‹ Voyages ça et làChapitre 3 sur 5 · UX VOY\GE DE DESAGRE^WEATS A LONDRES · texte numérisé non relu

UX VOY\GE DE DESAGRE^WEATS A LONDRES

Onp l'Angleterre ost nioralenient aussi loin de la France que de la Cliiiio.

L'Angleterre, séparée de la France par un bras de mer qu'on traverse en deux heures à peine, restera longtemps à mille lieues de nous par ses mœurs et son caractère nationale A peine a-t-on mis le pied sur le sol britannique, qu'on est frappé du contraste. Le bateau qui m'apporta contenait une centaine de voyageurs, qui furent sur-lechamp aux prises avec un pareil nombre d'Anglais : marins, douaniers,' gens du port et du chemin de fer ; le contraste jaillit sur-le-champ, et très-vivement, du choc de ces individus. Notons les circonstances, pour mieux saisir le trait.

On arrive à Folkestone le long de la jetée de pierres sèches, soit dit pour leur agencement, et on sait qu'il y a deux heures k attendre pour le départ du railway. On a donc le temps de grimper tranquillement la rampe qui

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conduit (lu tillac au quai. Mais, pourtant, si on allait ne pas arriver à temps? Aussi, le bateau n'est pas encore eu contact avec la jetée, que déjà tous les voyageurs français sont courus au plat-bord, où ils s'entassent armés de tous leurs paquets, sacs de nuit, valises, femmes et enfants. Le bateau s'arrête^ les marins qui l'attendent poussent à ceux du bord une longue planche formant pont volant, et à chaque bout de laquelle les contrôleurs de la traversée doivent recevoir le ticket qui prouve qu'on a payé son passage. De plus, la douane est là, qui veille à ce que rien ne soit soustrait à son^examen, de sorte que tout débarquant doit déposer entre les mains des agents cartons, paniers, cabas, nécessaires, tout ce qu'il porte. Il faut donc que les voyageurs passent un à un par cette espèce de filtrage d'un double contrôle, et, comme on a le temps, tout peut se faire avec ordre.

— Le temps, dites-vous? Est-ce que les Français ont le temps? Voyez-les un peu! Dieu, quelle mêlée! quelle cohue! que de coudes et de parapluies on se pousse dans la poitrine et dans les reins! Les basques des habits, les pans des châles, tout s'engage et tire dans des pressions contraires ; les chapeaux des femmes sont aplatis, les pieds écrasés, les époux égarés; on s'étouffe, on se décoiffe, on se déchausse, on s'éborgne... Mais, comment faire, on n'a que deux heures à soi... et il faut bien dix minutes pour débarquer !

Et notez que par cette furie, qui retarde le débarquement, on risque de tomber à l'eau, à part les horions formels qu'on attrape ! mais h planche est enfin franc])ic, malgré les Anglais se récriant, mais sans trop s'animer,

toutefois, contre cette inutile précipitation. Il faut voir avec quelle ardeur l'escalier du quai est gravi ! Ah ! ce sont bien les Français, faits pour l'abordage et l'escalade ! Ne diraiton pas, sauf les parapluies, d'impétueux soldats grimpant à l'assaut de quelque forteresse? S'il s'agissait de conquérir l'Angleterre, la fur ici franccsene ferait pas mieux qu'elle ne fait, déposée là par ce pacifique train de plaisir ! Ah! le plaisir de presser, de pousser, de partir tard, mais d'arriver vite ! çà ! à la rescousse ! à l'escalade ! car il s'agit d'être la-haut trop tôt !

Et, en effet, il faut maintenant rester là, sur le quai, parqué entre deux cordes de suspicion douanière, à attendre que tous les bagages soient débarqués, pour que la visite s'ouvre ensuite. J'ai vu des Anglais, des Allemands, rester tranquillement les derniers sur le bateau, le quitter après nous (car, moi aussi, j'étais instinctivement parmi les impétueux î' et débarquer avec la majesté toute à son aise d'un Turc et de sa pipe. Cette leçon valait bien le bagage, sans doute? Du tout! une demi-heure après, c'a été à recommencer aux portes vitrées du Custom-House, à l'intérieur duquel on voyait les douaniers ranger les cohs sur de longs comptoirs. Ala vérité, on avait encore plus d'une heure et demie pour le départ... Mais pour qui prenez-vous les Français ? Tandis que nous nous promenions (car, cette fois, j'étais parmi les raisonnables insulaires) sur le quai, regardant, causant, humant un peu de ce pâle soleil anglais du mois de juin,' la foule était là recommençant, se pressant, se ruant, s'étoufiant, et cassant les carreaux de la porte, trop étroite pour le flot impétueux!

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A la table des passe-ports, même furie. 11 y avait là quatre commis : habits noirs, cravate blanche, proprets-, pinces, gourmés, prenant magistralement les feuilles, et les visant majestueusement ; ils ont le temps! Mais les Français! Voyez, c'est toujours la même et incorrigible impatienee. Tous sont précipités, les uns sur les autres et les bras en l'air, passe-port déployé ! les cous sont allongés, les regards sont inquiets; comment pourra-^t-on arriver à faire enregistrer chacun sa feuille, à ces commis,., qui sont là expressément pour cela? Ceux qui ont pu se faufiler près des tables accablent nos scribes de leurs sollicitations, imperturbablement faites en français. Le commis repousse non moins imperturbablement, et en anglais, les feuilles dont on le couvre, et fait sa petite affaire tranquillement, sans se fâcher, ni sans rire, et sans s'activer, devant l'inquiète bourrasque qui gronde et bat autour de lui.

Façonné par l'expérience, je fus visé un des derniers, ayant eu le temps de déjeuner dans la salle voisine, tandis que les autres se bousculaient. Le bagage rendu, ce fut à qui se précipiterait ensuite dans les wagons, comme par crainte que la place y manquât pour gagner Londres. J'allai, avec un autre modéré, voir la mer sillonnée de voiles, et les côtes de France, du haut de la colline d'où pend la ville de Folkestone ; puis, arrivés encore trop tôt à la station, nous prîmes commodément place dans les wagons ajoutés au convoi, tandis que, depuis une heure, l'ardente cohue s'ennuyait, pressée dans ces boîtes, oii elle devait rester encore trois heures.

La morale de tout ceci, c'est que les plus inquiets, les plus tracassés, les plus impétueux des Français, n'arrivèrent pas à Londres une seconde plus vite que les Anglais, ([ui avaient pris confortablement et dignement leur temps pour chaque chose

Eh bien! ce que je viens de rapporter là n'est pas un détail si futile qu'il le pourrait paraître au lecteur insouciant. C'est, au fond, un incident qui traduit, qui trahit avec une certaine portée philosophique, une des causescaracléristiques dont les effets sont les plus sérieux ; — c'est-à-dire (ILie le calme, la mesure que l'Anglais apporte en toutes choses, contribue à la force, à la grandeur du pays, et lui permet de bâtir solidement, et pour l'avenir, là où notre fiévreuse ardeur, notre frivolité impatiente, nous porte à construire sur le sable. Les faits viendront peu à peu à l'appui de cette proposition.

Et, dès à présent, pour obéir à rencliaînement logique des impressions que doit éprouver un voyageur qui arrive, je constaterai quelque chose qui peut sembler bizarre au premier aspect, et qu'un peu de réflexion finit pourtant par expliquer. Cela, je l'ai éprouvé à chacun de mes voyages en Angleterre : c'est qu'en y débarquant on ne tarde pas à sentir, à ressentir, à penser presque autrement qu'en France ! Une sorte de mystérieuse transfiguration s'opère en nous. Notre être moral se modifie. Ayant beaucoup voyagé pendant dix ans, et par les contrées les plus

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diverses, je puis constater que ce phénomène ne se réalise guère qu'en abordar.t l'Angleterre, si ce n'est pourtant en parlant les langues étrangères, ce qui, je le soutiens, amène à penser autrement. Il est convenu que, pour bien parler ime langue, il faut penser dans cette langue... et non pas confier à ses lèvres un travail de traduction. Eh bien! tout est là î En pensant en italien, par exemple, vous vous placez dans un milieu d'habitudes, de mœurs, d'impressions locales, de superlatifs, qui sont autant d'atténuations de la pensée française. Ainsi, dans cette langue, vous direz à une femme, à laquelle vous voulez paraître aimable, des choses tout autres que celles que vous lui débiteriez en français, car, malgré vous, vous pensez autrement! Mais ceci serait toute une thèse, je reviens à l'Angleterre.

Je prétends donc qu'ici notre impression, notre pensée, notre jugement presque , toutes choses formant notre être moral, selon les conditions de notre éducation, de nos mœurs, de notre climat, tout cela, dis-je, est brusquement , non pas transformé, bien sûr, — mais altéré, mais modifié. Cela s'explique.

A peine débarqué, tous vos sens sont brusquement saisis d'une façon nouvelle. Ce que vous voyez, ce que vous touchez, ce que vous respirez^ ce que vous absorbez, buvez, mangez, tout est différent. Énumérons rapidement ces causes, pour rechercher l'effet.

La vue, le premier sens frappé, perçoit des objets, des formes, des accidents qui portent à la pensée une impression neuve, brusque, originale. Vous êtes surpris. — Un

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travail s'opère dans le cerveau pour reconnaître les raisons, constater, étudier les motifs de ces aspects nouveaux ; vous comparez chaque objet avec ceux de votre pays; vous louez ou critiquez; l'impression est agréable ou pénible : un trouble s'opère dans votre esprit par cette première absorption, cette infiltration que subit votre être moral, par les conduits du regard.

Le climat , si voisin qu'il soit du continent , est presque subitement dissemblable. Vous venez de quitter une température à peu près égale, que l'ordre des saisons ne modifie que par successives initiations. Ici vous trouvez toutes les températures en quelques heures, ce qui justifie si bien la robe de mousseline et le boa que la femme anglaise porte à la fois; bizarrerie dont nous rions, faute de bien juger ses causes. Dans \h même journée, vous suez, vous frissonnez, — vous êtes sec, vous êtes humide. Ajoutez à ces impressions contrastantes, qui saisissent votre corps et pénètrent dans vos poumons, que l'air des villes est chargé d'acre fumée, de molécules carboniques, et fort souvent de méphitiques brouillards. Nier que les vives impressions physiques qui résultent de cet état de choses, de ce malaise subit, soient sans action sur l'être moral est impossible. La tristesse en devient une des conséquences formelles, aidée qu'elle est, d'ailleurs, par le sombre aspect que cette même atmosphère donne aux villes, perçu par le regard, — ouverture directe, si l'on peut dire, de la pensée sur la matière.

Donc voilà, aussi vite indiqué que possible, pour les deux premiers sens.

Le toucher ne tarde pas, non plus, à être soumis à des

impressions multiples d'une énumération qui embrasserai l'ensemble d'une vie nouvelle, et dont je ne puis qu'indiquer quelques-unes. 11 faut, par exemple, admettre que cet étranger dont je parle touche au pays par les auberges, les logements garnis. La, si j'en excepte les demeures aisées , tout est contradictoire à des habitudes quelque peu confortables, apportées de chez soi. Les meubles sont durs, anguleux; on dirait que cette Angleterre, si essentiellement maritime, donne à ses hôtes passagers pour matelas des biscuits de mer! Pour moi, au risque de passer pour un efféminé et un sybarite, j'avouerai que je me réveillais chaque matin aussi fatigué de mon lit que je l'étais le soir de mes courses du jour. Je laisse aux physiologistes le soin d'expliquer quelle nature d'action ce malaise, cette lassitude peuvent donner à l'esprit.

Quant à l'ouïe, il sera bientôt fait d'indiquer la façon nouvelle dont elle est affectée par la prononciation gutturale et sifflante du parler et des cris qui vous entourent; du névralgique fracas des voitures; des assourdissements delà circulation à laquelle vous prenez part, et de l'action pénible de la pensée attentive pour saisir et comprendre cette langue, qui, si bien qu'on la puisse parler, a toujours pour l'étranger des rébellions d'accent, de vivacité, d'abréviations, fort difficiles à suivre. De là, une grande fatigue. Restent les sensations du goût.

Celles-là sont les plus impérieuses, les plus puissantes dans leur action sur l'économie animale, sur ces fonctions digestives liées par des rapports si immédiats avec la peu-

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sée. Votre nourriture est brusquement changée; vos habitudes sont bouleversées, votre système" hygiénique est modifié. Les viandes pesantes et généreuses, la bière nourrissante et capiteuse , les noyades de thé , tout alourdit, empâte , abêtit , et exige un tel emploi de tout notre mécanisme par les fonctions des viscères, que l'esprit, déjà si vivement attaqué par les causes que je viens d'énumérer, ne sait vraiment plus où il en est... ni s'il est!

Vous me direz qu'on peut s'arranger de façon à se nourrir selon ses habitudes, au lieu de se repaître à l'anglaise. Je l'ai souvent tenté, et, excepté pour ceux qui se trouvent dans des conditions de vie sédentaire, je déclare que cela n'est pas facile. Les vins même, dont on peut substituer l'usage à celui des bières qui alourdissent, et qui grisent aisément avant qu'on en soit désaltéré, sont sophistiqués pour le goût anglais, et les alcools qu'ils contiennent fertiles en inconvénients nouveaux. Ajoutez à cela le grand usage de condiments mêlés à tout : les piments de l'Inde, le carry, les épices, le feu pilé en poivres de Cayenne, et jugez où l'on en est bientôt, si l'on ne conspire pas contre toutes ces exprbitances par un complet arsenal de précautions !

Ceci , après tout , n'est pas précisément une critique du régime vital des Anglais. Les habitudes d'un peuple naissent forcément du milieu dans lequel il est né et où il vit. Ce climat veut cette nourriture. Seulement nous, qui arrivons autrement façonnés, nous sommes tout désorientés, tout troublés par ce régime. On s'y ferait, sans doute, à

mesure que ce milieu nouveau, que ce climat, modifieraient l'organisme. En attendant, le voyageur subit toutes ces actions réunies qu'aspirent et perçoivent ses sens, — et sa pensée en reçoit le contre-coup. J'en reviens donc à mon point de départ, pour prétendre qu'à Londres ^e ne pense pas comme à Paris. Quiconque me dirait que je fais du paradoxe me désobligerait fort dans ma sincérité. J'ai, à tout moment, les preuves les plus singulières de ce que j'avance. Si je lis les journaux français, par exemple, je sens fort bien que je n'envisage plus les événements , les faits qu'ils relatent, comme je le faisais chez moi.

Comment ot pourquoi les Anglais sont vext's que le? Conlinentnnv portent des décorations.

Une des premières choses qu'on conseille , d'ordinaire , à toute personne décorée qui arrive à Londres, c'est de fourrer son ruban dans sa poche. Vous demandez naturellement pourquoi. On vous répond d'un air assez dédaigneux :

« — Cela ne se porte pas chez nous! »

Vous demandez encore pourquoi?

«:* — C'est, — vous dit-on, — que ce n'est pas l'usage.»

Devant ces insuffisantes réponses, vous persévérez dans vos pourquoi, et votre conseiller, ainsi pressé, finit par vous répondre que c'est... parce qu'en Angleterre il n'y a point de décorations... et qu'alors...

Ici, vous êtes sur la voie du vrai motif de cet apparent dédain. C'est toujours l'histoire des raisins de la fable. Ceux-ci élaiont trop verts... nos rubans sont trop rouges. Dahord, on vous en parle comme d'une question de goût

et non de droit : « — Vous portez ça, vous? heu! ici , ça ne se fait pas! (lisez ça ne se peut pas!) » — Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'un chapeau gris ou d'une cravate écossaise? de quelque objet de toilette qu'on peut enfin prendre à son caprice pour en décorer sa personne d'une façon plus ou moins à la mode ou originale?

L'Anglais, qui, n'ayant pas de décorations, n'en peut conséquemment pas porter, commence donc par affecter de croire que ce bout de ruban n'est rien de plus significatif chez un homme, qu'il ne l'est dans la toilette d'une femme, et, par cet apparent dédain, il met tout d'abord son amourpropre à couvert. Si vous le pressez , il affecte de croire (quelques-uns même le croient) qu'une décoration est une affaire d'héritage..., une acquisition, un petit gage apparent d'estime qu'on se donne entre amis... ou tout au plus quelque chose octroyé par une corporation, une francmaçonnerie, une municipalité peut-être, ou une compagnie des Indes quelconque, — tel on voit chez eux des médailles de batailles en bronze de canon, distribuées, comme la ration, à tout un régiment à la fois ! Le dédain simulé des uns a donc fait l'ignorance des autres, et l'on me citait un très-riche imprimeur de la Cité, un homme qui vit pourtant au milieu du mouvement intelligent de l'époque, lequel, assistant à la réception d'une croix apportée par un ambassadeur du Nord à un artiste étranger fixé à Londres, ne voyait, dans cette distinction honorifique, qu'un bijou d'une forme particulière , qu'il s'empressa de soupeser, en demandant « ce que cela pouvait bien valoir. y>, :,.

