LE BOSPHORE
vallons boisés, ses eaux vives, ses villages plus rares, mais aussi plus pittoresques que ceux d'Europe ; sur le fleuve, un millier de barques portant les pavillons les plus divers et les plus disparates, se croisent en tous sens.
Tout à coup, le Bosphore tourne brusquement, le steamer fait une dernière évolution et nous met en présence de l’apothéose du tableau final, de la huitième merveille du monde.
Voilà Constantinople. Aufond Stamboul, éclairé par le soleil levant, étagé sur la montagne, hérissé de minarets aux clochetons sveltes, brillant de mille couleurs. A droite de Stamboul, la Corne d’Or, qui est l’un des bras du Bosphore. Vis-à-vis, c’est Galata et, pliis haut, Péra, les faubourgs européens, inclinés vers Stamboul. Tandis qu’à gauche, séparées par l’autre bras du Bosphore, devenu mer de Marmara, Cadikeui et Scutari, les villes asiatiques, se laissent humblement dominer par la cité des sultans. Enfin, au fond, sortant radieuses de la brume, les îles des Princes qui complètent le tableau.
Ce n’est point une description, c’est un inven-
taire. Je m’arrête là, lisez Théophile Gautier et lisez Nerval. Ils ont essayé de colorier cet inventaire, d’éclairer cette nomenclature. Moi, je m’arrête, et j’avoue qu’en contemplant ce panorama magique, les yeux sont frappés par tant d’objets, le cœur ému par tant de miracles, les sens charmés par tant de variétés, qu’il est impossible de tout réunir sur le papier et d’exprimer en lignes froides l’extase que l’on ressent.
Ce n’est pas tout. Le plus admirable du tableau, c’est le mouvement du port de Constantinople. Les grandes barques turques à la forme recourbée, les steamers de toute nation, les légers caïques qui exigent un chapitre particulier, les felouques, les navires cuirassés de l'escadre turque, tout cela va, vient, chauffe, court, s’encombre, entre au port, s’échappe par la Marmara, se glisse vers le Bosphore, hisse des voiles, sème de la fumée, crie, s’interpelle. Les pavillons se croisent, les équipages se disent bonjour. Notre bateau, YEspero, vogue toutes voiles déployées, à grand renfort de vapeur, et traverse un millier d’embarcations de toute espèce.