LE STERLET
dure et résistante. Il a aussi l’inconvénient d’être enduit à l’intérieur d’une sorte de graisse couleur de safran qui déplaît à l’œil et indispose le goût.
Sans sortir du règne animal, nous avons une transition toute naturelle pour parler des magnifiques chevaux hongrois. Ils sont surtout merveilleusement attelés et conduits. Un attelage hongrois est un luxe à la fois national, pittoresque et rapide. Les voitures sont légères et ressemblent à des breaks peu compliqués; ce sont en quelque sorte de grands tilburys à quatre roues. Le cocher ést debout sur un avant-train très-étroit. Vêtus du pittoresque costume hongrois, en drap bleu, à brandebourgs, chaussés dans de splendides bottes à l’écuyère, coiffés de cette calotte pittoresque à bords retroussés et lisérés de rouge, ils se penchent sur leurs chevaux et les excitent d’une façon particulière.
Les chevaux, qui sont attelés à deux, souvent à trois et quelquefois à quatre, trottent d’un pas allongé qui dévore la distance. Leur harnais est fort simple, et quand on les voit passer on croit
qu’ils sont nus. C’est à peine si on voit le trait et la bride. Il y a dans tout cet attelage une légèreté et une grâce qui feraient fureur à Longchamps.
On a beaucoup' vanté les Hongroises. A notre avis, les hommes sont beaucoup plus beaux que les femmes. La race hongroise est énergique, musculeuse, bien bâtie. Ces qualités font valoir les hommes, mais elles donnent aux femmes des proportions incompatibles avec le charme et la fragilité du sexe faible. Les femmes en Hongrie sont des hommes manqués.
Une fois cette réserve faite, on peut dire qu’il y a à Peslh, spécialement, des femmes admirables, grandes, l’œil très-ouvert, les formes trèsaccusées; elles marchent hardiment, portant avec majesté leurs cheveux noirs et montrant, au moindre mot, leurs trente-deux dents bien blanches et bien régulières.
Il paraît que l’hiver, les jolies femmes dePesth sont communes comme les pavés dans les rues.
Les papetiers exposent à leur vitrine de larges cadres remplis de photographies, qu’on ne peut s’empêcher de regarder avec plaisir. J’ai vu, dans
LES CSIGEUNER
les quelques jours que j’ai passés à Vienne, deux ou trois cents têtes plus jolies les unes que les autres. Quant aux originaux, il aurait fallu aller les chercher dans tous les bains de mer de l’Italie et dans toutes les villes d’eaux de l’Allemagne.
Mais la saison n’est pas favorable aux touristes qui veulent connaître la société d’une ville : on ne peut recueillir que des impressions lointaines, et on n’observe que des mœurs populaires. Cependant j'ai vu quelque chose dont on parle à Paris et qui y ferait sensation.
Ce sont les csigeuner — que nous traduisons en français par les tsiganes ; figures pittoresques qui traversent les provinces du Danube, ce sont des familles, que dis-je? des tribus bohémiennes, chantant et dansant pour quelques florins les vieilles danses de l’Orient.
Les tsiganes sont plutôt encore des bohèmes que des Bohémiens. Ils portent le costume national des premiers, tel que nous le voyons peint dans les tableaux de Léopold Robert. Les femmes sont vêtues en péricholes mauresques : mouchoir bariolé autour de la tête, jupon rayé de couleur,
ouvert sur un côté et laissant voir la jambe nue, depuis le genou jusqu’à mi-cuisse; le corsage est un méli-mélo de toutes les couleurs ; il couvre l'un des seins entièrement et s’échancre sur l’autre avec une candeur tout égyptienne. Les tsiganes sont très-brunes, presque noires ; mais elles ont la physionomie très-nette, le nez droit, les lèvres petites et rouges.
Les hommes ont un aspect sinistre. On ne remarque en eux que des haillons pittoresques, mais des haillons : un grand chapeau et un vaste manteau.
Ils s’attablent et jouent sans musique leurs airs nationaux et leurs danses favorites. Ces danses s’appellent des scardas, qu’il faut prononcer Chardaches. Elles sont fort curieuses et très-passionnées. Dans l’intérêt de mes lecteurs, j’ai prodigué les florins pour obtenir une scardas, et je n’ai point regretté ma générosité.