Mais le secret de tout ceci est dans l'envie. Tandis que,

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par toute l'Europe, le mérite, la distinction, sont honorés par ces signes extérieurs qui recommandent les individus à la considération publique je parle du principe, sans tenir compte des exceptions, bien entendu) , les poètes, les écrivains, les artistes, les savante anglais, n'obtiennent rien du gouvernement, qui leur défend, à de rares excep-' tions près, même d'accepter les décorations étrangères. Tandio que chez nous, un homme recommandable par ses travaux, ses services, ses découvertes, est décoré par son gouvernement — et par les gouvernements amis, — ici quiconque n'est pas né noble, ne peut que très-exceptionnellement en dehors de l'armée ou de la diplomatie), obtenir ces distinctions aristocratiquement réservées. Cette position d'infériorité doit nécessairement blesser l'amourpropre des hommes qui seraient dignes d'être ainsi visiblement honorés, — et qui nient la valeur de ce qui ne leur est pas accessible... La ruse a réussi... et c'est à ce point que, comme l'imprimeur cité plus haut, l'Anglais en est souvent arrivé à considérer un ordre de chevalerie comme une sorte de bijou bon à laisser dans le tiroir, ou que d'autres, plus naifs encore, sont tentés de ridiculiser l'étranger qui a le caprice de se mettre un bout de ruban à la boutonnière, plutôt qu'à sa montre ou à son lorgnon.

On comprend donc qu'il est parfaitement absurde, soit devant ce dépit, soit devant cette ignorance, de changer rien à ses habitudes, de s'amputer de son droit. Quand aux

décorations que l'Angleterre, — si injustement prohibitive devant ses illustrations, ses gloires littéraires, scientifiques et autres, mais roturières, — réserve aux privilégiés du nom, du rang, qui n'ont eu d'autre mérite que de naître par hasard dans un château plutôt que dans une maison, elles sont au nombre de quatre, dont voici la désignation : Le très-noble ordre de la Jarretière; — l'ancien et trèsnoble ordre du Chardon ; — l'ordre de Saint-Patrice ; — le très-honorable ordre du Bain\ L'ordre très-distingué de Saint-Michel et Saint-George est pour les colonies ; il y a aussi une décoration spéciale pour l'armée des Indes, et diverses médailles militaires.

L'Angleterre, en fait de décorations, en est donc à peu près restée aux temps féodaux. Avant que la constitution de 91 vînt abolir chez nous les ordres de chevalerie ouïes corporations qui exigeaient des preuves de noblesse, nous avions au moins l'ordre de Saint-Michel, que les rois des dix-septième et dix-huitième siècle distribuèrent aux savants, aux grands artistes, aux grands écrivains. D'autres contrées de l'Europe étaient dans la même voie. Ce siècle a vu toutes les distinctions accessibles à tous. M. Guizot, fils d'un marchand, a la Toison-d'Or, ordre aristocratique par excellence, que l'Autriche, du reste, n'eût peut-être pas aussi facilement donné que l'a fait l'Espagne, à un parvenu...

* Ce dernier ordre a élé conféré h boauronp d'officiers français h. la suite de la cr.inpa^îne de Crimée. La Légion d'honneur a, par le même fiiit, franchi le détroit.

Ce rapide exposé, toucliant les décorations anglaises, me paraît suffisamment expliquer la situation de l'opinion populaire du pays, devant les distinctions honorifiques dont les étrangers sont parés à leurs yeux. Et, en effet, le savant, l'artiste, l'inventeur, le lettré anglais, doit souffrir de cette infériorité humiliante; et, par une rébelHon instinctive de son amour-propre, du sentiment de sa valeur, il doit aussi en arriver à faire assez peu de cas de ces décorations auxquelles il n'est point agrégé. Chez lui, elles semblent le privilège exclusif des hasards de la naissance, ou de la possibilité de se distinguer dans l'unique milieu de certaines castes; — il a donc le droit de diminuer leur importance parl'épigramme ou le dédain. Chez l'étranger, elles signalent des hommes de tout rang, qui peuvent ne lui pas être supérieurs, — un peu de jalousie est conséquemment naturelle. De cet état de choses général naît donc l'affectation que mettent les Anglais à paraître ignorer ou méconnaître les signes extérieurs de ces distinctions dont, il faut le dire, on est si friand en Europe, et à l'égard desquelles il s'est produit bon nombre de ces abus oij la faveur remplace le droit. Toutefois, il faut constater ceci, c'est que si l'on rencontre assez souvent des gens que le favoritisme ou l'intrigue ont parés de ces insignes, il est assez rare de voir un homme d'un mérite réel, éminent, ou même distingué dans sa voie, qui n'en soit paré, h moins que quelque circonstance spéciale, — comme celles qui naissent souvent de la politique, par

exemple, — ne l'ait placé dans une de ces positions exceptionnelles qui retardent son agrégation. Quant à l'Angleterre, il faut que le sentiment du privilège y soit bien profondément enraciné encore, pour qu'un gouvernement aussi avancé que le sien dans une fouie de voies émancipatrices n'ait point osé jusqu'à présent créer un ordre pour récompenser les hommes de génie ou de talent qui l'illustrent à tous les degrés de l'échelle sociale. Il serait temps cependant d'admettre tous les Anglais aux récompenses nationales, puisqu'ils sont tous admis aux charges et affaires de l'État. Mais ce n'est point là le seul côté étrange, la seule anomalie, chez ce peuple si libre... par les lois, si esclave... par les mœurs et les préjugés. Les faits viendront peu à peu àj'appui de ces propositions.

Mil

Du soleil de Londres et des meubles anglais.

Après douze jours passés à Londres, j'avais vu deux lois le soleil. Confiant en ce floréal et lumineux mois de juin, le mois d'élection des beaux jours, j'avais bourré ma malle d'inconséquences et d'imprudences. Même j'avais décidé, dans ma folie, de me priver de l'agaçante société de ce compagnon, toujours prêt à profiter de n'importe quel coin pour vous planter là en route : le parapluie. Arborant le castor gris, au risque de le rapporter noir sous la pluie sèche de Londres, il avait fallu d'énergiques représentations, à Boulogne, pour me faire acheter une coiffure de route, vouant tout mon séjour anglais au gibus du soir, aplati dans la malle. Et avouer que je connaissais déjà Londres et que je tombais dans ces impardonnables imprudences! — Mais juin! m'écriais-je. — Bah! juin! en Angleterre, qu'est-ce que cela signifie? répondent les autans, émigrés ici, pendant que l'été règne sur le continent ! De sorte qu'il a fallu m'habiller de pied en cap comme pour quelque mois de novembre rébar-^ batif, sourcilleux, renfrogné.

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L'autre soir, au Queen's Théâtre, comme on donnait Fidelio, de Beethoven, — celui de tous les ennuis que je préfère peut-être, — de vastes grilles, remplies d'un charbon de terre incandescent, servaient d'aveu, de la part des Anglais, aux abominations de leur climat. On ne me l'a pas dit, je l'ai vu , et les soldats en habit rouge se chauffaient bel et bien, avec les buralistes trop en habit noir. Ce matin, enfin, à midi, l'heure où le soleil de juin est au zénith dés cieux continentaux, je suis là, alignant tristement ces lignes, au brait du vent qui tourmente les arbres du squale, de la pluie qui fouette mes vitres, et dans une chambre pleine de frissons... Soyez donc gai ! Un ridicule amour-propre m'empêche seul de demander du feu.

Allons! comme Hamlet, plongeons -nous résolument dans l'abomination de la désolation! J'ai hier acheté une paire de bottes dont la semelle, en gutta percha, est construite comme sur pilotis; de peur d'être spleenitiquement tenté de me couper un peu la gorge en me faisant la barbe, je plante là mon logis, et vais résolument affronter le dehors. Je veux me plonger en plein dans le désespoir de cette abominable journée d'hiver... anglais, pour venir ensuite raconter crûment quel aspect a la ville.

J'ai déclaré déjà à l'Angleterre que j'admirais sa force, sa puissance, son industrie, ses richesses, sa persévérance, beaucoup de ses lois ; j'ai donc le droit, en touriste indépendant et de bonne foi, de dire net son fait à ce climat et à pas mal de choses encore que j'y trouve intolérables. Ah ! il vente ! ah ! il pleut ! ah ! les rues sont des

marécages et tout le monde s'enferme chez soi à lire les Saisons de Tompson ! Fais de ce riant mois des parfums de la terre et des rayons du ciel ce que tu pourras, o ciel perfide de la perfide Albion! Je sors, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux. De voiture, de cab, point ! Four oii aller, d'ailleurs? Je ne vais nulle part. Je vais... voilà tout. A plus tard.

Je rentre, percé jusqu'aux os. Je perds toute retenue et demande du feu. Je me couche^ j'écris.

Voilà l'aspect de Londres en ce plein cœur d'été. Mon quartier est un quartier fashionable. J'ai suivi quelques rues, sans parti pris. Les maisons, étroites et noires, défilaient de droite et de gauche, défendues par leurs grilles de fer, comme des tombeaux. Les noms inscrits sur les portes me semblaient des épitaphes. Le vent me cinglait la pluie au visage, et, au tournant des rues, m'envoyait sur la tète les plis de mon manteau. 11 faut avoir été marin, ou soldat, pour faire un pareil voyage d'agrément,., et y persister. J'ai voulu voir le quartier à la mode, les magasins somptueux, Regent-Street. Pas un chat ! Quelques voitures s'embourbant dans le macadam de la chaussée, un gâchis qui n'a rien à envier à celui de Paris. Par-ci, par-là, aux vitres des magasins, la mine allongée d'un marchand qui s'avoue qu'il ne vend pas ses ombrelles. Voici deux dames qui se débattent sous un parapluie retourné par la bourrasque, et qui relèvent leur robe en laissant traîner la jupe ourlée de boue, se plaquant sur leurs talons... ce n'est pas beau.

J'arrive au bout de cette rue de la Paix de Londres, et me confesse qu'on est mieux ailleurs, n'importe où. Le hasard m'a amené juste en face de ce marchand de tombeaux et de cercueils, qui a eu l'idée anglaise de planter son magasin au centre de ce quartier, le plus fashionable de Londres, — entre une boutique de modiste où rient des rubans de toutes sortes, — et un bijoutier tout scintillant de pierreries et de métaux brunis. J'approche... et je vois un Anglais en habit noir qui grave une épitaphe. (Je jure par le Styx que je n'invente rien ! ) Il s'agit d'un officier général qui s'appelle je ne sais plus comment, et mort je ne sais où ! 11 y a au raiUeu du magasin un very désirable (cela se dit de tout ici!), cercueil en chêne, à écoinçons d'argent, qu'un autre monsieur, en même habit noir, double d'étoffe blanche... Je me sauve , un cab passe, j'y grimpe et reviens chez moi, pour trois schellings. Je suis si triste, que je ne puis même pas bâiller !

Bon! voilà mi chambre pleine de fumée acre et puante! Quel veiTt! Déjeunons pour voir ce que ça produira. Buvons quelques verres de claret.

C'est fait. Ce claret me donne une ombre d'idée : Si, au heu du voyage tempétueux de Richmont, je me bornais à exécuter un petit voyage autour de mon appartement? 11 en ressortirait peut-être quelques traits de mœurs locales? Faute de pouvoir faire mieux, essayons.

J'occupe, pour deux livres (cinquante francs par se-

maine^ deux chambres au premier. Sept francs par jour sans compter le linge, le nettoyage, le feu, la lumière, et tous les accesssoires scrupuleusement comptés, jusqu'à une allumette ou un cure-dents.

Bien qu'au quartier le plus fashionable de Londres, dans Wimpole-street, entre la rue du Régent, Oxford et les parcs, le hasard, inutile par une saison pareille, fait que cet appartement s'ouvre sur un petit jardin tout rempU de ces plantes lourdes qui viennent dans les climats humides. A la porte de la rue, un marteau, une sonnette, comme partout. Les fournisseurs, les domestiques sonnent ;1 es personnes de rang frappent sept ou huit coups et sonnent en même temps. On perd à Londres beaucoup de temps à attendre aux portes, les domestiques venant des profondeurs des caves-cuisines, et avec une majestueuse lenteur, pour ouvrir. L'usage des portiers, et conséquemment des cordons si prestes, est inconnu, chaque maison n'ayant guère qu'un locataire.

Vous entrez. La maison, qui n'a d'ordinaire que deux ou trois fenêtres de façade, ne laisse qu'un étroit espace à !a cage d'escaher. Cet escalier est presque toujours en bois, aussi craque-t-il sous vos pas. Une bande de tapis, de feutre enluminé, ou parfois e toile cirée, en suit les marches ; les parois sont peintes à l'huile ou tapissées en papier d'agate ou de marbre ; des stores coloriés tombent sur les fenêtres; souvent des fleurs; c'est propret, quasi élégant.

J'entre dans mon salon. Un tapis en recouvre en toute saison le parquet. Mais une foule de contre-tapis, de sur-

tapis, de bandes de toile et de morceaux dépareillés, cachent en partie l'objet principal, qui a fait son temps. Aux murs, un papier anglais, mis à l'exposition et fabriqué sur un dessin français, dont j'ai eu les yeux crevés pendant des mois par les échantillons d'un marchand du boulevard. Quelqu'un, ayant voulu orner les murs un peu nus de mon salon, m'envoya quelques tableaux de chasse, chiens et chevaux. La dame qui me loue poussa des cris d'orfraie à l'idée qu'on pût planter des clous dans son papier, et distribua le prêt artistique qu'on me faisait sur des chaises, semblant, en cela, faire une chose toute naturelle. Cela m'expliqua pourquoi j'avais souvent vu, ainsi posés, des tableaux, des gravures, dans diverses maisons, où j'accusais la nonchalance à les pendre. Pour un Rubens ou un Lawrence, on ne planterait pas un clou dans un papier k deux schellings le rouleau !

Une immense table, recouverte d'un immense tapis bleu bordé d'une immense frange, prend une immensité de place dans ce salon. Je soulève le tapis et reconnais que la table, épaisse comme un pont, porte sur des pieds gibbeux et trapus à servir de colonnes à un péristyle. Ce n'est pas une table, c'est un entresol !

Mes papiers, mes livres s'y déploient à l'aise ; le vaste plateau du déjeuner, lui-même, y arrive sans rien déranger, laissant autour de lui de larges steppes désertes. Viennent les cataclysmes! et cette table-là, devenue fossile, portera aux siècles futurs une colossale idée de la race meublante de nos Ages : c'est la montagne de la table !

Un long canapé, très-massif, recouvert en perse, et dont les couleurs se sont éteintes, déteintes ou teintes, sous l'action de l'atmosphère carbonifère, s'étend le long d'une des parois, entre deux fauteuils, sur les bras desquels on a posé les tableaux en question, pour les élever un peu. Ce canapé a une tournure récalcitrante et un air dur... peu engageants. Son attitude est plate. L'œil s'en défie ; l'œil a raison. Le fait est qu'il traite fort rudement ceux qui ont affaire à lui. On s'en va tout meurtri de l'étreinte, se demandant si c'est là-dessous qu'on loge la provision de charbon de terre...

Quelques chaises insignifiantes, mais toujours massives à exiger l'emploi des deux mains pour les décider à changer de place, sont disséminées ck et là. Mais l'objet qui n'a pas cessé de m'intriguer fortement, depuis mon arrivée, occupe le panneau principal de ce salon, en face de la fenêtre haute et large, et qui, en guise d'espagnolette ou de verrou à pignon, ferme à clef. A clef... voilà une idée ! .

Cet objet est un meuble en palissandre , ou autre bois foncé des îles. Il mérite une description. Figurez-vous deux tours carrées, assez distantes, et réunies par une plateforme ou terrasse. Chaque tour a deux étages. Au bas, — mettons au rez-de-chaussée, — une porte s'ouvre sur l'intérieur. La clef manque au guichet, de sorte que je ne puis que supposer qu'il y a là-dedans un escalier. Le meuble vje dois plutôt dire l'immeuble ! est si carrément planté sur

le tapis, découpé comme une prairie à son entour, qu'il pourrait bien y avoir des caves ou caveaux. Le premier étage de ces deux tours offre deux espaces, — autant dire deux chambres , — ouvertes sur la plate-forme que borde un massif balcon sculpté. Cette plate-forme recouvre un espace ménagé d'une tour à l'autre... un passage secret, que, dans un meuble, on pourrait appeler tiroir, n'était sa babylonienne proportion. Les tours continuent à s'élever d'un étage encore, dans lequel on arrive en abattant une des parois à charnières, qui retombe comme un pont-levis ne menant à rien. Au-dessus, surface plane, terrasse; la vue, de là, doit être superbe!

Je me suis obstiné à ne pas demander l'usage de ce meuble-édifice, qu'on pourrait aussi bien prendre pour une forteresse que pour un orgue. Mais je sens que je partirai sans l'avoir deviné. Peut-être fait-on du tiroir de la plateforme un ht... un peu plat, d'ami. Si nous avions la taille de Polyphème, je dirais : « C'est un vilain buffet , un incommode dressoir de sahe à manger cyclopéenne. » Mais, dans la situation humaine des choses, je ne puis vraiment m'imaginer ce qu'on peut faire de cela, si ce n'est une barricade !

