LES PORTES DE FER
pathes, que le Danube coupe en deux. Le fleuve coule majestueusement, bordé par d’immenses montagnes à pic, parfois boisées, mais le plus souvent dévastées et brûlées par le soleil. Parfois le
défilé se rétrécit et le fleuve bouillonne, mal à
l’aise entre deux rochers ; parfois les montagnes s’écartent et forment au Danube un immense lac dans lequel il distribue ses eaux à perte de vue. Ces changements à vue se renouvellent incessamment. Pendant deux heures nous franchissons ainsi des lacs et des détroits, sillonnés de petites barques et de felouques fièrement mâtées.
Dans un de ces passages se trouvent les fameu- Portes de fer. On croit généralement que ces trois mots désignent deux vastes montagnes, à peine séparées par le Danube, et qui ferment en quelsorte le chemin de l’Occident vers l’Orient. Les Portes de Fer ne sont autres qu’un lit de rochers à fleur d’eau, sur lequel le bateau glisse avec des précautions infinies, et qui se trahissent aux yeux du voyageur ému par des pointes acérées ou des remous vertigineux qui font danser le steamer commeles vagues de la mer pendant l’ouragan.
168 VOYAGES D’üN FANTAISISTE
C’est fort beau et fort grand. De loin, au milieu de ce large fleuve paisible, on aperçoit venir ces petits Charybdes et ces petits Scyllas qui grondent sous nos pieds; on les traverse en frémissant. Les pilotes sont courbés sur la roue; deux matelots sont à la proue, penchés sur l’abîme, et sonnent la cloche à tout instant pour prévenir les pilotes et leur imprimer une direction. Le bateau glisse, on entend parfois sa quille s’érafler sur une roche plus aiguë ou glisser sur une matière dure. Enfin les premières portes sont franchies. Le passage est si difficile que parfois, quand les eaux sont tout à fait basses et laissent tous les écueils à découvert, on fait descendre les voyageurs, qui prennent la route de terre dans des voitures spéciales et regagnent un autre bateau qui chauffe en deçà des secondes Portes de fer.
Celles-ci sont plus vastes et plus périlleuses que les premières. Nous les traversons avec le même bonheur. Elles servent de limite entre l’Occident et l’Orient, l’Autriche disparaît dans le lointain. A droite c’est la Turquie, avec ses vallons fertiles; à gauche, c’est la Roumanie, aux prairies plates,
TURNO SEVERIN
mais qui produisent des céréales pour le monde entier.
Dès lors la nature n’a plus de droit à la curiosité. Le Danube, admirable de largeur et d’étendue, se développe fièrement entre deux plaines accidentées de quelques monticules. Nous arrivons à Turno-Séverin, première ville moldo-valaque, et nous montons sur V Orient.
Il faut mentionner la merveilleuse organisation de cette navigation danubienne. La compagnie du Danube, comprenant tout l’avenir de ce fleuve, seul chemin naturel et rapide entre l’Orient et l’Occident, route éternellement ouverte qui fait communiquer l’Allemagne, la Russie, la Turquie, la Roumanie et la Grèce, a créé un service de bateaux à vapeur comme il n’en existe sur aucun fleuve.
Les bateaux sont immenses et sont habilement agencés; on y dort dans de véritables lits et on y mange comme au Grand-Hôtel. Quoique fort ami du progrès, je regrette les projets de chemins de fer que l’on étudie et qui mèneront rapidement les voyageurs en Orient. Il n’y a rien de plus
beau, de moins fatigant et de plus pittoresque que cette promenade sur le Danube au milieu du comfort le plus britannique.
Après avoir disputé nos lits et nos couverts comme devant, nous finissons par nous installer. Après le dîner, il faut aller s’établir sur le pont dans un fauteuil comme aux Champs-Elysées, et se laisser bercer par la vague en regardant devant soi. Voilà bien la véritable nuit orientale, constellée d’étoiles, tiède et parfumée, qui fait rêver et qu’on regrette.
Demain matin, nous passerons la journée sur ce bateau : on cherche déjà les figures sympathiques avec lesquelles on fera connaissance et on passera le temps de la traversée. En attendant, il fait nuit, la brise fraîchit, il faut se coucher et dormir.
Au lever du jour je monte sur le pont. Le soleil
commence à dorer l’horizon. Malgré moi je pense à l’Aurore aux doigts de rose, et je ne puis m’empêcher de trouver la métaphore extrêmement exacte.
Un homme contemple l’horizon avec moi. Je le regarde, il me regarde. Je le reconnais.