XIIJ
Pesth, le 9 septembre.
P auto majora canamut.
— Et m’autorisez-vous, dis-je au personnage officiel qui m’avait honoré de sa bienveillance, à reproduire les confidences que vous venez de me faire?
— Non, me répondit-il, je vous en prie ; mais rien ne vous empêche de les noyer habilement dans le cours d’une lettre et de vous en servir, sans laisser deviner d’où elles émanent.
1 Ce chapitre a été écrit au moment où l’on se préoccupait delà fameuse entrevue des trois empereurs, aujourd’hui oubliée. Si nous l’avons maintenu dans notre volume, c’est qu’il contient une manière de prophétie, qui nous a été faite par d’illustres politiques, et qu’il nous a paru curieux de l’enregistrer.
PESTH
On continua à causer. Vers minuit, je pris congé.
— Surtout, me dit le général..., si vous allez à Pesth, n’oubliez pas de vous faire présenter à Deak. Vous connaissez Deak ? (Je fis un signe de vague affirmation). Deak est à la fois le Thiers et le Gambetta de la Hongrie. Il est plus que le roi, et M. Andrassy l’écoute et lui obéit. M. Deak est un Christ magyar.
Le général m’avait remis un mot d’introduction auprès de M. Balthazar Ilohvarth, ministre des finances à Pesth. Je fis visite à M. Holwarth pour le prier de me présenter à M. Deak ; M. Holwarth était à la campagne ; il m’envoya le lendemain une charmante lettre, mais à quoi pouvait-elle m’être bonne? Je pris un parti énergique, j’en* voyai ma carte à Deak avec quatre lignes fiat* teuses et j’attendis la réponse.
Deak demeure au même hôtel que moi ; il a le n° 55 et j’ai le n° 20. Qu’on ne croie pas que je sois un grand seigneur pour cela ! Le n° 20 est uu premier, au soleil ; le n° 55 est à l'ombre* Etant arrivé de nuit, je ne me suis aperçu que le lendemain du traquenard odieux.
Deak me fait répondre qu’il sera enchanté de me recevoir le lendemain à dix heures. Le lendemain, à dix heures, je frappai à sa porte.
Deux mots sur Deak — aussi rapides que possible. Deak est le chef du parti libéral hongrois. Son rêve est l’indépendance delà Hongrie. S’il n’y est pas arrivé effectivement, il a touché son but de fort près ; c’cst lui qui a signé, avec l’empereur Frantz-Joseph, la convention entre l’Autriche et la Hongrie ; il est le véritable roi du pays. Quand il parle à la Chambre, tout se tait et l’écoute. Le peuple l’acclame quand il passe ; deux rues et une place, à Pesth, portent son nom et celuiide quelqu’un des siens. Un journal se publie à Pesth, sous le titre : Mafias Deak. Il ne paraît pas encore à Paris le Thiers , journal quotidien, gazette de Versailles, etc., etc.
Le portrait de Deak est dans toutes les mains, son nom dans toutes les bouches, son culte dans tous les cœurs. C’est tout à la fois Daniel Manin, Jean Huss, Cromwell et Richelieu. 11 pourrait être ministre en Autriche, il a refusé pour servir plus librement la Hongrie ; il a refusé d’être du gou-
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verneraent à Pesth, pour ne pas être entravé par les intrigues et les coteries.
Il est Deak, et c’est assez !
Quand j’entrai chez lui, il était assis sur un canapé, entouré de sept ou huit députés de Hongrie. Deak s’est levé, m’a tendu la main ; je lui débitai un petit boniment longuement préparé. Après quoi, Deak me dit en allemand qu’il ne comprenait pas le français; mais il me présenta un — et à un — de ses amis qui balbutiait quelque peu de notre belle langue.
Deak me domia un cigare, et la conversation reprit en hongrois. Deak est un homme de cinquante ans, qui ressemble à s’y méprendre au docteur Yvan, si connu à Paris. Il a la figure pleine, franche, épanouie, de longs cheveux soyeux et argentés, une fine moustache grisonnante, la prestance du véritable chasseur magyar et le parler sonore et harmonieux qui convient à l’orateur. C’est un type, et surtout c’est un caractère.
Fort simple dans ses allures, il habite une chambre d’hôtel pendant les sessions du Reichs-
tag hongrois. Autrement, il demeure chez sa sœur. Sa chambre est grande, mais modeste. Il porte le costume hongrois moderne, c’est-à-dire les bottes par-dessus le pantalon et la redingote boutonnée comme une tunique de collège, sans revers.
