‹ Voyages aux Iles FeroëChapitre 4 sur 26 · PQ EE · texte numérisé non relu

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métallique invraisemblable, éclairés par la lune qui se levait. Et, ce bleu et ce rouge faisant paraître le ciel encore plus gris et les montagnes plus noires, venaient, irisant la surface des eaux, se confondre et se perdre dans la pleine mer.

Nos hommes, dont aucun ne connaissait ces îles, bien qu'habitués aux grands spectacles de la nature, regardaient, un peu angoissés ; on pouvait facilement se figurer les navigateurs d'antan, se demandant si ce n'était pas là l'extrême limite du monde, peut-être la demeure du Kraken, monstre légendaire du Nord, poisson formidable à tête de cerf muni d'énormes tentacules.

Quant à nous, notre impression, devant ces îles désirées depuis si longtemps et nous apparaissant soudain dans cet imposant et formidable décor, sera à jamais inoubliable ! Enfin, c’étaient donc elles ! Dans quelques heures, nous allions y débarquer malgré les brumes persistantes, malgré les calmes contrariants, malgré les mauvais temps répétés, malgré les prédictions d’un amiral qui, deux jours avant notre départ, me soutenait que nous n'y parviendrions pas !.…..

Nous louvoyons contre la marée jusqu’à 2 heures du matin, le 10 août, pour donner dans le Naalsoë fjord qui passe entre l’île du même nom et la grande île de Stromoë. L'île de Naalsdè ou «île de l’Aiguille » est ainsi appelée parce que, longue et étroite, elle est percée de part en part à son extrémité Sud par un long tunnel où l’on peut passer en embarcation par beau temps.

À notre arrivée dans le fjord, la mer était calme et

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bleue comme la Méditerranée, et les montagnes de basalte noire étalaient leur gazon abondant et vert, coupé par les nombreuses cascades qui se précipitent dans les fjords. C’est un spectacle à la fois sinistre et riant que celui de ces montagnes dénudées, rochers

Une rue de Thorshvn.

terribles, falaises verticales de plus de six cents mètres de hauteur, mais qui, partout où un peu de terre peut séjourner, se drapent d’un admirable gazon vert émeraude où paissent des centaines de moutons sauvages ! Puis soudain, un banc de brume enveloppe le tout pour se dissiper bientôt, laissant, petit à petit, deviner la silhouette des terres, rendues plus formidable encore à travers le voile gris et humide. Cette première im-

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pression, nous devions la ressentir durant tout notre séjour aux Féroë et encore plus vivement sur la côte Nord, bien plus élevée, plus sauvage et plus déchiquetée.

Le petit fort de Thorshavn, qui n’a plus qu’un intérêt historique, apparaît bientôt (1). Il fut construit en 1550 par Magnus Hejinessen qui, arrivé comme moine aux Féroë, ne tarda pas à devenir un corsaire illustre : 1l fit avec un tel succès la chasse aux pirates anglais et même turcs qui s'étaient avancés jusque-là, que le roi de Danemark lui donna une corvette avec laquelle 1l multiplia ses exploits. Enfin, à la suite d’un combat brillant où ils eurent le dessous, des flibustiers anglais l’accusèrent de piraterie et on le pendit à Copenhague en 1589. Peu de temps après, il fut réhabilité. Magnus Heinessen est resté populaire et, le dimanche soir, les Féringiens cadencent leurs danses avec des chants en son honneur.

À ce fort se rattache encore le souvenir de l'acte inqualifiable d'une frégate anglaise qui entra, en 1805, sous pavillon français, en rade de Thorshavn, encloua les quatre canons et emmena prisonniers 24 malheureux pêcheurs ! Aujourd'hui, les deux pièces restant au fort ne servent plus qu'à célébrer la fête du roi.

Encore une bordée et, au tournant d’une falaise, la petite ville de Thorshavn, ornant le fond de deux petites baies séparées par un promontoire étroit, apparaît. Les maisons goudronnées ou peintes en rouge ou en jaune, serrées, grandes et petites, les unes contre

(1) Les travaux du nouveau port l'ont fait disparaître,

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les autres, surprennent, avec leurs fenêtres encadrées de blanc et leurs toits faits de mottes de gazon frais et touffu. L'église, également en bois, toute blanche, surplombe la ville, faisant pendant à la maison du gouverneur, la seule construction en pierre. Les arbres de deux ou trois Jardins, étant les seuls de l'archipel, n'en semblent que plus délicieux (1). Deux cascades, traversant Thorshavn, viennent se jeter dans ces deux baies, où s'ébattent des canards au milieu des longs canots étroits, de formes élégantes, avec leurs extrémités pointues et artistement relevées.

