JLE PRÉJUGÉ DU GONDOLIER
piano des barearolles que de soi-disant gondoliers chantent sous les balcons des palais de marbre. C’est absolument comme si à Venise on chantait au piano la romance plaintive du cocher de fiacre parisien. Rien ne ressemble plus à un cocher qu’un gondolier. Au lieu d’un fouet il tient une rame. Il est tout aussi grossier, banal, vulgaire et carottier. Ce n’est pas l’homme pâle, aux cheveux noirs et bouclés, aux bras nus, qui pleure mélancoliquement sur une femme qui l’oublie; c’est un affreux drôle qui essaye de vous faire payer une course deux francs au lieu d’un.
On cherche cependant le type poétique du plébéien de Venise. Il est impossible qu’il se soit absolument perdu. On trouve peut-être, de côté ou d’autre, quelques gondoliers de l’ancien régime, comme on trouve à Paris des cochers gentilshommes. Quant à moi, j’ai essayé de découvrir dans les visages ceux qui rappellent les types des bravi dont on nous fait de si sinistres peintures. Si ce type existe encore, on le rencontrera spécialement dans les garçons d’hôtel qui sont à la gare et qui lèvent l’étranger. Il y a à la fois de la prière et de
342 VOYAGES D’üN FANTAISISTE
la menace dans l'invitation qu'ils vous font de les suivre à l’hôtel de leur choix. Au moindre mouvement d'hésitation, ils vous cueillent et vous précipitent dans leur gondole. Cette façon de faire a quelque rapprochement avec l’ancien métier de leurs pères, qui précipitaient aussi, mais sans gondole.
Les Vénitiens sont très-patriotes. Comme tous les Italiens, ils ont chez eux, dans leur plus belle pièce, deux lithographies, représentant Victor- Emmanuel et Garibaldi.
Les plus avancés ont Mazzini ; mais tous, sans exception, accrochent à la meilleure place le portrait de Daniel Manin, il liberatore di Venezia. Je vais faire beaucoup de peine à nos démocrates, en leur apprenant que Manin n’était point un fils du peuple, mais bel et bien un patricien, descendant directement du dernier doge de Venise Manino.
Les portraits de Manin sont nombreux et mal faits. Nous avons découvert avec étonnement qu’ils ressemblent tous à M. Lacressonnière.
Une représentation à Venise.
Venise, le 19 octobre.
Le théâtre Malibran est situé dans le quartier le plus populaire de Venise. Il est fort simple et bâti dans le goût italien, c'est-à-dire sans aucune des saillies que l’on remarque dans les théâtres français et qui sont destinées à contenir les places de balcon, de galerie et d'amphithéâtre. Cinq rangs de loges décorées de la même façon, quelques bancs d’orchestre et deux rangs d’excellents fauteuils, tel est le système de tous les théâtres en Italie, et ce n'est pas le plus mauvais.
Comme nous passions devant le théâtre Mali-
bran, un jeune industriel du pays vint nous offrir une clef pour vingt francs. Ici la clef représente le coupon ; muni de cette clef qui appartient à un propriétaire de loge, on est maître chez soi. Point d’ouvreuse ni d’entr’acte, ni de petit banc. Vous n’avez qu’à payer votre entrée au théâtre ( Cingresso ), et vous vous installez chez vous. Il y a des rideaux à la loge, que l’on peut fermer si l’on a envie de se mettre à son aise et de dormir au son de la musique.
Après avoir longuement marchandé (il faut tout marchander ici), nous obtînmes la clef pour la modique somme de six lire, et après avoir payé une entrée de 80 centimes, nous allâmes nous installer dans une loge de côté, ornée de glaces et de divans fort élégants.
On donnait une première représentation ; Le Nozze d'oro (les Noces d’or), ballet du maestro coregrafo Domenico Sipelli, dont le nom en vedette sur l’affiche témoignait la notoriété. La salle était pleine jusqu’au cintre et nous attendîmes avec impatience le lever du rideau.