Peu à peu, les députés s’en allèrent ; et je demeurai seul avec Deak et l’interprète. La conversation en souffrit, et, forcé de me servir d’un intermédiaire qui estropiait mes phrases ou les traduisait mal, je n’ai pu tirer de Deak toutes les pierres précieuses que je comptais enchâsser dans cette lettre.
Nous avons cependant parlé de M. Thiers.
Deak l’admire beaucoup moins pour ses qualités politiques que pour son adresse à contenir un peuple aussi turbulent que le peuple français. Deak connaît beaucoup M. Thiers ; il a lu tous ses livres et tous ses discours. Il professe pour lui une grande estime.
J’ai osé risquer ce nom : Gambetta. Deak a eu de ces bons sourires bienveillants et narquois qui m’ont fait m’écrier : « Je n’insiste pas ! »
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Deak, poussé par moi, m’a longuement parlé de M. Andrassy. Curieuse vie que celle de ce ministre, dont l’empereur François-Joseph a fait son conseiller intime. Traqué, jugé, condamné, pendu en effigie par les ordres de ce môme François-Joseph, Andrassy est aujourd’hui premier ministre.
— Je vous en offre autant, dis-je à M. Deak, et au lieu d’un ministre je vais vous citer un souverain : c’est M. Thiers. Après avoir failli échouer
aux élections devant un chocolatier, il a été hué, conspué, on a fait des charivaris devant sa maison, on l’a brûlée, et il est aujourd’hui président de la République française.
Nous avons décidé que M. Andrassy et M. Thiers étaient de la même valeur en politique. Deak a donné le premier rang à M. Andrassy, comme étant son ami. Je n’ai point fait le difficile, et j’ai déclaré que M. Thiers se contentait du second.
J’ai donc fait beaucoup de politique et j’ai entendu beaucoup de choses publiques et secrètes sur l'avenir de l’Europe. On m’a raconté éga-
leraent l’histoire de l’entrevue des trois empereurs. C’est fort curieux.
D’abord et dans le principe, il ne s’agissait nullement de la France. Bismarck, l’an dernier, a fait venir son empereur à Gastein, où se trouvaient déjà François-Joseph et Andrassy. Les deux ministres laissant de côté leurs deux souverains, ont causé.
Ils ont causé de la Russie qui les inquiète ou plutôt qui inquiète la Prusse, et Bismarck a persuadé à Andrassy que l’Autriche était encore plus menacée que la Prusse.
On aurait donc beau jeu de se réunir et de tomber à bras raccourcis sur cette pauvre Russie; la Prusse reprendrait les provinces de la Baltique et l’Autriche s’arrondirait et deviendrait la grande puissance du Midi, comme la Prusse la grande puissance du Nord.
Andrassy essaya quelques objections.
— Folie, répondit Otto de Schœnausen, (c’est-
à-dire de Beaumanoir), la Russie n’est pas prête. L’Autriche l’est. Elle a de l’argent, des troupes et des armes. La Russie n’a que depuis deux
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mois les fusils à tir rapide ; de plus, ses chemins de fer, quoiqu’elle y travaille nuit et jour, ne sont pas près d'être achevés.
— J’y penserai, répond Andrassy, nous vous rendrons votre visite à Berlin.
Et il fut convenu que Frantz-Joseph irait voir son bon cousin Guillaume.
On n’avait pas invité le tzar, puisqu’il s’agissait de s’entendre sur sa future démolition : mais en revanche, M. Bismarck de Beaumanoir (Schænausen) fit prier les rois de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe à cette entrevue — alors des deux empereurs, — afin d’être sûr de tout son monde pour le grand hallali.
Leprince de Prusse alla lui-même visiter le roi de Bavière, qui, pour échapper au cartel, s’enfuit à mesure de château en château. La légende prétend qu’il se réfugia dansune partition de Wagner et que notre Fritz n’osa pas le relancer dans sa cachette.
Le roide Wurtemberg, plustimide, envoya son fils.
Les autres, le menu fretin, mirent leurs beaux habits et s’en allèrent à Berlin.
Pendant ce temps, que faisait le tzar Alexandre? Il réfléchissait, sentait le coup et voulait le parer, car il savait qu’il serait battu à plate couture par ses bons voisins. La Russie n’est pas prête, c’est incontestable.
