FRA-DIAVOLO, RESTAURATEUR
elle serait plantée. Voilà comment j’ai dîné depuis deux jours. Le déjeuner seul m’a un peu soutenu, malgré les ardeurs d’un soleil de plomb.
Les principaux actionnaires des hôtels de Turin se recrutent parmi les puces. Ces intéressants insectes achèvent ce que le bec de gaz a commencé. Elles piquent le voyageur et le livrent à des démangeaisons qui troublent son appétit et l’empêchent même de défaire son lit etdo froisser les draps, en l’obligeant à se tenir debout pendant la nuit. Le voyageur qui ouvre la chasse à huis clos, à lui seul et malgré lui, use une quantité-immodérée de bougies. C’est la seule denrée que les maîtres d’hôtel permettent aux clients qui les honorent de leur confiance. A un franc pièce, les bougies ne tardent pas à constituer un très-notable revenu, et l’on s’étonne que l’Italie ait été choisie par Scribe pour être la patrie de Fra- Diavolo !
Ce n’est qu’une question de costume. Le Fra- Diavolo classique porte une veste de velours, un chapeau à plumes, avec des rubans, des pistolets au poing et un poignard à la ceinture ; le Fra-
10 VOYAGES d’un FANTAISISTE
Diavolo moderne n’a qu’une serviette sous le bras. C’est moins pittoresque, mais c’est plus dangereux. Le pistolet ratait quelquefois, la serviette ne manque jamais son coup.
Chassés par la chaleur, mourant de faim, nous nous décidons à partir pour le Tyrol. Un besoin réel de fraîcheur immédiate nous inspire la bienheureuse idée de traverser le lac de Garde et nous n’avons qu’à nous en féliciter.
Le lac de Garde est absolument admirable. Il est aussi étendu et plus pittoresque que le lac de Genève. Ses eaux bleues et son horizon de montagnes sauvages et escarpées lui donnent une apparence plus grandiose et moins léchée qu’aucun lac de la Suisse.
Ces derniers sont en quelque sorte des lacs d’opéra-comique. Un de ces jours M. Boulet les transportera sur la scène de la Gaîté, avec des paroles de l’ami Koning et de la musique d’Olivier Métra. Toutes les montagnes helvétiques ont un aspect de cartonnages, habilement découpés et admirablement peints. Il semble qu’un Anglais ait passé par là et ait dit : « Aôh ! ce paysage se-