de leurs enterais , quelque nombreux qu'ils fussent. Qqaud donc, triste^ abatte, (}échu de presque tout pouvoir, il ne Gppserva plus le piodndre espoir de ressaisir F^utorit;é ; quant} §es dif^reps efforts pour rentrer daps prt^ïti eurent tous échoi^é , quand il n'attendit plus rjen de lui-mpme ni de ses dieux; cbercbant des eonsplations , il se mit à écouter plus attentivement les missionnaires, qui ]m prom^tt^ijent Je secours d'un dieu plus puissant , s'ilyoulait, pour le servir, abjurer le^ siens, L^ conduite du roi influa sur celle de plusieurs autrjes individus. Les gens de sa maison traitaient les li:^ig^ionnaires ^vec plus d'égards, souffraient leurs relïïontr^nces, écoutaient leurs discours; et, en juin 1812, S^i^s rien concevoir encore à la morale ni aux principes qui font la base de la religion chrétienne , mais sei^lëlîentàcausede ns^ situ^tiop désespérée, et pour lesijayer d'une dernière ressource, comme il paraît méi^ïe l'avoir dit lui-même , Pom^ré , faisant publiquement profession de christianisme, demanda de plus amples instructions et le baptênie (4). Dès qu'il eut pris sqp

(i) Ce fut dans une espèce de festin qu'il donna la premièi'e marq^e de sop mépris pouf ses anciens dieux , et osa ^r^vpr leur courroux, au grand étopnement de la plupart ties convives épouvantés. On lui avait offert une tortue qui, d'après les rites , devait être cuite dans l'enceinte même du SJaraï , et offeite,€n partie, aui divinités. lî la fit apporter et

parti , il se montra zélé pour la nouvelle? doctrine , engagea fortement les chels à l'imiter, et alla juscj^à parler avec mépris de ses anciennes divinités , daiîS^ ufle assemblée publique, en vantant la religiop chrétienne et le pouvoir du Christ. 11 voqlajî 9!ijssi fair^ construire une église; mais Jes événemens politiques, l'obligièrent d'ajourner rexécutioïi de ce projet.

Cependant , une circonstance imprévue faillit reijverser tout à coup les espérances des missionnaire^. Pes chefs d'0-taïti vinrent proposer à Pomaré de reprendre le gouvernement , démarche doi)t on ignorp encore aujourd'hui le véritable but. Les uns 4isent, que , jaloux d'Oupoufara , ceux gui vinrent lui faire ces propositions étaient sincères; d'autres prétendent qpe ce n'éjait qu'un piège; tandis qu>ne opinion plys généralement répandue est qu'ils voulaient soutenir J'anciepne religion , eii empêchant Pomaré de se faire chrétien ; mais , quels que fussent leurs projets , Oupoufara les déjoua ; et , s'il y avait de la trahison dans cette démarche, lui,^ cju moins, n'y était pour rien ; car il refusa^ de nouveau , de se soumettre.

Dans tous les cas , si l'opiniâtreté de ce chef détermina Pomaré à tenir à la nouvelle doctrine, il n'y était pourtant pas encore assez affermi pour ne point

p'épAFer sur un fj^u ordinaire , en mangea, sans en rien fair^ porter au temple , et invita ses commensaux à en prendre leui* part. L'impunité de cette action fit un effet extraordinaire s^r le peuple, fut des piiis favorables au dieudee t^hiiéticfîs, et dépré^ijta tout-à-fait jej» ^^vinités ua^tio^gles.

céder à la séduction d'un vice devenu général ; et , pendant les deux années qu'il habita 0-taïti , il s'y montra dans un état d'ivresse presque continuel , ne cessant , depuis, de boire avec un tel^xcès, qu'on attribua sa mort à son extrême intempérance.

Après une résidence de deiix années à 0-taïti , ne s'y croyant plus en sûreté , il retourna à Moréa. Cependant , la nouvelle religion avait fait des progrès considérables. Elle comptait déjà , parmi ses membres , d'autres chefs , des Aréoïs , et même des prêtres de l'ancien culte. On avait aussi élevé une espèce d'église , où, dès i8i3, en présence d'une congrégation régulière de deux ou trois cents personnes , il y eut célébration dominicale du service divin. On peut juger des émotions des missionnaires , en de pareils momens., et des sentimens qu'ils durent éprouver , quand, pour la première fois , ils purent chanter publiquement , et dans un langage nouveau , la gloire de leur dieu , en voyant s'unir k eux, dans ce concert de louanges, ceux-là même qui, depuis tant d'années , les traitaient avec mépris , sourds jusqu'alors à leurs plus vives sollicitations. Que de larmes de joie et de gratitude ils durent verser, lorsqu'à genoux devant celui qui les avait soutenus au milieu de tant de fatigues et de dangers, ils purent le remercier d'avoir couronné leur zèle et leur persévérance , par un succès aussi extraordinaire qu'inattendu !

Pendant -que ces choses se passaient à Moréa , 0taïti était dans un état déplorable, et marchait à

grands pas vers sa ruine. Le peuple, presque toujours ivre, s y livrait à des excès inouïs, et ses nriœurs étaient, alors, véritablement horribles. Des distilleries s'établissaient dans toutes les parties de l'île; et, l'Indien, joignant la grossièreté de l'ivresse à sa barbarie natu^ relie , se trouvait rav3lé presque au-dessous de la brute. Tableau hideux , triste conséquence de nos visites î Car c'était bien à nous que tous ces changemens étaient dus; c'était bien nous qui avions empoisonné leur bonheur, en leur apportant des vices, en même temps que des maladies. Quelle diflférence avec ces premiers temps où la joie , la santé , les plaisirs , l'abondance, suivaient, partout , les pas de l'étranger ! Des fêtes élégantes , des manières prévenantes et gracieuses distinguaient, alors, ces insulaires; et maintenant , leurs réjouissances étaient l'ivrognerie; leurs plaisirs, la débauche; leurs fêtes , des combats sanglans; leurs ma^ nières, l'insolence et la menace. Ils connurent, bientôt, des crimes qu'on n'avait pas eu à leur reprocher jusqu'à ce moment. Ce fut en ce temps qu'ils s'emparèrent de deux navires anglais et en massacrèrent les équipages. Le premier était la Queen Charlotte^qui avait été aux îles basses de l'archipel Dangereux , avec des plongeurs d'0-taïti et de Raïatéa. Ces sauvages , l'ayant attaqué , à l'improviste , assassinèrent son premier , son second officier et l'un de ses matelots. Us rendirent le bâtiment au capitaine, à son retour àO-taïti; mais après avoir enlevé tout ce qu'il y avait à bord. L'autre était le Daphné- Les 0-taïtiens , d'accord avec les

sauvages d'Ariaa, tuèrent le capitaine et l'équipage, que les cannibales (le la dernière îledévorèrent.Iln'yeutde sauvé que M. Buknall, neveu de l'un des missionnaires <J'0-taïti , et un lascar qui se tint plusieurs heuresdans leau , près du gouvernail , et h qui , ensuite, on donn^ la vie. Sur le premier de ces bâtimens se rendit un des principaux chefs d'0-taïti , qui prit part à ce massacre ; mais, pourtant , sauva le capitaine et le reste de Téquipage. Il se fit chrétien la même année. Dans ce temps le peuple, vivant sans lois aucunes ^ était capable de tout. Pour la première fois , 0-taïti devmt un lieu dangereux, où , comme à la Nouvelle-Zélande et aux Marquises, les bâtimens ne pouvaient plus aborder sans être armés et sans se tenir sur leurs gardes ; car le succès enhardit les 0-taïtiens ; et , sans les avis secrets des missionnaires, d'autres navires encore auraient été attaqués et pris.

Vers 1 8 1 5 , Pomaré- Vahiné , nominalement , mais non défait, femme de Pomaré; car le roi, aimant mieux la sœur de cette, demi ère , lavait choisie pour sa véritable épouse; Pomaré-Vahiné , dis-je, vint de Raïatéa h Moréa , où on la reçut avec distinction , ep célébrant sa venue par des fêtes et par des festins. Après y avoir fait quelque séjour, elle se rendit à 0-taïti, dans l'intention de faire le tour de l'île , où elle croyait être également bien reçue. C'était une femme distinguée ; et ce voyage avait un but pohtique en faveur (lu prince dont elle portait le nom.

KHe débarqua à Pai»é ou Papaoa , avec une suit»

considérable. On Vy reçut lioqorablemenjt, el on lui apporta , comme de coutume , de3 étoffes et d'autres^ présens ; mais un de ses gens , déjà chrétien , os^ jpsqlter un prêtre pt provoquer sa colère et celle de» dieux , en poussant l'audace jusqu'à -saisir deîj pl^pies rouges qui avaient couvert les images, et ^ les jeter dan§ uf) brasierj qu'on venait d'allumer. I^e peuple fut frapjpé d'étopnemepi; et d'horreur ; le prêtre ))umilié criii vengeance ; e^ alors compaençî^ une guerre qu'on peut nommer guerre de religion , à cau^e d^a Ja 1;eïvtatiye faite, à l'instigation du prêtre, d'assa>si|ier t,ou^ ceux qui étaient venus à O-taïti. ]Les chefs de Matavaï et de la partie N.-O. (\e l'île con3entirent ^ attaquer le pijfti tJurnomiGrjé fiouré atoua (les prieurs de dieu ou les c)a|:étiens) : mais , ne se croyant pas a^sez forts, il^ cppjurèfent Oupoufara de se joindre ù eux.Çeluj^çi viijt i^ussitot avec les guerriers de son district de PaparjEi , et les Oropaj» ou ceux id'Atahpurpu, Il amenait Tarâmes, pe célèbre inspiré, qui, jusqu'alors, iivaitreçu j'adprâ^ tipu du peupji^ crédule , et qui é^it surtout ennjemj (}e Ici «puyelle religion , où il yoyt^it la rume de §pq pouvoir ; mais sa destinée était de déchoir, i^çme ^vaQt le jtrjppiphe des chrétieus. En foute ^ pp r^mijrqua qu'un Indiep, noniméMaro, hpmme du coi^ipiun §t encore inconnu , ayait T^ir sorpbre ef; un brat^ epyeloppé,ce qui sjgnift^it qu'il se rpgjjrdi^ilcpmpiieiuspi^^. TpranijK^, ipdigHé,l»i dit qu'il était/un ipippsteur ; niais iViarp, s^ps lui réppp(lre, jetfi sur lui pp rfig^V(i iqudrqyant , dont '\\ effiaya les Indjeps , qui ^'^çrièr^ipt

tous ensemble : « Il est inspiré ! il est inspiré !» — Le chef seul, Oupoufara, voulut paraître n'être pas la dupe de ces grimaces d'imposteurs adroits ou d'esprits exaltés. Il imposa silence à Taraméa , marcha isolément; et, pour lapremière fois, se montra indécis, sans énergie.

L'heure convenue pour le massacre des chrétiens était minuit. Ignorant ce qui se tramait contr eux, ils étaient encore , au coucher du soleil , tranquilles et sans méfiance , quand un message secret vint les avertir du danger qui les menaçait. Ils n'avaient pas un instant à perdre pour s y soustraire ; et encore fallait-il qu'ils parussent ne rien soupçonner , leurs ennemis , ceux de Matavaï et de Papara , assez forts pour les détruire, étant à deux pas. Ils parvinrent, néanmoins, à s'embarquer et à s'éloigner , sans être aperçus. On ignore encore qui leur donna cet avis salutaire; mais on pense que ce fut Oupoufara , qui , grand et généreux, quoique rival de Pomaré, ne pouvait tremper dans un pareil complot , surtout avec des chefs qu'il savait ne pas l'aimer , et qu'il détestait , pour sa part , bien plus que Pomaré lui-même.

En tout état de cause, ce fut le retard d'Oupoufara qui sauva les chrétiens.^ S'il avait marché avec sa célérité habituelle , il serait arrivé avant la nuit près de Papaoa ; et, alors, les chrétiens n'auraient pu échapper sans être vus. C'était le nouvel inspiré Maro ou Arétaminou (car il avait déjà changé de nom ) qui voulait qu'on allât ^ de* suite, attaquer Pomaré- Vahiné et les

— 46i — autres chrétiens, promettant la victoire et la mort de tous les aapii pctrau (les chrétiens); mais Oupoufara refusa, ainsi que le chef de Panavia, ce qui prouve que les 0-taïtiens n étaient déjà plus le même peuple, et que le respect superstitieux pour l'inspiré n'existait plus. Ils virent , la nuit, les canots delà reine déjà en route pour Moréa. Marovint l'annoncer, et menaçait le chef du courroux de ses dieux, pour sa négligence; menace dont il ne paraît pas que ce dernier ait tenu grand compte , disant qu'il ne voulait de mal ni à cette femme, ni à ses gens , mais qu'il allait attaquer ses anciens ennernis, les Porionou; et, effectivement, il marcha aussitôt sur Papaoa , en chassa l'ennemi , et tua un chef deMatavaï.

