AUX CHARMETTES S
ne survit dans ce portrait... Je la retrouverais plutôt dans ce miroir ingrat qui n'a rien gardé de son image, mais devant lequel pourtant elle a souri et qui lui a vu dénouer ses beaux cheveux blonds pendant que Rousseau p3ut>être la contemplait du fond de la salle. Pour les revoir tous deux, il faut fermer les yeux, et ne pas regarder ces cartouches en soie rose et jaune, odieuses associations de couleurs qui sont de leur temps cependant ; il faut aller à la fenêtre, respirer la senteur des roses. Et soudain, l'évocation est faite. Les Charmeltes abandonnées s'animent; entendez-vous le rire franc de madame de Warens qui revient d'une promenade au verger?... Elle a cueilli des herbes dans sa course, elle en fera tout à l'heure quelqu'une de ces mixtures qu'elle distribue aux paysans. Qu'elle est charmante, petite, fraîche^ grasse^ appétissante et gaie, la nouvelle convertie qui convertit les plus rebelles h l'amour I Et Rousseau la suit de loin, la regardant avec son œil profond, et lui reprochant d'aller vers son fourneau, quand le clavecin est là-bas qui réclame les doigts des deux amoureux... Tout à l'heure, la voyant empressée autour de son feu, il lui dira : Maman, « voici un duo charmant qui » m'a bien l'air de faire sentir l'empyreume à vos dro- »gues!... » Et l'entendez- vous lui répondre : « Ah ! » par ma foi, si tu me les fais brûler, je te les ferai man- » gerî »— « Touten disputant, je l'entraînais à sonclave- » cin ; on s'y oubliait : l'extrait de genièvre ou l'absinthe > était calciné; elle m'en barbouillait le visage, et tout » cela était délicieux ! ù Ah ! pauvre Rousseau, comme te voilà gai et bien heu-
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reux î et dirais-t^ qu'il est la-bas, là-bas, un méchant logis, rue Plàtrière, où les caresses d'une mégère essayeront d'effacer les tendresses de madame de Warens? N'y songe pas, — n'y songe pas.,, ou plutôt, quand ce rêve aura disparu, songes-y souvent ; et à ceux qui te demanderont : « Comment pouvez-vous vous souvenir d'un » temps si éloigné? » réponds en t'étonnant : « Un temps • éloigné ! mais c'était hier 1 » Le souvenir des heures fortunées efface en effet toutes les peines, toutes Tes déceptions, toutes les souffrances qui séparent la veille du lendemain. En l'évoquant on le revoit, ce passé, tout entier, et le spectre même de la jeunesse garde encore, dans sa pâleur, un reflet du bon temps. — Se souvenir, disait Béranger, un autre rêveur qui voulait être sceptique et qui ne l'était pas toujours, te sowcenir, c'est refaire du printemps^ Ah ! les belles années î « Je me levais, dit Rousseau, avec le soleil, et j'étais heureux ; je me promenais, et j'étais heureux; je voyais maman, et j'étais heureux; je la quittais, etj'étais heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dansles vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaiUais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout. » — // était tout en moi-même^ ajoute le malheureux, qui savait bien que la course au bonheur ne peut se faire que lorsque le bonheur vous sert de coursier. En ce temps-là, qu'il visât au cœur mademoiselle Galley en lui jetant ses lèvres avec les cerises du cerisier, ou qu'il demeurât au logis assis devant son clavecin, il était au comble de ses vœux, Jean-Jacques. Madame de Warens ne se contentait pas de faire des heureux; je suis certain qu'elle faisait le bonheur. Et
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eomment n'en eût-il pas été ainsi? Elle éiait bonne; elle prenait soin de tout et de tous... Le premier jour qu'elle alla aux Gharmettes, comme elle c était assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elfe voulut faire le chemin à pied. > Elle pratiquait l'aumône; elle avait soin que chacun mangeât à son appétit chez elle, et plus d'une fois elle a fait elle-même le café au lait du matin et la soupe du soir. C'est elle qui disait : « L'hygiène devrait entrer dans l'éducation. Savoir vivre intéresse tous les hommes i. » — Je ne m'étonne pas qu'on en devînt si vite amoureux. Regardez son portrait, — La Guîllermie vient de le graver, d'après Pasini, pour le livre d'Arsène Houssaye; — c'est la bonté, la grâce, l'esprit, la séduction, je ne sais quoi d'honnêtement coquet, de bien portant, de sain et de doux. — Elle était douée, répète souvent Rousseau. C'est en songeant è elle, dit Corrancez^ qu'il a écrit : La première vertu d'une femme est la douceur.
On la voit bientôt reparaître et marcher vivante dans ce cadre de verdure où chantent les oiseaux, où joue le soleil. On voit aussi Rousseau et aussi Claude Anet, cette sympathique figure, un peu austère, imposante dans sa simplicité. Un homme du peuple^ ce Claude Anet, mais de ce peuple qui fait les grands hommes et les grandes choses^ instruit^ grave, silencieux. Il leur en imposait à tous
-1. M. Arsène Houssaye, dans son très -curieux, très-attachant, très-sérieux ouvrage, les Charmeties, a réuni plusieurs des pensées de madame de Warens. On fera bien de lire ce volume, un des meilleurs de Tauteur du Roi Voltaire qui connaît le xvin* siècle L quo s'il l'avait vécu tout entier.
les deux. Madame de Warens respectait d*ailleurs cet amoureux, qui avait avalé du laudanum parce qu*tl ne voulait pas avouer Tamour qu*il avait pour elle. Il fut te professeur de botanique de Rousseau ; mais peut-être lui enseigna-t-il à connaître les hommes en même temps que les fleurs. Je me figure le jeune homme écoutant parler Claude, et peut*étre est-ce à ce jardinier, qui était à proprement parler un intendant, que le philosophe dut son amour immense de la démocratie. Qui sait si bien souvent, dans le Contrat social et dans la Profession de foi du vicaire savoyard, ce Claude Anet ne parlait pas ?
Mais où Jean-Jacques parlait seul, — et encore il parlait quelquefois avec la voix de madame de Warens, — c'est lorsqu'il écrivait les Confessions, ces admirables, ces inimitables tableaux, ces rêveries, ces songeries, ces simples pages où le cœur seul se fait sentir^ et qui ont fait plus que toutes les autres pour sa gloire. « Chaleur, dit M. Michelet, mélodie pénétrante, voilà la magie de Rousseau. Sa force, comme elle est dans XÉmUe et le Contrai social^ peut être discutée, combattue; mais par ses Confessions, par sa faiblesse, il a vaincu : tous ont pleuré. » Une larme a suffi pour accomplir ce que le rire de Voltaire a produit, ce grand rire révolutionnaire qui retentit encore à travers le monde^ et qui renverse les murailles comme les trompettes de Josué les remparts de Jéricho.
