‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 57 sur 116 · UNE TASSE DE THÉ · texte numérisé non relu

UNE TASSE DE THÉ

voulons manger. C'est brutal, mais je vous écris à neuf heures du soir, en ce moment môme, et dès que j’aurai fini ma lettre, j’irai manger.

Le thé promis était bien réel. Nous eûmes du thé et des sardines. En vain je demandai un bifteck, on me répondit : — Il n’y a plus de bifteck ! — Et tous ces buffles, hasardai-je, que l’on mène avec nous? Ne pourrait-on pas tuer un buffle ?

On ne tua pas de buffle ; nous dévorâmes trois livres de pain et une boîte de sardines. Après une forte promenade un peu chancelante sur le navire qui dansait légèrement, promenade indispensable à la digestion de notre copieux repas, nous descendîmes nous coucher dans un tiroir de commode obtenu à grand’peine.

Au moyen de deux couvertures, do deux oreillers et d’un fort almanach Bottin , nous finîmes par nous caler dans le tiroir.

La nuit fut bonne, 9i cela peut vous intéresser (je doute que cela puisse vous intéresser autant que moi), mais dès l’aube, je fus réveillé par des cris d’enfant qui partaient de la cloison voisine.

Or, la cloison voisine me semblait devoir être le plat bord du navire lui-même ; je croyais en ouvrant mon sabord (suis-je assez marin, mon Dieu !) n’avoir que la mer pour perspective.

Je me trompais, j’étais en face d’un véritable harem. Entre la paroi extérieure de notre cabine et le bord du navire, il y a un espace oblong, audessus duquel se balance une chaloupe. Sous la chaloupe et sur le pont, mal abrités par une tente flottante, dormaient une douzaine de créatures, emmaillotées dans d’horribles robes et la figure couverte d’un voile qui dérobe leurs traits aux profanes.

Par Allah ! j’ai découvert le refuge des- femmes turques. Mon sabord devient bientôt la lorgnette où se succèdent les regards de mes compagnons curieux. Hélas ! c’est bien peu de chose qu’une femme turque. Je parie de celles que j’ai vues et qui appartiennent aux classes inférieures. Incapables de marcher, grasses à lard, l’œil éteint, le visage d’un blanc maladif, elles restent accroupies des heures entières sans mouvement. Celles qui ont des enfants les allaitent en se couvrant des

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