Les rideaux de théâtre, en Italie, sont assez sin-
gulièrement préparés. Au milieu de la toile, il y a une large ouverture, fermée par une portière en étoffe. Cette portière est destinée à permettre aux acteurs de venir saluer le public, après le rideau tombé. Le public italien, quand il est content d’un sujet, le rappelle vingt-sept fois de suite. Il serait donc impossible de relever la toile aussi souvent. La portière est à la fois plus commode et plus pratique et n’empêche pas les machinistes d’occuper la scène pour changer de décor.
Le ballet des Noces d’or est un ballet ennuyeux et mortellement insignifiant. Il est mélangé d’un dialogue filandreux, et, à la fin de chaque acte, sept ou huit danseurs et autant de danseuses viennent faire quelques pirouettes devant le public ; pas de deux usés, valses surannées, entrelacements connus, rien n’est plus banal que le ballet des Noces Æ or qu’on annonçait comme une première représentation.
Nous commencions à nous étonner de la patience du public, quand soudain, après la chute du rideau, de toutes les loges, de tous les bancs partent des cris, des acclamations, des rappels
qui obligent le rideau à se relever et les acteurs à venir saluer le public. On fit bisser le dernier pas et les acclamations recommencèrent. Nous entendîmes crier : Sipelli ! Sipelli ! Sipelli ! Si bien que le maëstro, M. Sipelli, fut obligé de se montrer au public enthousiaste.
Sipelli se montra. C’est bien le type de ces artistes italiens, longs, maigres, très-bruns, coiffés avec prétention, pourvus d’une moustache noire et d’une barbiche fantastique. Sipelli était en habit noir, l’émotion lui coupait les jambes. Il parut entre deux danseuses et vint, avec des pas gracieux, saluer les spectateurs qui tapaient des pieds, des mains, du front, et qui semblaient fous de joie.
Sipelli se retira, entraîné par les artistes ; mais les cris recommencèrent et il s'exhiba de nouveau. Seul, flageolant, la main sur son cœur, le front penché, il traversa la scène et fut aussitôt inondé d’une pluie de bouquets. A mesure qu’il en ramassait un, un autre tombait. Les spectateurs qui n’avaient pas de bouquets lui jetaient des oranges. Pliant sous le faix, tenant sous un
bras ses trophées de fruits et de fleurs qui lui échappaient à chaque instant, de l’autre main il touchait alternativement son cœur et ses lèvres, et le public ne comîhissait plus sa joie.
Le rideau tomba et nous entamions déjà entre nous une série de plaisanteries sur cet enthousiasme italien. Nous nous demandions quel triomphe on ferait à Justament pour un de ses ballets, si l’on s’étourdissait ainsi sur les platitudes du maêstro Sipelli, quand derechef les bravos éclatèrent de toutes parts, avec tant de bruit et de persistance que Sipelli souleva la portière, et vint s’exposer au feu de la rampe et à l’enthousiasme général.
Ce fut un trait de lumière. On se moquait de Sipelli. Pour nous autres Français, qui nous croyons impitoyables quand nous sifflons nos auteurs, nous croyons avoir suffisamment manifesté notre mécontentement en saluant une pièce de quelques rires et en faisant pâlir l’acteur, sous le bruit de clés forées. En Italie, le public est à la fois cruel et spirituel. Il respecte l’acteur et s’en prend à l’auteur, en l’obligeant à venir
lui-même recevoir le salaire qu’il mérite. Il ne le siffle pas, sachant bien qu’il disparaîtrait. Il l’applaudit, il le comble de bravos, il l’accable d’enthousiasme, il l’écrase d’acclamations. L’auteur a le droit de croire que son triomphe est sincère, et il ne peut s’y dérober. Sipelli est, dit-on, un habitué du succès, et c’est jour de fête pour les Vénitiens, quand leur chorégraphe leur fournit l’occasion de lui faire un nouveau triomphe.
A la fin du second acte, qui était le dernier, Sipelli est revenu sept ou huit fois de suite.