Et qui dira de quel côté doit pencher la balance? Qui a le plus fait pour le monde ? A qui devons-nous d'être ce que nous sommes ? A Voltaire? à Rousseau?— A tous les deux, à cette raison suprême, à cette passion
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éloquente, à ce grand esprit et à cette grande âme. Et Ton essayerait de les saper Tun par l'autre, alors que la mort, plus juste que la vie, les a réunis côte à côte! Le destin est profond; il a voulu qu'on rencontrât à la fois^ dans un même moment, les deux plus grandes manifestations de la nature humaine : la raison qui fonde et le dévouement qui délivre ! . . .
La servante qui me conduisait avait, parait-il, la soupe à tremper pour les paysans qui faisaient les foins. Elle me fit rapidement admirer la montre apocryphe de Rous* seau, et son clavecin^ et sa cJiambre, et le livre où les passants ont tenu à écrire leurs pensées. C'est un méchant cahier sali par toutes les mains et tous les médiocres esprits... Les commis voyageurs et les bourgeois en tournée s'arrêtent là pour tracer péniblement quelque triomphante ineptie. < Rousseau, roi des nigauds! dit 'un. — Tout pour lui, rien pour les autres! dit l'autre. — M. Prud'homme, songeant au portrait d*Omphale, écrit : Jean^Jacques est un corrupteur dont on aurait dû brûler la maison pour qu'on n'y voye [sic) plus de femmes nues t » — Sainte tolérance t — Et, côte à côte, des pensées comme celle-ci : « Il fallait à Jean-Jacques un cœur bien chaud pour ne pas mourir de froid tct, ou : Napoléon a dit : — La Russie a avalé la Pologne : eUe ne la digérera pas ! »
Puis étonnez-vous, en lisant ce cahier, que Rousseau estimât si fort Alceste ! * Je n'ai jamais pu me résigner à prendre la foule, — qui devient notre souverain véritable, à certaines heures, — en flagrant délit de bêtise. Ces phrases maudites me faisaient songer à la petite vipère encadrée dans le délicieux paysage du^Bourget. En cher-
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chant bien, à peine ai-je trouvé deux phrases consolantes dans ce fouillis Irritant; je tiens à les citer :
Jean s*en aUa oomme il était vonu, Avec sa gloire et toute sa vertu.
Et plus bas : Adieu, Jean-Jacques ! « Un ami. >
Je partis*
En descendant le chemin déjà envahi par l'ombre du soir, je cueillis un bouquet de pervenches, qui abondent dans les haies, de ces pervenches qui faisaient battre le cœur du solitaire d'Ermenonville , une pervenche de Rousseau; car ces pervenches sont bien b lui ! Le génie (et c est sa richesse) conquiert pour Téternité ce qui n'est que passager pour les autres hommes. Et, songeant alors que le romande Rousseau est le roman de tous, je redisais avec Arsène Houssaye, dont le beau et consolant livre est le meilleur guide et le plus poétique^ «— partant le plus sûr — pour ce voyagé auœ Charmettes : « Ami lecteur, tes » vraies Gharmettes pour toi, c'est le pays, c'est la mon- » tagne, c'est la forêt où tu as aimé; car nous avons tous » nos Gharmettes, une part de paradis sur la terre, où » nous ne savons pas rester I §
. Mais n'avons-nous pas aussi , pour rouvrir ce paradis perdu, la clef magique, la clef sainto, la clef d'or du souvenir?...
Souvenirs de VAlabama, — Juin 1863. — La Normandie. — Quand oa arrive. — Dix lignes sur Venise. — La maison de Buzot. — Les paysagistes. —La route d'Holyroôd. — Charles X. —Une visite au Kerseaye, -— Le Magenta. — Ce qu'on voit dans un arsenal. — La niachioe et l'idée. — La cabine. — Une trirème attristée. — Les statues à Clierbonrg. — La danse des morts de la Trinité. — La montagne du Roule. -^ Gueraesey.
C'était Tan dernier. On m'annonça, un soir, que deux navires américains s'étaient canonnés en vue de Cherbourg, et que l'un des deux avait coulé l'autre. La nouvelle de ce combat entre le Keneage et VAlabama nem'était pas plutôt connue que je prenais le train de Cherbourg, afin de mieux savoir comment avait eu lieu ce terrible duel.
La saison était belle, d'ailleurs, pour un voyage, par ce mois de juin où tout est fleuri, oii s'épanouissent les roses en dépit des poètes qui veulent les faire naître au mois de mai. Jamais la Normandie sera-t-sUe plus ver-
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doyante et plus riche? Il faut choisir de son mieux, quand oti voyage, l'heure du départ, si Ton veut être juste envers les pays qu*on traverse. Pourra-t-on jamais, par exemple, croire que Séville est le paradis du monde, si on passe à Séviile par une pluie haltanle? Je connais un homme de goût qui avait résolu, depuis nombre d'années, de visiter la classique Venise. Ce qu'il se prometlait de surprises et d'émotions était incalculable. Un beau matin, il fait ses malles, il part subitement, il court aux Alpes, il traverse Milan au pas de course, à peine jettet-il les yeux sur le fameux quadrilatère, et quand il met le pied sur une gondole vénitienne, un orage éclate sur la Piazzetta. Aussi bien, en apercevant ces ruelles noires où clapotait une eau qui lui parut celle du Styx, mon touriste sentit tomber droit sur ses épaules comme un manteau de plomb, et, — moquez -vous de lui, — il reprit sur-le-champ, aussitôt, sans hésiter, le chemin de Milan, qui était celui de Paris. Et parlez-lui de Venise à présent! Il vous dira qu'il y fail toujours nuit, qu'il y pleut toujours, et que jamais on n'y peut trouver un atome d'air respirable.
Le grand tort des voyages en chemin de fer est de pous habituer à raisonner sur les villes qu'on traverse à peu près comme mon ami raisonne sur Venise. Que si l'on part la nuit, par exempte, — et tel était mon cas ce soir-là, — on risque fort de n'avoir qu'une idée trèsaffaiblie des diverses stations de la route. Vous aurez beau faire et m'interroger de toutes les façons, si je n'avais vu Ëvreux auparavant, je vous répondrais, avec une légitime obstination, que c'est une ville où l'on s'arrête
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cinq ou six miautes, à onze heures du soir, pour manger des sandwichs au buffet. Qu'importe, après tout, et n'est-ce pas là un souvenir comme un autre? J'avais trouvée Evreuxune déception plus grande, le jour où j'y avais cherché la maison de Buzot, ignorant que la Terreur avait fait tomber du même coup la tête et la mai-« son du Girondin.