Les Porionou (habitans des parties N. etN.-E. de l'île), s'étant retirés à Matavaï, envoyèrent demander la paix. Maro dit qu'on la leur accorderait, s'ils immolaient un aapii parau ou chrétien , qu'on devait envoyer pour lui être offert à lui ou au dieu Oro, dont il était inspiré. Ce peuple , dans sa crainte , s'empressa de le satisfaire; tua, effectivement, un jeune converti, le mit dans un panier, et l'envoya à Papaoa pour être offert à l'inspiré ; mais celui-ci fit remettre le cadavre dans la pirogue, ordonna de le rapporter à Matavaï , et dit aux envoyés que, si les chefs de Matavaï voulaient brûler la maison destinée aux fêtes publiques des Aréois, etc., cet incendie serait le signal du départ des Oropaa pour retourner dans leur district. A l'arrivée des envoyés avec la victime, les chefs, s'enquérant

avec inquiétude de ce que voulait Fiiispiré, s'empressèrent d'y obtempérer ; mais quand Maro vit lès flammes s'élever dans Fair , il se mit tout à coup à crier : «Victoire ! victoire ! » ; dit à Oupoufara qu il fallait marcher, que c'était le signal du triomphe; et, en effet, à l'approche d'Oupoufara , et des siens , les Porionou s efifiiirént , abandonnant tout pour gagner assez tôt leur fort d'Apé^no. Les vainqueurs ravagèrent le disttict, brûlèrent toutes les maisons, et massacrèrent tous Ceux à qui l'âge ou des infirmités ne permirent pas de se sauver. Delà, ils allèrent à Apéano, et restèrent quatre jours dans la plaine. Le cinquième, Maro ( I) dit qu'il fallait aller attaquer le fort , éloigné dans l'intérieur ; mais les assiégés, frappés d'une terreur panique , qui les rendait presque incapables de la moindre résistance, l'abandonnèrent, après une légère escarmoucliTï, et se retirèrent dans les montagnes, dés la première attaque des Oropaa. Il n'y eut, en tout, qu'une douzaine d'ht)mmes de tués.

Les Oropaa prirent possession du fort , et y furent joints par les Tétévaïtaïens ou les gens de Taïarabou , avec qui ils étaient alors en paix. Quand ces Tétévaïtaïens entrèrent, Maro était avSsis sur une émrnence, auprès d'Oupoufara et d'autres chefs. Toujours sombrer, et comme plongé dans de profondes méditations , il parut ne pas les avoir vus; et, levant la tête, il dè-

(1) Je nomme toujours Tinspiré Maro , quoiqu'alors il se Jiommât Arétaminou.

tnaïKia qui étaient ces gens. « Des amis de Taïara*-

bon » lui répondit-on. — « Des amis ! » s'écria-t-il.

«Ce sont des ennemis Il faut les attaquer. » Mais

les chefs refusèrent, et quelques-uns cherchaient à Fapaiser. Cependant, les Tétévaïtaïens , ayant appris €e qu'avait dit l'inspiré, voulaient se retit'er; et, malgré les efforts d'Oupoufara pour les rassurer, ils se tenaient à l'écart et sur leurs gardes. Rien n'ar^ riva, pourtant; et, bientôt, reprenant courage , ils se rallièrent pour donner la chasse aux malheureux qui s'étaient sauvés dans les montagnes. Deux jours après, ils quittèrent Apéano, et partirent pour Papétoaré, l'extrémité orientale de la grande péninsule. Là, ils' transportèrent, autour du Maraï, les corps des ennemis tués dans le conlbat; après quoi Maroleur ordonna de retourner à Papara et à Panavia , leur résidence habituelle. Il leur fit fiaire diligence, prédisant que, s'ils restaient plus long-temps absens, ceux de Moréa viendraient attaquer leurs femmes et leurs enfans.

A peine furent-ils à Afaïna (S.-O.), que plusieurs d'entr'eux , croyant la paix faite , s'écartèrent et allèrent dans la montagne , à la recherche de leurs amis et de leurs familles, qui s'y étaient retirés, en l'absence des chefs et des troupes. Ils venaient les engager à rentrer dans leurs foyers, quand ils apprirent que l'inspiré Tino ou Taraméa , celui qui avait joué un si grand rôle à 0-taïti pendant tant d'années, mais, supplanté par Maro, avait joint les gens de Taïarabou , et qu'ils marchaient sur Papara. On n'iivait h leur op-

poser absolument qu'Oupoufara, une trentaine de ses gens et l'inspiré Maro. J^e chef voulait se retirer devant Tennemi , fort de deux à trois cents hommes ; mais Maro, apprenant que c'était son rival qui était avec Tennemi, ordonna aux gens de son parti de tenir ferme, disant que Taraméa n avait au(iun pouvoir , et que le dieu Oro combattrait pour eux. Effectivement, cet homme , soit haine contre son rival , soit enthousiasme, marcha à la tête de sa petite troupe , à la rencontre des Tétévaïtaïens, même après avoir été abandonné par Oupoufara, qui ne croyait déjà plus à ses prédictions; et il les mit eu déroute, après en avoir tué cinq ou six, presque de ses propres mains. Le reste s'échappa ; et, craignant la poursuite de Tennemi, plusieurs allèrent joindre Pornaré à Moréa.

Ces dernières luttes, plus destructives quel meurtrières, avaient soumis, de nouveau, toute lîle à Oupoufara ; mais en avaient presque fait un désert, et le laissaient, après tout, avec peu de forces, au lieu que la plupart des vaincus, s'étant sauvés à Moréa, Pomaré, qui voyait ses forces augmenter chaque jour, osa, ^ nouveau, songer à la conquête de l'île. Pendant qu'Oupoufara, avec ce qui lui restait de monde de Papara et d'Oropaa, préparait des provisions et des étoffes , pour la fête de Pou ré ri (des prières di action de grâces) ou Te Deum ( car c'est peut-être des sauvages qu'on a pris l'usage des Te Deum après les batailles ) ; pendant qu'il faisait, dis-je, ces préparatifs, au maraï de Taïarabou, il apprit que Pomaré avait

débarqué à Papaïti, au N.-O. de la grande péfiiiisule* Maro, s'auimant aussitôt, rangea les troupes; et, dans son enthousiasme, annonça la destruction des aiapii parau ou des chrétiens. Oupoufara ,' excité ]ui-mêai« contre son ancieu, alors son seul mal, se mit, sans tarder, en marche, avec ses geiis et tous côux qui avaient joint ses bannières.

J ai dû entrer dans leâ détails de ces différentes guerres, quelque peu intéressantes qu'elles soient par elles-méme , parce quelles ont amené , dans les îleç, un changement à peu près total , et ont fait définitive^ ment triompher la nouvelle religion. Les vaincus s*étaient toujours réfugiés auprès de ï^omâré à Moréa , ce qui devait augmenter non-seulement ses forces, mais encore le nombre des convertis et des gens i^vorablcs à la nouvelle doctrine, dont on fit d autant plus facilement des prosélytes qu'ils' avaient l'exemple de leurcbéf; et, vaincus, se Croyaient abandonnés de leurs dieib^.

L'armée avec laquelle Pomaré passa dans 0-taïti , était donc, en quelque sorte, une armée de chrétiens j et, ainsi que lui, mettait sa confiance dans une divinité qu'on lui avait annoncée comme bien plus forte qu'Oro ou toute autre, dont les missionnaires ne niaient cependant pas Texistence; mais qu'ils traitaient de varoua ino, mauvais esprits ou diables, en oppOHtîou avec le vrai Dieu.

En décembre i8i5, un dimanche, -Pomaré arriva de Moréa, suivi d'environ mille hommes: Il se rendit

VOT. AUX ÎLBS. — T. II. 3o

au service dans une église érigée à Naarii, à 10. -S. -0. de l'île. A peine Toffice fut-il commencé, que des coups de fusil annoncèrent l'approche de l'ennemi, qu'on vit, au même iftstant, doubler une pointe à quelque distance; et, de toutes parts, on entendit les cri^ de , tamaï ! tarnaïl, ( guerre ! guerre I ) Heureusement les chrétiens étaient armés, quoique l'ennemi n'eût tenté cette attaque ce jour-là^ que dans l'idée de les trouver sans^ armes et dépourvus de tout moyen de défense, comme Maro l'avait, d'ailleurs , annoncé. A l'approche de l'ennemi, et dès qu'il fut en vue, la plupart des chrétiens voulaient s'élancer au combat ; mais Pomaré les arrêta, disant qu'avant tout , il fallait achever le service; car, pour eux, tout dépendait de Dieu . A cet égard, il n'avait pas changé d'opinion ; et tout son espoir, toute sa confiance, étaient aujourd'hui dans la protection de Jéhova, comme, jadis,, ils avaient été dans Oro. Les prières finies, les chrétiens se, rangèrent en bataille. Les plus zélés étaient à l'avant-garde. Les derniers réfugiés, en qui l'on ne se fiait pas encore entièrement, formaient le centre, et le peuple de More a l'arrière-garde.

Commandéspar leur brave chef Oupoufara, et animés par Maro, qui leur promettait une victoire aussi facile que certaine, les ennemis s'avaqcèrent au milieu des chants et des cris. Il y eut un moment d'hésitation dans un petit nombre d'eutr'eux, quand des boulets, partis d'une embarcation armée d'une pièce de canon et commandée par un blanc, vini^ent frapper au milieu d'eux

et en tuèrent quelques-uns ; mais le chef, voyant l'effet produit, se retourna en disant : « Ceux qui sont » morts ont été atteints par leur faute. Ne voyez- vous )) pas que ces gens tirent toujours trop haut ou trop » bas ? S'ils tirent en l'air, baissez-vous; s'ils tirent » trop bas, sautez en l'air... Moi, qui suis le premier, » vous voyez bien qu'ils ne me touchent pas. »

L'attaque des idolâtres fut impétueuse, et les gens de Pomaré eurent un moment le dessous. Ils se défendaient avec un courage peu commun ; mais ils avaient déjà beaucoup d'hommes tués, perdaient continuellement du terrain, et la victoire semblait se déclarer pour Oupoufara. Partout le premier et à la tête de l'attaque, animant ses guerriers par son exemple , il allait tout emporter, quand, pei<cé d'une balle, il tomba devant ses troupes. 11 ne mourut point du coup; mais, s'appuyantsurlamain, il fit encore face à l'ennemi. En le voyant tomber, plusieurs de ses amis s'arrêtèrent , pour lui porter secours ; mais lui, reconnaissant son état, leur dit d'une voix ferme encore, quoiqu'il se sentît mourir : « Laissez-moi ; mais ven- » gez ma mort. . . Voici l'homme qui a tué votre » chef... w; montrant un des gens de Pomaré, qui avait eflfectivement infligé la blessure. Tous y coururent aussitôt ; et, dans cette attaque furieuse de quelques individus contre tout un rang des plus braves guerriers de Pomaré, les vengeurs d'Oupoufara parvinrent à joindre le guerrier que ce chef avait désigné, le saisirent au col, et allaient l'entraîner ou l'étrangler, quand

cet lionime, si brusquement surpris, parvint à poser sur son adversaire le ÎDOutdu canon de la carabine déjà sifatale àOupoufara, et Tétendit à ses pieds.

Malgré la blessure d'Oupoufara , son armée continuait à se battre avec ardeur, et l'état de son chef sem-

blait même l'animer encore ; mais celle de Pomaré , encouragée, à son tour, par cet incident, se maintenait opiniâtrement sur son terrain. Les idolâtres perdaient toujours de leurs chefs, ayant bien moins de fusils que Tarmée chrétienne, et soufïVant , surtout , du feu de quelques embarcations commandées par Pomaré en personne et qui les prenaient en flanc. Ils durent enfin céder. Le désordre se mit dans leurs rangs ; tous prirent la fuite; et , à cette vue, le malheureux Oupoufara, qui s'était soutenu jusqu'alors, tomba et rendit le dernier soupir.

L'armée allait s'attacher à la poursuite de l'ennemi , dans l'intention, comme autrefois, d'en faire un affreux massacre; mais Pomaré, s' avançant sur le rivage, lui cria de s'arrêter; que c'était avSsez; qu'il ne voulait plus qu'on tuât un seul des ennemis ; et qu'au contraire, on pouvait leur annoncer, de sa part, paix et pardon. Ceci parut extraordinaire, et tous restèrent frappés d'étonnement. Ne pas poursuivre un ennemi vaincu , ne pas chercher k l'exterminer, c'était chose inconcevable. Amis et ennemis en étaient dans la stupéfaction. Cette nouveauté fit le plus grand bien à la religion chrétienne. Ils virent en quoi surtout elle se distinguait de l'ancienne ; ils en conçurent la beauté. Les

femmes, les enfans des vaincus,, qui tous s'attendaient à une poursuite acharnée et à une mort presque certaine, pleui'aient plutôt d'attendrissement que de joie ; et, dès cet instant, coururent au baptême, en adorant le Dieu de clémence et de bonté qui leur sauvait la vie à eux et aux leurs.