Les musiciens se sont mis à jouer une sorte de mélopée traînante, où la même phrase musicale est souvent répétée avec une persistance qui finit par énerver l’auditeur. Les cordes des violons
CE que c’est qu’une scardas 163
grincent à la fois le même motif et n’en sortent plus; ils y reviennent constamment en insistant, en diminuant, en allongeant, en augmentant le mouvement. Cette espèce de scie criarde, de chant plaintif, amène les résultats les plus étranges. Les danseurs semblent douloureusement affectés, leurs yeux s’allument, leurs nerfs se tendent, et ils se livrent alors à des mouvements frénétiques qui donnent une idée de ce que peut être la danse des derviches tourneurs.
Cependant la scardas est tout à fait gracieuse. Les feipmes dansent, la main gauche appuyée derrière la tête et la main droite fixée sur la hanche. Elles frétillent en mesure et sur place ; leurs talons et leurs jambes s’agitent dans un frémissement continuel; leurs hanches ont, sous le jupon qui les couvre, des mouvements de passion presque impudiques ; c’est en quelque sorte un cancan naïf et sur place; c’est un chahut grave (j’en demande bien pardon à mes lectrices).
Ajoutez ‘à ce tableau des cheveux qui se dénouent, des yeux qui se ferment, une bouche entr’ouverte avec qn sourire sensuel, et vous au-
rez une faible idée de la scardas. Le rôle de l’homme est de faire vis-à-vis à sa danseuse en imitant ses contorsions dans une pose analogue et ensuite de la recevoir dans ses bras quand elle y tombe épuisée.
Je me suis expliqué alors cette psalmodie monotone et cet éternel grincement de plusieurs chanterelles.
On arrive ainsi à agir puissamment sur les nerfs, à les irriter et à provoquer cette espèce d’attaque de nerfs dansée, qu’on appelle la scardas.
De Pesth à Bazias. — Les Serbes. — Ail et dévouement. — Le bateau VAlbrectk. — Le Danube. Paysages. Les Portes de fer. — Turno Séverin. — L’Orient. — Rêveries orientales. — Le docteur Demarquay. — Le docteur Ricord. — La princesse Giska. — Les Vainques. — Madame C”\ — Les Parisiens sur le Danube. — Où il est parlé de Julin de Trècœur, de mesdemoiselles Pierson et Massin, de H. de Pêne, de votre serviteur. — Giurgewo et Ruts* chouck.
A bord de l’Orient, sur le Danube, le 12 septembre.
Nous voilà en route pour Constantinople. De Pesth à Bazias, c’est une nuit en chemin de fer. On dort et l’on arrive. Au lever du jour nous franchirons les dernières limites de l’Occident, déjà nous avons quitté les races saxonnes et latines, et les premières personnes qui nous saluent sont des Slaves. Ils sont reconnaissables à leur
ligure écrasée, et surtout à une terrible odeur d’ail rance qu’ils laissent échapper de toutes parts. Un kilomètre avant Bazias, cette odeur s’était déjà répandue dans le wagon ; à Bazias, notre portière a été ouverte par un grand diable de Serbe, habillé d’une blouse de coutil et d’un pantalon qui laissait voir au travers une peau hàlée par le soleil.
Le bateau se met en marche, nous en avons pour trente heures et il faudra changer de bateau plusieurs fois, à cause dif passage des portes de Per. Les eaux sont basses dans cette région du Danube et on nous embarque sur 1 ’Albrecht. Il y a beaucoup de monde, des Français, des Anglais, des Allemands, des Valaques et des Turcs. On se bouscule, on se bat, on se dispute les couverts de table, et tout finit par s'arranger. Le bateau est, en effet, petit, mais il faut patienter jusqu’à Turno-Severin, où nous attend Y Orient, magnifique steamer de la compagnie du Danube.
Après le déjeuner, il faut monter sur le pont et contempler les merveilleux panoramas qui se déroulent devant nous. Nous entrons dans les Kar-