CHATOIEMENT, FASCINATION
vrit ses armoires et se mit à en tirer des trésors. Burnous en cachemire brodés d’argent, vestes de velours cliamarréés d’cr et de perles fines, chemisettes brodées, moelleuses et douces, souples comme un gant, tapis de table en mosaïque, d’une richesse de desseins et de couleurs absolument irrésistible, coussins offrant les trames les plus délicates et lesplus magiques sur des fonds rouges et bleus, éclatant à l’œil. Que sais-je? Pourpre, tissus de Tyr, broderies de Trébizonde, tapis de Smyrne, tuniques de soie et de velours, cachemires éblouissants, ceintures, fichus, cravates, un monde de couleurs, d’étoffes, d’or, d’argent, de . pierreries se mit à ruisseler à nos yeux comme une apothéose deféerie.
Nos mains en frissonnaient, nos yeux ne pouvaient se lasser d’admirer; vainement nous cherchions à échapper à la séduction. Le marchand avait des façons particulières de faire briller le cachemire, de faire crier la soie, de déployer le velours. Je me hasardai à demander les prix. On me répondit par un chiffré exorbitant. Je ripostai par une offre plus faible; le marchand fit le geste
244 VOYAGES d’un fantaisiste
de rentrer sa marchandise; Heugeleut unsoupir; on proposa un moyen mixte : j’ofl'ris soixante pour cent de rabais.
Le marchand accepta; vous entendez bien, il accepta à soixante pour cent de rabais, et quand nous montrâmes nos acquisitions à la personne compétente dontjevous aiparlé, ilme fut répondu que nous avions été refaits de vingt pour cent encore.
— Zuze un peu, mon pitchoun (comme dit un aimable Marseillais dont j’ai fuit connaissance à Stamboul).
Tout exploités que nous étions, nous emportions des marchandises à un prix qui semblerait dérisoire à Paris, et qui nous fera bien des envieux parmi ceux que nous admettrons à visiter notre musée.
Il y a surtout un burnous bleu de ciel, — mais cela ne vous regarde pas.
Il paraît certain que l’on nous a pris, en dehors du bénéfice légal du marchand, une somme supplémentaire de cent francs à peu près, qui, d’après les usagos du Bazar, aété, aprèsnotre départ,
I,E BEZESTIN
partagée entre les cinq ou six intermédiares qui nous ont entraînés vers le repaire en question.
Je donne tous ces détails pour éclairer mes contemporains. N’allez jamais au Bazar à Stamboul avec un guide, il partage avec le marchand. N’en prenez pas un au Bazar, c’est la même chose; tâchez d’étre seul dans Ja boutique avec le marchand, éloignez tout le monde, refusez d’acheter
énergiquement en tout autre cas : — vous aurez chance de ne pas être volé ; ou bien, ce qui vaut le mieux, faites-vous conduire au Bazar par un habitant du pays dans lequel vous avez le droit d'avoir quelque confiance.
Je ne passerai pas en revue toutes les spécialités du Bazar de Stamboul. En thèse générale, il suffit de connaître un marchand pour qu’il se charge de vous procurer tous les objets qui peuvent vous plaire, depuis une bouteille de cognac jusqu’au sabre d’Haroun-al-Raschid.
Ce qu’il faut voir, c’est le Bezestin; un autre bazar dans le Bazar. Celui-là est spécialement affecté aux antiquités; vous y trouvez les armes de tous les temps et do tous les mondes : lescime-
terres arabes enrichis de diamants, les lames damasquinées de la Perse, les selles des califes de Bagdad, les fusils inscrustés des guerriers du Levant. Une promenade au Bezestin ruinerait deux familles Rothschild; on sort de là ébloui, malade, fasciné, envieux, avide et découragé...
Pardonnez, Seigneur; je me tais, car je souffre.
Ce qui est moins cher, moins désolant et tout aussi intéressant, c’est une promenade dans la rue des Chibouques.
Je ne vous décrirai pas le chibouque, mais je vous apprendrai comment il se fait et comme il s’acquiert.
J’avais envie d’un chibouque. Guidé par une main amie, je m’arrêtai d’abord devant un marchand de tuyaux. Ce marchand, qui habitait une mauvaise échoppe, me tira d’une armoire quantité de branches de jasmin et de cerisier, droites et flexibles, dans lesquelles il me fut permis de choisir. On me conseilla de prendre mon jasmin un peu épais et très-blanc ; j’obéis, et je montrai au marchand la branche qui me plaisait le plus. Cela
LE LULE 247
se vend au centimètre, en marchandant toujours bien entendu.
