‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 26 sur 116 · LES PLAISIRS · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS

les saturnales de la civilisation et peuvent se coucher à minuit, ayant, comme Titus, bien employé leur temps. En vérité, mes frères, c’est là une méthode que je vous recommande, et voilà des règles de conduite ou d’inconduite dont les hommes rangés ne devraient point se départir.

En cette saison, les plaisirs de Vienne, sans compter les théâtres dont nous parlerons en leur Heu et place, se composent d’une infinité de bals et de concerts, depuis le jardin Mabille jusqu’au dernier bastringue du dernier de nos boulevards extérieurs. Le Sperl, dont on nous avait parlé comme d’un lieu de délices, est un horrible eaboulot où l’on danse, où l’on soupe, où l’on chante, et que fréquente une société interlope, qui n’a son équivalent dans aucun pays civilisé.

Une odeur nauséabonde, composée de bière, de jambon, de roatsbeef, de vieilles fleurs et de sueur humaine, en même temps qu’une vapeur épaisse, produite par la fumée de deux mille pipes, saisissent le malheureux visiteur à la gorge et l’aveuglent pour quelques nlinutes. S’il a le

courage de persister, après s'être frayé un chemin à travers les bancs et les tables, il se trouve en face d’un orchestre excellent, comme tous les orchestres de Vienne, et qui joue pendant huit heures de suite les valses entraînantes de Johann Strauss et des polkas de tous les compositeurs allemands, qui sont nombreux.

Sur cette musique, toujours au milieu des tables, de la fumée et des parfums, s’élancent des groupes d’infatigables danseurs de tous les pays, valaques, hongrois, slaves, turcs, monténégrins, car le peuple de Vienne se recrute parmi toutes les nations ; les femmes y sont laides de figure, mais bien faites, richement colorées, et habillées comme des comparses du théâtre Montparnasse. L’indienne et les bijoux d’or faux constituent le vêtement féminin du Sperl. Quelques figures d’étrangers, égarés au milieu de cette cohue, contrastent, par leur ahurissement, avec la gaîté des habitués de ce bal, et les deux portraits de l’empereur et de l’impératrice, placés en évidence, suivent d’un regard mélancolique les ébats de leurs fidèles sujets.

LE NEÜE WELT

Autre chose est le Neue Welt (le nouveau monde), jardin public situé dans un faubourg de Vienne, à Hisling, non loin de Scbœnbrunn. Ce jardin est un véritable Eden, que Paris ale droit <le lui envier.

Pour s’y rendre, il faut une demi-heure en voiture. -On quitte la ville vers sept heures, selon la coutume, et l’on s’arrête un instant à Schœnbrunn. Le palais est d’une architecture médiocre, mais le parc est admirable. Créé par Marie- Thérèse, il rappelle quelque peu le parc de Versailles, avec des perspectives plus grandioses et plus pittoresques. Ce parc est immense, et représente avec le château un capital de cent millions. Il appartient à l’empereur, qui, trop pauvre pour se permettre un pareil luxe, rêve de le morceler et de le livrer aux spéculateurs.

Ce rêve est d’un bon père de famille, mais il n’est point d’un artiste, et surtout d’un artiste impérial. Dans ce parc, on trouve tout ce qu’on peut trouver : des eaux vives, des lacs, des bains, une ménagerie, une volière, un vivier. C’est tout à la fois Versailles, le Jardin des Plantes, les

Tuileries et le Luxembourg. Très-fréquenté, trèsanimé et admirablement situé à la porte de Vienne, il reçoit les derniers adieux du soleil couchant et s’endort au son des orchestres du Neue Weli, qui chante et danse à quelques centaines de mètres.

Le Neue Welt, comme Schœnbrunn, réunittout.

Si Schœnbrunn parle à l'àme et aux yeux, le Neue Welt parle aux sens. Très-grand et trèsvaste, ce jardin est éclairé par des girandoles placées bas et qui répandent la lumière à profusion. Au milieu d’un emplacement circulaire, entouré de fort beaux arbres naturels et de quelques palmiers artificiels qui, comme à Mabille, supportent des becs de gaz, se dressent dps centaines de tables où l’on soupe et où l’on fume. Au fond, sur des gradins échelonnés dans une sorte de temple grec, un premier orchestre charme les soupeurs qui applaudissent entre deux côtelettes.

A droite et à gauche s’élèvent deux kiosques où, à tour de rôle, on peut entendre deux autres orchestres. Quelquefois les trois orchestres jouent

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