LES INDUSTRIELS TURCS
C’est un mouvement perpétuel, une foule indescriptible, des cris et des chocs incessants qui commencent au lever du soleil. Maisons de banque, bureaux , comptoirs, magasins, toutes les affaires sont réunies sur le même point. Elles sont menées par les Francs ; il n’y a de Turcs que quelques impassibles boutiquiers qui fument leur narguilhé, assis au milieu de la rue, ou les marchands d'eau et les fabricants de loukoun (sortes de confitures), qui débitent leurs marchandises à tout venant.
L’industriel turc n’a pour toute fortune quo ses haillons et de l’intelligence. Il s’installe dans la rue, celui-ci avec quelquesrouleaux deloukoun, celui-là avec une brosse à cirage, im autre avec une cruche et un verre, un troisième avec quelques menus objets sans valeur. Ils harcèlent, arrêtent, provoquent, supplient, happent le passant et l'obligent à consommer sa confiture, à boire son eau, à recevoir ses coups de brosses, à acheter un collier de sequins faux, et lui demandent quelques paras dont ils achètent du tabac.
Tout autour d’eux on brasse les affaires ; il y a
autant de changeurs de monnaie à Galata que de pavés dans la rue. Le changeur de monnaie n’a pas de boutique. Assis sur un escabeau, il a devant lui une caisse vitrée où sont entassées les livres turques, les souverains d’Angleterre, les louis d’or, les ducats d’Autriche, la monnaie blanche de tous les pays, et des rangées innombrables de piastres. C’est un étalage de millions en plein air.
Nous passons devant la Bourse, il y a une véritable Bourse à Constantinople ; mais on préfère rester dans la rue : on se fait des offres au milieu de la foule et de la cohue. La Bourse commence à quatre heures du matin et quelquefois ne finit pas. Malgré ce tohu-bohu, le brouhaha incessant, de superbes tramways circulent sans difficulté au milieu d’une rue dont les rails occupent toute la largeur. Les chevaux, lancés au grand trot, sont précédés d’un sais à pied qui, armé d’un parapluie (celui que j’ai vu était vert de mer) court en avant et fait faire place à la voiture. Ce sais est pieds nus, il se met dans la bouche un petit caillou qu’il serre entre les dents pour ne pas perdre