‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 84 sur 116 · LES DERVICHES HURLEURS · texte numérisé non relu

LES DERVICHES HURLEURS

Celui qui crie le plus fort est agréable à Dieu ; aussi les hurlements qu’ils émettent sont-ils féroces. Au bout d’une demi-heure, les plus ardents sont enroués, leur poitrine s’essouffle, leur voix devient gutturale, rauque, sifflante. On dirait que le poumon va se déchirer. Et toujours le corps se balance, la tête remue, les pieds se haussent et s’abaissent. De temps en temps, un assistant, pri de vertige, sort des rangs du public, va baiser la main à quelque derviche supérieur, change son fez pour un bonnet de toile et se mêle aux hurleurs. Un instant, sa voix fraîche domine le vacarme de ses compagnons, puis elle finit par s’y mêler et s’y confondre.

Le chantre qui psalmodie le Coran, accentue son débit et le précipite, le mouvement des hurleurs suit le rhythme qu’on lui imprime et leur voix devient rapide. Alors, ce ne sont plus des cris humains, ce sont des beuglements de fauves, des déchirements de gosier, des râclements d’instruments indescriptibles. Bientôt les lèvres écuraent, les mouvements se saccadent, les yeux s’injectent, la poitrine s’arrache, la voix

se meurt dans une vocifération désespérée.

Ce spectacle dégoûte le plus intrépide, et fait mal au cœur et aux oreilles. De temps en temps, un hurleur épuisé tombe la face contre terre ; on le relève aussitôt et on l’emporte ; il est pâle comme un mort et ses habits ruissellent de sueur. D’autres saisissent les instruments de torture pendus aux murs et s’en frappent les joues ou la poitrine; leur sang coule sans qu’ils laissent échapper d’autre cri que leur éternel : Allah ou la la! Après la cérémonie, qui dure une heure, on apporte des enfants malades au patriarche des derviches, qui monte sur leurs petits corps et les piétine. Les enfants crient à leur tour, ce qui est fort naturel, et il paraît qu’on les emporte guéris.

Je ne vous en dirai pas davantage. Au premier enfant, je suis parti, et j’ai vu dans la cour du couvent plusieurs femmes qui tenaient des enfants chétifs et malingres dans leurs bras et se disputaient à qui entrerait la première.

U n’y a pas à discuter ni à critiquer avec le fanatisme religieux ; il faut raconter et accepter

LES EAUX DOUCES d’aSIE 287

les faits tels qu’on les voit. C’est ce que j’ai fait. A vous de raisonner, de hausser les épaules ou rire. Quant à moi, je ne peux qu’avouer ici le sentiment d’horreur et de dégoût qui m’a soulevé le cœur.

Non loin de Scutari coulent les eaux douces d’Asie, dont l’embouchure s’ouvre sur un petit golfe du Bosphore. C’est la promenade favorite des Turcs, le vendredi. Le touriste européen y rencontre la société féminine de Constantinople dans toute sa splendeur.

Le lieu à la mode est un vaste pré vert, inondé de marchands d’eau, de cafetiers en plein vent et d’allumeurs de narguilhés. Au fond, le long d’un mur, se tiennent accroupies les femmes turques, enveloppées dans leur feridjé, qui n’est qu’un sac de couleur voyante et d’une étoffe variant suivant la qualité de celle qui la porte, et d’un habarrah, voile transparent, qui cache les trois quarts de la figure, les cheveux, les tempes et ne laisse apercevoir que deux yeux toujours noirs, grâce au henné dont on les peint.

Quand une femme turque laisse voir ses mains,

on remarque qu’elles sont revêtues de mitaines et que le bout des doigts a été jauni par du bétel, sorte de pâte jaune qui donne à la chair cette couleur dont sont enduits les ongles des fumeurs de cigarettes. C’est atlreux, mais c’est élégant dans le pays.

Toutes ces femmes, disgracieusement accroupies, ne disent pas un mot, regardent avec étonnement et rient pour la moindre des choses. Il faut les regarder de loin, car elles sont tenues en respect par une rangée de cawas et d’eunuques, armés, et pourvus d’un œil féroce. Les femmes de la haute société viennent aux Eaux douces en voiture et s’arrêtent dans une allée latérale. On les voit encore moins que les premières, mais elles sont exactement vêtues et cachées de la même manière.

Aussi est -ce un vain préjugé tout parisien que de croire à la possibilité d’une bonne fortune en Turquie. Qu’il y ait eu des intrigues entre un Turc et une femme turque, c’est difficile, mais ce n’est point impossible. Avec un Européen, le cas ne s’est jamais présenté, ou s’il s’est présenté, il

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