Cette longanimité inespérée empêcha probablement, seule, le peuple d'opposer la moindre résistance, quand Pomaré envoya, dans toutes les directions, des partis , chargés de détruire les temples et les idoles. Il vit, non sans quelqu effroi , mais sans murmures, l'image d'Oro, l'objet de tant de convoitises, de contestations et de guerres des plus cruelles, tirée du maraï et jetée aux flammes; et, en peu de jours, dans tout 0-taïti , quelques ruines seules indiquèrent les lieux où, pendant si long- temps, on avait adoré des divinités, la terreur du peuple et souvent l'appui du despotisme; mais aussi le soutien de l'ordre et des chefs, qu'elles faisaient respecter, en leur assurant un pouvoir qui, quoique purement moral, était bien plus réel que s'ils avaient disposé de troupes régulières toujours prêtes à exécuter leurs volontés.

Ce changement était donc aussi extraordinaire qu'il était beau. Tout à coup s'ouvrait à ces nations une carrière nouvelle ; car, avec leur religion et leur culte, tombaient toutes leurs institutions. Leur gouvernement, leur ordre social, leurs mœurs, tout allait changer. Quel moment pour un homme de génie, pour un homme instruit, clairvoyant, sage, sans préjugés,

connaissant les besoins et les goûts des insulaires! Malheureusement , un tel homme a manqué ; et, aniniés de bonnes intentions, mais circonvenus par les préjugés de leur état et privés, d'ailleurs, des lumières que demandaient les circonstances , les missionnaires n'étaient pas ce qu'il fallait ; aussi restèrent-ils longtemps sans Sien établir du tout, se bornante enseigner la religion', et à prêcher la morale. Heureux encore s'ils s'en fussent tenus à cela!... Eux et leur religion, toujours aimés, auraient, sans doute, fini par triompher de tant d'obstacles; tandis qu'aujourd'hui leurs institutions, incompatibles avec l'jétat du peuple, ont amené l'anarchie ; comme , de leurs règlemens trop sévères, sont nés l'inimitié contre les rédacteurs et le discrédit des lois générales.

Articlk IV.

Histoire dO-taïti, depuis ï introduction du christianisme dans ïile^ jusquà nos jours.

La mort d'Oupoufara mit donc, tout à la fois , fin à la guerre et à l'idolâtrie dans 0-taïti, tout en y ramenant Pomaré, plus puissant que jamais. Comme on vient de le voir, le peuple, et surtout le parti vaincu , coumient au baptême, surpris de sa clémence, qu'ils savaient être due à la nouvelle doctrine ; et voulaient devenir chrétiens, sans comprendre encore ce que c'était que le christianisme, et sans savoir du nouveau dieu autrechose, sinon qu'il était bon et puissant, et qu'il

avait fait triompher le roi. Changer de religion, c*était donc simplement , pour eux, changer de divinité. Toutefois il s'éleva, de toutes parts, sur les ruines des marais, des églises où les habi tans venaient, enfouie, avec un zèle et un empressement extraordinaires, demander à s'instruire dans la nouvelle doctrine. On n'entendit bientôt, partout, que le chantées hymnes et les louanges du Christ dans ces mêmes lieux où, naguère, les cris de victoire de sauvages guerriers se mêlaient aux hurlemens des prêtres, demandant des victimes pour leurs autels, altérés de sang humain.

Dès le principe de cette révolution , la plus singulière, peut-être, qu'on ait vue dans l'histoire, à mesure que les églises s'élevaient, elles étaient remplies, même plusieurs fois par jour, de néophytes empressés d'assister aux olïices, pour adorer la nouvelle divinité. Des écoles aussi furent étabhes; et là, jeunes etvieux^ mariés ou non , accouraient en foule, avides de s'instruire, à tel point que les missionnaires, qui se trouvaient alors dans l'île, ne suffisaient plus pour répondre au vœu des Indiens, qui, tous à la fois, voulaient acquérir ces précieuses connaissances, la lecture et l'écriture, de tout temps si fort admirées par eux dans les étrangers, et que, déjà, possédaient leur roi et plusieurs d'entre les chrétiens.

Ce qui leur plaisait, surtout, c'était le chant des hymnes. Ils avaient toujours eu du goût pour la musique et pour les vers, avaient quelqu'idée de l'harmonie et chantaient en accords, avant nos visites ; aussi

apprirent-ils promptement à chanter, et même à chanter juste; circonstance qui a contribué à induire en erreur les voyageurs des premiers temps, sans en excepter les missionnaires, qui prirent l'ardeur de s mstruire, dans un peuple désœuvré et avide de nouveautés, pour du zèle religieux, et son instinct musical pour de la dévotion et de la piété.

L'exemple d'0-taïti fut bientôt suivi dans les autres îles de la Société; et , postérieurement , dans toutes les îles environnantes, aux Sandwich, aux îles des Amis , k la Nouvelle-Zélande, et dans presque toute la Polynésie. En moins de deux ans , des églises s'élevèrent à Moréa, à Ouhaïné, à Raiatéa, à Bora- Eora, etc. La même ardeur pour le nouveau culte semblait animer les peuples de toutes ces localités. De nouveaux missionnaires arrivèrent et furent reçus partout avec empressement et respect. Des demeures très-convenables furent construites pour eux et d'après leurs directions, ainsi que des églises et des écoles , régulièrement fréquentées partout ; enfin ceux qui, si longtemps, avaient été des objets de dérision et de mépris, jouissaient, alors, de tant de considération, qu'ils étaient devenus les guides et les maîtres de ces mêmes individus, capables, peu de temps auparavant, de les maltraiter et de les menacer de mort, au premier mot de religion .

On n'enteridait, à toute heure du jour, dans toutes les maisons, que le chant des hymnes, auquel les jeunes femmes, surtout, s'exerçaient continuellement. On s'y

livrait aussi beaucoup à ]a prière; mais cette dernière pratique étant, de temps immémorial, une de leurs coutumes nationales, on n'eut que la 'formule à changer; et, comme jadis, personne ne prenait unrepas,ne se couchait ou ne se levait sans prier , sans rendre grâce à la Divinité. Plusieurs , même , poussaient la chose à lextrême. Dans l'excès d'un zèle soit sincère, soit afiècté , on en voyait s'écarter dans les bois pour dire leurs prières et passer de longues heures dans cette pieuse occupation.

Ces changemens eurent pour suite nécessaire l'abolition de toutes les anciennes coutumes. La chute des anciens dieux entraîna naturellement celle de l'usage des sacrifices humains. L'infanticide tomba aussi, comme défendu par la nouvelle religion; et cela, au grand contentement du peuple, des femmes surtout, qui, à ce qu'il paraît, n'avaient jamais commis ces horreurs ou n'y avaient consenti que parce que c'était une eoutume à laquelle elles ne pouvaient se soustraire; mais nullement par le désir de se défaire de leurs enfans. On eut également plus de soin des malades, quoiqu en cela ils ne se soient jamais distingués, montrant constamment, à cet égard, une négligence, souvent même une indifférence qui, mieux que toute autre chose, prouverait leur défaut de véritable sensibiKté. La société des Aréoïs se trouva également dissoute ; ses représentations., contraires aux ordonnancés de la nouvelle loi , se virent aussi interdites ; et le tabou , enfin,. qui obligeait les femmes à manger seules,

étant levé, tous les membres d'une famille ou autres, des deux sexes , purent , désormais, manger ensemble, dans le même lieu et des mêmes mets. La religion chrétienne abolit donc, en un instant, tous leurs usages barbares; et, nul doute que guidé, pour lors, avec discrétion et sagesse , ce peuple n'eût marché , rapidement , vers la civilisation.

Si les missionnaires s étaient arrêtés là, tout leur promettait le succès le plus complet. Ils auraient dû, surtout, montrer quelque peu d'indulgence pour certains abus répréhensibles, sans doute, et qui méritaient d'être signalés du haut de la chaire, mais qui, néanmoins, ne pouvant compromettre le bonheur du peuple, ne sont certainement pas de la compétence des tribunaux, et ne devaient jamais se confondre avec les crimes. Malheureuwsement les missionnaires étaient hommes, ou plutôtprêtres,et prêtres appartenante une secte des plus sombres et des plus rigides ; aussi, quand ils virent que d^anciennes coutumes, l'influence du climat, l'ardeur d'un tempérament tropical l'emportaient sur leurs leçons , ils eurent la faiblesse de renoncer à la douceur qui leur aurait fait tout obtenir , et poursuivirent criminellement les moindres écarts de. conduite et des actions qui, bien que foncièrement immorales, ne pouvaient, néanmoins, il faut le répéter, pompromettre le bonheur du peuple. Voici comment ils en vinrent à regarder ces mesures comme nécessaires , ou, du moins , ce qui y donna lieu.

Tant qu'il ne fut question que de fréquenter les églises,

de chanter des hymnes, de réciter des prières, etc. , tout alla bien 5 car les Indiens ne voyaient, en cela , qu'un changement de divinité et un mode différent d'adoration ; mais quand ils reconnurent que la nouvelle doctrine prescrivait une pureté de mœurs dont ils n'avaient aucune idée, une régularité de conduite dont ils ne pouvaient concevgir la convenance ; quand les missionnaires, non contens de leur interdire les excès, leur défendirent indistinctement tous les plaisirs, tous les délassemens; quand ils s'aperçurent qu'ils n'étaient plus libres dans leur intérieur, et qu'avec l'amour disparaissaient à jamais, pour eux, les danses, les représentations, les fêtes, les réjouissances, les jeux, les exercices, dont ils avaient l'habitude, ils se reployèrent, en quelque sorte, sur eux-mêmes; ils commencèrent à murmurer ; ils osèrent, pour la première fois , réclamer contre cet autre tabou, auquel ils ne s'étaient soumis que momentanément , n'imaginant pas qu'il dût être perpétuel ; et, le premier enthousiasme passé, on s'aperçut que si le peuple avait changé de dieu, ses mœurs étaient restées les mêmes.

Au fait, occupés les deux premières années, des services aux églises, de l'enseignement dans les écoles, du baptême, etc., les missionnaires n'avaient guère eu le temps de surveiller la conduite domestique de leurs nouveaux convertis; aussi, quand ils commencèrent à s'en occuper, reconnùrent-ils que le plus grand nombre d'entr'eux unissaient la conduite la plus immorale à une dévotion telle quelle , et à fobser-

vance la plus rigide des pratiques religieuses (i). La plupart, au reste, étaient iimocens, et ne concevaient pas que leurs mœurs d'autrefois pussent avoir quelque chose de répréhensible, ni en quoi elles ne s'alliaient pas avec Tobservation stricte des prescriptions de la nouvelle loi. Une chose, au moins, est certaine; c'est qu'à peine une année finissait, que ce zèle extraordinaire se refroidit singulièrement et s'affaiblit toujours en raison proportionnelle des exigences des missionnaires, relativement aux. mœurs; que, dès iSi'j, les écoles et les églises étaient beaucoup moins fréquentées; que beaucoup des néophytes murmuraient et revenaient à leurs anciennes habitudes.

Les missionnaires et la nouvelle doctrine se maintinrent, pourtant, par l'influence du principal chef. Croyant leur être redevable de son rétabhssement au pouvoir, il les soutenait autant qu'il était eii lui, et punissait rigoureusement la moindre transgression k leurs préceptes. Presqu'aussi sévère que Néron, qui mettait a mort ceux qui succombaient au sommeil pendant qu'il déclamait au théâtre, le roi d'0-taïti se rendait le dimanche à l'église, accompagné de sa garde, et faisait également punir ceux qui s'endormaient aux sermons des missionnaires. Préoccupé, comme on l'a

(i) Tous les amusemens étant interdits aux Indiens , il n'est pas étonnant qu'un peuple si remuant se rendît aux écoles , aux églises /n'ayant plus rien autre chose à faire ; mais tenu dans l'inaction comme il l'était, il n'est pas étonnant, non plus, qu'il se livrât à tous les vices.

dit ailleurs, de la manie de prendre pour modèle , en tout, le roi d'Angleterre ; le roi d'Angleterre, lui avaiton dit, était à la tête de l'église... Il devait doi -, comme lui, maintenir et défendre le culte... Le roi d'Angleterre protégeait le commerce; et quand, sur la fin de ses jours, ruiné par la boisson et par d'autres excès, les missionnaires lui firent reconnaître la nécessité d'établir des lois , il approuva , de suite , ce projet , parce qu'en Angleterre il y avait des lois , et que le roi George , leur soutien , les faisait exécuter.

De toutes les îles, 0-taïti était donc la mieux disciplinée, quant aux apparences; avantage qu'elle devait entièrement à l'autorité et k la sévérité du chef. Ami des missionnaires, il les appuyait en tout. Les rapports qu'ils avaient faits de lui en Angleterre , et qui lui revenaient alors régulièrement, flattaient son amour-propre. Il s'y voyait pompeusement loué ; car il comprenait l'anglais sans pouvoir le parler, et tenait à justifier les éloges qu'on lui prodiguait comme protecteur du christianisme.