Nous mouillons en rade, aussi près de la ville que possible, entre un vapeur norvégien et un petit voilier. Bien que fatigués par une nuit passée sur le pont, excités par la joie d’avoir touché à notre but et émerveillés du décor qui nous entoure, c’est en vain que nous essayons de dormir; finalement, nous profitons du beau soleil pour faire quelques photographies.

Fero, Fare, Farro, Farroar, Foeroë, Faeroë, Faroër,

Foeroer, Faeroae sont toutes les façons dont -on trouve

écrit le nom de cet archipel. Les uns prétendent que Faer-oe vient de far, faar, qui, en scandinave, signifie brebis, d’où île des brebis ; d’autres, de fioer, fiaru, éloigné, d'où îles lointaines. La terminaison 0e, oar, signifie île.

Doit-on voir dans ces îles les Electrides ou Glessaria® insul4® décrites par Pline ? Cela est peu probable, cär il semble que le mot seul #1:4700Y se rapporte aux îles de la Baltique, sur les côtes desquelles on trouve

(1) Il y en a maintenant de très nombreux, entretenus avec soin.

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de l’ambre. On y place également l'Ultima Thule des légendes située par d’autres auteurs aux Shetland, ou en Islande. Avec le D' Labonne, en lisant le texte et la description de Strabon, il nous semble cependant que l’Ultima Thule ne peut guère être qu'en Norvège. Par contre, il est vraisemblable que ces îles représentent l’ancienne Frislande des deux Zéni, que l'on retrouve sur certaines mappemondes et dont la prétendue submersion a vivement préoccupé les géographes.

On a supposé que les Féroë furent visitées de bonne heure par les pirates normands qui y apportèrent des moutons pour se créer un centre de ravitaillement ; mais, en général, leur découverte est attribuée à un pirate norvégien ou suédois, Flocke, qui, en 861, y trouva déjà, en effet, de grands troupeaux de moutons. Les «Foereyniga Saga» du professeur C. C. Rafu racontent que Grim Kamban, fuyant la tyrannie de Harald Haarfager ou Harfagri, débarqua avec plusieurs familles aristocratiques de Norvège et fonda la ville -de Thorshavn ou ville du dieu Thor, au 1X° siècle.

Harald Haarfager prétendait épouser la belle Gilda, fille d’un roi; mais celui-ci ne voulait accorder son consentement qu'à un grand conquérant, et Harald, pour l'obtenir, conquit la Norvège, royaume de son beau-père, dont il devint le seul souverain après la victoire décisive de Hafursfjord, en 872. C'est alors que les aristocrates Norses émigrèrent en masse, peu- - plant les Shetland; les Orcades, les Féroë et l'Islande. Ils firent ensuite des descentes en Norvège, mais Harald Haarfager parvint à les vaincre et rattacha ces îles

à la Norvège. Quelques auteurs prétendent que ce ne fut pas ce conquérant, mais le roi Hagen Adelsten. Les anciens Norses arrivèrent néanmoins à secouer le joug et restèrent indépendants jusqu'au x1Iv® siècle, époque à laquelle Magnus le Bon les asservit de nouveau.

Morues séchant sur les toits à Thorsavn.

Les Féroë devinrent danoises lors de la réunion du Danemark et de la Norvège, en 1380.

En 998, elles s'étaient converties au christianisme et vers la fin du xvre siècle, avaient embrassé avec ardeur les doctrines de Luther. L’Angleterre occupa ces îles en 1807, mais les trouvant sans ressources commerciales elles les abandonna en 1814. Lorsque le Danemark,

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par le traité de Kiel, céda la Suède à la Norvège, il se réserva le Gréenlands les Féroëret l'Islande. Enfin, lors de l’annexion du Schleswig par la Prusse, beaucoup d'habitants de cette province vinrent aux Féroë pour échapper au joug allemand.

Les Féroë comprennent 26 îles, dont 17 seulement sont habitées. Le 620 latitude Nord les traverse et les partage en groupe Nord et groupe Sud. Leur configuration générale affecte la forme de bandes allongées dans la direction du N.-N.-0. au S.-S.-E. Elles sont séparées par des canaux étroits suivant la même direction et improprement appelées fjords ; elles présentent également de profondes baies qui, elles, méritent bien ce nom. C’est un pays essentiellement montagneux, hérissé de précipices. On ne peut en avoir une meilleure idée qu’en se figurant une chaîne de montagnes arides qui se serait enfoncée dans la mer et dont les sommets seuls émergeraient. C’est même probablement ce qui est arrivé. La hauteur de ces montagnes varie de 600 à 900 mètres, le plus haut sommet atteignant 913 mètres.