Pour finir cet examen, qui serait apphcable à une foule de demeures secondaires de Londres ; — borné au nord par ce monument; — au sud, par la fenêtre à serrure ; — encombré au milieu par la table, j'ai à l'est les portes, et à l'ouest la cheminée. Auriez-vous par hasard un bœuf à rôtir ? venez chez moi ! Là , comme pour le reste , tout est

colossal. Cette grille est si grande, que, par le froid de juin qu'il fait ici, j'ai- eu peine à n'y faire qit'un peu àe feu. Soulever pelle et pincette n'est pas d'un petit effort, et tous les morceaux de charbon qu'on suppose servir d'élastiques au rébarbatif canapé feraient une gorgée de fumée à cette gueule béante. Le premier jour, jetant là, par inattention , l'allumette de cire dont je m'étais servi pour cacheter une lettre, j'incendiai une sorte de tablier de papier de couleur, découpé en fleurs et dentelles, dont la mode est de recouvrir la grille des cheminées, pendant les mois où le soleil devrait, selon le calendrier, être substitué au feu. — Une glace basse et longue surmonte ce foyer d'usine, et si haut juchée que je ne m'y vois que les sourcils; et encore, une galerie de fonte, à hauteur d'appui, presque, et toute garnie de pointes et arabesques féroces , défend-elle la cheminée, comme ailleurs les grilles défendent la devanture des m.aisons. De pendule, pas plus que sur la main. Deux cordons de sonnettes, gros à remorquer un trois-ponts, et surmontés d'une cocarde assez large pour couvrir le fond d'un chapeau, complètent ce mobiher formidable, aumiheu duquel un homme semble un Lilliputien !

Je supprime, pour en finir, l'inventaire de la chambre à coucher. L'objet qui y devrait dominer, le ht, y est, par contradiction, fort étroit, Ktroit, mais dur: c'est comme un lit de cabine à bord d'un steamboat. Je rappellerai, à son propos, ma comparaison des matelas avec îes biscuits de mer dont se nourrissent les matelots : même élasticité.

Comment le peuple le plus libre en polUique est le plus esclave par jf^s mœurs et les préjugés. — Histoire des liabils noirs anglais. — Histoire d'une jeune miss h marier.

On a souvent parlé de la tenue , de la dignité des Anglais. Le cocher sur son siège est majestueux ; le pauvre qui balaye la rue a l'air d'accomplir une mission sociale, comme ce boueux de Gavarni qui balaye sa patrie. Je dois ajouter qu'au ton , aux manières des gens qui me louent, pas mal cher, le gîte bastionné ci-dessus décrit, je les croyais des gens du monde, dessquires, ayant été encombrés, par quelque héritage moyen âge, des formidables meubles qu'on sait. Pas du tout. La petite boutique est à eux : ce sont des épiciers.

Les vaudevilles français ( y en a-t-il qui ne soient pas français?) prétendent que les Anglais disent toujours God~ dem. 11 n'est pas , ou il n'est plus question de Goddem en Angleterre. Goddem est caduc, Goddem est fossile. Les mots changent, si les Anglais ne changent pas. Aujourd'hui, ce qui est fort usité, pour peindre la surprise ou le mécontentement, c'est : Ho 1 ho ! — Le second ho, un ton plus bas

VOVAGKS ÇA ET LA 'if)!

que le premier. Mais deux mots qu'on entend siffler à toute minute, c'est box et étiquette.

Tout est box, — rien n'est d'étiquette^ Exemples :

La place du cheval dans l'écurie , box ; — une malle , box; — les présents de Noël, box; — du buis, box; — une loge d'Opéra, box; — la boîte au sel, box; — le bagage d'un voyageur, box ; — un écrou, box ; — le siège d'une voiture, box; — la poivrière, box;— ^un rendez-vous de chasse, box ! fihooting-box; — box, box on the ear, un coup de poing sur l'oreille ; — une tabatière, box ; box pour tout et box partout ! Sans compter boxer.

Etiquette est un mot que la vie empesée de l'Angleterre a trouvé si charmant, qu'elle nous l'a volé. Je l'ai dit déjà, dans ce pays où la loi rend l'homme si libre, les mœurs et les préjugés l'emprisonnent énormément. On ne peut faire un pas, dire un mot, lancer un regard, sans risquer de fouler quelque usage, de heurter quelque convenance ou d'effaroucher diverses pudeurs. Un shoking susceptible, rougissant, indigné, a, lui aussi, remplacé le vieux goddem, qu'on n'entend plus que dans Fra-Diavolo, s'il a même jamais été en usage ailleurs que dans les classes brutales. Aussi, un étranger bien élevé pour le continent risque-til fort, au milieu des conventions de la vie anglaise, de s'entendre à tout moment murmurer aux oreilles le fameux it is not étiquette ! Par exemple :

Il n'est pas d'étiquette de se moucher, — de cracher, — d'éternuer... Comment faire? Avoir un rhume est-il d'étiquette?

Il n'est pas d'étiquelte de parler haut, même au Parlement ; — de marcher au miheu delà rue; — de courir pour éviter une voiture. Soyez plutôt écrasé ! Il n'est pas d'étiquette de sceller une lettre avec un pain à cacheter, car on dit alors que vous envoyez aux gens votre salive; — ni d'écrire sans env.eloppe. Avoir la moindre petite fleur ou la plus mince petite raie à son gilet ou à sa cravate, pour aller à l'Opéra, n'est pas d'étiquette non plus; — ni manger deux fois de la soupe; — ni saluer une dame le premier; — ni monter en omnibus; . — ni aller en soirée avant dix ou onze heures ; — ni au bal avant minuit; — ni boire de la bière à table sans rendre sur-le-champ son verre au laquais.

Il n'est pas d'étiquette de ne pas se faire la barbe tous les jours; — d'avoir de l'appétit; — d'offrir à boire à une personne d'un rang élevé ; — de s'étonner lorsque les dames quittent la table au dessert , à cette heure charmante où, chez nous, on est le plus aimable avec elles !

Se montrer le matin vêtu de noir, le soir vêtu de couleur, it is not étiquette!

Parler à une lady sans ajouter son nom de baptême ; — parler à une personne à laquelle on n'a pas été présenté, quelle que soit la cause; — frapper modestement à une porte ; — avoir une tache de boue à sa chaussure, même par les plus mauvais temps ; — avoir des sous (penny) dans sa poche ; — porter des cheveux ras; — un chapeau gris ; — un foulard ; — une décoration ou deux; — des bretelles ; une grande barbe, et même une petite, tout cela n'est pas de la moindre étiquette.

Ce qui surtout viole outrageusement l'étiquette anglaise, c'est de n'être pas riche, — ou de n'en avoir pas l'air, — ou de ne pas agir comme si on l'était. Ruinez-vous, faites des dettes ou des dupes, ce n'est pas l'affaire dont on s'embarrasse! avant tout, soyez dépensier. Un étranger arrive ; si l'on apprend qu'il loge sur cette place de Leicester, où la spéculation, à l'adresse des gens économes, a formé une sorte de petite colonie d'hôtels, il est perdu pour un certain monde. Jamais équipage, ou même simple carte de lord ne s'égarera par là ! N'occupez, si vous voulez, qu'une chambrelte, où vous aurez soin de ne jamais recevoir personne ; mais habitez impérieusement dans les squares voisins des parcs. Je crois bien que dans ce respect que l'Anglais porte si particulièrement à la richesse consiste la différence d'impressions que rapportent de ce pays l'homme opulent et l'homme d'une condition modeste. Ils ont été accueillis chacun suivant son train de vie, de sorte que le même homme pourra, soit avant, soit après un héritage, prendre deux opinions fort différentes des mêmes gens qui l'auront diversement reçu. Les traditions aristocratiques d'une part, le vif instinct de commerce et d'industrie de l'autre, — traditions et instincts qui partagent la nation, — doivent lui inspirer ce préjugé, ce dédain contre la pauvreté, et faire naître toute sa sympathie pour les gens qu'elle trouve respectables, moins à cause de leurs mérites, de leurs vertus, ({u'en raison de leur opulence, ou plutôt encore de leur prodigalité. La

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respectability est tout simplement la traduction d'avantages matériels, et non l'indice de qualités morales.

En France, le culte est à l'esprit, au talent, au génie: --en Italie, en Espagne, il est au plaisir; — ailleurs, à l'ambition, à la gloire; — en Angleterre, le dieu, c'est l'or. Comme, au fond, les classes moyennes envient toujours et admirent encore l'aristocratie des lords, les négociants dépensent des sommes considérables pour se rapprocher, par ostentation, de cette classe privilégiée, toujours prestigieuse et forte, malgré les révolutions d'alentour. On raconte que Lucien Bonaparte s'était fixé en Angleterre avec le dessein formel d'y vivre avec économie. Mais il reconnut bientôt combien il était peu respectable à lui d'être simple, et, malgré tous ses désirs, il se vit contraint de se ruiner pour ne pas porter déconsidération à la mémoire de l'Empereur.

Le Czar, — mécontent de voir ses sujets embarrasser leurs affaires par leurs séjours k Londres, — résolut de porter une atteinte vigoureuse au préjugé qui veut que l'homme dépense pour être honoré. Il visita les monuments de Londres dans un simple fiacre... ^/to/^m^/ l'émoi fut grand, mais la leçon resta mal comprise. L'empereur de Russie y gagna d'être parfois assez cavalièrement reçu par les custodes des monuments, voilà tout !

C'est ce besoin de paraître qui répand par la ville tant d'anomalies aux yeux de l'étranger. Paraître (luoi? Riche,

au-dessus du rang qu'on occupe réellement... hommage instinctif, continuel, féroce, au dieu de tous : l'or. Cette fièvre, cette manie, cette passion^ porte chacun à déguiser tant qu'il peut les efforts qu'il fait, selon son métier, pour acquérir ce dont il voudrait passer déjà pour être possesseur. C'est ainsi, du reste, que chaque profession a une sorte de dignité imprévue ; on croirait des gens qui daifjnent faire telle ou telle chose; les dilettantes d'un métier, d'une profession. L'éternel habit noir et l'inséparable cravate blanche sont toujours là pour relever le travail des mains. On dirait des gentlemen qui vont, dans leurs moments perdus ou par caprice excentrique, auner de la cotonnade ou peser de la cassonade. En vous vendant quelque chose, ils semblent vous rendre un service. C'est ainsi que l'épicier qui me loge me parut si comme il faut, que je le crus homme du monde, et que, par un sot amourpropre, je n'osai marchander son appartement, où je suis écorché par le prix... et par les angles disgracieux des meubles.

L'immensissime consommation d'habits noirs qui se fait à Londres est une sorte d'uniforme de l' amour-propre qui explique très-bien le travers général de la nation animée de la fureur de paraître. C'est ainsi que l'habit usé devant trahir la gène, on le repasse aux brocanteurs qui le vendent à la classe inférieure, laquelle met son amour-propre à porter l'habit de second hand^ — de seconde main, d'occasion, — qui peut, à la rigueur, passer pour avoir été coupé pour son dos.

266 VOYAGES ÇA Kl LA

Trop usé ici, il arrive rapiécé aux dernières classes, où ses boutons rendent Je dernier soupir, c'est-à-dire le moule. Ces braves gens aiment encore mieux cette guenille aristocratique que la blouse, la veste solide et chaude qu'ils pourraient acheter au prix d'une friperie de gentleman. L'histoire d'un habit noir anglais serait assurément une chose aussi comique que vraiment philosophique à écrire ! Il faudrait le prendre au sortir des ateliers d'un tailleur de la haute fashion de Regent-street, porté par quelque lord Penbroke, payé sept ou huit livres sterling, à cause de sa coupe inimitable, le suivre ensuite, jeté, après quinze jours, au valet de chambre du grand seigneur, lorsqu'il arrive au commis de la Cité, ou au dandy de second hand, et. passant de dos en dos, rallongé, raccourci, descendant toujours l'échelle sociale, perdant ses boutons, gagnant des trous, et arrivant aux épaules du pauvre diable balayant une voie au carrefour du macadam, sous le pas des fringants chevaux qui emportent le lord auquel le tailleur en renom l'avait jadis fourni.

Pauvre habit! payé là trois schellings, dont les morceaux serviront aux servantes, agenouillées sur les dalles, à frotter leur cuisine, et qui, en fin de compte, devenu chiffon, sera vendu au quintal pour passer par la métempsycose nouvelle de quelque industrie de machines! Et le sort de l'habit, c'est aussi celui de la robe. La robe et le chapeau de la lady commencent au salon pour finir au trottou-, à la boue. Nous sommes toujours choqués, nous autres arri-

vants, de voir la servante anglaise récurer, frotter, balayer sa porte, coiffée d'un chapeau qui fut de velours, et qui n'est plus de rien ! On y remarque parfois quelques vestiges qui, plongés dans l'appareil de Marsh, et analysés par un chimiste habile, pourraient être reconnus débris de plume, brin de dentelle, ou queue de fleur! Est-ce qu'en portant ces loques, en s' enveloppant, pour aller au marché, d'un déplorable chàle qui n'était que boiteux jadis, et qui a désormais toutes les infirmités, et des trous sur les taches, est-ce, dis-je, que cette cuisinière s'imagine qu'on la prendra pour sa maîtresse allant elle-même acheter son beurre et ses légumes, pour se distraire des ennuis quotidiens du Parc et de l'Opéra? quel diable d'arnour-propre y a-t-il donc sous cette guenille?

C'est le culte continuel à la richesse, qu'on encense jusqu'à l'aide du concours de ses débris ! C'est l'hommage effréné du petit, de l'humble, envers ce qui est grand et fier. Ce sont des dessertes dont on croit se parer... et dont on s'avilit. Chez nous, — où quelques révolutions ont fort affaibli le prestige longtemps exercé par les classes supérieures sur le peuple, — chacun achète un objet neuf, selon son rang, ou peu au-dessus, et, le chapeau chez la femme, l'habit chez l'homme, seraient fort ridicuUsés, pris de trop bas. Aussi, je crois fermement que le pays où l'on cherche tant à paraître plus qu'on est, où l'aristocratie exerce encore le prestige qui a fait ces mœurs et qui les perpétue, est encore loin des cataclysmes sociaux qui,

comme chez nous, tendent à tout niveler. Le peuple envie l'aristocratie, soit! mais il l'admire et la respecte. Il faudra une grande révolution dans ses idées pour en amener une dans les faits!

J'assistai l'autre jour à un dîner où il se passa une petite scène que je veux raconter. Il s'agissait de faire trouver en présence une jeune fille fort jolie, fort bien née, mais pauvre, — et un riche vieillard décidé à se marier, et venu de ses terres du Yorkshire, avec ce tardif mais ferme parti pris.

On avait placé le vieillard et la jeune fille à côté l'un de l'autre, et la famille de cette dernière lui avait amplement recommandé d'être prévenante et aimable avec l'opulent personnage qu'il s'agissait de captiver. 11 ne fallait qu'un coup d'oeil pour se convaincre que la pauvre enfant ne r?.ettait guère son cœur du parti de la raison, et qu'il lui faudrait de touchants efforts pour entamer le sacrifice. On servit le potage : sa mère lui fit un signe, comme pour dire :

« — Allons donc ! commencez l'attaque ! »

Elle crut obéir, et dit la première chose venue :

« — La soupe est bien chaude, milord !

» — What? » fit le vieillard.

La jeune fille répéta. Sourd comme il l'était, il se retourna, appela son domestique, et demanda son cornet acoustique. Le cornet ne se trouva point sur-le-champ, dans la confusion des bagages. Mais le vieillard, qui tenait

à son cornet, insista. Lorsqu'on l'apporta on était au dessert.

a — Oue disiez-voLis, miss? — fit le vieillard en braquant son oreille d'ivoire du côté du frais visage de la charmante personne.

» — Je disais, milord, que la soupe était bien chaude! » — répondit cette pauvre tète troublée.

Hier, on m'a assuré que le vieillard trouve que la jeune fille lui convient, et qu'il l'épouse. Elle est dans les larmes. Mais la famille a grand besoin de cette alliance pour reconquérir sa respectability.

Vanité des Anglais quand ils ont du soleil. — La pluie sèche.