L'exemple de Pomaré eut, comme on l'imaginera sans peine, de l'influence sur les autres îles. A Ouhaïné, à Raïatéa, à Taata, à Bora-Bora, les chefs affectèrent du zèle pour la nouvelle religion qu'ils avaient tous adoptée , vers 1 8 1 6 et 1817; comme Pomaré , protégèrent les missionnaires, ce qui contint lès mécontens; et, bien que, partout, le plus grand nombre désapprouvât les exigences nouvelles , personne ,

néanmoins, par un reste de respect pour les chefs, n'osa se mutiner contre le» missionnaires. Tous prirent le parti de cacher leurs écarts ; et, sans aimer la nouvelle religion, continuèrent à fréquenter les églises, d'abord parce qu'on les y forçait, puis par désœuvrement ; ainsi, tout allait bien, pour l'extérieur; et comme les étrangers, qui séjournaient seulement quelques jours, ne purent juger de l'état des choses, que d'après ce qu'ils voyaient, ils firent, sur les changemeus opérés par les missionnaires, et sur l'état religieux de ces îles, des rapports d'autant plus éloignés de la vérité, qu'ils exagéraient toujours ce qu'ils avaient vu.

Malgré ces rapports, et quoique les missionnaires crussent un grand nombre des Indiens sincères dans leurs démoristrations , ils sentaient , pourtant, que les choses prenaient une tournure inquiétante. La jeunesse, surtout, toujours plus insubordonnée, reprenait ses anciennes habitudes, ses anciens amusemens; et, soit publiquement, soit en secret, se livrait à tous les excès d'autrefois. Ils virent, bientôt, que leurs leçons de morale et de faibles règlemens ou la volonté du chef ne suiïisaientplus pour arrêter les transgresseurs, dont le nombre croissait sans cesse; car, peu à peu, presque tous se trahissaient, et ceux qu'on aurait cru les plus zélés, les plus dévoués, et les plus véritablemient pénétrés des principes de l'Evangile, leurs guides spirituels les surprenaient souvent en des actes qui n*annonç^ient rien moins que de bonnes mœurs et de la piété. Il fut donc question de faire des lois plus

— 479 ~ positives, et d'essayer d'obtenir, par la rigueur et par les châtimens , ce qu'on refusait à la persuasion de la parole. La religion ancienne, comme on l'a vu ailleurs, déterminait seule les devoirs de chaque classe, de chaque individu; et les fixait de manière à rendre les lois humaines inutiles; à tel point que les chefs même en tiraient leur pouvoir, obéis qu'ils étaient, sans autre force que cellç que leur donnait la reKgion; force d'opinion et purement morale.

Cet ordre de choses si singulier, qui tenait quelpeu dn miracle , tombait naturellement avec l'illusion qui l'avait produit. La religion détruite , l'empire des chefs, le gouvernement, dans ses différentes branches, comme dans son ensemble, l'ordre des classes, les règlemens de la société, des familles, tout s'écroulait, en même temps. Le peuple perdu , étourdi, courait bien aux églises, aux écoles ; m<iis, désormais sans règle de conduite , dans son trouble, il fit, quelques momens, tout ce qu'on lui disait de faire, sans plan, sans but, comme par égarement, et ignorant, en eiï'et, ce qu'on voulait de lui. Revenu de cet état d'enivrement moral, il dut tomber dans un autre, qui fut comme le moment delà crise. Rendu graduellement à lui-même, sortant, en quelque sorte, d'un songe, quand il regarda autour de lui, la première chose qui i'étonna fut de reconnaître que les chefs n'étaient que des hommes, et que tout ce qui, jusqu'alors, lui avait imprimé crainte et respect, était, sinon méprisable, au moins indifférent et nullement sacré. Cette découverte

— 48o — fut la cause première d'un premier désordre; et, pour la première fois , dans ces îles, des hommes du peuple osèrent, en regardant en face leurs chefs, prendre bien- ^ tôt, avec eux, un ton qui n'indiquait rien moins que la condescendance. Quand ces derniers voulurent soutenir les missionnaires, la nouvelle religion, et réprimander la conduite des Indiens, ils trouvèrent une opposition à laquelle ils ne s'étaient point attendus, s'apercevant, à leur tour, que leur autorité était détruite. Gomme les missionnaires, les chefs politiques sentirent donc la nécessité de quelque mesure capable de prévenir le mal et d'en arrêter les progrès ; mais la difficulté était l'établissement, ou plutôt le choix de ces nouvelles institutions. IN 'ayant pas la moindre idée de ce que c'est que constitution, lois écrites, etc., ils durent avoir recours aux missionnaires qui, par-là, devinrent les législateurs de l'île, et établirent les lois fondamentales qui devaient, désormais, régir ce peuple, et décider de son malheur ou de sa félicité.

Le tout était simple, pourtant, et aurait pu convenir, si les administrateurs n'avaient fait de règlemens que sur des crimes ou des actions punissables; mais ils en firent aussi contre le moindre désordre , contre le tatouage , contre les danses et autres exercices ou plaisirs anciens , contre le tort de ne s'être pas rendu au service divin le dimanche , contre la non observation du sabbat , etc.

En mai 1819, une assemblée générale fut convoquée dans O-taïti à Papaoa, près de la résidence de

— 48i — Pomaié. Le peuple s y était rendu en masse, tant de Moréa qued'O-taïti même. On se réunit dans Féglise de ce district. Quand les rois, les chefs, les missionnaires furent arrivés, l'un de ces derniers ouvrit cette importante cérémonie par la lecture d un chapitre de la Bible, et par une prière ; après quoi le roi se leva , tenant à la main le rouleau de papier sur lequel était écrit le code de la nouvelle loi. S'adressant d*abord à Tati, le plus puissant des chefs après, lui, descendant d'une famille long- temps supérieure à la sienne, et toujours sa rivale : « Hé bien ! Tati, lui dit-il, que de- » mandez-vous? auel est votre vœu? — Mon vœu, » répondit ce chef et celui de mon peuple, est que vous » nous fassiez connaître ces lois, afip que nous puissions » nous conduire conformément à ce qu elles exigent. >> Pomaré adressa , ensuite , la même <juestion à chacun des autres chefs , qui lui firent , à peu près , la même réponse; après quoi, il lut le code en entier, en eu commentant plusieurs articles. Dans c^ code se trouvaient des lois contré la révolte, ks conspirations, l'excitation à la guerre qui, comme l'assassinat, emportaient la peine de mort. Le tout finit par l'organisation de Fordre judiciaire, du jury, etc. Quand il eut fini , il demanda aioc chefs , puis au peuple , s'ils approuvaient le tout , invitant ceux qui l'approuvaient à lever la main droite. Tous la levèrent à la fois, ce qui ne prouvait guère leur sentiment, plusieurs^ ou plutôt la plupart d'entr'eux étant incapables de comprendre ainsi, sur-le-champ , l'importance de dis-

VOT..AUX ÎLESa —T. lU 3l

positions dont ils n'avaient aucune idée, et n ayant pas, d'ailleurs, encore perdu l'habitude de flatter leurs chefs. Cette affaire, si importante dans l'histoire d'0-taïti , finit , comme elle avait commencé , par des prières , que récita l'un des missionnaires.

A peine le ixouveau code fut-il en activité, qu'il y eut de nombreux transgresseurs àpuuir; et, le plus grand nom])re,pour des bagatelles. De jeunes filles , des femmes mariées, qui avaient accordé des faveurs à leurs amans, étaient traînées devant les juges, avec leurs complices ; et ces procès, où tout s'expliquait de la manière la moins équivoque, étaient cent fois plus indécens, plus immoraux, plus scandaleux que les fautes même, qui, sans conséquence en ce pays, devaient aussi rester sans éclat, et surtout sans punition. On les punissait, pourtant, comme le vol ou d'autres crimes, par les travaux publics, consistant à construire des routes, des ponts, etc. Qu'on juge de la honte et de l'effet que dut produire une pareille sévérité ! Aussi loin de remédier au mal, à peine parvint-on à l'arrêter, et l'on s'aliéna, pour jamais, toutes les feiiimes que cette loi draconienne avait frappées. Perdues de réputation, elles n'avaient plus de ménagemensà o^arder; et l'erreur d'un moment les entraînait en des écarts irrémédiables.

Le pire de tout, était que ceux qui avaient subides condamnations de cette nature, ne pouvaient plus occuper de places dans le gouvernement. De plus, on n'avait admis aucune distinction entre les classes, de

sorte que plusieurs personnes puissantes se trouvant destituées, çt prenant en haine les imprudens législateurs, devinrent les ennemis personnels des missionnaires et de la religion; et leurs inimitiés toujours croissantes, véritable cause de la décadence-du christianisme ^auraient inévitablement amené une catastrophe, si une législation si impopulaire ne fût enfin tombée d'elle-même. Il y eut aussi d'autres victimes; mais, au moins , pour une cause plus plausible. Cinq mois à peine après la publication du nouveau code, deux hommes furent pendus pour crime d'attentat contre le gouvernement. En 1821, deux autres furent exécutés, comme chefs d'un complot contre la personne du roi.

Ce qui avait fait hâter l'établissement des lois, c'étaient les inquiétudes que donnait la santé de Pomaré. Son genre de vie annonçait une mort trèsprochaine; et les missionnaires ne connaissaient déjà que trop bien le véritable état du peuple, et les mœurs des hommes qui devaient succéder au roi dans le gouvernement, pour ne pas être certains dune dissolution presque totale , dès que ce chef ne serait plus; et , afin deprévenir cette crise, autant que possible, ils voulaient fonder des institutions qui, en attendant la majorité du jeune fils de Pomaré, devaient permettre aux choses d'aller, sans qu'on eût à craindre de querelles entre les chefs, ni de désordres trop graves de la part des administnés. Ils désiraient particulièrement que le tout fût établi de- son vivant et par lui; car cette précau-

tioii pouvait faire espérer que ses lois seraient respectées et par ses descendans et par le peuple qu'il avait si long-temps gouverné.

Ce fut aussi vers cette époque qu'il s'éleva quelques difficultés assez sérieuses entre Pomaré et les chefs des îles occidentales du groupe; difficultés qui, s'il eût vécu, auraient amené non-seulement la guerre, mais encore l'exil de quelques-uns des missionnaires. Voici ce dont il s'agissait. ,

Plusieurs bâtimens venaient saler de la chair de cochon à 0-taïti, pour la transporter à S;ydnej (Nouvelle-Hollande ), où, alors, on avait encore besoin de provisions venues d'ailleurs. Le jeune M. Henry, fils d'un des missionnaires d'Ô-taiti, qui s'était livré à ce

commerce, y intéressa Pomaré, et acheta à Port- Jackson, pour le compte de ce chef, un brick , qui devait être payé en cochon salé. Dès l'arrivée de ce bâtiment à 0-taïti, le roi envoya aux îles occidentales, pour les avertir de livrer leur part de la cargaison, en leur promettant un intérêt dans le bâtiment. Il s'attendait d'autant moins à un refus, qu'elles avaient, jusqu'alors, payé une espèce de tribut en cochon, arrow-root, huile, etc. Elles refusèrent , cependant ; et l'on apprit , bientôt, que c'était de l'avis de leurs missionnaires, fait dont je ne doute pas; mais j'ignore jusqu'à quel point on peut ajouter foi à des rapports d'après lesquels ils auraient conseillé le refus , par pure jalousie contre leurs confrères d'0-taïti, surtout contre celui dont le fils commandait le navire du chef. On ajoute qu'il y

avait toujours eu une grande mésintelligence entr eux et les missionnaires o-taïtiens, qui leur avaient ouvert la route, avaient seuls opéré lecliangeraent de religion et la conversion de ces peuples, dus à leur zèle, à leur constance, k leur conduite, sous tous les rapports, si louable et si prudente ; et obtenus, d ailleurs, au prix desaciitices, de soufii-ances, dont lt;s détails les feraient plaindre autant qu*admirer. Les missionnaires des iles occidentales, au contraire, n y étaient arrivés qu'après ladoption de la religion chrétienne. Ils furent reçus avec respect et égards, logés dans des maisons superbes, construites tout exprès pour eux, et on leur fit de grandes concessions de terres. Ils n avaient donc d'autre mérite que celui d'être venus d'Europe conune missionnaires, et ne pouvaient guère que continuer ce que leurs confrères avaient si admirablement commencé. Cependant, ces derniers prétendirent se rendre îndépendans des missionnaires d'O-taïti, sous la direction desquels ils se trouvaient ; et, afin d'y parvenir, imaginèrent de rendre tels les chefs des iles qu'ils habitaient. A cet effet, ils les invitèrent à secouer le joug de Pomaré, et à ne plus lui payer tribut.

Quand Pomaré apprit cette nouvelle (en 1821 ), il paraît que son premier mot fut : Guerre î II commença même, quoiqu'indirectement, des préparatifs qui annonçaient qu'il voulait la pousser avec vigueur; et, comme les menées des missionnaires des îles sujettes ne lui étaient pas inconnues, nul doute qu'il ne s'en fût vengé. Heureusement pour eux , mais bien fat«|-

Icment pour l'Etat , tombé victime de ses excès dans la boisson, il mourut le 7 djécembre 1821 , laissant deux enfans en bas-àge, et le peuple en des dispositions d esprit telles, qu'il ne fallait, pour le maintenir, rien moins que son autorité et sa fermeté connues.

