EDOUARD STRAUSS
ensemble le même air, et sans se précéder d’une note. On me dit que cette fantaisie musicale est admirable d’exécution ; je note cette déclaration, sans la garantir autrement.
Le chef d’orchestre s’appelle Edouard Strauss. C’est le frère du célèbre Johann Strauss et plus d’an prétend qu’ils se valent. Les musiciens appartiennent à l’armée. Le gouvernement les autorise , pour un bon prix , à se prêter aux exigences du public et des entrepreneurs de plaisirs publics. C’est donc un excellent métier d’être musicien dans l’armée, attendu qu’on paye trèscher.
Vers la gauche, il y a la salle de bal, en plein air, bien entendu, et qui se compose d’un rectangle parqueté, orné de girandoles et de réverbères. Un quatrième kiosque, placé à l’extrémité du rectangle, permet à l’orcliestre de transporter ses symphonies. Indépendamment du jardin, il y a derrière l’emplacement circulaire dont nous avons parlé, un établissement couvert et clos de murs, qui, quand il pleut, sert de refuge aux soupeurs et aux danseurs. Je ne cite que pour
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mémoire les tirs au pistolet, les marchandes d’éventails et de fleurs, les magiciennes qui disent la bonne aventure, et qui, comme à Mabille, exercent leurs petits commerces dans d’élégantes boutiques répandues çà et là.
Je terminerai cette première lettre sur Vienne en vous parlant du Volgs’garten (jardin du peuple), situé en plein cœur de la ville, derrière le palais de l’empereur, et qui n’est qu’un simple concert où se réunit, vers six heures, toute la société viennoise. Le jardin est petit, mais très-fréquenté. La musique se fait entendre au seuil d’un café fort luxueux, et, selon l’habitude ici, on mange, on boit et l’on fume aux sons de l’orchestre. Au Volgs’garten, la valse et la polka ne régnent pas en maître ; elles cèdent le pas aux grands opéras et l’on y entend plus souvent du Wagner que du Strauss. Aussi sommes-nous moins favorables au Volgs’garten qu’au Neue Welt.
Il y a bien encore d'autres bals et d’autres concerts dans la bonne ville de Vienne. Il me faudrait plusieurs lettres pour pouvoir énumérer fout pe qu’on peut trouver ici de plaisirs faciles
LE VOLGS GARTEN
et de bon aloi ; mais je m’arrête. Je vous parlerai demain du public que l’on rencontre dans ces lieux de plaisir, des toilettes qu’on y voit et des mœurs qu’on y peut observer.
Les plaisirs de Vienne. — Le Lèopoldsrtadt — Le Goldenen Lamm. — La table du docteur Hertzl. — Comment on fait du journalisme à Vienne. — Les Français et les Viennois. — Mœurs autrichiennes. — Le grand monde. — Le demi-monde. — La cocotte. — La grisette. — Ingénieuse comparaison. — Corruption et naïveté. — Les bonnes fortunes à Vienne. — Quelques singulières professions.
Vienne, le 31 août.
Je vous ai dit dans ma dernière lettre que Vienne ressemblait à Paris. Comme Paris, en effet, Vienne ne s’étend pas au-delà de certaines limites. Toute la vie active, tout le mouvement, tout le commerce, la banque, les spectacles, les journaux, tout se remue comme à Paris, dans un espace qui s’étend entre les nouveaux boulevards de la ville, que l'on appelle le Ring (anneau). Cet
LE GOLDENEN L AMM
espace tiendrait aisément entre la Madeleine et la rue Drouot; le reste de Vienne ne compte pas. Rien n’est plus gai, plus bruyant, plus encombré que la grand’rue et les rues avoisinantes, de dix heures du matin à deux heures. A partir de six heures du soir, l’intérieur de la ville se vide au profit des faubourgs et des quartiers excentriques.
L’un des faubourgs de Vienne hérite, chaque soir, du mouvement de la cité. C’est le Léopoldstadt, où sont situés le Sperl, le Carl-Theatre, et surtout le Goldenen Lamm (l’Agneau d’or), l’un des hôtels de Vienne les plus étranges et les plus fréquentés.
On dîne et l’on soupe au Goldenen Lamm , qui se transforme tout à la fois en Maison d’or et en succursale de Brébant. Ce n’est point un hôtel, c’est un caravansérail. On y coudoie tous les mondes et on y rencontre tout le monde. Beaucoup d’étrangers, des artistes, des millionnaires, des chanteurs, des diplomates. Il n’arrive pas à Vienne une célébrité quelconque, qui ne passe par le Goldenen Lamm. C’est, dans la même salle,
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la réunion de Brébant, du café Riche, de Bignon, de la place de la Bourse et de Tortoni. Tout le monde s’y voit, s’y connaît, s’y serre la main, et s’y raconte les nouvelles les plus fraîches et les cancans les plus mystérieux.
C'est là qu’on prépare les journaux, qu’on juge une danseuse, qu’on critique un livre, qu’on discute la politique, que l’on condamne ou que l’on absout tout personnage sujet à caution. Il y a spécialement au Goldenen Lamm la table du doc- * teur Hertzl. Le docteur Hertzl est un journaliste qui écrit peu et qui parle beaucoup. Il fait l’article parlé. Profond comme un Allemand, gai comme un Parisien, brillant comme Méry, improvisateur comme Dumas et humoristique comme Alphonse Karr; le docteur Hertzl a fondé au Goldenen Lamm une large table, toujours trop petite, où se réunissent à chaque repas et se remplacent constamment tous les hommes que Vienne compte comme des célébrités, des capacités ou des espérances. Des banquiers, des boursiers, tous les journalistes, les comédiens, les chanteurs, les compositeurs, tous ceux qui par l’es-