Le jour devait se lever pour nous à Caen, et j'en profilai pour regarder, à gauche de la route, ces pittoresques masures, aux poutres saillantes, qui font songer aux logis en auvent du xvie siècle. Quelque boulevard, bien régulier et bâti droit comme une rue de New-York, passera un jour ou l'autre sur ces maisons vieilles de souvenirs, et remplacera leur bizarrerie par son uniformité. Depuis que les ingénieurs disputent la terre aux poètes, ce sont les antiquités qui payent les frais du procès. J'ai dit procès, et pardieu, ne sommes-nous pas en Normandie? Ce pays est charmant, d'un vert riche et superbe sous un ciel un peu gris. Les paysagistes sont d'heureux hommes ; ils n'ont qu'à prendre le train qui chauffe pour trouver des tableaux tout faits. A travers les brumes du matin, voici les prairies humides de rosée, les robustes pommiers qui ne veulent pas grandir pour offrir de plus près leurs branches aux passants, les vaches tachetées paissant et regardant avec ces grandes prunelles étonnées plus impénétrables que les yeux du Sphinx. De temps à autre des moutons; une fermière passe, portant à ce village dont le clocher perce le brouillard là-bas, un pot de lait ou des œufs. — Décidément, le fameux bonnet de coton émigré du Calvados. J'en ai vu
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bien peu ei qui m*oat semblé timides. Les paysanne lui préfèrent la coilTe normande qui s'élève fièrement sur le chignon, absolument comme le filet des Anglaises s'a« baisse sur la nuque.
On ne se lasse pas de contempler ces plaine^ verdoyantes > piantureuMs » puisque le mot est inévitable. C'est la route que suivit, il y a plus de trente ans» celui qui fut Charles X. Il laissait Paris en âèvre» tout enflammé de sa victoire et de sa liberté. Et nul ne saluait peut-être le dernier des Bourbons en chemin pour Holyrood. Je me trompe ; comme à Charles I^r vaincu, et traversant file de Whigt, une enfent avait offert quel^ ques fleurs, ChénedoUé, Tami de Chateaubriand, devait apporter un bouquet à son roi* « Au Yal-de-Vire, dit ]» M^ Louis Blanc ^t des femmes, des vieillards, des en- » fants^ sortis de la maison de ChénedoUé, accoururent 9 sur le chemin, tenant des branches de lis qu'ils donnè^ » rent aux fugitifs. Famille d'un poëte saluant celle d'un » roi sur la rouie de l'exil ! » C'est ainsi que ce qu'on a lu, ce qu'on a pensé, ce qu'on a aimé, ce qu'on a rêvé, apparait au voyageur à mesure qu'un nom, entendu toui à coup, un clocher, un village entrevus, évoquent subitenant quelque choae du passé...
fit les paysages se succèdent, les chemins bordés de haies vives, les villages blottis dans iâ verdure, les châteaux rainés ou transformés en usines, les vieilles églises, les ruisseaux courant dans les prés, les arbres et les maisons se vivent» et la route s'achève sans qu'on soit sorti
'1. tilsloire de Dix Ans, lome 1^'»^, p, 4i)6.
de cette rêverie muette que le balancement du wagon rend encore plus profonde et plus douce.
On arrive à Cherbourg au milieu d'un défilé de roches rougeâtres, parsemées de rares pieds de digitales et surmontées d'une vigie; à gauche, une petite* maison chinoise. L'impression est d'abord mesquine. La mer n'apparait que comme un petit point resserré au bout d'un canal. On longe des quais assez étroits, quelques navires se balancent en petit nombre dans le port. Hais on avance, la ligne de la mer s'élargit, peu à peu on aperçoit des vaisseaux nombreux et de haut bord, çà ^ là des forts menaçants, et, en tournant la tête vers le point de départ, cette audacieuse montagne du Roule qui domine Cherbourg, avec sa crête couronnée de murailles et de canons.
Ma première visite fut pour le Kerseage, Un quartiermaître nous reçut aussitôt, et, après permission accordée de visiter le navire, nous laissa libres d'aller et de venir, du pont à la cale. L'équipage travaillait sans relâche à réparer les dégâts des boulets. Quel spectacle! La chaudière endommagée, enfoncée, des traces de mitraille à l'hélice; des débris de bois flottant à i'entour sur la mer; l'avant sillonné par les boulets, et les sabords déchirés par les projectiles de YAlabama,
Dailleurs rien n'indiquait, sauf ces avaries, que le Kerseage eût été le théâtre d'une lutte. Tout était déjà propre et réparé en grande partie. Les sabres d'abordage et les haches demeuraient encore disposés pour le eas d'une tuerie corps à corps; mais on avait jeté sur les canons la pacifique toile goudronnée qui les protège contre la pluie. N'étaient les flancs du navire labourés
par le fer, on ne croirait pas, me disais-je, a la moindre escarmouche. Le Kerseage est un trois-mâts barque assez long, portant^ outre les canons ordinaires, deux pièces de ioO, semblables à celles de notre splendide Magenta, et qui ont du nécessairement causer la perte de VAlaba-ma. Il n'a point de batteries; toute son artillerie est disposée sur le pont.
Je regardais Téquipage, assis de tous côtés : les uns raccommodant les voiles, les autres polissant les pièces, plusieurs assis et lisant quelque journal anglais. Dans un coin, un vieux matelot enseignaltun petit mousse à épeler la Bible. Plus loin, un nègre riait, jouant avec des couteaux à la façon de nos Chinois du Cirque, pendant que deux ou trois matelots se reculaient, les gestes anguleux et simulant une frayeur comique, lorsque devant les bombes aucun d'eux n'avait tremblé. Tous les autres semblaient sérieux; celui-ci écrivait, celui-là lisait une lettre je ne sais d'où venue; graves, ils nous laissaient passer sans témoigner ni complaisance ni ennui.