Pomaré fut enterré à Papaoa, sa résidence habituelle. La mort de ce chef distingué fut un coup funeste pour ces îles. Elle arrêta leur marche vers la civilisation, et la fit rétrograder si rapidement, qu'elles menacèrent , quelque temps, de retomber dans leur ancien état de barbarie. Lorsqu'il mourut, son enfant mâle n'avait qu'un an. Inquiet du sort de son peuple, parce qu'il connaissait trop bien ceux qui devaient lui succéder, il n'hésita pas à offrir le gouvernement à Tati, quoique son ancien rival; mais qu'il savait être seul capable de prendre la direction des affaires, de maintenir l'ordre, et , peut-être , de déterminer de nouveaux progrès vers un état d'amélioration. Cette proposition ne fut pas appuyée par les missionnaires, qui , dans des vues particulières sur l'enfant - roi, comptaient l'élever à leur manière , et craignaient qu'une fois à la tête du gouvernement, Tati ne voulût pas s'en dessaisir. D'autres chefs partageaient cette opinion. La chose en resta là. Le roi , quoique calme et causant jusqu'à son dernier soupir, mourut sans avoir rien décidé sur ce qu'il aurait à faire après sa mort; et, quand il n'y eut plus d'autre remède, Ariipaïa ou Pomaré Vahiné, sa veuve, fut nommée régente.

Pomaré, certainement, était doué d'avantages extraordinaires. On a pu voir, par tout ce qui en a été dit, que c'était , sous tous les rapports, un homme distingué, un habile politique , un grand orateur , le plus instruit parmi tous les siens ; mais il s'en fallait de beaucoup

qu'il fût un vSaint; au contraire Outre l'habitude

de boire, on pouvait lui reprocher d'antres vices plus blâmables encore; mais il connaissait son peuple, et savait le conduire, tyran par principe, beaucoup plus que par inclination. Sa perte était irréparable... Heureusement que des lois avaient été établies; car, sans elles, des cet instant, tout était perdu. Tati, quoique chef seulement d'un district, et d'au ires, moins puissans, pouvaient veiller à leur maintien, en exiger l'exécution ; et les hommes bien intentionnés avaient, ainsi, uîi point d'appui qui leurpermettait de soutenir l'Etat, malgré l'absence d un chef principal.

Cet état de chose devait, néanmoins, amener de nouveaux désordres et enhardir ceux qui étaient mécontens des institutions établies sous la direction des missionnaires. Ces derniers reconnaissaient, chaque jour, que le plus grand nombre n'avait embrassé la religion que par l'intiuence de Pomaré, pour l'imiter et pour lui être agréable; ou, du moins, se conduisaient-ils de manière à faire croire qu'il en était ainsi. Les transgressions devinrent si nombreuses que, quoique les juges, déjà moins vigilans, en laissassent échapper plusieurs, il y avait, pourtant, sans cesse, des procès. Il est vrai que c'était, le plus souvent, pour

des méfaits dont ni lois ni juges n'auraient dû jamais se mêler ; de simples écarts de conduite, des faveurs accordées par de jeunes filles à leurs amans, la prostitution de femmes mariées à des étrangers, etc. On doit même dire, à leur louange, que le vol était rare, plus rare qu'en d'autres pays , et que , jusqu'en 1882 , il n'y eut point d'exemple Me meurtre. Ces tribunaux étaient donc sans but, leurs condamnations absurdes, les punitions injustes. D'ailleurs, ils n'ont jamais fait le moindre bien, et augmentaient, chaque jour, le nombre des mécontens qui, dégradés , commç je l'ai dit, pouf de simples erreurs, se livraient à tous les excès et devinrent les ennemis de la religion chrétienne et de ses ministres.

11 est inconcevable que les missionnaires n'aient point vu l'absurdité et la fausse politique de ces mesures. Qu'arrivait-il, en effet, tandis qu'on punissait, comme des crimes, des écarts innocens, le tatouage, la danse, etc.? La masse du peuple gardait, à mille autres égards, la licence de ses mœurs, si l'on peut flétrir de ce nom l'observation d'anciennes coutumes, dont l'inconvenance n'était pas comprise. Les enfans des deux sexes continuaient à rester nus jusqu'à huit et neuf ans ; les personnes de tout âge allaient , en cet état et ensemble, se laver, se baigner à la rivière et à la mer; les femmes, toujours aux trois quarts nues dans leurs maisons, couchaient, le plus souvent, avec les hommeS) sous la même pièce d'étolfe ; rien n'était, non plus, caché pour les enfans, dans leur conversation,

libre jusqu'à la dernière obscénité ; toutes inconvenances auxquelles les missionnaires ne purent jamais remédier. Comment, avec de pareils restes de leurs anciens usages, espé^^erde bonnes mœurs de semblables gens; et, puisqu'on devait souffrir de tels abus, pourquoi punissait - on des actes qui n en sont que les inévitables conséquences?

Ce rigorisme intempestif, qui détacba tant de personnes de la religion, et le penchant irrésistible qui, dans ces climats , entraîne les naturels vers les plaisirs des sens, augmentèrent le désordre des mœurs à tel point, qu'il en serait peut-être résulté la dissolution totale de la Société, si quelques chefs, déjà âgés, n'eussent soutenu les institutions de Pomaré ; et, par une heureuse union, n'étaient parvenus à maintenir l'ordre, malgré quelques personnes du premier rang et une nombreuse classe du peuple qui ne demandaient que l'anarchie.

Tel était l'état de file presqu immédiatement après la mort de Pomaré. Partout augmentait le nombre de ces gens qu'on nommait toutaïoré , ou ceux qui vivaient sans religion , sans lois; et , dès lors , il ne restait d'espoir aux missionnaires que dans le fils du feu roi ; mais, à peine né à la mort de son père, ils avaient encore long-temps à attendre. Toutefois, ils l'élevèrent avec le plus grand soin.

Ce qui avait lieu à 0-taïti se répétait dans les autres iles de la Société. Leurs habitans avaient montré un zèle extrême dans les coramencemens; mais ils s'é-

taîent gradùellemeut ralentis et étaient alors ce qu'ils appelaient y^?/oY^e5 de la religion. Leurs missionnaires, pour remédier aux mêmes désordres, étaient tombés dans les mêmes erreurs ; mais, moins patiens que leurs confrères, long-temps éprouvés en des conjonctures moins heureuses, leurs punitions étaient souvent barbares et dignes de l'inquisition.

A peine trois années s'étaient écoulées depuis la mort de Pomaré, que son fils fut installé chef de l'île sous le nom de Pomaré III. Ceci était contre Tusage des insulaires, et l'on peut ]e regarder comme l'ouvrage des étrangers, de même que la froide cérémonie qui eut lieu à cette occasion, mais qui, telle quelle , mérite de trouver place dans cet exposé. Ceux qui la dirigèrent ne manquèrent pas de faire de leur mieux pour lui donner tout l'éclat possible, afin d'attirer, sur le jeune prince, la considération et le respect, dont dépendaient seuls , désormais, comme ils ne le virent que trop, le pouvoir des chefs. Ceux des îles environnantes et leurs principaux personnages , y furent tous invités. Chaque chef d'0-taïti y jouait un rôle; et, y figurant d'après son influence et son autorité relatives, faisait, par sa seule présence, l'aveu solennel de reconnaître, devant le peuple, en ce jeune enfant, son légitime souverain. '

Préalablement à la cérémonie, le Code avait été revu, et l'on y avait ajouté plusieurs articles , du consentement des principaux chefs et représentans du peuple d'0-taïti et d'Eïméo, qui avaient tenuy dans ce

but, une assemblée générale. C'était au§si alors qu'ils avaient fixé le jour du couronnement, qui devait avoir lieu le 22 avril 1824.

Ce jour arrivé, plus de deux mille personnes étaient réunies, dès le matin, à Papaoa, où le couronnement devait avoir lieu. C'étaient principalement le peuple d'O-tfiïd et d'Eïméo, les principaux chefs des autres îles, et quelques personnes de leur maison.

La cérémonie commença vers sept heures du matin, dans l'ordre réglé comme il suit, par les chefs et par les missionnaires.

On partit de la maison de la reine, afin de se rendre au lieu fixé pour la cérémonie, qui était une plaine à environ un mille de distance. Des femmes marchaient en avant avec des corbeilles remplies de fleurs dojit elles jonchaient la route; puis venaient les femmes et les filles des missionnaires, suivies de Mahaïné ; et les missionnaires, portant une grosse Bible; puis Tati et Otomi, le premier chargé de la couronne, et le second de la constitution et du Code des lois.

Immédiatement après cette première partie du cortège, venait le jeune roi, assis dans une chaise, porté par quatre Indiens, et entouré de tous les membres de sa famille, dont quelques-uns portaient une table et une petite fiole. La foule du peuple fermait la marche, et tous s'acheminaient d'un pas grave et dans un silence tel que celui que commanderaient des obsèques

A l'arrivée dans la plaine, le jeune monarque fut placé §ur une grande chaise placée en guise de troue,

sur une platc-fbrme. ]1 avait à ses côtés ses plus proches parens, les principaux chefs, et les missionnaires ; devant lui, sur la table, étaient la couronne, la Bible, le Code des lois, et la petite fiole. Sur la partie la plus élevée de la plate-forme siégeaient les femmes et les enfims des missionnaires; au bas, les chefs, les juges, leurs femmes et leurs enfans. Le peuple se tenait tout autour, dans toutes les directions.

La cérémonie commença par le chant des hjmnes et par des prières ; après quoi, M. Nott entreprit d'expliquer à la multitude ce que c'était que le couronnement, chose fort nécessaire; car, jusqu'alors, le plus grand nombre ignorait encore ce que tout cela signifiait. Il lut ensuite le supplément au code des lois, auquel il demanda que le peuple donnât son approbation, en levant la main; puis, ce code fut mis entre .les mains du jeune prince , par un des missionnaires qui, en même temps, lui adressa ces paroles : « Pro- » mettez-vous de gouverner votre peuple avec justice » et avec bonté, conformément à la parole de Dieu et » d'après ces lois, ou telles autres que les représentans » du peuplepourront faire, avec votre consentement? » A qupi, d'après la leçon reçue, il répondit : « Je le «promets; et qu'ainsi Dieu me soit en aide. »

Un autre missionnaire prit, alors, la petite fiole; et l'on apprit, sans toutefois savoir ce que cela voulait dire, que c'était \ huile de V onction (i). Il en versa

(i) Les Aréoïs avaient , pourtant , cette cérémonie, soit pour recevoir un nouveau candidat, soit en se visitant.

- 49^ ~ \in peu sur laléte de renfant; après quoi, M. NoU prit la couronne et la posa sur ia tête du roi , en prononçant ces mots : « Pomaré, je vous couronne roi » d'0-taïti, Moréa, etc. » ; formule à laquelle il ajouta ces paroles, plus convenables dans la bouche de ce vénérable vieillard : « Puisse Dieu vous accorder la » prospérité, la santé , une longue vie , et la grâce de » gouverner avec justice et dans la crainte de Dieu ! » Et le peuple fit, à plusieurs reprises, retentir lair du cri officiel : « "Vive le roi ! vive le roi ! »

Quand le silence fut rétab)i , un autre missionnaire, H. Dafing, mit la grosse Bible dans les mains de l'enfan^t, et prononça un long discours pour prouver Texcellence de l'Écriture sainte; puis on chanta de nouveau des hymnes, on récita des prières et l'on retourna comme, on était venu, chez la reine-mère, où la cérémonie finit par la publication d'une amnistie gênétd\e en faveur de tout accusé ou condamné.

Je suis entré dans quelques détails sur cette cérépidnie, d'abord parce qu'ayant décrit, ailleurs , celle de ('installation d'un principal chef au temps de l'idolà- ^rie, il pourra paraître. curieux de les comparer; et l'on reconnaîtra, je pense, que, sauf la religion etles mœurs, celte dernière devait être froide et n'avait en rien, l'imposante solennité de leurs- anciennes cérémonies; quand des trompettes , des tambours , une musique caractérisée, des prêtres dansant, l'image d'un Dieu craint et révéré précédaient le chef, vêtu -de la manière h plus extraordinaire; porté sur un trône par

d'autres chefs, et suivi d'un peuple immense qui le regardait lui-même comme une divinité. Une seconde raison pour moi de la décrire, a été le désir de répondre , une dernière fois , à ces publications, où l'on n'a cessé de répéter que les missionnaires ne se mêlent d'aucune afl'aire politique. 11 suffira, sans doute, pour reconnaître l'erreur, de voir le rôle qu'ils jouent dans celle-ci; et que, dans cette cérémonie, si importante pour ce peuple, et qui n'avait qu'un rapport indirect avec leur ministère, ils étaient les seuls personnages actifs, tandis que les chefs, eux-mêmes qui, alors, gouvernaient l'île et tenaient le peuple et les malveillans en respect, n'y figuraient que passivement, sans parler, sans agir, en aucune manière, tandis que leur rang, leurs talens même pour les affaires politiques, leur donnaient le droit de se montrer, surtout dans cette circonstance, où il s'agissait de choisir ou de reconnaître un souverain pour le bonheur ou le malheur éternels de 'état; mais non C'était un missionnaire qui disait : « Je vous fais roi^ etc. m Je sais qu'on dira que ces gens n'entendaient rien à la nouvelle cérémonie ; mais je réponds • Pourquoi ne pas les laisser suivre leurs anciens usages, auxquels on aurait apporté quelques modifications, qu'il eût été facile de leur indiquer. Les missionnaires , en corps , ou par un représentant, y eussent figuré, dans leur caractère. On aurait eu, alors, au lieu de sermons, des discours de circonstance capables d'entraîner, d'électriser le peuple. Un missionnaire n'aurait pas dit : « Je vous fais

roi »;mais ceux qui avaient le droit de choisir leur souverain lui auraient seuls donné ce titre. Le sentiment eût dicté leurs discours , et des larmes auraient rempli tous les yeux.