Elles sont d’origine volcanique, de formation trappéenne. On n'y rencontre pourtant pas le moindre vestige de cratère et il n’y a qu'une seule source d'eau chaude (199 à 200). On n'y trouve d’autres arbres que ceux cultivés à grand peine dans quatre ou cinq jardins, ce qui est dù à la fois à la violence du vent et aux rapides changements de température.

Les falaises, du côté Nord surtout, sont extraordinairés, présentant des fronts escarpés de 300, 400 et même 714 mètres. Elles sont souvent déchiquetées, crevassées, percées de grottes, et il est impossible d'ima-

osiner spectacle plus grandiose. On rencontre aussi, fréquemment, des colonnes de basalte aussi belles, sinon plus, que celles de la Chaussée des Géants en Irlande.

Les lacs, assez petits en général, sauf celui de Soerwaags dans Waagge, sont nombreux et abondent en truites ; les sources, les torrents, les cascades coulent de tous côtés et on voit tomber dans la mer des chutes de 30 mètres de hauteur ! Toutes les villes et tous les villages sont situés sur le bord de la mer : on ne trouve pas une seule maison dans les terres, on se demande d’ailleurs ce qu’elles pourraient y faire. La population totale des îles est actuellement de 17.000 habitants (1) ; en 1801, elle n’était que de 5.265 ; en 1880, de 11.220 ; en 1890, de 12.955.

Le climat est particulièrement tempéré, grâce au Gulf-Stream. En hiver, la moyenne est de 5° et, en été, de 12°. En revanche il y pleut beaucoup et l'on pourrait presque dire que brume et Féroë sont synonymes. Il peut y avoir quelques semaines de très beau temps, mais il n’y a guère de pays au monde où le mauvais temps soit aussi violent : le vent y atteint une force vraiment incroyable. La mer, si elle n'est pas soulevée par le vent, l’est tout de même par les raz, nombreux autour des îles, et qui rendent la navigation souvent dangereuse.

Un trapp noir alternant avec des couches de tuf trappéen, telle est la structure uniforme des Féroë. Mais la mince couche de terreau meuble qui se forme à la surface est enlevée par le vent, de sorte que la culture

(1) Elle dépasse maintenant 20.000,

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est très faible dans ces îles. Néanmoins, on y cultive avec ardeur quelques petits champs et on y fait pousser de l’orge, du blé, du seigle, des pommes de terre, etc. Partout où 1l y a un peu de terre, le gazon croît d’une façon vraiment extraordinaire et, couvrant d'immenses étendues de son manteau vert, donne un aspect absolument particulier à ces contrées.

Les poissons, les oiseaux y sont en nombre considérable et nous aurons à en reparler. A terre, on trouve des moutons qui vivent à l'état sauvage et jouent un grand rôle dans le pays. On trouve également quelques vaches, des poules, des canards, très peu de chevaux (plus petits que ceux des Shetland), des lapins et des lièvres importés depuis peu, des chats en quantité (dont une race un peu spéciale), quelques chiens, etc.

Les quatre grandes villes des Féroë sont : Thorshavn, Westmanhavn, Klaksvig et Trangisvaag. Thorshavn a un milier d'habitants, les autres de 300 à 500 (1). Le commerce consiste en poisson, surtout la morue, en huile de baleine ou de dauphin (delphinus globiceps), enfin en plumes d'oiseaux. Les Féringiens sont tous pêcheurs, chasseurs et cultivateurs : ils vivent de poissons, d'oiseaux de mer, de viande de mouton et des rares produits de leurs petits champs.

Après ces quelques considérations générales, sur la plupart desquelles d’ailleurs j'aurai à revenir, je puis reprendre mon récit.

Vers sept heures du matin, nous voyons monter à un des nombreux mâts de pavillon les couleurs françaises,

(1) Toute la population a augmenté. Thorshavn compte près de 3.000 habitants.

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hissées, nous le sûmes plus tard, par l’agent consulaire

de France, M. Lutzen, Féringien exquis qui nous donna sur les habitudes et mœurs du pays les renseignements les plus intéressants.

Sur le quai, monte presque en même temps le dra-

Pêcheurs Féringiens de Thorsavn.

peau jaune de la Santé. Je fais armer la baleinière et, accompagné du seul quadrupède, sevré de la terre depuis le départ (les Anglais ne permettant pas aux chiens étrangers de débarquer chez eux), je me fais conduire à- têrre:

Piloté par le sergent de ville de service, j'obtiens la patente de santé qui joue un très grand rôle aux Féroë, pays remarquablement sain, mais où les maladies infec-

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