Je me fis couper un tuyau d’un nombre raisonnable de centimètres. L'acquisition achevée, il fallut forer le tuyau. Le marchand, qui est en même temps fabricant, s’accroupit, piquele bâton sur une sorte de pal qui est mis en mouvement par une bobine tournant par un fil, comme les mou* lins d’un sou.
La perforation s’opère rapidement. Le marchand nettoie le tuyau, en taille le bout où doit s’adapter le fourneau, reçoit votre argent, et vous souhaite un bon voyage.
On prend son tuyau qui jusque là ne ressemble pas mal à une canne et l’on se rend chez le marchand de fourneaux. Le fourneau de pipe s’appelle en turc lulé. Les lulés sont de formes nombreuses, mais en général tous de même matière. On s’en sert beaucoup à Paris, d’ailleurs, et tout le monde connaît suffisamment ces fourneaux en terre rouge, parfois ornés d’arabesques d’or. Les plus beaux ne se vendent pas plus de six piastres à Constantinople, c’est-à-dire lin franc vingt-cinq
centimes. A Paris les mémo so vendent cinq et six francs.
Après le fourneau, il faut le bouquin. Le bouquin se compose de quatre pièces qui s’achètent à part : un bout d’ambre pour mettre à la bouche, un anneau généralement taillé dans une pierre dure comme le jaspe, et qui est susceptible de mille variations, et un autre anneau plus épais, cylindrique, en ambre comme le premier. Ces trois objets, perforés en leur milieu, sont traversés par une tige en bois spécial, dont le bout est destiné à tremper dans l’orifice supérieur du tuyau de jasmin.
Voilà le chibouque dans sa simplicité biblique. C’est tout un poCme à décrire ; j’en ai tracé le premier chant, et je laisse à de plus inspirés le soin d’achever l’œuvre ; je puis cependant indiquer sa conclusion. Quant on achète un chibouque, on 11e peut pas le fumer. Il faut être accroupi, avoir son chibouque posé par terre, dans une soucoupe, pour ne pas brûler le parquet, et acheter un esclave spécialement chargé d’allumer le chibouque et de le nettoyer.
l'essence de roses 249
Ne sortons pas du Bazar sans passer par la rue des Parfumeurs. C’est chez eux qu’on trouve les chapelets en cristal, que les Turcs égrènent avec tant de passion, et ces flacons d’essence de roses, sur lesquels on est si souvent trompé.
Il y a autantde qualités d’essence de roses, que d’étoiles du ciel. Un flacon d’essence de roses coûte 20 sous ou 20 francs, selon son contenu. On en consomme considérablement à Constantinople, et il y a dans les Balkans trente ou quarante villages qui ne vivent que de la distillation des roses.
L’odeur de l’essence est horriblement pénétrante; il est impossible de rester dans une boutique de parfumeur à Stamboul plus de cinq minutes sans être absolument incommodé. Cependant les flacons sont hermétiquement bouchés, et, malgré l’épaisseur du verre et l’étroite adhérence du bouchon, le parfum s’exale à une distance dé plusieurs centaines de mètres. Le voyageur qui se rendra à ce bazar pour acheter de l’essence de roses n’aura pas besoin dç prendre un autre guic[e que son nez,
Les nuits de Péra. — L’incendie de Péra. — Les cafés-concerts. — Les chiens errants. — Rêveries d’un noctambule. — La légende du fruitier éternel. — Les derviches tourneurs. — Nous retrouvons le docteur Ricord et le docteiu Demarquay. — La danse des derviches.
Constantinople, 23 septembre.
Comme toutes les villes de l’Orient, Constantinople n’est pas fait pour qu’on y dorme. Les jours y sont brûlants, les nuits y sont tièdes et splendidement éclairées. La lune a des lueurs argentées d’une merveilleuse clarté et le ciel y paraît d’un bleu qui n’a pas son pareil en Occident. Cependant, à partir de huit heures du soir, Constantinople dort ou vit au fond des harems, entre des tentures de Perse et sur des divans moelleux. La vie extérieure est éteinte. Privés de gaz, les