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pendant les longs mois d'hiver. Des phares automatiques, judicieusement placés, guidaient désormais les navires qui, hiver comme été, assuraient les communications régulières et nombreuses avec Copenhague, les Iles Britanniques et la Norvège. De petits vapeurs locaux reliaient les îles entre elles et déjà de nombreuses barques pontées à moteur sillonnaient les fjords.
Un câble venant d'Islande et aboutissant en Écosse permettait l'envoi de télégrammes de Thorsavn et même de Trangisvaag (communiquant par T. $. F.); le téléphone faisait son apparition.
La ville était éclairée à l'électricité et nous pûmes même profiter d’un petit atelier alimenté par la houille blanche pour faire effectuer, dans d'excellentes conditions, quelques réparations de machine.
Les arbres de notre agent consulaire et du palais du Gouverneur dépassaient sans crainte les murs qui avaient protégé les débuts de leur croissance ; d’autres, timidement, sur différents points de la ville, cherchaient à suivre leur exemple. Les boutiques étaient plus nombreuses, fournissant souvent des vêtements au détriment des costumes nationaux ; je me souviendrai toujours d’une épidémie d’affreux bérets en paille qui, pendant quelque temps, défigurèrent les malheureux enfants. Ils étaient d’origine allemande et l’histoire de leur invasion est instructive. Une division de navires de guerre de même nationalité visitait annuellement les Féroë, se faisant remarquer par la hardiesse de ses évolutions, la bonne tenue de ses équipages et son empressement à rendre des services aux habitants. De magnifiques paquebôts, étincelants de luxe, leur succé-
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daient, lançant aux Féringiens des centaines d’invitations à des bals à bord et donnant des concerts sur la petite place publique; puis survenaient des cargos chargés de marchandises qu’ils écoulaient facilement.
Côte Nord-Ouest des Feroë.
Ainsi que je l'ai déjà dit, certains des habitants des Féroë sont des originaires du Schleswig qui optèrent pour le Danemark lors de l'annexion de cette province par l’Empire allemand. La sympathie des Féringiens pour la France se manifestait largement lors de mes premières visites en 1901 et 1902, et ce n'était pas sans émotion que j'avais vu dans plusieurs apparte-
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ments l’image symbolique de l'Alsace, faisant vis-à-vis à celle du Stchleswig. Mais, les flatteries des Allemands et la profonde insouciance de nos nationaux avaient eu, jusqu à un certain point, raison de ces sentiments et, avec un réel chagrin, je constatai en 1912 que les osravures représentant notre province esclave avaient disparu.
En rentrant en France, je finis par obtenir qu’au moins notre stationnaire d'Islande ferait escale aux Féroë en se rendant en Islande. L'année suivante, en effet, le Lavoisier vint mouiller à Thor$savn la nuit même de notre arrivée. Commandant et officiers firent de leur mieux, en y mettant de leur poche, pour rem-
. placer les frais de représentation qu'ils n’avaient pas.
En 1912, le Pourquoi Pas ? était le premier navire de notre nationalité revu dans cet archipel depuis ma dernière visite, dix ans auparavant ! Je retrouvai tous les vieux amis, qui ne dissimulaient pas leur satisfaction à nous revoir. Un des plus empressés à venir à bord fut notre ancien pilote Harald; il n’avait guère vieilli et attribuait cette jeunesse prolongée à la prohibition à peu près complète de l'alcool. « Voyezvous, M. Charcot, me dit-il, sans boire je me porte mieux et avec l'argent que j’ai ainsi économisé je me suis acheté une bibliothèque avec laquelle je m'instruis ». Je lui fis répéter cette déclaration devant tout
l'équipage —— sans ajouter de commentaire.
Le Pourquoi Pas ?, en 1912 et 1913, parcourut à nouveau tout l'archipel, complétant sa connaissance des îles. Il n'y a plus un seul fjord ni une petite localité que nous n'ayons visités. Les superbes falaises du Nord
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et du Nord-Ouest, uniques dans leur grandiose el impressionnante beauté n’ont plus de secret pour moi. Seuls les couloirs et les grottes, une des merveilles du monde, qui ne peuvent être parcourus qu'avec des
Côte Nord-Ouest des Feroë.
embarcations locales par un temps exceptionnellement beau, me restent à connaître. J'ai maintes fois navigué au pied de ces murailles géantes, aussi près que la prudence le permettait. Choisissant volontairement les périodes de coups de vent du Sud, nous y subissions sans crainte, grâce à notre machine, les terrifiantes ra-
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fales. Des sommets encapuchonnés de nuages noirs, elles tombaient sur nous en sifflant, séparées par de courtes périodes d’un silence inquiétant. Des trombes de poussière d’eau assaillaient notre navire qui, à sec de toile, gitait fortement, serrant le cœur de ceux d’entre nous qui n'avaient pas encore subi cette épreuve. La mer fouettée écumait sur place, mais n'avait pas le temps de se soulever en vagues ; au large, par coup de vent général, elle était démontée ; par coup de vent local on y retrouvait le calme. Mes camarades ont compris l’ardeur et la coquetterie que je mettais à leur faire partager ces émotions étranges.