Traîné par les acteurs, qui se sont lassés, il est revenu escorté par deux machinistes, et puis seul, et puis avec des amis. Des loges on lui lançait des mouchoirs de poches, des éventails, des fruits confits, des sonnets, des madrigaux. Aux avant-scènes, on lui parlait. Les dames lui envoyaient des baisers, si bien que le pauvre homme a fini par nous faire pitié. On nous a dit plus tard que Sipelli était devenu fou depuis qu’il était chorégraphe au théâtre Malibran.
L’impresario lui joue ses ballets parce que ce jour-là la recette est sûre. Les Italiens viennent
au théâtre pour s'amuser de la tête de Sipelli.
Car Sipelli est convaincu. Après avoir donné un premier ballet qui, au lieu d’être sifflé, a été applaudi comme nous l’avons dit, Sipelli s’est montré tellement flatté et tellement assuré de son génie chorégraphique, que le public a fini par le prendre pour son jouet et son souffre-douleur. Aussi, à chacune de ses premières, Sipelli vient au théâtre, pommadé, vêtu de son habit noir, orné de ses diamants et chaussé d’escarpins au bout d’une culotte de gala.
C'est plaisir et pitié de le voir, à la fin de l’acte, courir sur le théâtre après les danseuses, qui subissent une part de la mystification, pour les ramener à l’avant-scène et leur faire recommencer le pas qui a si fort réjoui le public. Et le public laisse faire. Il revoit le pas cinq, six fois de suite, et l’applaudit avec le même enthousiasme. Sipelli ne se sent pas de joie ; il est au fond ; il cause avec ses élèves ; il les dirige ; il tourne des yeux pâmés, se confond en salutations, et respire des bouquets.
Au onzième rappel, il est revenu seul, presque
désespéré de ne pouvoir donner tout son cœur et toute son âme au public qui l’écrasait sous un triomphe ironique. Il s’épuisait en gestes comiques, pour exprimer sa reconnaissance. Tant qu’il est resté deux spectateurs dans la salle, le tapage n’a pas cessé et Sipelli a continué à revenir.
Je me rappelle avoir vu, au fond de la salle, un homme grave, sans doute père de famille, qui tournait le dos à la scène, et qui n’a pas cessé pendant une demi-heure de frapper à grands coups sur le dossier du banc, en hurlant : Sipelli 1 Sipelli! comme un damné. Il parait d'ailleurs que Sipelli n’est pas tout à fait dans son tort, s’il est inconscient de l’ironie dont il est salué, il en serait de môme pour up triomphe réel. Le public a les mêmes applaudissements, les mômes cris de joie, les mômes rappels, réitérés et contenus pour un auteur qu’il veut honorer ; mais alors il est convaincu, et, au lieu du rire sur les lèvres, c’est l'émotion, le délire, la jouissance la plus vive qui anime toutes les mains et toutes les bouches.
Le lendenlain de la représentation, nous avons
été chez Sipelli l’inviter à dîner. On nous a répondu qu’il signor Sipelli recevait des visites et répondait aux lettres flatteuses qu’il recevait de toutes parts. En effet, les commissionnaires apportaient à chaque instant des paquets de cartes de visite et des billets cachetés avec de la cire parfumée.
Domenico Sipelli prépare un nouveau ballet pour le mois prochain et s’est commandé un habit neuf.
Encore Venise. — Les journaux. — La politique. — La nouvelle Italie. — L’armée. — Un jeune nourrisson de Vénus. — Les finances italiennes. — Gênes. — Les sérénades. — Retour à Paris. — Marseille. — Le mistral. — Conseils aux voyageurs. — Histoire d’une redingote.
Gênes, le 22 octobre.
Vous ne me reprocherez pas, j’espère, de vous « épargner mes impressions de voyage sur Venise.
Je serais un ingrat de vous renouveler ici les notes que tout voyageur croit devoir prendre quand il traverse une ville comme Venise. Ils sont nombreux, ceux qui ont décrit la ville des doges, ses palais et ses églises, et chacun en parle comme s’il l’avait découverte. J’ai fait mon pèlerinage, comme tout autre, à Saint-Marc et à YAcademia di