Et, malgré moi, j'en reviens à la pluie. Sur le bateau à vapeur qui vient de Boulogne à Folkestone, quelqu'un, qui n'admire pas le climat de l'Angleterre, faisait remarquer, vers la moitié de la traversée, l'altération assez brusque de l'atmosphère. En effet, je dus reconnaître qu'un dôme brumeux commençait à voiler le ciel bleu que nous laissions en Picardie. A Londres, on est si surpris et si fier d'un jour de passable soleil, que, si vous êtes étranger, tous ceux qui vous abordent débutent par ceci :

« Un bien beau temps, monsieur! »

En attendant, le soleil est si peu prévu, que pas une maison ne songe à se garnir de persiennes. C'est un aveu, j'espère! Çà et là, le long des parcs, quelques feuilles de jalousies, plutôt comme décoration que comme nécessité. Les fleurs pourtant sont abondantes, on s'efforce d'en aviver, à l'aide de petites caisses vertes et bientôt noires, les fenêtres de ces maisons, où chacun vit isolé à la façon

des castors. La verdure est triste dans les squares. La poussière que le vent soulève, la continuelle pluie sèche des petits atomes carboniques, la pluie réelle tombant sur le tout, recouvrent le feuillage d'une sorte de pâte abominable, qui n'est lavée que par les grands orages, pour être bientôt reformée. Il faut aller à quelques milles de Londres pour trouver, loin de sa fumeuse atmosphère, la nature fraîche et colorée comme le ciel seul l'a voulue. Aussi, Londres n'est-il habité la nuit que par les gens qu'y retiennent impérieusement les nécessités du devoir ou des affaires. Tout ce qui peut s'enfdir le soir va dans les cottages environnants chercher un peu d'air et de lumière, qui semblent la seule vie respirable après les miasmes brumeux de l'immense ville. Oh! que les Anglais doivent gober voluptueusement l'air bleu de Castellamare, de Sorrente, et même de Montmorency î

Au reste, ces Anglais prennent très-bravement leur parti d'un climat qu'ils conjurent par une hygiène que nous trouvons excessive, mais qui n'est que nécessaire. Jamais la pluie n'empêche un Anglais d'aller même à un plaisir. Il n'y a pas très-longtemps, Jullien, un musicien qui, avec le cuisinier Soyer, exploite, sans trop de souci pour la dignité des moyens, la badauderie insulaire, Jullien, dis-je, une des adoptions de Londres amateur de musique excitante et épicée, donnait un concert dans un jardin pubhc des environs. L'affaire, montée à l'avance, avait son jour fixé. Ce jour venu, il fit un temps abominable. C'est égal, les billets

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étaient pris, chacun vint! Le jardin offre pour tout abri le kiosque où s'étageait l'orchestre... Il ne s'emplit pas moins. Deux ou trois mille parapluies firent comme un dôme ruisselant sur cette foule piétinant dans le sol détrempe. Le concert eut Ueu au milieu des bourrasques, des ondées, des rafales, cinglant la pluie au visage des auditeurs sans qu'aucun d'eux renonçât au plaisir auditif qu'il avait payé par avance. Le kiosque, de construction légère, fut bientôt transpercé lui-même; ses toiles se détachèrent, les ais se déjoignirent, et les musiciens durent se planter des parapluies dans le dos, pour continuer, tant mal que bien, et plutôt mal !

N'entre pas qui veut au Théâtre de la reine.

Parlons des théâtres, qui sont une des physionomies les plus vives des mœurs d'un pays.

Celui qui, n'ayant pas vu les grandes salles italiennes, la Scala, San Carlo, la Fenice, arrive à Londres pour la première fois, doit-être fort émerveillé en entrant à Queen's Theater ou à Covent-Garden. En effet, ces salles ont un aspect si différent des nôtres, de celles de Belgique et de l'Allemagne, que leur vue cause une singulière impression. Leur courbe esta pans droits, sans balcons ni galeries qui avancent. L'immense fera cheval que décrit le théâtre de la reine, her Majesly's Theater, voit donc s'étager cinq rangs de loges dont le total s'élève à deux cents. Ce sont comme autant de fenêtres ouvertes sur l'espace vide qui forme la salle, des fenêtres de cabinets particuliers, dont chacun a la clef, loués kla saison, à la soirée, et ou n'entrent que des invités. L'intérieur de toutes ces loges, depuis la plus basse jusqu'à la plus haute, est tapissé en étoffe perse, fond blanc, très-ramagée, ce qui donne

beaucoup de vivacité à l'ensemble, mais aussi ce qui fait un tort énorme aux toilettes des dames, en favorisant les éternels habits noirs de Londres. Une draperie de satin boutons d'or, disposée avec un goût d'une simplicité un peu primitive, et deux rideaux pareils, ornent le devant de la fenêtre, par où l'on voit, d'où l'on entend. L'aspect de la salle, or et arabesques coloriées, a ainsi delà gaieté et de la richesse. A l'autre salle d'opéra, Covent-Garden, toutes les étoffes, draperies, rideaux, etc., sont ponceau ; la salle est plus petite.

L'accès, le paradis excepté, est hbre à toute personne qui a pris un billet de pilt^ ou parterre, qui coût€ une douzaine de francs. On peut, moyennant ce prix, aller de loge en loge visiter ses amis, les locataires des loges. Une place d'orchestre numérotée coûte une livre sterling. Le parterre, le pitt, admet les femmes coiffées en cheveux. Les hommes doivent être strictement vêtus de noir et de blanc. La moindre raie à la cravate ou au gilet vous fait repousser du contrôle et assez rudement. On voit que les plaisirs de l'Opéra sont fort coûteux à Londres, car, en outre du prix élevé de^ l'entrée, la toilette obligée exige le complément des voitures. Aussi je soupçonne bien que le caissier n'a pas à rendre compte des deux mille cinq cents à trois mille personnes qui encombrent chaque soir ces salles immenses ! On loue ce qu'on peut, et l'on donne ce qui reste.

IMiysiologie de l'Anglaise. — L'appétit des jeunes miss blondes et rories.

Dans mes promenades à l'Exposition, je constatai que les femmes se produisaient en nombre bien supérieur à celui des hommes. Est-ce parce que la plus belle moitié, dit-on, du genre humain, en est aussi, dit-on toujours, la plus curieuse? Je ne sais, mais ce que j'affirme, c'est que chacun des visiteurs traînait deux, trois, et souvent quatre femmes, pas mal d'enfants, c'est-à-dire de petites filles.

J'exprimai mon étonnement de cette particularité si frappante, même dans les rues de Londres, oi^i l'on voit presque deux femmes pour un homme; un fait statistique, un fait tout récent m'éclaira , sans faire cesser mon étonnement. Un recensement, qui finit à peine, a prouvé que, contradicloirement à ce qui se voit dans tous les autres pays, il y a, dans Londres seulement, cent cinquantequatre mille quatre cent vingt-neuf femmes de plus que la balance masculine. Cette dérogation à la loi général de la reproduction humaine est un phénomène singulier; et si.

ce qui n'est du reste pas prouvé, les naissances se partageaient également entre les deux sexes, on se demanderait encore ce que devient la population mâle de la Grande- Bretagne, lorsqu'il est, par ailleurs, constaté que les émigrations de jeunes filles pour l'Australie dépassent de beaucoup celles des hommes pour diverses autres contrées du globe...

Donc, un peu de curiosité féminine aidant, on peut concevoir que l'Exposition offrait infiniment plus de jupons que d'habits noirs. Mais une autre remarque suit immédiatement la première et s'y soude: que deviennent les jeunes femmes, à Londres ou en Angleterre? Je ne vois partout que des jeunes filles et des vieilles femmes.

En effet, la jeune fille, presque généralement jolie, ici, se modifie (j'allais écrne se momifie!) brusquement, soit dans les dépits du célibat, — soit dans les labeurs de la maternité.

Ou elle se dessèche en vieilUssant nubile, — ou elle se déforme après quelques années de mariage. On sait que les ménages anglais, de toutes les classes, ont beaucoup d'enfants. En avoir quatre c'est peu. Je connais ici des familles de quatorze enfants, et cela n'est pas fini ! — On m'en cite une de vingt-deux. Quant a la femme anglaise de quarante ans, elle ne compte absolument plus comme femme, au point de vue où elle opère encore, chez nous, tant de ravages! A cet t^ge sérieux où la femme du continent puise parfois beaucoup de dignité dans un peu d'embonpoint, où les lignes arrondies préservent les tissus des

rides, où l'été rayonne pour elle aux jours encore brillants de la Saint-Martin... à cet âge expérimenté oili un peu d'art sait faire valoir toute la maturité d'un beau fruit succédant à la fleur, la femme anglaise n'est plus que quelque chose de neutre comme sexe. C'est pourquoi, ces particularités rapidement indiquées, j'en reviens à dire que, si l'on voit ici beaucoup plus de femmes que d'hommes, il n'y a guère que des jeunes filles et des vieilles femmes.

Mais rendons justice à ces dernières; elles s'avouent trèsphilosophiquement vaincues et hors de combat- Elles ne cherchent point à voler l'attention des hommes par des appels éperdus de toilette, ainsi que cela se voit chez nous, où l'on se cramponne si fort à la jeunesse fuyante. Autant la jeune Anglaise est extravagar^te en sa mise, autant l'autre s'ensevelit avec résignation en ses couleurs sombres, qui sont comme le hnceul de ses beaux jours expirés. Laissons donc cette créature effacée, qui sort du monde par cette porte du mariage qui en est l'accès chez nous! Laissons là celle qui disparaît comme femme aux yeux du monde, pour n'être plus que mère. C'est chez les jeunes filles que nous retrouvons toute la variété d'aspect et de toilette qui manque à la momification des autres. Que de couleurs choquantes et criardes! que de rubans vert sur des chapeaux bleus ! que de robes jaunes et de châles rouges ! Et (jue de crinoline surtout... je veux dire dessous!

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Une jeune Anglaise tient la place de cinq hommes en habits noirs, par la circonférence de ses jupes. Mais qu'elles sont souvent jolies et toujours heureuses I Blanches et blondes, elles regardent bleu... et semblent voir tout en rose ! Shakspeare et Byron les ont admirablement dépeintes et chantées pour leur nonchalance créole , leur sourire éclatant en émail, leurs voix plus musicales que leur organisation même, et leurs épaules neigeuses où l'œil craint de voir se développer les ailes qui peuvent les emporter par les hauteurs séraphiques ! . . . mais, par Falstaff ! Byron et Shakspeare n'ont pas parlé de leur appétit!

Un jour, j'étais dans un groupe, sous un des chênes verts du transsept, à l'Exposition. Nous arrivions de l'Inde et de la Turquie , contrées ou plutôt compartiments superbes où éclataient d'irrésistibles merveilles. Rien ne provoque l'appétit comme l'admiration, paraît-il. Une jeune miss déclara avoir besoin de se soutenir.

On était auprès d'un de ces gigantesques buffets dont les entrepreneurs ont payé quatre ou cinq mille livres sterling le droit d'établissement à l'entreprise du Cristal- Palace, et qui gagnèrent trois fois cette somme, à « soutenir » les blondes ladies.

Je m'offris pour accompagner la défaillante insulaire; la liberté anglaise autorise parfaitement ces allures prohibées par nos mœurs à l'égard des personnes encore libres, et que nous ne trouvons séantes qu'alors que la femme ne

s'appartient plus! Nous arrivâmes au comptoir. — Que diable l'oiseau pourra-t-il trouver ici à fourrer dans son petit bec? — me dis-je, à voir los gâteaux massifs, les plum-puddings et tous les plombs coupés par tranches massives et bâtis en pyramides, ensemble si nourrissant, et, je dirais plus, si indigeste, que, rien qu'à voir, on se sentait bourré 1

Eh bien î l'oiseau en becqueta pour six schellings. Je suis encore à me demander où elle mettait tout cela ! Sur son conseil, et pour ne la pas humilier, je voulus mordre dans une sorte de brique noirâtre, pointillée de raisins de Corinthe, et dont elle avait déjà fait disparaître... tout un mur. A la troisième bouchée, je m'étais senti si empâté, que je m'étais demandé grâce à moi-même, et que, ne sachant que faire du bloc , par une fausse honte, je l'avais adroitement fourré dans ma poche. Quant à la jeune miss blanche et rose, je la ramenai à ses parents ainsi soutenue, et en état, je vous l'assure, d'attendre le dîner!

En Angleterre , les femmes parient comme les hommes, sur le turf, — mais lorsqu'elles ont une fortune indépendante. La fille de lord Byron, cette Adda, l'unique enfant que lui donna son triste mariage avec miss Milbank , est, peut-on dire, morte des suites de ses paris de courses. Dans un Epsom, elle se laissa entraîner jusqu'à s'engager pour 80,000 livres sterling, sur lesquels elle perdit les trois quarts : quinze cent mille francs ! C'était toute sa fortune personnelle, — ce fut sa ruine. Son mari, inexorable, se borna à lui faire une petite pension à l'aide de laquelle elle

alla vivre, ou plutôt elle alla mourir, dans une terre du Rutlandshire. Six mois après cet exil, la pauvre Adda Byron mourut de désespoir, à l'âge d'environ trente-cinq ans. C'était vers 1850,

L'Exposition pouvait être l'objet d'une curieuse mais lamentable statistique sur l'immense quantité d'infirmes qui s'y faisaient rouler dans de petites voitures, auxquelles l'accès était permis dès le matin, avant l'entrée publique. J'ai, en moins de deux heures, un jour, compté cent quatrevingts de ces véhicules, traînés ou poussés par des hommes. Il est bien entendu que ces infirmes-là ne sont que des riches, car les pauvres ne peuvent se faire traîner dans rien. Il y avait là, parfois, des jeunes gens, des jeunes filles : c'était attristant. L'infirme (le bossu formellement excepté) , porte en public la conscience et comme la honte de son infériorité ; il jette ordinairement sur le passant un regard doux et triste. S'il rencontre un regard moqueur (il y a des gens qui rient de tout) , il doit beaucoup souffrir. J'ai vu un matin, dans une de ces petites voitures, qui sont presque toutes des chefs-d'œuvre de carrosserie, un aveugle... oui^ un jeune aveugle ! Il me parut que son désastre l'avait frappé depuis peu, et que la personne dévouée qui l'accompagnait devait être sa femme. Le domestique arrêtaitla voiture devant certains objets remarquables; le pauvre homme levait la tète, sa paupière baissée recevait plus d'aplomb la lumière d'en haut... mais le regard était voilé, et les muscles de sa face exprimaient des angoisses, plutôt augmentées que soulagées parle patient récit que lui faisait tendrement la jeune

femme associée par le cœur à sa souffrance. Parfois il étendait la main comme pour toucher, et faisait jouer ses doigts dans le vide... on lisait sur ce visage l'intelligence active et le souvenir évoqué : c'était navrant.

Je remarquais souvent, à l'entrée de Portland-Place, en face de Longliam-Churcb, église coiffée d'un étcignoir, contre la grille d'un petit square, un aveugle dont la détresse me semblait irrésistible. Londres est rempli de faux aveugles, de drôles jouant cette infirmité touchante sur les trottoirs qu'ils frappent aux coups redoublés d'un hypocrite bâton qu'on devrait leur donner sur les reins. Mais ce pauvre homme est bien aveugle, et il offre là, à ceux qui l'observent, un spectacle étrange d'audace et de sagacité. Il a l'éternel vieux habit noir de Londres, — et un visage qui aurait pu le posséder neuf, tant on lui trouve de dignité, malgré l'absence du regard. Il est bon de dire que l'endroit où il se tient, au bout de Regent-Street, est un des points les plus traversés de Londres par les équipages de la Gentry qui habite tout ce quartier. L'aveugle se promène le long de sa grille qui décrit une courbe, et revient tout juste au même endroit, malgré l'excessive difficulté qu'il y a de marcher sans voir vers un point donné , ainsi qu'on le fait pour certains jeux de jardin. De temps en temps, le pauvre homme veut traverser la chaussée pour aller chez le boulanger qui lui garde des croûtes, ou peutêti^ pour entrer au public-hoiise oi!i tourne le robinet pompeur qui trempe dans les tonneaux des caves. C'est en ce moment qu'il surprend et épouvante ! Déridé h franchir la

large rue sans cesse sillonnée par les équipages, il s'appuie au candélabre de gaz qu'il a, au bout d'un nombre de pas connu, et là... il prête l'oreille à droite, à gauche, se penchant dans les deux directions pour mieux entendre ce qu'il ne peut voir! Sa physionomie prend alors une expression indicible d'attention , d'anxiété , d'intelligence toute concentrée sur un sens rayonnant plus vif sur un autre éteint. Lorsque le moment lui semble favorable... lorsqu'il perçoit qu'une voiture est passée.,, que les autres sont à distance encore , intervalle fort rare en ce quartier, et qu'il doit parfois longtemps attendre, il s'élance à travers la chaussée... sans souci des gens, enjambant par une suite d'écarts l'espace périlleux... et tombant juste pour tâter du bâton le rebord du trottoir opposé... Cette traversée donne le frisson au passant qui la contemple !

XYIII

Les pots, la Ilanelle et les homards. — Histoire d'un chat et d'un lord-maire.

Il n'y a absolument que trois choses qui soient à bon marché à Londres : la flanelle, — les pots, — les homards.

