LES FIANCÉS
On reste fiancé pendant trois ans, quelquefois plus, quelquefois moins. Trois ans, c’est la moyenne. Durant ce long délai, destiné sans doute à fondre deux caractères, à arrondir certains angles, les fiancés vivent absolument ensemble, sous la surveillance lointaine du père ou de la mère de la jeune fille. Les deux promis se quittent à peine, ils dînent et soupent à la même table et font de longues promenades sentimentales, souvent seuls, en tête à tête.
Les fiancés riches voyagent, témoin ceux qui étaient hier avec nous à Tichensée. Ce sont deux jeunes gens parfaitement blonds, comme il convient aux enfants de l’Allemagne. La jeune fille a des airs évaporés et une toilette voyante du plus déplorable effet; le jeune homme se dandinait comme un coq, et se faisait remarquer par un jabot de dentelles, qui lui donnait l’air d'un petit maître de l’ancien théâtre. Un homme de cinquante ans, qui passe pour le père de la jeune fille, les accompagne de temps en temps. J’ai rencontré ces deux fiancés dans un bois très-sombre, se tenant enlacés et seuls. Dans la journée
ils ont pris une barque et ont été se promener sur le lac, toujours seuls. Le lac est semé d’oasis mystérieuses, éloignées de tout regard profane, perdues au milieu de rochers et de cascades. Les promeneurs du lac aiment à s’y arrêter un instant. Notre batelier nous y a menés, comme les autres, et nos yeux ont été attirés par une in s cription toute fraîche, écrite au crayon, sur une table de bois. La barque des fiancés qui s’éloignait nous indiquait l’auteur probable de l’inscription, dont je pris copie et que je fis traduire. La voici en français :
« Auprès de ce banc, sous cet arbre, j’ai cueilli une (leur. Je ne dis pas laquelle. »
Vous allez vous écrier : « Oh ! oh î » Eh bien, pas du tout. Cette fleur mystérieuse n’est pas ce que vous croyez. Cette fleur se résume en un baiser pris sur le front, — pas sur la joue, — sur le front de la jeune fille. Jusque-là, et surtout à cause de cette dernière découverte, nous avions cru avoir affaire à deux mariés plongés dans les douceurs d’une honnête lune de miel. On .nous détrompa à la première question, et nous ap-