J'avais vu, le matin même, se promenant ou plutôt errant h travers les rues de Cherbourg, l'équipage de VAlabama, figures hâlées par une campagne de trois ans, tournures farouches, peaux bronzées. Les matelots du Kerseage étaient plus disciplinés; leurs costumes étaient uniformes; en un mot, des soldats. Peut-être avaient-ils moins que les ma tclots de VA labama Tin trépidité fougueuse, cette furia qui fait qu'une poignée d'hommes s'empare quelquefois à l'abordage d'un navire formidable. A coup sur ils possédaient plus queux la précision, l'ordre, la méthode. Leurs coups n'ont été si rudes que parce qu'ils
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oDt été portés par des canonniers exercés, avec un sangfroid que rien n'égale. Le flegme encore une fois avait triomphé de Taudace. Mais ne peut-on regretter que ces hommes, faits évidemment pour se compléter les uns par les autres, soient divisés par une guerre obstinée? Le temps reviendra bien où le Nord et le Sud ne formeront plus, comme auparavant, qu*un grand peuple libre.
Après avoir reçu des officiers le salut que nous leur avions donné, je jetai un dernier regard à ce navire qui devait partir bientôt et que de nouveaux combats attendent encore. Il se détachait à quelques brasses du Napo^ léon, noir, son cuivre brillant,- çà et là un morceau de bois neuf indiquant la trace des boulets, les voiles repliées et déployant avec fierté le drapeau constellé des fédé* raux.
Quand on visite un port de mer, il est bien naturel qu'on tienne à visiter un et plusieurs navires. Pauvres Parisiens t nous sommes, sousce rapport, d'une ignorance effroyable, et si nous n'avions vu le fameux vaisseau du Fils de la nuif et cette malheureuse frégate-école qui n'affronte plus que l'abordage des baigneurs, nous en serions réduits à nous figurer que les bâtiments modernes ressemblent à ceux qu'on aperçoit sur les armes de notre bonne ville de Paris. Rassurez-vous, il n'en est rien.
Le Magenta éi'àïlà^^ns le port; je ne pouvais pas mieux tomber. Pour arriver jusqu'à lui, il me fallut traverser l'Arsenal, et je ne regrettai pas mes courses à travers la Gorderie, la manutention, les salaisons, la fonderie. Les bàliments de constructions navales et d'approvisionnement de 'Cherbourg sont des mondes véritables. J'en
suis sorti émerveillé, et légèrement atteint dans mes convictions intimes : à savoir, que les rêveurs sont les privilégiés des humains. Réellement^ on se sent petit devant ces machines énormes qui se meuvent avec une précision si parfaite, tournent avec une inouïe rapidité, glissent sans bruit ou mugissent à leur fantaisie et ramènent brusquement leurs tiges de fer, semblables à des bras de géants. Tantôt, comme une béte fauve, elles soufllent bruyamment, tantôt elles sifflent d'une façon sinistre. Elles vont, dirait-on, tout ébranler, éclater, se rompre, et la main d*un enfant pourrait les dompter en une seconde. Elles servent à moudre le blé qui, par des machines mises encore en mouvement par la même source de vapeur, le blutent, enlèvent les pellicules du grain et font tomber dans un réservoir la farine réduite à une (inesse extrême. Dix-neuf ouvriers seulement sont occupés à la minoterie, mais grâce aux machines^ ils produisent, dans une journée, douze mille sacs de blé. Ces chiffres, ce semble, sont éloquents.
Certes, je suis loin de préférer aux jouissances de Tàme les jouissances matérielles. Un beau poëme me charmera toujours plus qu'une machine suferbe, et je ne comparerai jamais Gullenberg à Homère. (Pourtant, il faut bien avouer que sans Guttenberg, Homère seraitconsidérablement affaibli). Mais j'aime à la fois et la poésie du poëme sorti vivant du cerveau créateur, et la poésie de la machine qui transmet ce poëme à des millions de lecteurs, machine inconsciente de ses* bienfaits, mais qui, toute matérielle, me parait cependant une des manifestations les plus puissantes de rhumanilc,
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puisqu'elle est fille ^ie aussi du cerveau humain. Loin de me seulir supérieur aux hommes du fait, quand je me trouve en présence de ces créations de l'activité des hommes^ je m'incline, au contraire, devant leur force, et si tout ce qui touche à Tàme ne devait marcher en première ligae> je me demanderais si i'hom ne qui consûte son semblable par quelques vers harmonieux n'est pas au*defi80us de celui qui lui donne le bonheur en faisant tisser par le métier le vêtement qui le couvrira à meilleur marché.
On vam'acouserde matérialisme, peu m'importe 1 mais ceux qui font jaillir de la matière la poésie qu'elle renferme peut-être à l'état latent me semblent bien loin des matérialistes. L'éclecti^ne a été tant raillé; ce compromis, souvent intelligent, mais souvent lâche, a tant d'adversaires, que je n'ose pas demander qu'on allie à l'admiration pour les spéculations de l'esprit l'admiration pour les travaux matériels. Ce serait pourtant le seul moyen d'être dans la vérité, et surtout d'être de son temps. Je dis doson temps et non de sou moment, entendons-nous bien.
Nous avions pour guide, à travers ce microcosme de provisions, M. Le Sens, chef de manutention supérieur, qui nous expliquait avec une excessive bienveillance la façon dont se prépare le harnois de bouche d'un vaisseau. Je n'avais jamais mis la dent sur un biscuit de mer.-Notre guide ouvrit une case énorme, une sorte d'armoire si exactement remplie de biscuits qu'on n'y pourrait ajouter une fôuille de papier. Le nombre de biscuits contenus dans ces cases est inscrit sur la porte. Un gramme de blé doit se retrouver ainsi, à l'heure des comptes.
Je goûtai à ces biscuits; ils sont excelients, fabriqués avec le gruau de froment, et portent gravés le lieu et la date de leur fabrication : Cherbourg, 186&, ou Brest, ou Toulon. Ils sortaient du four; ils étaient chauds encore; mais ils peuvent se conserver durant un temps fort considérable. Du bâtiment aux biscuits, nous entrâmes daps le bâtiment des salaisons. Après l'odeur saine et savoureuse du pain, Todeur pénétrante du hareng. Les salaisons se font dans des tonnes énormes qui servi* rcnt, il y a plus de trois siècles, à la construction de la digue de Cherbourg. L'eau de la mer a rongé leurs cercles de fer et miné leur bois, mais cette sorte d'épreuve n'a fait que rendre les tonnes meilleures pour préparer les salaisons. Pour la première fois, je compris là que les Hollandais avaient eu raison d'élever une statue à l'homme qui leur a appris à saler le hareng. D'ailleurs, que voulez-vous qu'on ne soit pas surpris ? A Cherbourg, il se fabrique chaque jour des provisions de bouche pour six mille hommes, et la manutention est montée pour nourrir pendant un temps considérable une garnison de cinquante mille hommes.