La flanelle sous-entend ici toutes les étoffes de lainage; ajoutez-y le coton. — Les pots sous-entendent la ferraille, la faïence. — Aux homards, par association de couleur, je songe à ajouter les oranges. Les oranges, en ce pays brumeux? Oui; la mer, qui fournit les crabes, apporte les navires chargés de ces fruits. Hier, je m'arrêtai devant un spectacle qui passait devant la foule indifférente , et qui eût ameuté Paris : une charrette pleine d'ananas : à un schelling l'ananas, vingt-cinq sous pièce! Cela me rappelle que, cet hiver, nous causâmes une grande terreur à une célèbre artiste, dans un dîner d'apparat, en faisant mine de vouloir goûter d'un de ces fruits, placé au sommet d'une pyramide, et qu'elle avait loué cent sous chez Chevet... pour ne pas le payer soixante francs!

. On me raconte les aventures d'un des ex-lords-maires de Londres, appelé Wattington. Tout enfant il appartenait au peuple, et travaillait de ses petites mains dans je ne sais quel magasin de la Cité. Un jour on le chasse pour un méfait de son âge. Il réclame son chat,., on le lui donne. Il sort de la ville, emportant le Poucet, et fait la rencontre d'une vieille sorcière irlandaise, qui lui dit à peu près comme les anabaptistes k Jean de Leyde : « Regarde cette ville! tu en seras le lord-raaire par trois fois! »

Wattington s'en va. Il s'embarque comme mousse, dans un port, — toujours avec son chat. Le navire touche une île ravagée par les rats; il se décide à se séparer de son chat, qu'il vend fort cher aux habitants infestés. De la somme, revenu à Londres, il achète une cargaison de chats, et va les débarquer dans l'île. Il s'enrichit, et, vingt ans après, il était lord-maire de Londres. Une seconde fois, il fut réélu. — Et qu'on vienne me dire qu'avec de la conduite... et de l'argent... on n'arrive pas à tout! Je répondrai : c( C'est le chat! >•>

Lp*; rhnrliil.iMs vaituinoiirs dos Anglais. — Ilisloiro du iiuisicie'ii Jiillicii. lie sps uanis paillo ol de sos lanilionrs.

Londres est, depuis quelques années, le théâtre des extravagances de deux Français, charlatans habiles, dont il convient de dire quelques mots, moins k cause d'euxmêmes qu'afm de faire comprendre par quels moyens singuliers on peut réussir auprès des Anglais.

11 s'agit de MM. Jullien, musicien, — et Soyer, cuisinier. Commençons par le musicien.

M. Jullien est bien connu à Paris. 11 dirigeait, peu avant d'en partir, les concerts du Jardin- Turc., bosquets et promenades où l'on prenait des sorbets à la poussière, et qu'on a un peu encombrés, depuis, en y bâtissant une maison de cinq étages. Jullien, inventeur de ce genre de musique qu'on n'écoute pas, trônait là, sur une estrade, tenant, avec des gants paille, et le bras orné de manchettes rabattues jusqu'au coude, le bàtgn de mesure qui lui ser-

vait de sceptre. 11 eut alors un duel extraordinaire^ et qui n'a de précédent que parmi les héros fabuleux de l'Arioste. A la suite d'une discussion avec un de ses musiciens, ancien maître d'armes de régiment, il fut provoqué. JuUien demanda huit jours pour se préparer au duel, ce qui fut accordé. S'étant déclaré prêt, on se battit à Fépée, et il reçut un coup furieux qui le traversa de part en part , la garde venant s'apphquer sur la blessure. L'adversaire ayant naturellement lâché son arme, Jullien courut dessus, et lui porta à son tour un coup désespéré, après quoi, s'étant vengé, il resta là debout, avec une épée qui lui sortait du dos! Personne n'osant laf-etirer, il eut l'énergie de se l'ôter lui-même du sillage qu'elle s'était miraculeusement frayé à travers les organes essentiels à la vie... Un mois après, il avait repris son bâton et ses gants paille, dirigeant avec pâleur, et dans des attitudes élégiaques, ces concerts où tout Paris courut le voir, sur le bruit de l'aventure!

Les circonstances qui le décidèrent à quitter Paris furent, — comme tout dans la vie de cet artiste, — singulières et excessives. Il paraît qu'ayant à se plaindre de l'autorité, pour s'en venger, il composa une affiche bizarre, dans laquelle une combinaison de lettres plus saillantes que les autres, formait, vue à distance, un mot insultant pour la police... 11 dut se sauver, par absence de sympe^thie pour la correctionnelle, et c'est alors qu'il vint en Angleterre. 11 y a de cela dix à douze ans. 11 y avait alors à Londres un certain Elaison, qui essayait de donner des concerts-promenades, sans y trop réussir. C'était le public récalcitrant qui envoyait promener Elaison! Jullien, expert

en la matière, prit la direction de l'affaire, l'organisa d'une façon originale, courut la province avec une bande de musiciens, et attira l'attention par la nouveauté de l'entreprise et de premières excentricités. C'est ainsi, par exemple, que, pour arriver à son pupitre, au lieu de suivre les voies communes, il jaillissait brusquement d'une trappe, au milieu d'éclairs en étoupe brûlée et rayonnant sous les feux du Bengale. Vêtu d'une façon extravagante, brodé sur toutes les coutures, il prenait ses éternels gants paille que lui présentait, sur un plat d'argent, un domestique en riche livrée. Après chaque morceau, il tombait épuisé, sur sa chaise, — et comme de telles manières étaient jusqu'alors inconnues, la foule accourait de tous côtés pour voir Juihen, — et l'entendre par-dessus le marché!

Mais notre excentrique eut le soin d'engager toujours dans ses affaires quelque artiste de grand talent. Ce fut d'abord le fameux cornet Kœnig, dont le souffle éclatant, électrisant, et le doigté merveilleux, produisirent un tel effet sur la fibre un peu récalcitrante des Anglais, que... JuUien, de venu àla mode, ne tarda pas à avoir la direction des concerts et bals du grand monde, fasciné par tant de pistons et de gants. Sa femme, — une Anglaise, marchande de fleurs dans Maddox-Street, — partagea bientôt cette vogue, et a ce point que les Anglais n'allaient guère entendre la musique du mari sans avoir à la main un bouquet payé deux ou trois livres sterling chez la femme 1

JuUien profita habilement de sa fortune, et ouvrit, dans Regent-Street, un vaste magasin de musique, qui subsiste encore à cette heure sous son nom , bien que passé en

d'autres mains. Bientôt, pour ses concerts, il substitua lo chant aux instruments, ce qui ne lui réussit pas moins que le reste. Toutefois, cette carrière singulière .eut ses nuages. JuUien, qui savait qu'avec les Anglais on peut oser beaucoup, osait souvent trop. On raconte surtout une fâcheuse aventure qui lui arriva dans une excursion à Dublin, où la foule, indignée d'un procédé peu séant, couvrit son estrade de chats morts, de charognes, d'ordures, et l'abîma luimême sous les œufs pourris. A Londres, où l'aventure fit du bruit, on crut Jullien désarçonné... mais pas du tout! il arriva bientôt avec une polka nouvelle, effrontément intitulée les Œufs, et la foule, subjuguée, raccourut l'entendre et l'applaudir!

Dès lors, sa vogue fut un déhre ! Tout prit son nom : son portrait, sa charge, furent partout. On le coula en porcelaine, en pain d'épice, en caoutchouc, en chocolat. Il figura sur les pots de pommade et au tond des saladiers. Un bal que ne dirigeait pas Jullien était un bal de pleutres. La cour l'eut même aussi. — Il gagna bientôt des sommes fabuleuses, et eut jusqu'à quatre maisons ouvertes : son magasin de musique; le magasin de Heurs de madame; une résidence de campagne à Hampstead, village à la mode, et, enfin, sa grande maison de ville, Harley-Street, où tout était doré.

' Ce fut dans les salons de cette demeure princière ({u'il organisa cette Académie roijalc de musique anglaise (qu'il fallait plus rigoureusement appeler : Académie royale anglaise de musique!), une idée à lui, dont le but était de créer dans le pays une musique nationale... à la vérité faite par les étrangers; Cette idée llatta la ville et ne dé-

plut pas à la cour. Les aides, les sympathies, les encouragements, lui vinrent de tous côtés. Il s'agissait d'ouvrir un théâtre; Drury-Lane fut choisi. Du haut d'une estrade à dais de velours^ placée dans son salon de Harley-Street, le fantasque musicien faisait ses engagements, donnait ses audiences. Le théâtre ouvrit (I8/47) avec des ouvrages anglais... ou traduits en anglais. Ce fut d'abord un opéra de Balfe : tlie Jlaicl ofhonor, qui s'inspira d'un sujet quelque peu français : la Fille d'Honneur. Ce furent ensuite Linda et Lucie, de Donizetti, — puis divers autres ouvrages, chantés par M^e Dorus, et dans lesquels Jullien produisit Seeras-Rives, ce ténor peu désagréable que nous avons entendu à Paris. M. Berlioz dirigeait l'orchestre, un orchestre qui n'était anglais... que parce qu'il était à Londres.

Jamais on ne vit sur un théàtie un luxe pareil à celui que déploya alors l'imagination fantasque de Jullien. Toutes les choristes étaient vêtues comme des prime donne, et le rideau de la scène était en velours de soie... Cela commença donc très-bien; — mais cela finit très-mal. Un désastre même s'ensuivit, et M. Jullien se trouva un jour devant un déficit de quatre cent mille francs... Les quatre maisons disparurent ! la vogue se détacha de l'artiste, il fallut recommencer la lutte sous une forme nouvelle.

Le pire, ce fut l'insurrection d'une partie sérieuse du dilettantisme anglais, qui se décida à en finir avec cette vogue excentrique, en annulant entre ses mains tout moyen de recommencer. Des gens riches et sérieux s'unirent en société, et engagèrent tous les bons artistes sur lesquels

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pouvait compter JuUien. Cette fois, on le jugea perdu! On le connaissait mal , — ou plutôt on connaissait mal les Anglais !

Jullien fit venir de Paris. . . douze tambours de la garde nationale — et un tambour-major, le plus bel homme qu'on put trouver et harnacher ! 11 composa un quadrille monstre, sur peau d'àne, et, accompagné de ses acolytes en grand costume, il se mit à courir la province, ameutant les foules et encaissant des recettes énormes. A Londres même, cette coaUtion de gens riches et d'artistes sérieux, qui s'était révoltée contre lui, fut vaincue par un pareil moyen, et les tambours de JuUien eurent un succès fou, c'est le mot! Et à ce point même que les Life'sguards offrirent un banquet, en leur caserne d'Albany-Street, à ces épaulettes de laine rouge... de sorte que la ligue d'art soulevée contre JuUien par T amour-propre longtemps offensé des vrais amateurs de musique fut battue par des rataplans 1

Jullien triomphant, et plus que jamais en gants paille, promena ses tambours de viUe en viUe, précédé d'un tambour-major au plumet exorbitant. J'ai omis de dire que précédemment, et comme prospectus de ses concerts, il avait fait promener par la viile de Londres une grosse caisse si énorme, qu'il faUait une charrette pour la mouvoir, et qu'elle ne pouvait être frappée que par quatre vigoureux bras à la fois. C'était alors aussi qu'il avait imaginé d'introduire dans son orchestre l'enclume comme élément instrumental. La chaise brisée de Musard a dû lui causer bien des chagrins 1

Aujourd'hui, Jullien, qui avoue avoir reçu du public an-

glais plus de deux millions sterling eu dix ans, sommes aisément dissipées par ses prodigalités, les exigences mêmes d'excentricités pareilles, et, disons-le, par sa générosité envers les artistes qu'il employa; aujourd'hui, diS' je, JuUien dirige l'orchestre du jardin zoologique de Surrey, endroit où l'on fait jusqu'à vingt-cinq mille francs de recette par soirée, et, la saison finie, il entreprend des ex-^ cursions en province, à l'aide de quelques instrumentistes hors ligne.

Voilà les faits rapidement mentionnés, voilà l'homme vaguement crayonné. J'ai omis, à dessein même, beaucoup de particularités qui dépassent mon but, lequel était de montrer à l'aide de quels étranges moyens on peut frapper l'esprit des Anglais. Je n'ai pas^parlé du pupitre superbe que Jullien pose au milieu de ses concerts, meuble doré où des amours s'enlacent en cariatides ; — ni de la chaise, également dorée, sur le velours rouge de laquelle il se pâme, épuisé, après chaque morceau qu'il conduit. Je ne vise d'ailleurs point à ridiculiser cet homme bizarre, le- quel, au demeurant, est un fort brave garçon, me dit-on, affable, obligeant, généreux jusqu'à la prodigalité, et qui, en fin de compte, agit peut-être, en tout ceci, autant par système que par nature, connaissant bien le pays dont il exploite les travers. A cette heure encore, Jullien jouit ici d'une vogue immense, et si formellement acceptée, que de l'étranger même on a flatté cette adoption des Anglais en envoyant à l'Exposilion des produits où il figure. Sa face est sur des boîtes de Zollverein, et il y a un grand lustre d'outre-Rhin au haut duquel il trône, son bâton de mesure à la main. A Londres, enfin, il est le héros de diverses

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pantomimes; Dulcamarra s'efforce de se produire sous ses traits un peu aplatis, et à tout moment, dans les théâtres poimlaires, des allusions sont faites à sa célébrité. Donc, si je parle ainsi de riiomniequi a su, avec douze tambours et des roulements infernaux, renverser une coalition de gens sérieux et riches, d'artistes renommés et dévoués, c'est afin de bien faire comprendre à quels étranges charlatanismes se laisse prendre ce grand peuple par ailleurs si sérieux.

l.e oomte d'Orsay. — (Croquis.

II y aurait tout un gros et très-curieux volume à écrire sur la vie de ce personnage, qu'on peut appeler célèbre. En effet, le comte d'Orsay fut un de ces hommes prédestinés qui font bruit. Naissance distinguée, portant à un rare degré l'ensemble des apfitudes secondaires, beauté physique véritablement remarquable, comblé et dénué à la fois, il ne lui manqua peut-être qu'une grande fortune, — une fortune assez ample pour n'être qu'endommagée et point épuisée, — pour laisser un nom dont l'éclat eût été totalement dégagé d'ombre. Dans les conditions où il a vécu, il laissera le souvenir d'un gentilhomme parfaitement aimable et suprêmement distingué, presque séi'ieusement artiste, généreux jusqu'à l'imprévoyance, et du commerce le plus prestigieux.

Il tenait de son père, le général d'Orsay, un des t\pes de la haute élégance militaire du temps. La mémoire de ce père, qui fut aussi un des plus beaux hommes qu'on puisse citer, était un de ces cultes qu'on aime à trouver hezles fils, comme un trait privé du cœur. Je crois qu'on

peut beaucoup attendre, -dans une certaine voie, des hommes qui ont ainsi le culte de la famille ; on est sûr de trouver en eux un côté sonore a toutes les vibrations sentimentales, tendres, élégiaques, sensibles ; et ce culte des trépas chéris est bien voisin de la religion vers laquelle, si l'âge les laisse faire, ils se retourneront un jour.

Le comte d'Orsay, qui adorait son père mort, qui s'entourait de ses souvenirs : portrait, armes, uniformes, autographes, livres, est, m'assure-t-on, expiré dans une communion sincère aux mains de l'archevêque de Paris. On comprend cette fm, après les étourdissements et les étourderies des existences ravagées : ou le suicide simple et digne, dans quelque crise morale; — ou une fm résignée et pieuse dans quelque doux et confiant repentir !

La longue liaison du comte d'Orsay avec la célèbre lady Blessington, a beaucoup fait pour sa célébrité. Gore-House fut pendant vingt ans le point du globe où passèrent peutêtre le plus d'hommes remarquables et d'illustrations de toutes sortes. Ce n'était qu'une société d'hommes, mais des plus rares. Tout ce qui se mettait en chemin, de n'importe quel point de l'Europe, passait un soir parla, — entre la beauté obstinée de la fille de l'aubergiste irlandais, dont l'amour d'un lord fit une grande dame, — et l'aménité d'un lion par lequel juraient tous les tailleurs de Londres. C'est ainsi qu'on y voyait tout le monde, depuis le nabab indien jusqu'au pianiste allemand ; -depuis le roi nègre de quelque contrée connue des seuls géographes jusqu'à M. Thiers. Cette maison a offert du thé à tout l'univers, à tous les passe-ports célèbres, opulents ou originaux du globe.

On comprend les innombrables relations que le comte

d'Orsay se fit ainsi. D'ailleurs, on l'aimait; il avait ce don de sympathie générale qui, on peut le dire, naît d'une certaine banalité d'accueil et de bonne grâce indistinctement adressée à tous. Ces hommes-là ne font jamais naître de ces dévouements immenses ou de ces haines corsées ou corses, qui témoignent de la vigueur d'empreinte qu'un homme laisse de soi sur ce qvii l'approche ; — mais ils rencontrent partout une sorte de considération qui ne fournit pas de preuves et craint l'épreuve, — une bienveillante indulgence des grands, une admiration fascinée des petits. Un peu de ceci se pourrait appliquer au comte. Sa célébrité fashionable acquérait, au milieu des mœurs anglaises, une sorte de sérieux, et on oubliait, devant son grand air assoupli en bonne grâce, que le rayonnement dardait d'un faisceau de futilités.