Le tzar, en souverain plein da malice, s’est invité au raoût des deux empereurs ; il est venu, et naturellement on n’a pas parlé de lui. Il a joué et il joue volontairement le rôle de gêneur. Il est probable qu’alors ces Majestés vont causer de M. Thiers, de M. Gambetta, de la République française et de Hortense Schneider.
— Mais disent les gens bien informés, ce n’est que partie remise. La guerre est imminente ; l’Autriche y sera poussée et entraînée malgré elle. Bismarck la cajole ; il a cinq journaux à lui à Vienne. La Neue freie Press publie une fois par semaine un article que les connaisseurs attribuent à Bismarck lui-même. Le lendemain, la Neue freie Press, avec une adorable naïveté, éreinte les Prussiens de tout son cœur ; elle vend une colonne à Bismarck comme nous vendons notre quatrième page au magasin du Louvre.
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— Eh bien, dis-je à un Hongrois qui m’entretenait de tous ces sujets , vous aurez là une belle occasion de vous venger des Russes.
— Certes, et c’est avec plaisir que je taperai dessus, me répondit le Hongrois dans le plus pur français ; mais croyez-moi, cette guerre sera une bêtise. Bismarck nous f... dedans!
Je vous donne toutes ces suppositions comme certaines ; elles sont générales, l’opinion publique leur est favorable.
— Mais, ai-je dit à mon tour, la France est fort capable de voir jour pour une revanche et de s’allier à la Russie.
— Jamais le gouvernement français n’y consentira. Il saura que la Russie n’a aucune chance.
—Je vous réponds par cet argument, répondis-je en interrompant. L’opinion publique forcera le gouvernement, et on marchera.
— Ce serait un grand malheur, le plus grand de tous, et les journaux doivent, dès à présent, s’efforcer de faire comprendre au public le véritable intérêt de la question. Si la Prusse était battue, la France, fut-elle même triomphante de
son côté, soutiendrait-elle l’effort de deux nations déchaînées contre elle?
— Mais alors c’est la conflagration générale, le chaos, la tour de Babel, l’abomination de la désolation, le feu, le pillage, l’incendie!...
— C’est tout cela.
— Et quelle date fatale assignez-vous à la catastrophe.
— Le 1 er mai 1874.
L’homme maigre me salua cérémonieusement, et je passai la nuit à me débattre contre un cauchemar où figurait M. de Beaumanoir, déguisé en diable.
Je me hâte de vous dire que rien n’est plus sérieux que cette lettre, malgré quelques plaisanteries regrettables, mais que je n’ai pas le temps de corriger.
Peut-être a-t-on déjà parlé de tout cela en France, mais, je vous le jure, on ne saurait trop insister.
La Hongrie. Cuisine et vins. — Le sterlet. — Les chevaux. — Les femmes. — Les Czigeuner ou Tsiganes. — Costumes nationaux. — Ce que c’est qu’une icardas.
Pesth, le 10 septembre.
La Hongrie est renommée pour ses vins, ses chevaux et ses femmes.
On peut juger des uns et des autres à Pesth.
Les vins qui se traduisent en magyar par ce mot harmonieux : Borœk, ne sont pas bons : ils sont capiteux quand ils sont secs, et fades quand ils sont sucrés. Je laisse de côté le fameux Tokai, qui coûte des prix fous et n’est jamais authentique. Beaucoup de ceux qui en ont bu n’en font pas l’éloge. J’avoue que je n'ai point eu la curio-
sitéd’y goûter. On vend à Pesth une si remarquable bière de Bohême, que je n’ai jamais voulu boire autre chose. La nourriture hongroise comme la nourriture allemande est une pâle imitation de notre cuisine française. Les biftecks sont inimaginables, les côtelettes ont des apparences de semelles panées, et les omelettes sont fantastiques.
En revanche, le poisson du Danube est exquis : on mange beaucoup d'esturgeon frais, du caviar frais et du caviar confit. Ce dernier mets, tartiné sur du pain et humecté de citron, est le régal des gourmets hongrois. A Paris, le caviar est encore presque une curiosité et les caviaristes se comptent.
Un autre poisson fort renommé à Pesth et sur tout le Danube, c’est le sterlet. J’avais ouï parler du sterlet dans les romans d’Alexandre Dumas, où l’un des personnages, fort riche, et apprenant que le sterlet ne pouvait pas se transporter en France parce qu’il fallait le manger frais, dépensait 100,000 francs pour faire venir de Russie un sterlet du Volga tout vivant.
Le sterlet a le goût de la truite, mais de la truite