Qutîlques jours après son couronnement, le jeune souverain retourna à l'école ou pensionnat des missionnaires à Moréa. Le maniement des affaires à 0-taiti resta dans les mêmes mains ; et, malgré les nouvelles lois, les affaires n'allèrent guère mieux.

Quoique les mœurs ne fussent rien moins que bonnes, et qu'à 0-taïti les affaires, sous le rapport politique, ne prissent pas une tournure favorable, cette île et celles de Sandwich commençaient à attirer l'attention de quelques gouvernemens étrangers. Ces dernières , surtout , acquéraient une grande importance pour le commerce, tant de FAngleterre que de l'Amérique; d'autant plus, que déjà Ion g- temps avant cette époque, elles pouvaient, tout aussi bien que les îles de la Société, être fréquentées sans le moindre danger. Les îles Sandv^ich, si utiles par leurs produits, l'étaient bien plus encore par leur heureuse situation entré- l'Amérique et la Chine , avec lesquelles les négocians qui s'y étaient établis avaient ouvert un commerce considérable, soit pour les pelleteries, qu'ils allaient chercher sur la côte N.-O. , soit pour les soieries et autres provenances chinoises, qu'ils apportaient à Sandwich et en Amérique. De plus, une pêche considérable de baleines s'étant établie sur la côte du Japon, les îles Sandwich étaient, à proximité, le seul endroit où tous

les bâtimens employés k cette pcche pussent toucher; et cela, dans les deux saisons, soit en mai, lors de leur départ, soit en octobre, à leur retour; et il y eut souvent jusqu'à soixante grands navires à la fois dans les ports de ces îles. Tout cela y répandait une activité singulière; les denrées s'y vendaient à des prix élevés; et, sans l'extrême despotisme des chefs, qui exigeaient plus delà moitié du produit du labeur des Indiens, ce peuple aurait pu se procurer plusieurs commodités, en retour du produit de ses îles. Avec le luxe et la civilisation, l'industrie et l'agriculture y auraient fait des progrés, et elles promettaient, dès lors, de devenir ce qu'effectivement elles sont déjà, l'un des principaux entrepôts du commerce de l'Océan pacifique.

Toméaméa , roi des îles Sandwich , avait élevé son pays à cet état de splendeur , en accueillant les étrangers , et eri leur assurant la sécurité nécessaire pour qu'ils pussent y exposer des capitaux. Ce chef, le Poiriaré de son pays , sous le rapport politique, n'avait pourtant pas , comme ce dernier , abandonné la religion de ses pères , et mourut fidèle à ses dieux , en mai 1819. Ce fut sous son successeur lliorio , que la religion chrétienne s'introduisit dans le groupe. Ce chef, digne émule de Taméaméa , soutenait la prospérité de sa nation, qni faisait des progrès étonnans , quand , k la sollicitation de quelques étrangers , il se décida à faire un voyage en Angleterre, où moururent , après avoir été très - froidement reçus , lui, sa femme, et quelques gens de sa suite. Le

toi se tua à boire,, et la reine fut yictftne de la petitevérole. Leur dépouille mortelle fut renvoyée chez eux , dans une frégate anglaise; et, cette fois, l'Angleterre y envoya M. Gharlston, comme consulgénéral aux îles Sandwich , aux îles de la Société , etc.

Cette nomination d'un consul fut extrêmement avantageuse à ces îles , et l'aurait été davaptage , si ^'^^ en avait nomm^ un ppur ,ch£icun des groupes: Les États-Unis en avaient envoyé un aux îles Sandwich , coiîime le point le plus impqrtant pour le commerce , et celui que visitaient, alors, le plus de navires des deux nations. Il en venait pouilant aussi déjà plusieurs aux lies de la Société ; et , partout , régnait le plus grand désordre , causé par les marins, que rien ne retenait, en des Ugux.pùn 4 j avait aucune police. Je crois même qu'en tout temps, c'est-à-dire depuis que les navirfô visitentces îles, ce qui a faitle plus de malaux Indiens, c'est l'exemple de la conduite et des mauvaises mœurs des marins, principiale cause de la résistance aux vues des missionnaires yrdu mépris manifesté pour la religion, et <àe tous les excès qui en ont été la suite ; car l'Indien , ignorant., crut , d'après, ce que lui disaient les déserteurs et autres misérables, rebut de la marine, que leur conduite et leurs mœurs étaient celles des contrées d'où ils venaient ; et , quand ils furent parvenus k parler la langue du pays , ils firent plus de mal aux naturels , en quelques mois de résidence, que les missionnaires ne pouvaient leur faire de bien en plusieurs années. Le consul anglais aux Sandwich reniédia,

le premier, beaucoup à ces maux. Les déserteurs furent ][)ris et punis. Les justes plaintes portées contre eux , enfin écoutées , les exposaient à des punitions rigoureuses. 11 ne fut pas possible de remédier à tous les déréglemens inévitables en des ports de mer; mais au moins établit-on une police , ce à quoi les missionnaires n'avaient jamais songé ; et les cbâtimens infligés aux marins apprirent, pour la première fois , aux indigènes, que les mœurs dissolues des vagabonds déserteurs des navires n'étaient pas, comme ceux-ci le leur avaient fait croire, les mœurs générales des étrangers.

M. Charlston , l'homme le plus propre à un pareil emploi , dans un pays neuf, vint aussi à 0-taïti; mais, sans y pouvoir faire beaucoup de bien. Les îles de la Société étaient dans un état bien différent de celui des îles Sandwich , où la police avait été établie avant la leligion chrétienne , où il y avait un fort , des militaires , et où les consuls pouvaient compter sur l'appui du gouvernement. A 0-taïti , rien encore de tout cela. Les missionnaires, en rédigeant des lois pour ces îles, avaient négligé toute police , surtout à l'égard des étrangers. Pas un lieu de sûreté où l'on pût déposer les coupables ; pas une personne pour exécuter les sentences ; et , par là même , la présence d'un consul devenait comme inutile, d'autant plus qu'il y avait peu d'harmonie entre lui et les missionnaires. J'ignore de quel côté étaient les torts ; mais il paraît qu'il y avait un peu de jalousie de la part des

derniers , si long-temps les seules autorités locales. Ce qu'il y a de sûr , c'est que je n'ai entendu dire que du bien de M. Charlston, depuis qu'il est aux îles Sandwich , où, sévère et juste à la fois , il maintenait Tordre le plus parfait parmi les nombreux équipages des navires anglais qui ne cessent de les visiter.

II. quitta 0-taïti après un court séjour , y laissant un vice-consul qui , pour les mêmes raisons , n'y fit guère plus de bien , et partit, également , très-peu de temps après.

Pendant que les îles Sandwich marchaient à grands pas vers la civilisation , les îles du Sud perdaient, chaque jour , et semblaient rétrograder, insensiblement , vers leur état primitif, à l'exception des cruautés. En vain avait-on établi des loi*' dans toutes celles où se trouvaient des missionnali^s. Les mœurs n'y avaient rien gagné ; et , non-seulement , il y eut de nombreuses trangressions , mais encore souvent même des espèces de mouvemens insurrectionnels , où le peuple osa manifester son mécontentement ; et , pour comble de malheur , à 0-taïti , le jeune prince , sur qui reposait tout l'espoir de l'avenir , mourut en 1827 , d'une dyssenterie , et peut-être par suite d'un genre de vie peu assorti aux besoins locaux ; car cet enfant était élevé au pensionnat de Moréa, avec ceux des missionnaires. Quoiqu extrêmement jeune encore, il montrait d'assez heureuses dispositions , promettant un chef plus ou moins instruit , quoique bigot , qui aurait pu soutenir les missionnaires et le christianisme ; et ,

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très-probablement , facilité beaucoup la diffusion des lumières et de la civilisation.

C'était le dernier mâle de la famille de Pomaré. Il fut enterré à Papaoa , dans le tombeau de son père, pleuré par le peuple entier et sincèrement regretté des missionnaires. Il ne restait plus aue sa sœur , Aïmata , dont , préoccupés de leurs vues sur le jeune roi , les missionnaires avaient entièrement négligé l'éducation. Elle fut , toutefois , reconnue souveraine des îles d'Otaïti et de Moréa ; et sa tante Ariipaïa resta régente.

La jeune reine une fois établie , il arriva ce qu'on redoutait depuis long-temps. Le peuple perdait tout respect pour les lois , pour la religion ; et cela , toujours faute de précautions ; car , bien qu Aïmata fût dans l'enfance , non-seulement on ne lui avait pas donné de guide sur qui l'on pût se reposer , mais on laissa gouverner à sa place des individus, dont on connaissait, pourtant , très-bien , les principes équivoques et les mauvaises mœurs; aussi , quoique, peut-être, personnellement assez bien intentionnée , sa maison ne se composait-elle que de tout ce qu'il y avait déplus méprisable dans l'île , de femmes perdues et d'hommes dont la bassesse , la flatterie , et les pernicieux, conseils ont failli , plus d'une fois , causer les troubles les plus sérieux et la perdre elle-même.

Il ne s était donc encore écoulé que peu de temps depuis son avènement au trône, quand on vit s'opérer un changement inverse presque aussi subit que celui

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t|ui avait eu lieu lorsque le peuple avait adopté la religion chrétienne. On commença , de tous côtés , à agir sans la moindre retenue. Des bals étaient annoncés et donnés publiquement, et l'on y choisissait, comme à plaisir, les danses les plus obscènes. Le chant des hymnes dans les maisons fut, de nouveau, remplacé par leurs anciens chants, si libres et si voluptueux. On n'entendait plus, chaque soir, que ces derniers; et les 0-taïtiens rebroussaient, à grands pas, vers leurs anciennes mœurs.

On avait long - temps empêché les femmes d'aller à bord des navires, surtout pendant la nuit : et cette prohibition avait été observée, à quelques transgressions près. Elles y allaient, maintenant, par troupes, y accompagnant la jeune reine dans ses visites; et le désordre devint tel, qu'il faut tirer un voile sur ces faits, dont les détails scandaliseraient le lecteur et pourraient , sans fruit pour personne, déplaire aux premiers intéressés.

Le mépris des lois montrait , alors, dans son vrai jour, les principes et les mœurs de ce peuple, puisque l'attention la plus scrupuleuse eût à peine fait découvrir une exception à cette corruption, que j'ose nommer générale, et qui avait presque toujours existé ; mais , qui , pour la première fois , ne craignit pas de se montrer à découvert.

Vers ce même temps ou même déjà un peu avant, il avait aussi paru une secte nouvelle et bizarre, qui, malgré les efforts des missionnaires et des chefs, s'éta-

blit et devint, bientôt, si nombreuse, qu'elle semble tlevoir, quelque jour, dominer dans toute la Polynésie ; et s'y établir sur les ruines de la religion chrétienne , telle que la prêchent les missionnaires, comme cette dernière s'y est établie sur les ruines de l'ancienne re*lii^ion. Son fondateur se nommait Téau , diacre del'é* glise de Panavia, à l'ouest de l'île d'0-taïti. Cet homme, toujours très-zélé et très-dévot, affecta, tout à coup, des manières qui ne firent , d'abord , que provoquer l'hilarité , parce qu'on le crut fou , et qu'on méprisa long-temps encore ; mais dont les suites ont donné ^ depuis, bien des inquiétudes aux missionnaires. La première nouvelle qu'on eut de «ce sectaire , fut due à un enfant de Panavia. 11 paraît que , passant près du jardin du missionnaire, il appela un petit garçon, et lui dit d'y aller chercher de la canne à sucre. Celui-ci s'y refusait , quand F inspiré , car il se disait tel : « Sais-tu qui je suis? » lui demanda-t-il. — « Si je sais qui vous êtes ?» — répondit le petit garçon , en riant «Vous êtes Téau. » — « Npn, je suis Jésus- Christ. )) Et l'enfant de se sauver, à ce mot, comme s'il eût vu le diable. Peu de jours après, Téau ne fit rien moins que donner un démenti au missionnaire en pleine église. On peut juger de la confusion qui en résulta. Plus que jamais on le crut fou, et il fut chargé de liens; mais il parvint à se sauver dans les montagnes. On ne tarda pas à reconnaître qu'on s'était trompé sur son compte. On apprit trop tard que cet homme avait un but, prêchait une nouvelle religion, préten-

dait au don des miracles, $e disait inspiré et avait , en peu de temps et en secret, fait de nombreux prosélytes.

