‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 83 sur 116 · SCUTARI · texte numérisé non relu

SCUTARI

terre d’Asie et, montés sur nos deux ânes pacifiques, nous nous rendîmes à la mosquée des derviches.

Scutari est un joli village, pittoresquement juché sur une colline boisée. Comme à Stamboul, les Turcs grouillent dans les rues et y font toutes sortes de cuisines; on grimpe à travers des pavés effondrés et des cailloux piquants. On y rencontre nombre de troupeaux de buffles, aux cornes menaçantes, dirigés par un enfant armé d’un bâton.

Au bout de dix minutes, des cris étranges, partis d’une maison voisine, vous avertissent que vous êtes arrivé. On met pied à terre, on passe des babouches par-dessus ses bottines, et on entre.

Le couvent des derviches hurleurs est loin d’être aussi luxueux que celui des derviches tourneurs, mais il est plus sévère et d’un aspect plus menaçant. Une grande pièce carrée et nue, entourée d’une balustrade; le long des murs, des fez accrochés et une quantité d’instruments en fer et en acier, aux formes étranges et terrifiantes. A terre, assis sur des carreaux, les derviches, les imans

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et les santons, qui ont acquis le droit de ne plus participer aux terribles macérations de leurs disciples. Au milieu de la chambre, sur un large tapis, six derviches d'un certain âge, chantent à tour de rôle des versets du Coran ; enfin, au fond, le long du mur, rangés en une file, les hurleurs livrés à toute leur frénésie.

Ces hurleurs, qui ne sont point des derviches, sont de simples croyants, qui par conviction ou par misère se livrent au singulier exercice que nous allons essayer de décrire.

Coiffés d’un bonnet de toile blanche pour remplacer le fez qu’ils ont accroché au mur en entrant, vêtus de leurs haillons journaliers, ils se ruent les uns contre les autres et se livrent à un balancement monotone qui se décompose en trois mouvements; ils se haussent sur leurs pointes pour retomber sur leurs talons, courbent l’échine en deux et inclinent leur tête d’arrière en avant. Ce triple mouvement se fait simultanément et avec un ensemble parfait. Pendant ce temps, ils crient à tue-tête cet éternel refrain : Allah ou la la! C’est du moins ce que j’ai entendu.

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