Tout est gigantesque, en vérité. La corderie, où se confectionnent les câbles, est immense. Durant vingt minutes à peu près nous marchâmes dans le bâtiment, et nous longions toujours le même câble roulé sur des poulies. Plus loin, la forge nous ouvrit ses portes et nous voilà dans l'antre des Titans. Des machines colossales plj'ent et briseraient comme verre des ancres hautes comme la moitié d'une maison. On nous fit voir une machine qui, s abaissant ainsi qu'un marteau sur une en-
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elume, fit voler en éclat un madrier énorme. Lé même machine, -^ jugez de sa précision, — casserait» en s'abaissant de même, une noisette sans entamer l'amande et bouche hermétiquement une bouteille sans la briser.
Le port nous attendait. Les officiers nous reçurent avec cette politesse presque alTectueuse qui caractérise les marins. Le lieutenant nous conduisit à travers tous les dédales de son bâtiment, —j'allais dire, sans rien exagérer, de son monument. La main, sur la conscience, croyez-vous, dites-moi, qu'on puisse s'égarer dans un navire? Pour moi, qui perdis un moment mon guide, j'errai durant quelques minutes, au milieu de petits couloirs sombres, de sacs et de cordages, de lanternes et de balais, de tout un attirail embarrassant pour mes jambes inexpérimentées, et je revis la lumière avec une véritable joie. En pareil cas, on aurait beau crier, je croîs qu'on ne vous entendrait guère. C'est encore un abrégé du monde, un navire comme le Magenta. Ce vaisseau gigantesque est d'ailleurs un des plus beaux de notre marine. Il va prendre la mer bientôt, en même temps que [e Napoléon, que nousapercevionsen rade, prêt à partir pour le Mexique. Avec ses canons terribles, ses formidables batteries, sa garnison de matelots aguerris^ le Magenta m'a faU l'effet d'être un adversaire redoutable. Quel épouvantable bruit, lorsque ces canons éclatent en même temps, comme un cratère! Et quel spectacle horrible doit présenter le pont d'un tel navire, si luisant, si propre, entretenu avec un soin dont on ne saurait se faire une idée, lorsque le sang coule, lorsque l'abordage ou les
boulets jettent çà et là des cadavres î Une bataille ordi«naire est terrible, mais le combat naval, avec son immobilité, doit être plus affreux encore* Les pièces d'artillerie sont pointées maintenant avec une précision parfaite et dirigées à l'aide d'une sorte de régulateur. Les ordres ne se transmettent plus avec le porte-voix. Le capitaine, placé sur son banc de quart, peut, à Taide d'une mécanique disposée comme une sorte de timbre électrique, donner ses ordres depuis le pont jusqu'à la cale. Le lieutenant nous montra l'éperon formidable dont le navire était armé. Décidément les bommes sont aussi ingénieux lorsqu'il s'agit de destruction que lorsqu'il est question'de bien être. Un éperon de cette taille, par le poids seul du navire, partagerait en deux un trois-mâts comme le Kerseage, par exemple. On aurait cette fois le droit de mépriser l'industrie humaine, mais ce raffinement dans les engins de guerre n'est-ce pas aussi un acheminement vers la paix? On l'a dit depuis longtemps, quand une seule bombe asphyxiante eu autre anéantira un régiment entier , les hommes ne seront pas assez sots, je l'espère, pour se bombarder... Ma chi là sa?
Ce qui m'a frappé, d'ailleurs, dans ce Magenta gigantesque, ce n'est pas son formidable aspect, ses batteries menaçantes, ce n'est pas même sa propreté et son bon ordre, c'est une petite cabine d'officier. Une cellule, un retrait, un endroit où l'homme est seul, bien seul, où il est libre véritablement, telle est la cabine. Gela est petit, la moitié de nos plus petites chambres, mais il y là une table, un lit, une armoire, une fenêtre s'ouvranl sur la
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mer, il y a surtout ce qui fait la vie supportable, les souveoirs... Çà et là des livres, bien choisis pour la plupart (ceux qui lisent peu liseat bieu), des gravures, des armes étrangères rapportées je ne sais d'où, puis, toujours à por^ téedu regard) de petits portraits, celui de la mère, le portrait de la sœur, peut-être aussi celui de la fiancée... Voilà surtout où cette mode de l'album est douce. L'album! ces petits portraits-cartes, grands comme la main, quelle invention charmante encore. Grâce à eux, dans un livre qu'on feuilleté souvent peut tenir tout ce que Ton aime. On regarde ce morceau de papier où revit tout entière la personne chérie, on lui parle, elle vous répond, elle sourit parfois... Je suis bien sûr que dans l'album de ces officiers, ce n'est pas un pêle-mêle de fantaisie où les illustres personnages coudoient les renommées mal dorées... Il n'est pas fait, celui-là, pour traîner sur une table à portée de toutes les mains distraites, mais pour être ouvert aux heures de mélancolie et consulté comme un ami qui vous parle sans cesse de ceux qui sont restés là-bas, au pays... de ceux qui sont plus loin encore...
La veille de mon arrivée à Cherbourg, on avait, parall-il, lancé à la mer la frégate la Flandre, Voilà un spectacle que j'ai regretté. Cette masse entrant tout à coup dans l'eau profonde, y creusant brutalement un gouffre, et la mer irritée, écumante, prête à l'engloutir. Puis, la frégate victorieuse reparaissant orgueilleusement sur la mer domptée... Tout cela doit produire une émotion sans égale. Mais je ne pus voir la Flandre que sortie de son bassin, de ces bassins construits comme n'en bâtissaient pas les Romains. On me montra, non loin de là.
la trirème romaine qui faisait, il y un an ou deux, l'admiration des badauds à Asnières, je crois. Là - bas, auprès de ces vaisseaux superbes, la pauvre trirème a Fair triste, elle s'ennuie, humiliée... Elle fait TefTet d'un anachronisme, et je suis persuadé qu'elle le sent bien. La vérité est que je ne me risquerais pas sur l'Océan dans cette trirème pour une fortune. J'aimerais mieux le Géant cent fois, avec Nadar pour capitaine, et la culbute de Neubourg au bout du voyage.
Si j'étais demeuré huit jours de plus à Cherbourg, je revenais avec une encyclopédie maritime à défier le capitaine Mayne-Reide ou M. de La Landelle. Encore un peu et je me serais surpris à jurer par miUe sabords et à discuter carlàhutsByec\es marinsde première force. L'air de la Manche m'avait peut-être grisé. Mais je quittai le port pour la ville^ et il me fallut oublier mes connaissances navales pour me souvenirde mes pauvres éléments d'archéologie.
