‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 89 sur 116 · DÉPART DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

DÉPART DE CONSTANTINOPLE

cloche a donné le signal du départ. Demain, je voguerai en plein Archipel, en pleine mythologie, en plein Homère.

La Gyptis. — Dix jours en mer. — Le départ. — Les compagnons de route. — Le capitaine Thumin. — Le docteur. — Rodosto. — Gallipoli et les Dardanelles. — Lemnos. — Imbros. — Samothraki. — L’Archipel. — Salonique. — Volo.

A bord de la Gyptis, 29 septembre.

Me voici installé à bord de la Gyptis, qui chauffe pour se rendre à Naples et à Marseille, à travers l’Archipel. Je vais rester plus de huit jours en mer ; mais comment faire autrement ? Puis-je prendre un de ces paquebots rapides qui s’arrêtent une heure aux Dardanelles, une demiheure àSmyrne, un quart d’heure au Pirée, cinq minutes à Messine. Un tel voyage à la vapeur ne peut donner que des regrets ; c’est le voyage de Tantale, et nous sommes trop fidèles à nos sou-

LA GYPTIS

venirs classiques pour passer en les dédaignant devant ces promontoires, ces îles et ces ruines qui nous ont cependant valu tant de pensums.

Nous avons, au reste, un excellent marcheur, qui n’a que ce défaut, pour nous précieuse qualité, de s’arrêter une journée entière aux échelles qu’il parcourt. Si l’on veut bien connaître les curiosités de l’Archipel et de la côte grecque, il ne faut pas hésiter à sacrifier quelque peu de son temps.

11 n’y a que deux compagnies françaises qui fassent le service entre Marseille et Constantinople. Encore les voyageurs se raréfient-ils tous les jours et choisissent-ils la voie de terre, plus prompte et moins périlleuse que la Méditerranée. Les Messageries, qui sont directes, emportent la plus grande partie de ceux qui restent ; quant à la compagnie Fraissinet, avec laquelle nous naviguons, elle se réserve les voyageurs qui vont d’une échelle àl’autre, ou bien encore les touristes qui, comme nous, ne craignent pas de perdre de temps en temps tout un jour à visiter quelque montagne classique ou des ruines chantées par Homère.

Je tiens en ce moment une belle occasion de

vous parler la langue marine et de jeter ça et là dans ma copie quelques bâbords intelligents, quelques tribords bien sentis, des rts à profusion et des beaupré à bouche-que-veux-tu. Je pourrais vous faire toute une lettre à la façon de nos anciens navigateurs, sur des tempêtes imaginaires et sur les manœuvres auxquelles elles ont donné lieu. Je n’en ferai rien ; seulement, j’emprunterai auxdits navigateurs leur système de publication; je ferai comme eux mon journal du bord, où je consignerai chaque jour ce que j’aurai vu et observé.

Nous sommes fort peu de voyageurs pour nous rendre en France : c’est à l’heure du dîner qu’on se compte. 11 y a le capitaine Thumin, le plus aimable, le plus doux et le plus instruit des marins ; le docteur du bord, nous deux et deux autres compagnons, dont l’un a cette précieuse qualité qu’il joue le whist comme un Anglais.

Le premier dîner est généralement froid. On se passe des hors d’œuvre avec une politesse compassée. Ceux qui se connaissent causent tout bas entre eux ; vers le milieu du repas, on s’anime

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