‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 90 sur 116 · LES COMPAGNONS DE ROUTE · texte numérisé non relu

LES COMPAGNONS DE ROUTE

un peu, une question faite au capitaine amène quelques observations qui éveillent la conversation générale. Le soir, sur le pont, on se passe du tabac ou du feu ; on se couche en se serrant la main, et le lendemain on ne peut plus se quitter.

' L’intimité sur les bateaux est encore plus facile que dans les villes d’eaux ou dans les chemins de fer. La perspective de rester huit jours entiers entre quatre murs de bois, avec un horizon éternel de ciel et de mer, l’exacte similitude de vie détendent les réservesles plus absolues et forcent les relations.

C’est ainsi que pendant huit jours nous avons vécu côte à côte avec un communard des plus convaincus, mais des plus enragés ; que nous nous sommes disputés tous les jours sur les points qui nous divisent, et que nous souffrons aujourd’hui que le sort des voyages nous a séparés de cet aimable citoyen.

Les autres passagers sont des Turcs et des Grecs qui se rendent aux Échelles intermédiaires. A peine à bord, ils ont étalé des couvertures et des matelas sur le pont et s’y sont couchés. C’est à la

même place qu’ils font eux-mêmes leur cuisine, sur des petits fourneaux portatifs, qu’ils fument leur chibouque et qu’ils jouent aux dés, le soir, au moyen d’une chandelle qu’ils ont tirée de leur poche. Jamais ils ne se promènent ; ils vivent plusieurs jours et plusieurs nuits à la même place, avec une résignation qui est incompatible avec le caractère occidental.

C’est surtout chez les femmes qu’on doit observer cette résignation en quelque sorte animale. Nous avons embarqué deux femmes turques, qui, selon l’usage oriental, se sont séparées des hommes et se sont fait une petite niche à part, sur la dunette. Dès leur entrée sur le bateau, elles se sont étendues par terre et n’ont plus bougé jusqu’à l’arrivée à Salonique. Chaque jour je les voyais à la même place, dans la même position, leur voile n’avait pas été dérangé et l’on aurait pu tracer autour de leur tête un cercle à la craie, sans qu’une ligne s’en fût effacée.

30 septembre.

Quand je me suis réveillé, le bateau était ar-

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