Je n'ai pas vu tous les monuments de Cherbourg, Dieu m'en garde! J'ai vu le Napoléon !«" à cheval, qui semble, si l'on veut, menacer de loin l'Angleterre ou donner le pian du Cherbourg nouveau, mais plutôt, comme le désire un plaisant, allonger simplement la main pour savoir s'il pleut. Une autre statue, œuvre de David d'Angers, est consacrée, je crois, à M. de Bricqueville. J'ai dit statue. Cette statue est tout simplement un buste placé sur un piédestal assez élevé. Cette grosse et longue figure, avec ses favoris et ses cheveux à la mode de 1830, produit un singulier eiïet. On m'a conté qu'un matin, les habitants de Cherbourg s'étonnèrent de trouver ce buste coiffé d'un immense chapeau de papier et orné d'un faux^col gigan-
A CHERDPURG S7
tesque, semblable au faux-col de M. Joseph Prudhomme. C'était le corps d'officiers d'un navire en partance qui avait voulu laisser un souvenir de sa gaieté. Sans s'en douter peut-être, nos marins avaient ainsi trouvé la meilleure critique possible de l'œuvre de David (d'Angers), qui savait mieux faire.
Je regrette den'avoir pas visité le musée de Cherbourg. Il possède, paraît-il, des Lesueur de la valeur la plus grande. Je pourrais vous les analyser au moyen du catalogue^ mais je tiens à ne parler que de ce que j'ai vu, et j'imagine que les sculptures de la vieille église de la Trinité valent bien un Lesueur, quelque beau qu'il soit. Comme j'allais entrer dans l'église, un archéologue du pays, me reconnaissant pour un étranger, prit plaisir à m'expliquer par avance ce que je devais regarder.
— Vous arrivez à merveille, me dit-il. L'église vient d'être restaurée... C'est M." Geulîray, l'architecte de la ville, qui a été chargé de ce soin, et je vous jure, monsieur, qu'il s'en est acquitté le mieux du monde... Vous n'aimez pas les restaurations de vieux monuments, peutêtre? En principe, vous avez raison, mais il est des cas où une restauration est une bonne œuvre... Si vous voulez vous rendre un compte exact de la restauration de l'église Sainte-Trinité, consultez, s'il vous plaît, la notice lue à la séance publique de la Société académique de Cherbourg, le 3 juin 1864... Cela est tout nouveau, vous voyez... On vous donnera cela aux bureaux du Phare de la Manche ou de la Vigie. — Surtout, ajouta-t-il, étudiez la Danse macabre que vous allez voir... Vous savez que le nom de danse macabre vient de Macabrus, un trouba-
dour du xiiifl siècle, qui aurait dit en vers ce que les peintres ont traduit par la couleur et les sculpteurs sur la pierre... D'autres veulent que macabre dérive du mot arabe magharak, qui signifie cimetière...
Il allait sans doute continuer, bavard qu'il était comme le Dictionnaire de la Conversation, mais j'entrai brusquement dans l'église et il ne m'y suivit pas.
Il ne m'avait d'ailleurs pas trompé. La Danse macabre, sculptée en bas-reliefs sur le côté gauche de la galerie de la haute nef, et faisant face à la Passion de Jésus, mérite toute l'attention. C'est une curiosité qui, je croîs, est fort rare dans notre France, et je ne sache pas que nous en possédions une plus complète et plus parfaite. Elle a seize panneaux, sculptés avec une verve endiablée et une féroce ironie. Le cortège s'avance avec ces contorsions bizarres que le moyen, âge savait donner à ses acteurs. Voici la Mort, frappant de ses doigts osseux sur un tambour qui hàle la marche de ceux qui suivent. Ses orbites creuses semblent s'animer de joie, ellabanderolle ou phylactire qui l'accompagne, s'écrie pour elle : Statutiim est hominibus mori î — A tout seigneur tout honneur. En tête de la procession terrible marche le pape, puis l'empereur, puis, soufflant une banderoUe nouvelle, une tête de mort qui fait retentir comme un glas une inscription latine : « Mors omnibus œqua, mors inevitabilis est^ hora ejus incerta ! » C'est le Mané-Thécel-Pharès du moyen âge inscrit dans l'église où tous venaient prier par la main ironique d'artistes inconnus. « La mort n'épargne personne, elle est inévitable et son heure n'est pas fixée ! » Le cardinal suit l'empereur, le roi suit lé
cardinal, puis la reine, le duc, et révoque, et le page, l'abbé, Faslrologue, le marchand, Taveugle, tous entraînés par la danse fatale, tous poussés par la main de la grande égalitaire qui trouve moyen d'être à la fois si^ nistre et railleuse. La Mort, telle qu'elle est ainsi représentée , apparaît d'ailleurs de la même façon dans les contes populaires. Souvenez-vous des reparties gauloises du sergent La Ramée. — C'est moi, lui dit la Mort, c'est moi que je suis la Mort que je viens pour te chercher ! — Holàl menteuse, dit le soldat, si tu étais la Mort, ne parlerais-tu pas français?
La grande préoccupation du moyen âge, c'est la Mort. Ce n'est pas seulement en Tan mil que régna la terrible croyance à la An du monde. Mais comme l'homme a pour habitude de se moquer le plus profondément (moquerie tremblante bien souvent) de ce qu'il craint le plus, il imagina cette lugubre satire qui donnait d'ailleurs du courage aux petits en leur montrant que le coup qui les frappait n'épargnait pas davantage les grands. Plusieurs de ces danses macabres étaient représentées sur les murailles des cimetières. M. Geuffray est d'avis que la danse macabre de Cherbourg peut être égalée à celle qui fut peinte de 1515 à 1520 à Berne, par Nicolas Manuel, et peut soutenir même le parallèle avec la danse macabre d'Holbein peinte sur le cimetière de Bâle. Cette mascarade sinistre, disais-je tout à l'heure, prouve la peur que le moyen âge avait de la Mort et l'aidait sans doute à la braver. Mais nous sommes bien les fils de nos pères, et la mascarade du choléra en 1832 ne peut-elle être comparée à ces danses du moyen âge?
