‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 60 sur 116 · LA BARQUE TURQUE · texte numérisé non relu

LA BARQUE TURQUE

Enthousiasmés par ce tableau splendide, nous avons obtenu du commandant qu’il nous laisse sur la passerelle réservée aux officiers. De ce point culminant, nous embrassons le coup d’œil féerique qui éclate à nos yeux sans oublier un détail, sans qu’il nous échappe un incident.

Une grande barque turque est en travers de notre chemin. Elle a vu venir do loin le bateau à vapeur et ne s’est pas dérangée.

— Il faut que je donne une leçon à ce Turc, nous dit le commandant. Nous gouvernons vers la gauche pour éviter le bateau, puis par une manœuvre cruelle, mais méritée, nous revenons sur la barque turque et la rasons de si près qu’un horrible craquement se fait entendre. Le beaupré est brisé en deux, la voile s’en va à tous les diables et le mât violemment arraché surnage dans notre sillage.

Le désespoir du patron de la barque turque ne saurait se décrire; ce fut un désespoir oriental, qui ne ressemble à aucun désespoir. Le Turc commence à s’arracher son fez et ensuite les rares cheveux qui sont dessous, puis il saute aussi haut

qu’il peut sauter, en articulant des imprécations turques, que je ne suis pas capable de rapporter. Le déchirement du navire nous avait serré le cœur; le désespoir du bonhomme turc nous a semblé comique, surtout quand le commandant nous a appris que ce Turc le faisait exprès et qu’il allait tirer profit de son accident auprèsdes bonnes âmes chrétiennes.

Nous arrivons en face du pontde la Corne-d’Or. « Adagio, crie le capitaine, et le navire relentit sa course ; puis quelques secondes plus tard :

« Ferma. » La roue s’arrête, nous sommes arrivés.

Aussitôt, le bateau est environné d’une mulitude de petites barques, de caïques et de canots de toutes formes. Déjà, avant que le navire fût arrêté, elles marchaient dans son sillage. Dès qu’il eut stoppé, toutes les barques s’accrochèrent à ses flancs par des cordes; ceux qui n’avaient pas de cordes s’accrochaient d’un pied au rebord de leur barque, et, d’une main, saisissaient le bateau à vapeur par un hublot, où bien s’y collaient par la force de la volonté. Pendant ce temps, le pont

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