Mais ces futilités, elles sont de toute im.portance dans un certain grand monde, qui serait oisif, ennuyé, dépourvu, s'il n'avait à s'occuper de chevaux, d'équipages, de chiens et de coupes d'habits. D'ailleurs, d'Orsay se relevait par autre chose: car, j'ai sincèrement hâte de le dire, il méritait mieux et obtint plus qu'une célébrité à la Brummel. S'il fût pendant quinze ans le roi de la mode au miUeu des lords opulents et imitateurs, il sut aussi faire un noble et bon usage des influences sociales qui lui donnèrent sa vogue et son ascendant. Si le salon de lady Blessington recevait le soir les orateurs des parlements, les artistes, les écrivains, tous les voyageurs d'élite, le matin, le cabinet du comte s'ouvrait à tous les Français dans l'embarras que toutes sortes de destins poussaient ou retenaient à Londres. Je l'ai vu donnant ainsi audience, du fond de sa bai-

gnoire de marbre, à de pauvres diables auxquels il offrait son dernier écu... — ou la bourse de son visiteur : car, cette vie dorée et miroitante se passa souvent dans des crises à faire frémir, dans des débâcles où tout semblait un moment perdu, et au lendemain desquelles tout s'arrangeait toujours!

Ce fut, on le sait, le comte d'Orsay qui institua à Londres la société de secours en faveur des Français malheuleux. Il déploya, dans cette création, beaucoup de cœur, c'e zèle et de crédit. Ce fut une véritable pierre- de touche pour la réalité de son influence sur cette classe qu'il menait réellement, je ne dirai point par le bout du nez, mais bien plutôt par celui de la cravate. Il trouva, pour sa philanîhropique création, des sommes importantes données par des Anglais pour des Français. Un capital fut constitué, dont les revenus, convenablement distribués, soulagèrent Ijien des infortunes, sauvèrent bien des désespoirs. Il n'y a guère eu de Français qui, égaré, déçu en Angleterre, n'ait trouvé dans cette généreuse institution le moyen de regagner la France ou même sa ville. D'Orsay ne laissât-il q le ce bon et honorable souvenir, que sa mémoire serait sauvée. Dans les dernières années, la famille royale de France exilée vint puissamment en aide à la société, qui p3ut aujourd'hui étendre ses bienfaits jusqu'à l'aide au-x petits commerçants qui tentent la fortune insulaire. Un 1) iste du comte serait à sa place dans le local de la société; cet hommage sera, espérons-le, rendu à son brillant f)ndateur.

Comment à Londres im schelling n'est rien du tout. — Le brandy appliqué atout. — Médecins et médecines.

Lorsqu'à Londres on vous dit que la vue, l'entrée de quelque chose ne coûte rien... mettez un schcUinfj! l'un est ici le synonyme de l'autre. Donc, au Zoological, au WauxJiall à Cremorne-Garden , trois établissements qui représentent ici le Chàteau-des-fleurs, Mabille, le parc d'Enghien, etc., moins la gaieté, l'entrée coûte généralement une demi-couronne : trois francs et quelques centimes, et, au moindre prétexte, et même sans, cinq schellings : soit six francs passés, La distance est trop grande pour aller à pied: voiture, autres trois schellings; dito pour revenir, dito scheUings.

Mais le billet d'entrée ne vous donne que le plaisir restreint de vous promeoer sur une aire que hmitent çà et là des cloisons, des rampes, des haies; pour voir le ballon sur la pelouse voisine: schelUng; pour voir la ménagerie: schelling; pour s'asseoir dans le kiosque : schelling; pour approcher de la musique : schelling; pour If^ cirque: schel-

ling; pour la femme sauvage: schelling; pour le côté des hommes: schelling, et pour l'autre aussi! Si vous avez soif, quelques schellings; si vous avez faim, beaucoup de schellings. De sorte que, pour peu que vous ne soyez pas seul (et le moyen d'aller seul?), multipliant les personnes par tous ces schellings, vous arrivez à avoir réaUsé le conte du Petit Poucet avec ses petits cailloux... excepté, toutefois, que ce n'est pas pour reconnaître le chemin, et revenir. Et ajoutez aussi que c'est un beau plaisir! Mon Dieu ! combien ces Anglais sont folichons !

J'ai cherché à établir, précédemment, qu'en Angleterre, à Londres, tout est instinctivement ramené à la matière, au positif, j'ai tenté d'indiquer en quoi l'Anglais manque généralement de ces sens subtils qui rendent positives les jouissances de l'art, de la forme, des choses de goût. J'ai parlé de l'ampleur, du poids, de Texcessif en tout. Mais j'ai, dans mon énumération rapide des exemples et des applications de cette pensée , oublié la médication anglaise, non moins excessive que tout le reste. Un mot à ce sujet.

Je me rappelle qu'en ItaUe, où les usages du Nord ne s'acclimatent guère que sous les pas des voyageurs, des dames indigènes, auxquelles les exotiques offraient du thé, répondaient naïvement : « Merci. . . je*ne suis pas malade ! » Le thé est encore un remède apphqué à bien des indispositions, même en France, où son usage s'est pourtant généralisé, comme en Belgique, à titre de boisson. En Angleterre, si ce n'est de bière, on se noie de thé, et on nage

dans la joie chinoise qu'il procure, pour faciliter la digestion de tant de bœuf. Le thé n'est donc plus un médicament pour ces estomacs blasés. Le remède à tout c'est l'eau-de-vie : brandy!

On a mal à la tète? brandy, non sur les tempes en compresse, mais dans le gosier en verres... pas petits. — iMal à Ve^iomd.c^i brandy... non sur l'estomac, mais dedans. — Mal au cœur? brandy. — Mal aux dents? occasion excellente d'en boire: brandy. — Rhumatisme'! brandy. — Coupure, égratignure, contusions et bleus?... brandy. Partout et pour tout, brandy... seulement, on se l'applique toujours de la même manière, non en frictions ou en compresses,— mais intérieurement, avec résignation... dame! il faut bien se guérir !

Les rapports entre le malade et l'assistance diffèrent infiniment ici de ce qu'ils sont chez nous. La science d'Esculape a, en Angleterre, des desservants de divers degrés, dont rénumération me paraît curieuse. Au premier rang, c'est le physician, qui a ajouté à ce titre les initiales M. D. (comme à Paris M. P., médecin de la Faculté de Paris), et qui, ici, signifient, médical doctor, ce qui fait que, au lieu de les désigner par leur qualité de physiciau, on dit généralement d'eux un « J/. femj Di.. » le D en anglais se prononçant di.

L'J/-Z)i, lorsqu'il est appelé chez un malade, a le droit, par son titre, d'exiger une guinée ;26 fr. 25] pour sa visita, et payée comptant. Aussi, en général, ne l'appellet-on que pour les cas sérieux, car, à ce taux, et pour peu que la maladie se prolongeât, bien des malades auraient escompté au médecin leur propre hérila;je !

200 VOYAGES ÇA Eï LA

Après YM-Dî, vientle surgeon, chirurgien, lequel exécute les opérations prescrites par le physician, et qui n'a pas le droit de donner de consultation par écrit. Il assiste les femmes dont la position devient plus que jamais « intéressante, » et n'est pas, comme le premier, protégé par un tarif légal; on le paye selon la fortune qu'on a, ou selon la réputation qu'il a.

En troisième lieu vient the apothecary. Celui-là possède une pharmacie. On le fait appeler pour les cas médicaux, on va le consulter. 11 lui est interdit de se faire payer pour la consultation; seulement , il fournit le remède qu'il prescrit... de façon à se rattraper. On conçoit qu'avec ce système, les malades soient bourrés de remèdes, lesquels ne sont, pour Vapothecary, qu'une marchandise.

En dernier lieu, enfin, vient le ckimist, vrai apothicaire, celui-là qui vend toutes drogues à tous, et qui ne recule pas devant... la nécessité de passer derrière le malade. C'est le vrai Purgon de MoUère , furieux contre le public house du coin, où tant de gens, qu'ils se croient ou non malades, vont s'administrer l'éternel remède brandy !

Maintenant, si je pouvais vous faire une énumération compréhensible des drogues abominables que ces diverses sortes de traitements font avaler aux malades, vous verriez que les chevaux chez nous en auraient des hautle-cœur, et que là aussi nous retrouvons ces proportions excessives que je signale comme se représentant partout dans la vie anglaise. De ce nouveau fait indiqué, je passe à une anomalie.

VOVAGtS ÇA Kl LA 301

On a souvent padé de la coutume anglaise qui consiste à renvoyer les darnes au dessert. Cette coutume n'est point, comme le prétendent sur le continent les Anglais voyageurs, tombée en désuétude. Vers le milieu du dessert, après les fruits, les dames remettent leurs gants, si elles ne les ont pas gardés, la maîtresse de la maison se lève, les- autres l'imitent. Tous les messieurs sont debout à leurs chaises, un d'eux va ouvrir la porte, et le sexe part.

Alors le maître du logis prend la place de mistress ou demilady, use de son verre, et le cercle se reforme plus intime. Les vins circulent, et toutcela devient ce que cela peut 1 11 est toutefois certain qu'on a tout à fait exagéré les conséquences de ce tête-à-tête cordial des hommes et des bouteilles. J'ai, en divers voyages et souvent, assisté à cette heure extrême du repas, et je n'ai guère jamais vu cet abus dont on parle. Lorsque les dames, qui sont allées s'attifer, se délasser... de la gêne du repas, veulent recevoir les messieurs, un domestique vient annoncer que le thé est prêt au salon. Alors la société se reforme autour d'elles.

La délicatesse de l'esprit anglais.

Tout est matériel et positif, je l'ai dit, pour les idées. Tout est lourd, massif, excessif, exagéré dans les choses. C'est la nation du fer et du charbon qui fournit cette vapeur forte à ébranler les mondes. Quelque part que vous vous retourniez, l'excès, l'exagération se produit. Elle est dans le charlatanisme des enseignes, des annonces, des incroyables moyens de pubhcité dont on use ici pour frapper l'attention. Rien d'amusant, par exemple, comme de parcourir les colonnes du Tunes,\)0\xv voir de quelle façon on provoque Is public, en le prenant par ses instincts. Un hôtelier annonce qu'il tient: A snbslantial family-hoiise , une maison où les familles sont traitées substantiellement, Les épithètes les plus imprévues arrivent pour émouvoir le désir, aiguillonner la curiosité : A very désirable lioitse to let, c'est-à-dire qu'on n'en peut plus d'y vouloir demeurer, dès qu'on l'a vue ! Toute chose est very valuable; very capital, most seduciîuj , et tout cela, déclaré en lettres énormes. Le slout, une bière capiteuse, se déclare a'/c^/m-

tc(l sur tous les murs, et mon cuir à rasoir prétend, en larges lettres d'or sur son étui, qu'il est « inimitable !»

Donc, en tout, partout,- il faut frapper fort, pour les sens, pour l'imagination. Dans les théâtres j'entends des choses charmantes qui, par leur délicatesse même, passent inaperçues : la fable des Deux Pigeons, dans Advienne Lecouvreur, comme tous les mots fins ou finement dits des rôles de Rachel. Pendant qu'elle joue, la plupart des spectateurs lisent la pièce au Ueu de regarder l'artiste, elle dont la physionomie, le jeu, les gestes, méritent une attention payée par un extrême et intelligent plaisir : c'est toujours Vidée positive; savoir ce qui forme le fond, négligeant la forme. J'ai, avec de viveg impatiences, observé la même chose pour la musique que font entendre ici les artistes étrangers, que réunit l'Angleterre, qui n'a ni chanteurs ni chorégraphes. L'autre fois, Xadacjio de l'air de Norma : Casta diva, chanté avec une perfection inouïe de pureté, de simplicité, de tenue de -sons, n'a pas éveillé un applaudissement. Viennent les cris, les grands bras, les choses fortes et faciles aux gueulards, et voilà la salle qui s'émeut ! C'est nion idée que je retrouve en tout, partout, n'échappant à aucune apphcation chez ce peuple positif.

Mais c'est là précisément ce qui constitue sa force et sa puissance î Ces défauts, à notre point de vue, — nous gens aux sensations subtiles, qui n'avons- pas besoin d'être frappés si fort pour vibrer, — déterminent chez l'Anglais — fer et charbon — le positivisme, qui en fait la nation régnante du goble. Je le répète, nous avons la forme, mais ils ont le fond. Nous sommes ingénieux pour les riens, délicats, raffinés, pleins de goût, volages, épris de mots,

enivrés de mousse, tournant à toutes les brises du plaisir, ducaprice, des inconséquences que nous payons cher! Nous faisons des révolutions pour être autrement, sans savoir si nous serons mieux, et souvent nous sommes plus mal. Nous rions des lois, nous rions de tout! L'Anglais, qui rit peu, respecte cette force qu'il aime et met en tout, si bien que ces défauts, ces travers, si amusants peut-être k relever chez chaque individu, dans la pratique de la vie sociale, forment, appliqués à la collection des hommes réunis en nation, ce qui fait la grandeur d'un État et sa prépondérance dans le m.onde. Notre esprit, notre futilité, sont des dons charmants, par lesquels nous nous perdons... avec grâce! Le positivisme de ce peuple mangeur de bœuf, qui comprend mal un son filé, s'emplit de bière, fait tout en fer, et se médicamente avec le plus de brandy qu'il peut, lui a donné cent vingt millions de sujets par le globe !

De la puissance fascinatrice des hantes classes sur le peuple de Londres.

Je fus un jour témoin d'une crise singulière de la vie . du comte d'Orsay. Je la rapporte ici, persuadé qu'on n'y saurait voir un irait désobligeant pour la mémoire de cet Iiomme aimable, auquel la fortune fut contraire. Elle peint deux choses: l'incroyable et secret dénûment dans les dehors de la plus éblouissante opulence; — la fascination et l'autorité qui permettaient à un gentleman d'oser et de réussir dans des actes d'un aplomb merveilleux.

D'Orsay devait quelques centaines de livres à un orfèvre de la Cité. Cette dette l'ennuyait. Arrive de Calcutta unriche Indien qui parle de remonter son service de table; le comte le conduit chez son créancier. Notre indien fait une commande de près de dix mille livres, et la reçoit exécutée au bout de quelques semaines. Puis, un beau matin, il disparaît. Grand émoi de l'argentier, qui retombe sur l'introducteur du nabab décampé. De là des scènes sans fin, et, finalement, des menaces inquiétantes pour la liberté du comte. Enfin un matin, — c'est le jour oi^i je vis la scène,

— l'homme à la vaisselle plate tombe che7 son débiteur et son garant, les yeux hors de la tête: il veut être payé, ou, s'il n'a pas, dans la journée même, la caution de tel ou tel lord qu'il nomme, M. le comte sera condamné à ne plus mettre le pied hors de <^ore-Hoiise que le dimanche, et à assister par cœur aux courses d'Epsom, aux promenades de Hyde-Park, à l'Opéra de la reine, et aux déjeuners delà nobilihj. Or, c'était en pleine saison de juin, l'époque de la fashion par excellence. D'Orsay réfléchissait dans sa baignoire, tandis que l'orfèvre, écarlate, vociférait dans le cabinet, montrant les vieux habits noirs pleins de recors qui prenaient possession de la rue, en établissant leur blocus...

J'étais fort gêné de la scène, et ne réussissais guère à m'en isoler suffisamment pour l'amour-propre du comte en m'enfouissant la tête dans un grand journal américain. J'avais bien, aux premiers mots, voulu partir, il m'avait retenu .

« — Ainsi, c'est dit, monsieur le comte, — exclama l'homme aux réchauds d'argent^ — ce soir à cinq heures j'aurai la caution de lord Pembroke (ami du comte) ou vous passerez the seaso/z claquemuré à Gore-House. Mes limiers ne vous laisseront pas même respirer l'air du soir dans Kensingion-Gardeii, là, en face de votre demeure ! »

Et le ton était fort insolent.

Le comte réfléchissait toujours et ne disait mot. L'orfèvre allait sortir, s'étant déjà remis le chapeau sur la tête.

Tout d'un coup, d'Orsay bondit hors de sa baignoire.

— « Attendez ! — s'écrie-t-iL — 11 n'y a pas à penser à la caution de lord Pembroke.,. Nous sommes mal ensemble,

pour le moment, par la faute d'une des filles de lady Blessington... Mais j'ai là qui vaut infiniment mieux... Vous allez être content ! »

Le marchand s'arrête et se décoiffe. D'Orsay, nu, ruisselant comme un triton, saisit nn canif sur la table à écrire, et va droit à une armoire vitrée qui contenait, assez fastueusement étalé, un uniforme de général.

« — Vous voyez cet habit, dit-il en ouvrant la glace; — ces broderies, ces décorations? C'est là-dedans qu'est mort mon père! c'est sacré pour moi, comme l'uniforme dans lequel a été lue Nelson à Trafalgar sur le Victory^ une relique exposée dîms la salle des Vieux-Marins invalides, à Greenwich ! . . . »

L'orfèvre regardait, sans trop savoir où on allait en venir, et déjà un peu maîtrisé par ces grands mots et le ton magistral du comte,

a — Eh bien?... — murmura-t-il.