•0 VOYAGESD'UN PARISIEN
La Voie douloureuse de l'église Sainte-TriDité, ou la Passion, fait face à la Danse macabre. Elle est placée du côté de rÉpitre. Moins originale que les bas-reliefs dont j'ai parte, elle contient cependant un épilogue très-caractéristique. L'artiste, après avoir représenté le Jardin des Oliviers, le Torrent de Cédron^ la Calomnie chez Pilate, le Gruciflement, ajoute une scène dernière, qui conclut le drame à la façon des mystères : c'est Juâas expiant son crime en se pendant à un arbre. Les fidèles n'eussent pas été satisfaits si le coupable n'eût pas été puni après la victime. Ils haïssaient Judas on ne peut plus et le méprisaient de telle sorte que, à la An de certain mystère dont nous parlait un jour M. Saint-Marc Girardin, lorsque les démons viennent chercher l'àmo du coupable... ce n'est point par la bouche qu'elle sort.
J'aime Cherbourg. La vifîe est petite et bientôt parcourue, mais elle est gaie. Les maisons sont pavées en ardoises; quelques-unes, de construction ancienne, portent une galerie extérieure avec balcon de bois. La Bretagne déjà se fait sentir par quelques noms à consonnances armoricaines : Le Hir^ le Hidec, etc. Cependant, c'est bien la race normande, grasse et fraîche, de bonne humeur, aux allures franches et pourtant rusées, colère et non mélancolique comme la Bretagne, ardente, industrieuse. J'ai trouvé beaucoup de libraires dans les ruc^, et comme c'était jour de marché dans la rue Grande* Rue (un pléonasme), j'ai pu admirer les beautés normandes, rouges et appétissantes comme les pommes de leur pays. A travers les fenêtres ouvertes, j'ai aperçu plus d'un de ces intérieurs normands, lit à rideaux de serge
dans l'alcôve de bois, armoire de chêne, dressoir garni de faïence^ quelque chose de propre et de gai, comme la mousse joyeuse d'un pidiet de cidre...
Le soir venu, il faut voir Cherbourg du haut de la montagne du Rouie. La montée est assez douce, et là-haut, au pied du fort, le panorama est splendide. La mer s'étend vaste, superbe, et se fondant avec le ciel dans une sorte de brume harmonieuse. La ville étale ses maisons blanches^ et se prolonge vers la mer par une jetée hardie et des forts de tous côtés. Le canal, tour à tour empli d'eau ou mis à sec par la marée, et conquis alors par les gamins, qui ramassent, jambes nues, les coquillages ou le varech, se perd dans la rade, où les vaisseaux sont immobiles.
Peu à peu l'ombre se fait, le crépuscule s'étend sur la vaste mer qui bruit sans cesse; il est huit heures, le canon donne le signal de la retraite, et sa fumée se dissipe au loin, puis çà et là, les phares s'allument, la nuit devient complète, les navires semblent s'endormir. Plus de bruit sur le port, le silence. Rien que l'immense et profond murmure de la mer qui bat le sable de son flot étemel...
J'étais à la fenêtre, je voyais au loin les fanaux rouges; à travers les ténèbres, je regardais dans la direction de Guernesey, où je voulais aller... Mais pas de steamer direct à Cherbourg pour les iles anglaises. Un bateau d'approvisionnement chargeait, il est vrai, des pommes de terre pour Portsmouth. De là je pouvais aller à Southampton et trouver un vapeur pour me transporter à Peter- Port. Mais c'était loin, c'était long surtout. Le temps est
es VOYAOtS b'0N PARISIEN
plus précieux que l'argent quelquefois. Pour oette fois, Je renonçai à mon voyage à Guernesey.
— Et, me disais-je, ceux qui sont Ih^bas ont beau apercevoir la France parfois, dans lès jours de soleil et de <5larté, — voyez copime ils en sont loin !...
LOSIDaSS ST LIS AM6LMS 63.^
LONDtlES ET LES ANGLAIS
Boulogne. — Premier pas sar le bateau. — La Tamise. — Un tableau de Biard. — Gravesend. — Greenwich. — Les pontons. — Le pont de Londres.
— Le sablier de la Cité. -^ Uh premier coup d'œil. ^ Le ffin-pulscé, •» PâMants et mastsine. «^ Les monomeDls. — Saint-PauU ^ Arctii*
— tecture anglaise. — Wellington. — Le Parlement. — Les Anglais et la peinture. — La Chambre des Lords. — Le siège de lord John RusscU. ^ Westminster. -^ Le coin des poêles et le coin des rois. -^ Saint- Jaiae'B-Park. — Les clubt etjardîas. — Zoo%fcaZ'(rorden. —L'aquarium.
Le meilleur chemin, la route la plus belle de Paris à Londres, c'est la Tamise.
A Boulogne, où l'on s'embarque, on est déjà en Angleterre. Les enseignes son écrites en anglais, les maisons ont Taspeût anglais» les hôtels se parent du lion biltënnique. On n'y parle le français que par condescendance et l'on vous demande si vous voulez échanger votre argent français contre « la monnaie du pays. » Les Anglais se sehtent encore chez eux, et cela est si vrai qu'à Boulogne ils se trouvent, disent-iis, c sur le continent; » à Amiens, ils sont c en France. • Boulogne est, pour nos voisins, une sorte de colonie où ils envoient leuï's enfants
apprendre la langue française. Mais qu'ils ne s'y fient pas trop; il faut avoir entendu les marins boulonnais raconter comment le 14 septembre 1805> la chaloupe française la Surprise coula bas quatre péniches montés par Vanglais, pour comprendre que Boulogne est toujours française et bien française.
Et pourtant les bateaux sur lesquels on s'embarque sont des bateaux anglais. Les bateaux qu'on rencontre en chemin sont des bateaux anglais ou norwégiens ou da^ nois; Les bateaux qu'on trouve mouillés à Greenwich ou dans le port de Londres sont des bateaux anglais encore. Je crois que nous aurons beaucoup à faire avant de pouvoir lutter par le nombre des navires avec la vieille Angleterre. On n'a pas plus tôt mis le pied sur le steamer qu'on se trouve bien loin de la France. Ces matelots qui vous entourent n'entendent pas votre langue, les passagers français sont rares, car ils sortent peu de chez eux, et toute cette foule est composée d'Anglais qui reviennent de France, d'Allemagne, de Suisse ou d'Italie, et qui regagnent knir patrie. Qu'ils ont raison de voyager, nos voisins; les voyages seuls détruiront peu à peu ces petites haines, si ridicules, qui font les grandes catastrophes!
