LA TABLE DU DOCTEUR HERTZL
prit, l’argent, le talent, l’intelligence trouvent une place quelconque au soleil de Vienne, se donnent rendez-vous autour de la table du docteur HertzI. On cause ; le docteur HertzI est, nous l’avons dit, un charmant causeur, mais un causeur méchant. S’il était né Français, il eût fait un adorable petit journaliste, de ceux qui savent, avec une ligne, tuer un homme par le ridicule, et qui jugent avec un bon mot une œuvre que d’autres critiquent en trente colonnes.
Les Français sont admirablement reçus à cette table, le peuple viennois éprouvant pour la France une sympathie qui est certainement payée de retour. Le Viennois est d’une complaisance sans bornes et d’une patience infinie. Il servira d’interprète à Un Français ignorant la langue allemande, sans sa fatiguer et sans manifester de mauvaise humeur. Je ne crois pas que nous soyons capables d’en dire autant. Le Français aime à jouer le rôle passif, tandis que le Viennois dépense son activité pour être agréable au Français. Ce qui séduit le Viennois, c’est l’insouciance, et ce que j’appellerais le bagout du Fran-
çais. Il écoute les phrases brillantes, claires*, nettes, les mots piquants, aigus que le Français •sait lancer à propos de tout. Le Viennois a de l'esprit, le Français a de la verve, et la verve séduit plus que l’esprit, surtout quand l’esprit est profond, raisonné, calculé et en quelque sorte massif, comme l’est l’esprit allemand.
Autour de la table du docteur Hertzl, d’autres tables gravitent timidement comme des satellites autour d’un astre étincelant. On y remarque de tous les mondes. Il y a des mères de famille, qui habitent l’hôtel avec une légion de bébés; — des grands diplomates, — des Anglais roides dans leurs faux-cols, — de jeunes mariés allemands, partagés entre la bière et l’amour, et, au milieu de tout ce monde, des officiers, des jeunes gens et un nombre illimité de cocottes.
A Paris, il y a certaines démarcations parfaitement définies; dans certains lieux de réunions il n’y a que des cocottes, dans certains autres il n’y a que des dames du monde. Dans les restaurants de Paris, on peut faire les mêmes observations. A Vienne, partout où l’on soupe, partout où l'on