Une amusante légende se rattache à deux roches isolées qui prennent vaguement l'aspect d’un homme et d'une femme ; écartés de la haute et perpendiculaire falaise à l'entrée de l’Eidesfjord, ils semblent vouloir sen éloigner. L’homme, Risen, a 75 mètres de taille : il est suivi de sa femme Kiællingen, de 5 mètres plus petite ; celle-ci a une tête ronde sur un corps très bomhé d'où se détachent des tronçons de jambes. Tous deux aux temps jadis étaient de méchants géants ; ils avaient frappé une amarre dans une encoche, toujours visible au sommet de la falaise de plus de 500 mètres de hauteur ; ainsi nourrissaient-ils le projet d'entraîner les -Féroë au large et de les noyer. Mais le dieu Thor veillait et les transforma en statues de pierre avant qu'ils n'aient pu accomplir leur vilaine besogne. Le Féringien qui nous conta cette histoire ajouta, faisant allusion à ses formes arrondies, qu'il était temps, car Kœællingen n'aurait pas tardé à mettre au monde des enfants aussi mauvais que leurs parents — et alors !... Les chalutiers
VOYAGES AUX ILES FÉROË 59 anglais ont adopté la légende mais désignent le couple
sous les noms de Gog et Magog.
En 1914, nous allions appareiller pour les Féroë quand la guerre éclata.
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Toujours avec le Pourquot Pas ?, j’Y retourne presque régulièrement depuis 1922 ; cet archipel est pour moi comme une fontaine de Jouvence ; | Y retrouve les impressions, les souvenirs de ma première navigation sérieuse. Grâce à l’intelligente sollicitude du Danemark, secondée par le travail opiniâtre et altruiste des habitants, la transformation se poursuit. Au prix de véritables acrobaties et d’exploits, les plus petits groupements sont maintenant reliés entre eux par le téléphone ; les îles du Sud, éloignées de celles du Nord, communiquent par T. S. F. et le poste de Thorsavn est un des observatoires météorologiques les plus importants de la région européenne de notre hémisphère ; deux câbles télégraphiques rejoignent le continent.
Le cinéma tourne avec succès à Thorsavn et à Tveraa ; nos grands magasins déversent les modes de Paris et les objets ménagers, luttant parfois avec succès contre la concurrence étrangère ; la couleur locale y a évidemment perdu et cependant on rencontre encore des hommes coiffés du bonnet rayé bleu et rouge, vêtu de «vadmel » avec les bas de laine grise, la culotte courte à trois boutons et les espadrilles en peau de mouton. Les embarcations, sans changer leurs formes primitives adaptées aux conditions de la région, sont munies de moteurs.
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Dans l'intérieur, qui paraissait impraticable, des routes se sont miraculeusement ouvertes, parcourues aussitôt par des automobiles. La plupart des maisons sont restées en bois peint aux couleurs voyantes, le toit est recouvert de gazon, émaillé de renoncules en
Gog et Magog. Eide fiord.
été et où picorent les poules ; mais hélas ! Ia tôle ondulée a fait son apparition ainsi que le ciment armé. Il y a deux banques à Thorsavn et deux hôtels confortables. On trouve à peu près tout dans les boutiques dont quelques-unes sont luxueuses.
L'hôpital moderne pourrait être envié par bien des arrondissements de Paris et un sanatorium est installé
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à quelques kilomètres de la ville ; dans l’une et l’autre formation des récepteurs pendus au lit de chaque malade leur permettent d'entendre les concerts et les nouvelles de toute l'Europe. Un monument rappelle que Finsen, inventeur de la méthode de traitement par la lumière est né à Thorsavn en 1860.
D'importants travaux ont transformé les rades, abris d'une sécurité incertaine, en ports fermés. De grands navires viennent se mettre à quai à Thorsavn et à Tveraa.
1919 a fait heureusement disparaître les gravures symboliques du Schleswig et de l'Alsace; un beau vase de Sèvres que le Gouvernement français m'a fait l'honneur de me confier, pour le porter en 1922 au Gouverneur, rappelle cet événement.
D'ici peu, le français presque totalement délaissé, deviendra langue courante dans l’archipel. Je laisse la parole à mon ami le professeur J.-L. Faure, pour expliquer ce phénomène (1) :
« Notre première visite est pour les sœurs. Charcot apporte pour leur humble chapelle une de ces statues de Saint-Sulpice qui, si elles sont généralement d’une valeur artistique contestable, possèdent en tout cas le pouvoir d'éveiller dans l’âme des croyants des sentiments dont il est impossible de-ne pas reconnaître la touchante sincérité.
« Ces sœurs appartiennent à l’ordre des Franciscaines Missionnaires de Marie. Elles sont vêtues d’une
(1) Jean-Louis FAURE, Au Grôénlande avec Charcot, Ernest Flammarion, éditeur.
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admirable robe blanche, tombant en longs plis jusqu à terre, avec une coiffure rigide qui vient encadrer le visage.
« La Mère, une Française, encore jeune et de physio-
Le trois-mâts Pourquoi-Pas ? à Fuglefiord.
nomie distinguée, nous reçoit de la façon la plus avenante. Elle est accompagnée d’une jeune sœur d'origine polonaise, grande, élancée, souriante, et qui semble regarder en elle-même pour n'y trouver qu'innocence et que pureté.
« Je crois avoir, dans une vie déjà longue, donné des