Les missionnaires, éclairés enfin sur le danger, donnèrent Falarme aux chefs , qui les secondèrent de tout leur pouvoir. Les Mamaïa, nom qu'on leur avait donné dès le commencement, furent rudement menés ; plusieurs condamnés à faire le tour de l'île sur le rescif extérieur, en nageant d'une pointe à l'autre , dans tous les endroits où le corail est interrompu par des ouvertures ; et cela , malgré la distance ^t le danger d'être dévorés par les requins ; mais ces mesures produisirent l'effet qu'elles eurent toujours en tout pays. La persécution augmenta le nombre des sectaires ; et , ne sachant plus que faire pour arrêter leurs progrès , on se contenta d'exiler deux ou trois des principaux à l'ile de Raïatéa , leur pays natal. Ils firent là ce qu'ils avaient fait à 0-taïti. Ils prêchèrent leur nouvelle religion. Plus heureux encore que dans la première île , les disciples leur vinrent en foule. Vers i83o, leshabitans de Maupiti, île un peu à l'ouest de Bora Bora , adoptèrent, à l'unanimité, leurs opinions. Peu de temps après , il en fut presque de même à Bora Bora ; et, en i833 , plus de la moitié des habitans de Tahaa, de Raïatéa, avaient embrassé la nouvelle secte, qui n'était guère moins répandue dans les autres îles.

n serait fort difficile de bien expliquer ce que c'est que cette religion. Les Mamaïa se prétendent chré-

~ 5o4 — tiens , croient effectivement en Jésus-Christ , lisent la Bible, et prient plusieurs fois par jour; mais ils s'en tiennent à ces formes extérieures, et y rattachent la vie la plus licencieuse et la plus immorale. Aimer Dieu , le prier, chanter ses louanges , voilà tout leur système. Qu'on fasse ensuite tout ce qu'on voudra ; le reste des actions leur est absolument indifférent.

Us font , cependant, un singulier mélange du christianisme et de leur ancienne religion. Par exemple, ils sont inspirés, ce qui était une de leurs anciennes coutumes ; mais ils prétendent maintenant l'être par la Bible; d'où leur vient l'autre nom qu'ils prennent souvent de prophètes-, aussi, au lieu d'être inspirés par Oro , Tané , ou telle autre de leurs vieilles divinités , ils le sont par le Christ, par saint Jean, par saint Paul , etc. Pendant que j'étais dans l'île , une femme le fut par la vierge Marie. Cette secte, tout étrange quelle est , prétend, pourtant , comme tant d'autres, tirer son autorité de l'Écriture, et en est même venue au labyrinthe de la controverse. Elle s'appuie surtout sur l'exemple de Salomon. Si , tout sage qu'il était, ce prince avait plusieurs femmes, pourquoi ne pourraient-ils pas, eux, en avoir quelquesunes, et surtout en changer, quand il leur plaît? Leur grand objet est ,d'ail]eurs , que les hommes prennent des femmes ou en changent selon leur caprice ; que les femmes en fassent autant , lorsqu'elles le jugent à propos ; et , quant aux jeunes filles et aux jeunes garçons, liberté toute entière. Avec cela point de pu-

nition dans l'autre vie ; au contraire Tout le monde

ira au ciel et ce ciel est celui des Aréoïs ou de Mahomet. De nouveaux plaisirs les y attendent avec des femmes divines , qui ne vieilliront jamais; ce ne seront que fêtes , festins , réjouissances ; et , infatigables pour les voluptés , leur bonheur doit être éternel.

Tout cela était trop dans le goût du paj^s pour ne pas réussir; et, quoique Tati et d'autres principaux chefs fussent contr'eux et les poursuivissent , même très-durement , ils n'en devinrent pas moins très-noml>reux , surtout après l'avènement de la jeune reine , dont ils espéraient la protection.

A mesure que le désordre croissait dans toutes les îles , le commerce y éprouvait plus d'entraves. Un grand nombre de bâtimens baleiniers commençaient a, visiter 0-taiti , tant à cause de ses beaux ports, qe sa situation si commode , surtout pour les bâtiipens qui sont sur leur retour , soit en Europe , soit dans l'Amérique du Nord , qu'à cause de l'abondance des provisions qu'on pouvait s'y procurer, jusqu'alors, à des prix assez modérés ; majs un lascar , nommé Mosé Dané, qui vivait à 0-taïti, depuis quelques années , y établit, tout à coup, une espèce de monopole de provisions tel que les Indiens n'avaient plus le droit de vendre les leurs , mais devaient les remettre à Mosé Dané , qui les vendait ensuite aux navires , en en demandant des prix si exorbitans qu'on ne les lui donnait que parce qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Ainsi , par exemple , un cochon , qui valait

autrefois trois ou quatre piastres , coûtait maintenant de quinze à vingt.

Ce n'était pas seulement sur les provisions qu'il avait établi le monopole ; il lavait également établi sur d'autres articles de commerce , tels que l'huile de coco , l'arrow-root , etc, , dont il exigeait un prrK si ridiculement élevé » que des navires venus de Port- Jackson ( Nouvelle-Hollande) , tout exprès pour s'approvisionner de ces articles, furent obligés de retourner à vide , ou n'en achetèrent qu'une très-petite quantité , ce qui fit murmui^er quelques Indiens , qui cherchaient à vendre pour leur propre compte ; mais le plus grand nombre approuva les mesures du lascar^

Son succès rendit cet homme insolent , surtout envers les missionnaires , dont il était l'ennemi déclaré. Il en triompha surtout quand, la saison d'après , plusieurs navires reparurent devant l'île, quoique les missionnaires eussent déclaré que les prix exigés les empêcheraient de revenir. Il est vrai que les uns ignoraient l'état des choses , et que les autres , se trouvant d[ans ces parages, furent obHgés de stationner à Otaïti , tant pour reposer leurs équipages et pour faire de l'eau et des provisions , que pour prévenir des maladies trop communes à leur bord ; ce qui n'empêcha pas «que, de ce moment, l'autorité de Mosé Dané ne fût sans bornes. Le peuple et les missionnaires le craignaient. M. Pritchard faillit devenir sa victime , parce qu'il avait dit quelque chose contre lui ; et, afin de les contrarier davantage, il parvint à ob-

— 5o7 — tenir un ordre en vertu duquel personne que lui , sous quelque prétexte que ce pût être , ne pouvait aller à bord , pour faire le commerec.

Cest ainsi que le roi noir, comme le nommaient les Anglais, gouvernait Vile, et serait, probablement, parvenu à éloigner les missionnaires , si les plaintes portées contre ce vagabond n'avaient décidé le gouvernement anglais à protéger le commerce contre ses intrigues , et à ordonner qu'il fût enlevé de Fîle. Ilfut d autant plus facile d'obtenir cet ordre , qu'il était accusé d'un grand crime dont on le savait réellement coupable , quoique , faute de témoins , on ne pût l'en convaincre à Port-Jackson. Il avait été l'instigateur de la prise, à Tiooka, d'un brick anglais , d'où, après avoir maltraité le capitaine et l'équipage , ses agens avaient tiré les marchandises et tout ce qu'ils avaient pu trouver à leur convenance. En avril ,^ 1^29 , uu brick de guerre vint pour l'enlever; mais la reine , qui refusa d'abord de le livrer, le fit ensuite si bien cacher, que le bâtiment de guerre dut partir sans l'avoir trouvé. Cependant , le capitaine ayant laissé pour la reine , entre les mains des missionnaires , des présens considérables , avec ordre de ne les lui remettre qu'après qu'elle aurait livré son protégé ; et , d'un autre côté , la reine et les chefs , craignant également de déplaire au gouvernement britannique , il fut enfin sacrifié. Le i5 mars , on le conduisit , les mains Hées, à bord d'un baleinier , qui le déposa sur le bâtiment de guerre de Raïatéa. Sa disparition mit fin au monopole, et les

affaires reprirent leur train ordinaire. Tel était 1 état de ces îles lorsque j'arrivai à 0-taiti , où je vis Farrestation de l'intrigant dont je viens de parler.

J'arrête ici l'histoire contemporaine d'0-taïti , dont la suite et la fin se trouvent dans la partie géographiqxre , avec l'exposé des visites et du séjour que j'y ai fait.

EÏMÉO ou MORÉA.

Je n'ai point de notions particulières sur fhistoire d'Eïméo ; et tout ce que j'en ai pu savoir se trouve lié avec ce que j'ai dit , sous ce rapport , d'Otaïti , en raison des rapports établis , de tout temps , entre ces deux îles , par suite de leur voisinage et de fidentité de leurs mœurs et de leurs habitudes.

S ui.

Raïatéa , Taiua , ■■ BORA BORA.

Ces trois lies, qui ne sont qu'à quelques milles les unes des autres , doivent être regardées comme le berceau commun des traditions polynésiennes, et sont , sous ce rapport , bien plus importantes qu'Otaïti même. C'est à ces lieux que se rattachent les événcmens mythologiques; c'est de là que partent les dieux pour leurs plus briUans exploits. C'est à Bora Bora qu'Oro descend des cieux , sur le sommet de la

montagne Païa; c'est dans cette île qu'il rencontre la belle Vairaumati, C'est à Raïatéa qu'il institua la fameuse société des Aréoïs; c'est au-dessus d'une montagne de cette île qu'était le ciel de cette même société ; c'est de là que part Hiro , pour la recherche du Maro ourou ; c'est là que les premiers Marais furept bâtis; c'est là que se tenaient les archives orales des grands événemens , tant sacrés que profanes ; c'est de là que venaient tous les hommes versés dans la mytliologie, l'histoire ou autres connaissances relatives aux temps antiques ; souvenir d'un état de choses qui , depuis des siècles , n'existait plus , et dont ces traditions même ne donnent qu'une idée confuse et incertaine.

Sous ce rapport, ces heux , comme je viens de le dire, l'emportaient de beaucoup , même sur 0-taïti • Raïatéa surtout, qui, dans le fait , était le siège de k théocratie polynésienne. Là, résidait le grand-maître ou le chef des douze loges d'Aréoïs ; de là venaient les oracles et les prédictions les plus célèbres dont les annales de ces îles fassent mention ; de là partaient des tabou ou ordonnances religieuses, respectées dans tous les environs ; mais , d'un autre côté , sous le rapport pohtique , 0-taïti était souveraine; et, par son étendue, sa richesse et le nombre de ses habitans, l'emportait tellement sur les autres , qu'elle était toujours le foyer des grandes querelles , et qu'en tout temps ces dernières , s'en reconnaissant vassales, faisaient profession de soumission à cette métropole de la Po^ jynésie.

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Ou ne connaît que fort peu , comme pour 0-taîti , l'histoire ancienne de ces îles. Des guerres entr'elles , une aristocratie rivale , qui se disputait le pouvoir sur toutes ou sur chacun , une jalousie entre leurs habitans , qui prétendaient, également, à^ 1^ suprématie , et fut la cause des luttes les plus sanglantes ; le tout décrit en des chants nombreux qui en perpétuaient le souvenir , et dont la partialité occasionnait souvent des luttes nouvelles, voilà le fond de leurs annales.

L'île d'Ouhaïné, éloignée de vingt milles seulement, prenait souvent , à ces guerres si fréquentes , une part active ; mais les rivalités les plus dangereuses , et qui avaient occasionné une haine irréconciliable, existaient entre Bora Bora et Raïatéa ; car Tahaa, enfermée dans un même rescif que cette dernière , trop faible pour agir par elle-même , ne pouvait que servir d'auxiliaire à l'un ou à l'autre ; et , dans sa position intermédiaire , supportait, presque toujours , le choc des combats et les frais des expéditions.

Une des luttes les plus acharnées avait eu lieu vers le temps des visites de Cook , quand Pouni , chef de Bora Bora , soumit Raïatéa et Tahaa , Ion g- temps souverain de toute cette partie du groupe de la Société ; mais les mêmes chances qui l'avaient élevé au pouvoir le dépouillèrent de son gouvernement. Il mourut pauvre et déchu , vers la fin du dix-huitième siècle.

Là , comme à 0-taïti, le peuple, malgré les guerres, aimait le plaisir ; et Raïatéa, résidence des principaux

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Aréoïs, avait des fêtes brillantes. C'est là que Cook vit ces danses ou scènes , où des femmes représentaient , avec grâce, une sorte de poëme, habillées d'une manière singulière, mais élégante , telles qu'on les voit ' dessinées dans les ouvrages de ce grand navigateur. Cubaine était à peu près dans le même cas , et son peuple avait , sous tous les rapports , les goûts et les mœurs d'0-taïti et de Raïatéa ; mais Bora Bora était la cité guerrière , la Sparte de la Polynésie , la guerre étant la passion de ses babitans , et les exercices militaires , les marcbes , les évolutions , leur occupation favorite , leur plus grand plaisir ; aussi , turbulens et hardis, étaient- ils la terreur des autres îles, où ils faisaient de fréquentes invasions.