« — Eh bien ! je me décide à un grand sacrifice pour vous rassurer sur votre créance. Tenez! — ajouta-t-il en coupant les fils qui attachaient un des boutons de l'habit, et le tendant majestueusement à son créancier hébété de surprise, — voilà un des neuf boutons qui ont servi à croiser ce noble habit sur la poitrine de mon père... Je vous confie le plus voisin de sa croix d'honneur... une croix que lord Byron lui a donnée, et qui fat trouvée sur le champ de bataille ç\e Warterloo... allez... ceci vaut mieux pour vous que toutes les cautions des lords et pairs des trois royaumes. Avant un mois, vous serez payé !

Et, cela dit, le comte se replonge dans sa baignoire, se ' retourne tranquillement vers moi, et me dit :

« — Nous parlions, je crois, de l'installation du nouveau lord-maire ?

» — Mais... mais... si, dans un mois, vous ne me payez pas? — murmura assez timidement le marchand.

» —Eh bien! alors... alors... vous pourrez garder le bouton de l'uniforme de mon père! » — dit d'Orsay en tirant le cordon de sa sonnette, et en montrant l'orfèvre abasourdi au valet de chambre qui Tentraîna.

Il me fallut bien admirer un tel usage du don de fascination, s'élevant presque hors d'atteinte du sentiment comique. Le grand air du comte, son acte presque désespéré, son ton confiant et résolu, les grands mots et les grands noms : uniforme, général, père, croix, broderies, et Nelson évoqué, et Byron, et Waterloo dans l'affaire, — tout cela avait fasciné, médusé, subjugué le juif de la Cité; il partait, — un peu mis à la porte, à la vérité, — mais sans oser se dire qu'il ne tenait pas un gage excellent de sa créance. Et, au fait, il avait raison. Quinze, jours après, l'Indien, qui n'était allé qu'un peu à l'imprévu faire une excursion en Ecosse, paya tout... et d'Orsay m'écrivit qu'il avait fait recoudre le bouton auprès de la croix d'honneur sur l'uniforme paternel !

XXIY

(.'oinment les Anglais s'expliquenl sur eux-mêmes. — Hommage aux

policemen.

Je clorai ces impressions personnelles, ces observations, ces boutades, ce voyage enfin, voyage humoristique s'il en fat, par quelques derniers traits, quelques retouches, dirai-je, ainsi que fait un peintre qui a laissé reposer son dessin quelques jours, et qui le reprend pour appuyer les lignes qui lui semblent justes, — ou modifier celles qui manquent d'exactitude.

J'ai accusé les Anglais d'être trop positifs, trop matériels, trop épris de l'or. Je leur ai reproché leur manque d'aptitude pour ce qui est la forme, le goût, les fines jouissances de l'esprit. Je dois aujourd'hui, — qu'il s'agit de conclure, — dire aussi les avantages incontestables qui résultent, au profit de la nation, de cette propension des individus. Je dirai comment ce positivisme d'une part, et cette absence de ce que les phrénologues appellent la fantaisie, de l'autre, ont, en résumé, fait la force et la puissance de cette Angleterre, — si bien que nous, gens de

plaisirs et d'élégance, peuple artiste et impressionnable, roi <]e la mode et du goût, auquel tant de charbon ef de fer sont antipathiques, nous avons perdu les Indes, et que c'est le yacht anglais qui y flotte, — mais, à la vérité, nous avions les plus beaux bronzes et les plus beaux meubles en bois sculpté à l'Exposition !

Après tout, ce reproche que j'ai fait aux Anglais d'être si positifs, et de manquer, à certains égards, de ce sixième sens, — qui est com.me la partie la plus exquise de tous les autres, réunie en quelque chose de subtil et de fm comme l'impressionnabilité de la sensitive, — ce reproche, dis-je, des Anglais eux-mêmes l'ont formulé. J'ai mes autorités. Ainsi, par exemple, je dirai qu'un écrivain justement célèbre, et qu'on confond souvent avec son frère, un diplomate brouillon, M. Edward Lytton Bulwer, l'auteur de Pelham, d'Eugène Aram, etc., me le disait un soir : « Le respect que les Anglais accordent à la richesse absorbe tout. L'homme de lettres ici ne peut compter sur rien. Il n'a aucune part fixe dans cette richesse qui est l'aspiration et presque toujours la conséquence du labeur de tous. Les gens que l'Angleterre paye le plus chèrement sont : 1» ceux qui nous tuent : les généraux; 2» ceux qui nous trompent : les politiques; o^ ceux qui amusent nos oreilles : les musiciens. Quant aux hommes qui agissent sur l'esprit, qui instruisent ou qui font méditer, ils vivent de l'exception. »

Cette boutade d'un homme d'esprit dépité, — qui, de même que Byron, a conquis son indépendance d'esprit national par suite de quelques déceptions, — vient bien à l'appui de ce que j'ai pu dire, en ces pages légères, tout

VOYAGES ÇA tT LA 311

en rendant une justice rapidement formulée aux grandes qualités de ce peuple qui a fait de son État comme la capitale industrielle et commerciale du monde. Et cette opinion de l'auteur de Robert Devereiix est aussi, en outre qu'elle est mon excuse, la consécration de premières observations sur le manque absolu de distinctions honori-' fiques pour récompenser le génie, le talent roturier, dans ce pays sérieux où les honneurs sont réservés aux poli tiques et aux soldats.

C'est Helvétius, je crois, qui a observé que le degré de vertu civique et l'échelle des talents qui existent dans un État sont toujours proportionnés au soin que l'on met à distribuer avec inteUigence les récompenses publiques. Ici, rien. Byron n'eût peut-être jamais été baronnet, s'il n'eût' été lord ! Comment voulez-vous ([ue le peuple se préoccupe des œuvres de ces hommes qui n'obtiennent du gouvernement que l'indifférence, sinon le dédain? \\'alpole affectait de mépriser sa plume, parce qu'il savait que, dans le rang social qu'il tenait, écrire était dérocjev. Un professeur, faisant un jour l'éloge de Boyle, ne trouva rien de plus frappant, pour clore un panégyrique, qug de s'écrier : « Boyle fut un très-grand homme, car, père de la chimie.. . il fut surtout le frère ou comte de Cork! » Et pourtant, la chimie, c'est là une chose positive, ch me semble! Jugez donc lorsqu'il s'agit des poètes !

Mais il est temps d'étudier le positivisme, qui, si déplaisant qu'il soit au sentiment d'un homme d'art, d'un Français, dirai-je, ne saurait être condamné par son raisonnenienl. C'est lui qui fait la puissance de l'Angleterre, et sa force, el sa stabilité. C'est par lui que l'ordre règne et(iuc

toute chose est à sa place (sinon toutes gens), pendant qu'ailleurs on s'éprend de mots, et que pour eux on saccage tout. Pour mieux faire apprécier ceci, quittant les généralités, je rentrerai, selon ma coutume, dans la mention des faits par quelques exemples.

Ainsi la police, si admirablement faite à Londres. On a souvent parlé des.poUcemen, ces sergents de ville du pays. Tandis qu'en France notre esprit de rébellion fait de ces hommes quelque chose d'antipathique , là-bas l'esprit d'ordre produit un résultat contraire. Chez nous, le sergent de ville, qui sait que la population le voit avec défiance, agit parfois envers elle sous l'empire instinctif d'un sentiment de réciprocité hargneuse, brutale. Là-bas, au contraire, où le poUcenian se sait bien vu et appuyé par l'opinion, il se conduit de façon à augmenter toujours l'heureuse efficacité de devojrs dans l'exécution desquels chacun l'aide. — En France, la police agit en quelque sorte malgré les populations, : — en Angleterre, elle opère avec leur concours même.

Aussi le poHceman est obligeant, prévenant, poli; — on l'interroge, on l'interpelle, Oii le consulte. Il est le renseignement vivant, l'appui naturel de tous. 11 est propre et de bonne mine; son aspect a une sorte de dignité. J'ignore s'il est parfois recruté dans des catégories suspectes; mais, certes, à le voir, rien ne le fait penser.

Le service de ces hommes est organisé avec un ordre admirable. Il couvre, à toute heure et en tous lieux, fimmense ville de Londres d'un réseau de surveillance, de

secours, qui est un des côtés les plus précieux du positivisme anglais. Reliés les uns aux autres dans une limite calculée, par un signal avertisseur, rien ne leur échappe, sinon dans certains quartiers où, dit-on, l'autorité juge à propos de laisser un peu faire. La nuit, par exemple, ouvrez votre fenêtre, appelez : il accourt. Il vous dit l'heure, et le temps qu'il fait ; pour un incendie, il avertit son monde; pour un malade, il va chercher le médecin. Vers onze heures du soir, il commence ce qu'on appelle la ronde de sûreté, c'est-à-dire qu'il s'assure si toutes les maisons sont bien fermées. Il va éprouvant chaque porte, et si un oubli, une négligence, a fait oublier le verrou, il sonne, vous réveille, et, signale le danger. Ajoutons qu'il est incorruptible, et qu'il joue sa place à l'infraction. Tout ce qu'il se permet, c'est d'accepter la pinte de bière que lui passent le soir, à travers les barreaux des grilles, les cuisinières sensibles a son habit ])ien brossé.

Les gens de service à Londres. — Histoire de la sonnelte el du marteau. — Les taxes. — L'ivrognerie. — Trop d'or et pas assez de goût. — Un original.

Et comme je trace ici quelques impressions dernières, et que j'épuise mes notes, voici, à propos des domestiques anglais, un petit trait qui, lui aussi, touche a cet éternel positif, qui, on le voit, a du bon, pris dans ses résultats.

En Angleterre, l'aristocratie existe, a un degré impérieux et risible, jusque dans la domesticité des maisons. Les grandes existences anglaises ont autour d'elles une foule de gens, qui égale presque l'entourage créole.

C'est d'abord la house-keepei'y femme de charge, intendante. Puis, le butler ou sommeher, — le valet de chambre^ auquel est restée l'appellation française, — et la lady's maidf gens sans livrée, mangeant ensemble, se fréquentant de maison à maison comme une classe de pairs, et tenant le resté de la domesticité à une distance respective égale au moins à celle qui les sépare de leurs maîtres.

Vient- ensuite la livrée, les valets de pied, les grands gaillards qui portetit de longues cannes derrière l'éciuipage.

les bonnes d'enfants, le maître cuisinier, ayant aussi leur table à part, tenus à distance par les précédents, et ne frayant point par en bas.

Là, enfin, sont les aides de cuisine, les aides de garderobe, les palefreniers, les nîarmitons, tout le menu fretin du service, qui vit de rogatons et de rognures. Ceux-là respectent plus la première classe des serviteurs que les maîtres eux-mêmes, qu'ils ne voient presque jamais, du reste, des profondeurs où ils vivent.

On a déjà parlé de la façon dont on aborde ces demeures cellulaires, dont l'alignement, correct et monotone, forme la ville de Londres et ses environs , souvent semblables à des caveaux de famille— auxquels ne manquent ni la grille noire, — ni le nom sur la porte, comme une épitaphe, — ni souvent le petit enclos de triste verdure qui semble attendre d'autres tombeaux. Là encore nous retrouvons l'application de notre observation d'en-haut. La porte est garnie d'un marteau et de deux ou trois sonnettes. Le fournisseur qui veut franchir la porte, toujours soigneusement fermée, sonne à la cuisine. Le domestique qui apporte une commission, le marchand qui remet un article, frappe un coup au hnocker ou marteau. Deux coups pressés, c'est le facteur.

Un visiteur se révèle de lui-même, selon le degré d'importance qu'il veut se donner. C'est ordinairement cinq ou six coups pressés qui montent d'un ton, dirai-je, si vous ajoutez un coup de sonnette... à la cleL Presque toujours, dans les rues fréquentées, un gentleman qui frappe ainsi

à une porte est contemplé par des gens qui passent... Ce sont des envieux, condamnés par leur position à ne tirer que la sonnette de la cuisine, ou qui ne peuvent toucher le marteau qife pour y frapper un coup. Leur rêve, leur idéal, serait de pouvoir faire rendre au knocker ce ramage retentissant qui émeut la maison et fait regarder les passants... Ce trait est formel, il peint un étrange travers se reliant une fois de plus à l'observation générale. Le marteau de la porte est pour ces jaloux ce qu'est chez nous le dîner de chez Véfour aux yeux de l'Auvergnat qui se gratte, le nez au carreau, en passant la langue sur ses lèvres concupiscentes.

Enfin, la visite qui vient en équipage s'annonce par un cataclysme de coups de marteau qui cause des soubresauts à tout le quartier ! On y ajoute un coup de sonnette à tout arracher. On n'en vient pas ouvrir plus vite pour cela! Faire attendre est un autre genre, du dedans, qui répond au genre qu'on se donne au dehors, en mettant ainsi tout à feu et à sang ! Le temps qu'on perd à Londres à attendre aux portes est une chose révoltante. Ayez un journal.

On sait combien sont nombreuses les taxes qui frappent les Anglais, pour répondre à un énorme budget et aux services d'une dette considérable. Les domestiques jouent un très-grand rôle dans ces prétextes dont la loi s'empare pour faire payer beaucoup de gens, et leur faire payer beaucoup. On paye pour chaque domestique mâle, qu'on l'ait à l'année ou de passage. — On paye pour sa livrée, pour ses boutons; — on paye pour la poudre qu'il est du

plus grand ton de lui appliquer sur la tête; — on paye pour la canne des valets de pied.

On paye pour les équipages, — pour les chevaux, — pour les mulets, — pour les ânes, — pour les chiens.

Celui qui loue une voiture paye ; celui qui la Kvre paye. L'omnihus paye, la dihgence paye, le fiacre paye, le charretierpaye. Cheval d'attelage, carrosse ou charrette, payez. Payez, cheval de selle, payez, cheval de course; quoi que vous soyez, et k qui que vous soyez, payez toujours!

On paye pour les armoiries qu'on porte sur sa voiture, qu'on met sur ses meubles, sur sa vaisselle, sur son argenterie; — on paye pour l'écu gravé sur le cachet. Cela n'empêche pas une foule de gens de basse extraction, mais vaniteux, des parvenus enfin, de se parer de toutes sortes de blasons risibles. Ils en couvrent les panneaux de leurs voitures*; mais qu'importe , ils payent ! j'en pourrais citer un dont on rirait bien, un diplomate!...

Il y a en outre , bien entendu , tous les impôts perfectionnés du continent : portes, fenêtres, mobilier, personnel; plus, l'eau, les pauvres, etc. Ce droit des pauvres monte à deux cents francs par an sur une modeste existence de six mille francs. Le droit sur tout, revenu ou profit supposé, tiré d'une profession, s'élève à trois pour cent.

Mais je dois m'arrêter dans cette voie, qui me ferait dérailler de ma thèse, et m'entraînerait dans des appréciations indéfinies. Par exemple, le règne exorbitant, révoltant, scandaleux, des hommes de loi marrons, en Angleterre, la dextérité irrémédiable avec laquelle ils dépouillent les gens, — quatorze cents francs de frais accumulés sur un

billet de cent cinquante francs, fait à ma connaissance, — et, par ailleurs, l'extrême facilité avec laquelle un banqueroutier, plus ou moins honnête, arrange ses affaires, — et comme quoi, moyennant un petit quart d'heure désagréable passé devant un certain juge , un homme criblé de dettes peut sortir libéré, et tout prêt à recommencer!

Il y a un trait, d'apparence insignifiante, qui démontre cette pente éternelle, invincible, de l'esprit anglais vers les choses positives. C'est le so.in attentif avec lequel tous les journaux reproduisent le menu de tout banquet, festin, dîner qui a lieu chez l'autorité ou chez les grands seigneurs. Vous hsez tous ces potages et ces entremets singuliers dans le Times sérieux, dans l'aristocratique Morning-Post. Tout bal, toute fête, voit aussi pubUée la liste des invités, et parfois avec description de costumes, et mémoires de tailleurs et de couturières à l'appui.

Il y a un autre trait que je suis presque fâché de consigner ici, tout en n'y résistant pas. C'est que^ dans un grand nombre de contrats, d'actes de société, faits entre négociants, on prévoit, comme clause de rupture, le cas d'ivrognerie... Je ne le voulais pas croire; on m'a montré les preuves...