Depuis la chute de Pouni , quelque peu de iranquilhté avait existé ; mais , vers 1 800 , il s'éleva , dans un village de Bora Bora, un parti singulier qu'on pourrait appeler le parti libéral de ces îles , puisque , le premier , il traitait , d'égal à égal , avec toutes les classes , et ne témoignait pas aux arii ou chefs ce respect superstitieux dont , jusqu'alors , ils avaient été l'objet. Ce parti avait pour chef l'héritier , ou , du moins , l'un des descendans de Pouni , nommé Tapoa, le guerrier le plus célèbre des temps modernes qui , secondé par une troupe de partisans , parvint à soumettre, successivement, Tahaa, Raïatéa et Ouhaïné. Ces gens , qui prêchaient la liberté , s'efforçaient de propager, partout, leur doctrine ; et, pour mieux établir l'égalité , ils ravageaient le pays où ils abordaient ,

enlevant tout à ceux qui avaient quelque chose , mais ne manquant pas de. s'approprier le fruit de leurs rapines ; aussi Tapoa devint-il toujours plus avide, à mesure quil s'enrichissait, et trouva-t-il , bientôt , de l'opposition dans son propre pays. Les chefs et une partie du peuple de Bora Bora osèrent le braver. U marcha contr eux ; et , quoique puissant alors , ayant sous ses ordres une arm;ée bien |^\us nombreuse que ses rivaux , il fut d'abord repoussé dans une attaque , attaqué à son toui^ , complètement battu par une force qui n'était pas du tiers de la sienne. Cet avantage ranima le courage de ses adversaires, La< guerre recommença sur tous les points, et le résultat en fut qu'en peu de temps Tapoa , toujours redouté , se vit , néant moins, réduit au seul gouvernement de Tahaa , et n'avait plus qu'une autorité nominale sur les îles voisines , où les anciens chefs s'étaient rétabUs partout sur le même pied qu'avant ses triomphes.

iiOrs des'^uerres désastreuses d'0-taïti, et quand Pomaré dut se réfugier à Éïméo, il eut recours aux chefs des îles dont je viens de parler, et qui lui envoyèrent des troupes à deux repi^ises , particuhèrement Ouhaïné et Raïtaéa. La seconde fois , les chefs de ces îles y allèrent en personne , et , avec eux , vînt aussi Tapoa , ce qui fut cause que Pomaré ne se soucia pas de les employer, connaissant les principes et l'esprit d'entreprise de ce dernier , qui , s-il çût été vainqueur, n'aurait pas manqué de tout garder pour Juif mais , pendant que les auxiliaires restaient ainsi dan<i l'inac-

ttOQ , ce oheF belliqueux et si formidable tomba malade et mourut eu peu de jours ; événement qui mit à Taise, non-seulement Pomaré , mais toute la haute aristocratie ou légitimité de ces îles , que , depuis douze à quinze ans , il avait constamment battue , humiliée et traitée avec dédain.

On a vu, ailleurs, lefFet qu'avait produit sur leschefs leur séjour à Eïméo avec Pomaré , à l'époque où ce dernier professait déjà la religion chrétienne. 11 ne fut j)as plutôt rétabli au pouvoir dans 0-taïtique, voyant triompher le dieu des chrétiens , ils adoptèrent son culte, à l'exemple du roi . Dès 1 8 1 7 , il y eut des stations régulières de missionnaires dans toutes les îles.Hs'y^ manifesta d'abord une apparence de zèle qui surpassait ce qu'on avait vu à 0-taïti. Elle s'y soutint même mieux; car, étant plus positivement constituées en royaumes , les missionnaires , par l'influence du roi ou principal chef, y faisaient , avec moins de peine, exécuter leurs volontés. Il en résulta , qu'ainsi que je l'ai dit à l'article de Raïatéa ( partie géographique), obligeant le peuple à se réunir tout enti'^r dans un seul village , ils donnèrent à l'île un extérieur de civilisation, derehgipnet même de mœurs, qui en imposa, occasionna des surprises , et amena ces rapports avantageux que {oublièrent , dans les premiers temps , quelques navigateurs. C'est pour maintenir cette apparence qu'on s'y porta à ces excès blâmables de sévérité ou plutôt de cruelle tyrannie , dont j'ai aussi parlé ailleurs , comme de mettre à la torture , afin de faire

VOY. AUX ÎLES. — T, lî. 33

— 5i4 — avouer , non pas des crimes , mais les fautes les plus légères ; comme de tatouer ou d'imprimer, sur la fi~ gure des jeunes (illes et des femmes, des stigmates mdélébiles , en punition des moindres écarts de conduite.

Ces moyens violens n*étaient propres ni h faire triompher la cause chrétienne, ni même à arrêter les progrès du mal ; et le peuple , soumis quelque temps , par nécessité , se montra à découvert à la première cx^casion, qui s'offrit dès i83o-

Pomaré , reine d'0-taïli , avait ( ainsi qu'on Ta vu) fait une visite aux autres îles de la Société. Dans ce voyage, son mari, héritier et neveu du célèbre chef Tapoa , l'accompagnait; et, pendant qu'il était k Tahaa , son père, chef de cette île, mourut. Succédant au pouvoir en ce lieu, il prit aussitôt le parti d'y rester. Ilquitta, effectivement, la jeune reine ; et, à la demande des habitans de Tahaa , se mit à la tète de son gouvernement. Ce fut aussi vers ce temps que le peuple commença à se montrer un peu plus ouvertement dan.- toutes les îles. AOuliaïné , comme à 0-taïti , déj^ les femmes allaient publiquement à bord des navires. ABora Bora, c'était pis encore , puisqu'un jeune chef, marié à Téramoimoï , mère de la reine d'0-taïti , nonseulement avait abandonné cette dernière , mais encore avait publiquement pris trois ou quatre femmes , les unes après les autres, donnant l'exemple d'une conduite que n'auraient pas expliquée les mœurs anciennes même , et si , a Raiatea , grâces aiïx soins

de M. Williams , les apparences semblaient plus satisfaisantes, la morale, au fond, y était au moins aussi relàclîée que partout ailleurs.

Vers ce même temps ou un peu après , un autre événement vint porter le dernier coup aux institutions modernes et à la religion chrétienne. Je veux parler de l'expulsion d'0-taïti des principaux Mamaïa ou nouveaux sectaires , qu'on exila à Raïatéa et autres îles, leur patrie (i). La révolution fut uniq\ie , et le changement presqu aussi prompt que lors de la chute de l'antique religion et de l'introduction du christianisme. Maupiti, petite île à l'ouest de Bora Bora , adopta presqu'à l'unanimité la nouvelle doctrine ; les deuxtiersdeBoraBora,deTahaa et de Raïatéa, même, en firent autant.... Alors ,plus de retenue ; aussi , peu de temps après , vit-on Mai , chef de Bora Bora , naguère si zélé chrétien, prendre plusieurs femmes et vivre publiquement d'une manière que l'ancienne religion n'aurait pas permise.

(i) Ces individus , au nombre de trois, pris et punis plusieurs fois à 0-taïti , se cachèrent dans les montagnes , quand il fut question de les expulser. On les arrêta dans 0-taïti et leur exil n'eut lieu qu'en 1830. On les embarqua sur une goélette que j'envoyai alors à Raïatéa età Maupiti. Ils portaient • de longues barbes et affectaient de l'austérité et de la dévotion. La personne qui commandait ma petite embarcation , m'a dit que , pendant la route, ils furent presque toujours en prières, et même la nuit , jusqu'à deux ou trois fois ; paraissant , d'ailleurs, furieux contre les missionnaires , qui , disaient-ils, alaient être renvoyés en Angleterre.

Ceci eut lieu vers la fin de i83o , et au commence ment de i83i , époque à laquelle la reine revint de ces îles à 0-taïti , où , comme on Fa vu , on fit quelques tentatives pour introduire la même doctrine ; tentatives qui occasionnèrent la guerre dont il a été question.

Ainsi , Tahaa et Bora Bora'^ étaient sur le point de changer de religion ; mais , à Raïatéa , le chef était encore pour le christianisme, et l'un des plus fermes soutiens des missionnaires. Ce vieillard avait accompagné la reine à 0-taïti ; et , pendant son absence , les Mamaïa avaient travaillé, de toutes leurs forces, à propager leurs idées, et à renverser d'un seul coup le christianisme et les institutions qui s'y rapportaient. Ils n'avaient , dans ce but , trouvé rien de mieux que d'exciter l'ambition du mari de Pomaré , lequel , en acceptant le gouvernement de Tahaa , avait pris le nom de Tapoa ; et , comme héritier de ce grand guerrier, renouvelant les prétentions de sa famille sur Raïatéa , se mit en mesure de les soutenir par les armes.

Tout ceci s'était passé pendant le séjour du vieux chef à 0-taïti , où M. Williams , le missionnaire, était égalem.ent venu. A leur retour à Raïatéa , ils trouvèrent tout changé. Non-seulement il y avait apparence de guerre, mais encore il y existait une licence inconnue jusqu'alors. Plusieurs bravaient ouvertement le chef et les missionnaires. Un parti considérable s'était même déclaré pour Tapoa ou plutôt pour la nouvelle secte , dont les principaux fauteurs avaient joint

ce dernier chel'; aussi le vieux roi de Raiatéa , désespéré de voir son autorité méconnue , et menacé d'une guerre dont il avait tout à craindre, mourut-il de chagrin. Quant à M. Williams, après avoir tenu ferme j usqu'au moment où sa vie se trouva en danger , il se retira à Rarotonga , reconnaissant avec douleur qu'il avait, en vain, consacré son temps , son travail et son zèle à un peuple qui l'avait joué , et dont aucun membre n'avait véritablement ni la religion ni les sentimens que tous affectaient.

A la mort de Tomatoa , l'ancien chef de Raïatéa , son frère, fut choisi pour le remplacer. C'était un homme de mœurs dissolues ; et , quoique la querelle politique continuât entre Raïatéa et les deux autres îles ( Tahaa et Bora Bora ) , dès que ce nouveau chef fut installé dans la première des trois , les mœurs y furent les mêmes que dans les deux dernières. 11

'y a plus Les insulaires s'étant mis à distiller une'

boisson forte avec celle de leurs plantes qu'ils appellent ti , cette île se trouva bientôt dans un état pire que les autres.

La nouvelle secte y triomphait , surtout à Tahaa ; mais les principaux de ceux qui avaient été exilés d'Otaïti , s'étant alliés au chef, en faveur duquel ils prophétisaient, trouvèrent, par cette seule iraison, de l'opposition à Raïatéa. Leurs différens politiques furent cause qu'il y eut aussi dissidence religieuse. De menaces long-temps prolongées on en vint, d'abord, à des eficarmouches, puis à un combat général. On se battit,

de part et d'autre, avec acharnement; enfin, Tàpoa et son parti furent défaits. Ce chef s y naontra digne de ses prédécesseurs , fut continuellement à la tête de sa troupe , et reçut plusieurs blessures ; mais , malgré sa Valeur et celle des siens , ses partisans , de beaucoup inférieurs en nombre à ceux de Raïatéa (car quelque rivalité avait empêché lea. chefs de Bora ^ora de les aider, ) durent céder ; et , ne pouvant se sauver., à cause de ses blessures, il fut pris et exilé à Ouhaïné.

Ainsi finit cette guerre, dont l'issue nuisit beaucoup à la nouvelle secte. Ses principaux chefs s'étaient, d'ailleurs, attirés du ridicule par leurs prédictions; d'abord, par la promesse de la. victoire la plus complète; puis, ce qui était pire, par l'annonce qu'avait faite le premier de tous, de ressusciter le troisième jour, s'il succombait. Il fut tué dans le dernier engagement; et, malgré l'attente et l'espoir de ses prosélytes et des sectaires , en général , il resta mort , de même qii'un autre qui, blessé, s'était sauvé dans les montagnes , et dont la femme prétendait qu'il était monté au ciel , ce qui n'empêcha pas de trouver , trois ou quatre jours après , son corps étendu sans vie dans les bois. Cette catastrophe arrêta momentanément les progrès de la secte ; mais le peuple est partout crédule. Ces miracles manques s'oublieront ou plutôt passeront , plus tard , pour avoir eu lieu. D'ailleurs, d'après les mœurs d'aujourdhui , cette religion convient à ces gens , puisqu'à Borà Bora , Mai , le chef, toujours sur le pied de guerre avec Raïatéa ,

— ^ï9 — leur donne, impunément, l'exemple des désordres fe* plus scandaleux; et qu'ils ont Ik , en grlande partie , repris leurs anciennes habitudes. Les lois n'y existent plus; chacun y vit à peu près k sa fantaisie , et le passe* tetnps favori y est , comme autrefois , l'exercice dès arme&. A Raïatéa , l'on continue k distiller des liqueurs , et l'on se hvre, presque sans retenue , à toute espèce d'excès, sous un chef qui les favorise. A Oahaïné même , quoique le chef ^ Mahaïné , y tienne encore les mécontens en respect , tout marche vers le même état; et, si la nouvelle secte y à fait moins de progrès, il est au moins certain que les mœurs n'y sont en rien meilleures qu'à 0-taïti.

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