On reproche au Français qui voyage de vouloir tout ramener à son point de vue et de comparaison nationale.

il a, pourrait-on dire, dans l'œil un petit compas, avec quoi toute chose est mesurée, et condamnée si elle n'offre pas les proportions préconçues. Cela est vrai en quelques points, et en cela surtout, qu'il s'étonne que partout on ne lui parle pas sa langue, attendu que la France est presque inévitablement traversée par tout homme qui veut aller d'un pays dans l'autre. J'espère échapper à ce travers par l'habitude que j'ai de la vie de touriste. Non, ce que je demande à l'Angleterre, ce n'est pas d'être la France... Dieu la préserve de l'imitation en une foule de points! Mais ce que j'y regrette, c'est de voir employer si mal tout l'or qu'elle a. 11 me semble, par exemple, que ce confortable anglais dont on parle tant, — qu'on a adopté chez nous le mot, dont l'Académie s'arrange comme elle peut; — il me semble, dis-je, que ce confortable n'est pas très-mathématiquement prouvé. Je le disais, et on me répondit : « Voyez l'intérieur de quelques familles. » J"ai suivi le conseil, et j'ai compris qu'en effet c'est le confort relatif — le leur, pas le nôtre... et, au fait, comme ils sont chez eux, et point chez nous, ils s'arrangent selon leurs mœurs et leurs goûts, réalisant ce proverbe connu : Que chacun prend son plaisir où il le trouve. Un mot à ce sujet.

Londres est une immense ville, quadruple de Paris en étendue,bien que double seulement en population. C'est que là chacun ayant son gîte, son habitation exclusive, ce vaste régime cellulaire, imité des castors, prend sur le sol l'espace qui chez nous, où plusieurs ménages habitent la même maison, est prélevé par les airs. Mais Londres est un se-

jour si peu agréable que, de même que tout homme riche qui peut s'en évader s'en va se fixer sur le continent, — de même aussi tout individu occupé à s'enrichir se sauve le soir à la campagne. On vient le matin, en équipage, en wagon, en omnibus, faire ses affaires au milieu du bruit d'une circulation, effrayante dans certains quartiers, au milieu du brouillard et de la fumée, et, le plus vite possible, on se sauve sur les collines, essayer de respirer un peu. C'est ce besoin impérieux de la fuite pour une notable partie des habitants qui donne aux environs de Londres un aspect si particulier pour les yeux du voyageur. En effet, cette capitale est comme un centre d'où rayonnent en tous sens une foule de routes toutes bordées de ces petites habitations qui plaisent tant, au premier regard, et qui deviennent moins charmantes à l'examen...

Donc, la famille que j'allais visiter habite une de ces petites demeures phalanstériennes, inexorablement pareilles tout le long des chemins. La file dure des milles entiers sous une corniche qui les nivelle. On y demeure par , tranche.

Un mur intérieur coupe l'espace de haut en bas. La chose est mathématique en diable, et monotone comme vous pensez. C'est absolument ce que vous voyez à Londres même, dans les rues non marchandes : la cuisine en cave, — salle à manger, salon au rez-de-chaussée,— les chambres à coucher au-dessus, et un toit à plat, comme un couvert coffrant le tout. Seulement, hors de la ville, il y a devant chaque habitation large comme la tranche de

maison, de parterre, de gazon avivé de quelques fleurs. Les files d'habitations qui ont un jardin par derrière sont plus fashionables et plus chères. Dans tous les cas, c'est toujours quelque chose de forcément étroit et long si cela ^ peut être.

Il faut le flegme, la morgue et le cant anglais, pour que cette vie côte à côte n'amène pas forcément des tas de connaissances forcées par le voisinage absolu de la chaîne dont vous êtes l'anneau. La diable à' étiquette et le shoking citadin vous poursuivent jusque dans les libertés du costume matinal de votre plate-bande, surveillée par tant de fenêtres ahgnées... et on appelle cela la campagne! A cet inconvénient près, c'était un intérieur aimable et confortable. J'en compris bien vite les douceurs positives pom' desgensquin'ontpaslesidées éveillées sur tout ceque p3ut procurer de plaisirs intelligents la fortune. Nous fîmes un dîner que j'appellerai anglais pur... sauce! C'était abondant, généreux, condimenté, arrosé de vins chers au palais des Anglais... et à leur bourse. Reste à raconter un incident de ce dîner, qui est un autre trait de mœurs.

M. H***, le maître du logis, avait, huit jours auparavant, assisté à un concert de V Union musicale, fort remarquablement organisé, et dirigé par un artiste anglais : M. Ella. 11 y avait entendu un violon fameux : Vieuxtemps. Or, comme il frotte lui-même un peu de violon, on lui demanda à plusieurs reprises ce qu'il pensait de ce grand

talent. Pendant tout le dîner, il se borna à se manifester à ce propos en des « oh ! ah ! » rien de plus. Sa femme dit qu'elle n'en avait rien obtenu au delà depuis huit jours.

Mais voilà qu'au dessert, et les dames retirées, comme on ne parlait plus musique depuis longtemps, et qu'on ne s'attendait à rien...^ notre homme éclate tout à coup, — au miheu d'un discours, — et le voilà parti comme un énergumène, lâchant la bonde à une admiration exclamative... et ne trouvant plus assez de superlatifs pour peindre ses transports au sujet du grand artiste entendu depuis une semaine... et sur le compte duquel il avait jusque-là été impossible de lui arracher un mot !

Cet homme s'était contenu, refréné, maîtrisé longtemps. Pourquoi? Qui le sait! Vanité. personnelle" de virtuose, — amour -propre national, — orgueil d'un homme qui ne veut pas être ému ! Mais tout cela lui grouillait, lui fermentait à l'intérieur, et, un moment venu, la machine, brisant la compression, avait fait irruption, et nous avait lancé ses éclats à la figure î

La feimiie domestique et lafemuiedu inonde.— Impossibilité de se marier avec de l'esprit. -• Les noms et les litres.

Au reste, et comprenant surtout certaines originalités du caractère anglais, cette existence de famille, qui ne demande rien au dehors et se limite en soi, a de véritables douceurs et une dignité incontestable. On conçoit trèsbien comment la femme, en ce pays, sorte de la vie sociale par cette porte du mariage, — laquelle ouvre au contraire le monde aux jeunes personnes françaises. Dans aucun pays, je crois, la femme n'est plus absolument épouse et mère qu'en Angleterre.

J'ai dit, et je le répète en d'autres mots plus sérieux: que la femme de vingt-^cinq à quarante ans n'existe pas en Angleterre, au point de vue purement social (cela va sans dire) , contrairement a ce qui se passe en France, oii la jeune fille, si libre là-bas, est surveillée, tenue, retenue, prend sa place dans la société dès qu'elle est mariée, et jouit de toutes les libertés que les mœurs, sinon les maris, lui accordent. En Angleterre, une jeune fille sort seule, ou

même avec un cavalier, — chez nous, non. En France, la femme mariée sort avec un cavalier, ou seule, — en Angleterre, point.

La femme.de vingt-cinq à quarante ans, qui, en France, règne infiniment, qui fait les modes, donne le ton, emplit et pare les loges des théâtres et des concerts, va aux eaux, tient salon, danse et valse, monte à cheval, nage, chante dans le monde et le trouble, — cette femme, enfin, qui exerce tant de ravages dans nos moeurs, qui cause des passions, qui ruine son mari par ses prodigalités, ou qui le sert par ses influences, cette femme-la, dis-je,le grand pivot, l'éclat, le protée de notre vie sociale, ^l'Angleterre ne la possède que dans les classes élevées, dans la nobilitij. Les classes bourgeoises, commerçantes, aisées, n'ont de visibles que les jeunes filles qui cherchent un mari, — ou les femmes qui en ont fini avec les devoirs de la maiernité. Or, comme ces dernières ont passé les quinze ou vingt années brillantes de leur vie dans les obscurités du ménage, il en résulte que, inexpérimentées, peu faites à la vie extérieure, n'en ayant même pas pris le goût, timides et peu éclairées, elles ne se produisent guère, comme si elles sentaient qu'il est trop tard . . .

On conçoit donc que là oii la femme sociale fait défaut, règne l'épouse, la mère. Le nombre exorbitant d'enfants qui leur naît les absorbe, mais développe leurs quaUtés privées. Je n'hésite pas à attribuer en grande partie aux soUicitudes, aux soins dont cet état de choses entoure l'enfance anglaise, la beauté, la force des jeunes générations.

On conçoit aussi que les maris ne fassent rien pour

changer, modifier un pareil état de choses, qui cause leur sécurité conjugale. L'homme chez lequel nul voyage comparatif n'a ouvert de' nouveaux horizons dans la pensée, celui qui n'a rien vu, rien senti que les calmes et monotones jouissances de cette vie de famille, s'y plonge matériellement chaque soir, jusqu'à l'heure des affaires qui rappellera à la Cité, le lendemain.

Une jeune personne trop douée par fesprit, trop distinguée par les goûts, a infiniment moins de chance de s'établir, dans les classes les plus positives, du reste, de la nation, que celle qui n'aura de disposition que pour le pudding et le thé. Si elle Ht plusieurs langues, si elle pratique quelque art, si elle parle littérature et voyages, les négociants en ont peur, et il y a tout à parier que, si elle n'a pas une grande fortune qui contre-balance ses clésavantages, elle leur devra un éternel célibat. Son désastre naîtra de ces causes mêmes, aspirations et goûts, qui charmeraient la vie d'un homme qui l'eût comprise. Bien plus ! les mères craindront sa société pour leurs propres filles, persuadées qu'elles sont qu'on se marie moins si on pense trop...

Une chose analogue se produit dans une sphère sociale plus élevée pour les hommes. Il y a d'am.usants romans de mistressGore,qui décrivent toute la stratégie que déploient les mères pour attraper un riche mari pour leurs filles. Les intrigues qu'ils racontent ne seraient nullement exagérées.

Je saisis la perlée sociale qu'ont ces intrigues, au point de vue que je poursuis. Ce n'est pas l'homme le plus aimable, le plus instruit, qui est recherché, invité; les séductions maternelles et filiales s'adressent au plus riche. L'homme d'élite est même le plus souvent repoussé comme dangereux pour ces jeunes cœurs qu'il faut enchaîner d'or. De sorte que la société s'encombre d'êtres nuls, qu'on flatte pour leur richesse, — et dont pour cela on feint de partager les goûts prosaïques, se bornant à parler chasse, chiens, chevaux. Jugez la place qu'obtiennent les lettres, la poésie, les arts délicats, les fins plaisirs de l'intelligence, dans une société à ce point absorbée par le positif !

Je sais bien .qu'une irrésistible pente me ramène toujours a ce reproche: c'est l'instinct qui malgré moi, triomphe du raisonnement. Mais n'ai-je pas avoué que ce positif, — souvent fâcheux a constater chez les individus, — fait la force, la puissance et presque la gloire de la nation?

Autre aveu. S'il me coûtait, mes critiques précédentes seraient un système, au heu d'être une opinion, — une tentative de jugement. Et cet aveu, on pourrait croire qu'il m'est rebelle, puisqu'il se rattache précisément à cette question d'art, qui est, de toute évidence, le côté inférieur de l'Angleterre, et à ce point que nos ouvriers de choses de gOLit et d'élégance sont chaque jour embauchés par elle. A la vérité, nous avons, pendant vingt ans, embauché des ouvriers fondeurs et mécaniciens pour établir nos usines: c'est toujours la même chose; à elle le fond, a nous la forme.

Peut-être ne semblera-t-il pas sans intérêt de connaître les définitions précises et le mode d'emf)loi des titres et appellations sociales en Angleterre. \'oici sur ce sujet de toute « étiquette » ce que nous avons recueilli autour de nous.

Le titre sir, qui appartient aux chevaliers et aux baronnets, ne doit jamais figurer avant le nom de famille [sir Reynold, sir Turner) , mais seulement devant le prénom [sir William, sir Edward . Le contraire est un effroyable gallicisme.

Sur une adresse, il est incivil d'écrire autre chose que M^ (qui ne signifie pas, comme on le suppose souvent chez nous, monsieur, mais bien masler] . Écrire monsieur en abrégé serait tout au contraire très -impoli dans nos usages épistolaires.

De même on ne doit jamais écrire en toutes lettres mistress (madame) mais simplement W^. Ce mot mi stress se prononce missis. Vous me demanderez pourquoi? — Réponse : On n'a jamais su !

A une jeune personne, ou enfin à une personne, ne fùtelle plus jeune, pourvu qu'elle soit célibataire, on dit miss avec le nom de baptême : miss Sarah, 7niss Sally. Toutefois, s'il s'agit de la fille aînée d'une maison, plus de prénom, — mais bien le nom de famille, avec le mot miss à la clef : miss Barbuty, miss Jackson. Pour les autres sœurs, c'est miss Arabella, miss Harietta, tant qu'on veut ! Mais voyez l'impitoyabilité et la confusion de ces usages : supposons la fille aînée d'une branche cadette ? Comme aînée

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de sa branche, elle est ?7i/.ss Paxton, n'est-ce pas? Soit ; mais survienne l'aînée de la branche aînée, — c'est-à-dire sa cousine, — et soudain, c'est elle seule qui sera miss Paxton, ou Johnson, et l'autre retombera sur son nom de baptême, comme une simple cadette de n'importe quelle branche. Drôle de pays d'égalité, où les mœurs défont sans cesse ce que font les lois !

Mais attendez encore, voilà une famille ducale, comtale, ou de lords. Tous les cadets et toutes les cadettes qui ne sont que W, Mrs ou miss, se flanquent avant tout de l'abréviation : ho7i. (honorable). — Les lettres esq., qui signifient écmjer, suivent le nom de tout homme qui ne fait pas le commerce dans les conditions du trade, c'està-dire le commerce inférieur.

On croit assez communément chez nous que toute lachj est forcément femme d'un lord. Erreur ! ou plutôt, distinguons. Si elle s'intitule lady Charlotte, c'est-à-dire si elle accole ce titre au nom de baptême, c'est la femme ou la fille d'un lord ou d'un personnage titré. Mais s'il ne s'agit que du nom de famille, apprenez que lady Crafton est femme d'un simple chevalier (knight) ou celle d'un baronr.et : de sir Sandwich, par exemple.

Les eKcentriciti^- dn peintre Tiirner.

Turner, hier encore le glorieux doyen de la peinture anglaise, a admirablement réussi dans la marine et dans le paysage. C'est lui qui a trouvé ce genre vaporeux, effacé, fondu, qui, sous la grande entente d'effets de son pinceau hardi, original, produit une véritable poésie, et parfois même l'émotion. Quelques rochers, un peu de mer et de ciel, ont souvent suffi pour cela. Il y a de lui mille dessins de keepsakes où ces qualités prestigieuses sont traduites par le burin. Quant à ses tableaux, ils sont fort nombreux et fort recherchés.

Turner est mort, il y a peu, âgé de quatre-vingts ans. Il était fort riche, et son avarice était proverbiale, hormis pour un cas : le rachat de ses tableaux. Sa maison était ouverte à tout vent, sinon à tout venant, et la pluie y pénétrait par le toit en désordre. Les tableaux pourrissaient... C'est égal! il se refusait à toute dépense de réparations. Il y a une vingtaine d'années, et encore dans tout l'éclat de son talent, il peignit deux grandes toiles représentant le

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Triomphe et la (^hule do Carlhcu/e, sujets demi-fantastiques, où sa science des effets et le vaporeux de sa touche ont atteint un degré remarquable de poésie. Vingt fois on lui * offrit d'acheter ces tableaux, il s'y refusa toujours. Un jour même un personnage politique lui vint dire que la reine désirait voir ces chefs-d'œuvre figurer dansune galerie publique... Il ne tint nul compte du royal désir. Une autre fois, enfin, lord Herdford lui présenta un contrat en blanc... espérant que son avarice ne résisterait pas à la tentation d'y écrire quelque grosse somme... ïurner résista!

Un jour, le lord qui préside aux collections nationales, inquiéta la pensée queleTriomphe et la Clmte de Carthage pourraient bien écliapper au gouvernement, h l'artiste maniaque, l'alia trouver et lui dit :

« — Vous désirez jouir de la vue de vos tableaux... C'est votre droit. Mais vous vous privez de la somme considérable qu'ils représentent. L'affaire pourrait s'arranger. On peut vous les payer... mais les assurer à l'État... en vous les laissant tant... qu'il vous plaira...

» — J'entends! et après ma mort...

» — Vous n'êtes immortel que comme peintre, Turner.

» —Ah! »

Kt, là-dessus, le vieillard se mil à sourire d'un air fin et narquois.

(( — Vous refusez ?

» — Oui... mes tableaux...

» — Par votre testament vous pourriez, reconnaissant qu'ils sont payés, et payés ce que vous en voudrez, les léguer kla National Gallery...

» — Mon testament est fait ! — reprit sèchement le vieillard. — Ja parle de mes tableaux...

» — Eh bien ?

» — Eh bien!... ils seront enterrés avec moi !!! »

Les avis furent partagés, à Londres, pour décider si une disposition testamentaire aussi étrange devrait être exécutée. Les uns voulaient, bien à regret, se faire un rehgieux devoir d'y obéir, déclarant qu'il n'y a pas au monde de propriété aussi personnellement légitime que celle qu'un artiste a créée de ses mains, de son intelligence, reconnaissant son droit absolu d'en disposer, n'importe comment. D'autres voulaient considérer le testament comme l'acte d'un maniaque, d'un fou, et prétendaient qu'on devrait passer outre.

Ce sont évidemment eux qui l'ont emporté.

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