Par un beau temps, par un temps clair, cette traversée est magnifique. Boulogne, a chaque tour de roue de la machine, s'éloigne et s'enfonce dans sa baie; la colonne qu'éleva Bosio, en souvenir du camp de i804, se dresse au loin sur la hauteur; les côtes s'élargissent, s'étendent» se développent de tous côtés avant de disparaître à l'horizon, puis dès qu'elles se sont effacées apparaissent comme émergeant des flots les falaises crayeuses de T Angleterre,
semblables à une raie d'écume pétrifiée. Le steamer court rapidement sur la mer unie et verte, battant Teau de ses deux roues superbes, laissant derrière lui un long sillage que le soleil fait étinceler. Autour de lui, la mer encore, sillonnée de steams-boats, dont la fumée étend une raie sur le ciel bleu> ou de voiliers se courbant sous le vent et se balançant doucement sur les vagues. Parfois, des mouettes élégantes traversent le ciel comme des flocons de nuages, ou rasent la mer en se poursuivant comme des hirondelles. Hélas 1 sur le bateau, le spectacle est plus douloureux; les visages se contractent, les yeux égarés fixent des objets invisibles, et ces blêmes figures, accroupies contre les ballots ou accrochées aux cordages^ ont parfois les sinistres allures de spectres.
Courage! voici la Tamise! Des bouées de toutes couleurs se balancent à droite et à gauche; celles qu*on a peint en vert indiquent qu'un navire a péri là. De loin, on aperçoit des façons de bateaux surmontés d'une toute cerclée de fer qu'on allume le soir, et qui dénoncent la présence d'un banc de sable. Sur ce bateau d'alarme vivent nuit et jour toute l'année une famille de matelots. Ils sont là, le père, la mère les enfants, emprisonnés. La plupart s'occupent à quelque travail; les uns sont cordonniers, les autres menuisiers, d'autres pécheurs. Le dimanche ils se rendent à la ville, à Hamsgate, à Marsgâte, aux environs, et vendent leur travail de la semaine, puis ils reprennent leur vie d'abnégation et de solitude. Parfois aussi, lorsque la marée a mis à sec ces bancs de sable, les jeunes gens de Marsgate s'y rendent aussitôt et organisent une partie de crickett. Si les joueurs se lais-
sent surprendre par la marée montante, le bateau est là pour les recuteillir.
Peu à peu, sur notre packet, l'ordre se rétablit à mesure qu'on avance davantage dans la Tamise. La coquetterie, que le mal de mer supprime absolument chez lo femme, reparaît dans les cheveux blonds qu'on lisse en bandeaux, dans les rubans qu'on rattache, dans les robes dont on arrange les plis. Dans un coin, un groupe d'enfants qui crie d'une façon désespérante se téit brusquement ail moyen de quelques gouttes de brandy que leur verse leur mère. Un enfant français mourrait, la poitrine brûlée, par l'absorption du quart de liquide que ces babys aux joues si roses avalent avec des sourires divins. Les lorgnettes vont leur train; les Anglais les ont depuis Boulogne sorties de leurs étuis et les tiennent braquées sur les côtes. Et le spectacle en vaut l« peine 1 Les rivages de la l'amise se dessinent déjà nettement; des vues superbes se succèdent de chaque côté du bal;eau, et Ton n'a pas à faire un m6uven>ent pour feuilleter le plus ravissant des albums.
Au loin, d'abord noyées dans une brume himîneuse, des villes provocantes apparaissent avec ieurs maisons blanches, étagées en amphithéâtre; c'est Ramsgate, c'est Marsgate, c'est une succession d'apparitions coquettes; des voiles brunes comme des felouques indiennes se croisent de tous côtés; les navires deviennent plus nombreux; au loin le Lkviathan, que sa grandeur attache au rivage, dresse ses six mâts gigantesques sur le ciel limpide, et les passagers philosophes font remarquer que les choses humaines ne pourront jamaislutteravecla nature.
LONDRES ET LES ANGLÂlâ ê7
Mais in Téttiisê) t^ui à Yhmm Y&ti^ eomm Tdlgue marine, se tranDfoftnêen m fé^séfMnt ] elle dt3vi«at un fleuvo jaune où le bateau trace un sillon d'écutne i)ouetisè ; les vUles se peuplent de natires> mais elles perdent leur aspect iHtninenx; des maisons hautes et noires remplaeent les jolies viltus des côtes, lès efiiànif nées se dressent avec leurs colonnes de fumée, tels enseignes envahissent les mur&Hles; nette !<^^ on approche de Londres. A droite, le rivage se déroule avec une platitude uniforme, verdoyant et bas, borné à Thorizon par une ligne d(^ petits arbres; des moutons paissent dans les prairies sans fin; ce pay^ sage plat et aligné au cordeau peut avoir un diarme très-grand pour les amateurs de la ligne droite, mais la géométHe n'a rien à voir avec le pittoresque. Â gauche, le spectacle est plus animé ; les villes se succèdent avec rapidité. C'est Graveisendi, avec ses affiches de toutes cou* leurs, et qui arbore fiè^e)!lent je ne sais quel monument gothique, surmonté d'une coupole turque garnie de tuiles, qui donne è^à une idée de rarchitecture anglaise. C'est Woolwich, <ïui semble si patsiMe et recèle le plus formidable des arsenaux, c'est Greenwlth, dont l'immense palais noirci, avec ses deux dèmes, fait songer au désert de Versailles. Au oentre du monument sur la rive, une ccrfonne a été élevée à la mémoire de Bellot, qui tomba dans les mers de glace ii in recherche de sir John Franklin.
Pauvre monument, bien mesquin et bien grêle auprès de la gigantesque solennité du palais, mais il faut savoir gré k f Ànglelerre d'avoir osé écrire cheî elle sur ûtt 8«de tfe pierre le nom d'un Français.
Au milieu de la Tamise sort la carcasse immense d'ua navire peint en noir. Il a servi de ponton autrefois; c'est là peut-être que la Tour-d'Auvergne a été enfermé, et qu'il a attaché sa cocarde tricolore à son épée en défiant ses geôliers de la lui prendre. Les prisonniers étaient si nombreux dans ces pontons que, si l'un d'eux mourait^ les autres le soutenaient encore : il ne pouvait tomber faute de place^ et, cadavre, se tenait debout comme cet Espagnol de la légende qui marchait au combat, mort et cloué dans son armure. Et pourtant, plusieurs réussirent à s'échapper t Ils sortirent par ces écoutilles, seprécipi* tarent sur une barque anglaise, s'en emparèrent, et avec, elle revinrent en France! Le navire a eu honte de son nom de prison ; il est devenu un hôpital maritime» et ouvert aux matelots de toutes les nations, une triple ins* crlption allemande, anglaise et française dit qu'il est entretenu « aux frais de tous les peuples. »
L'air s'épaissit; l'atmosphère devient lourde, la Tamise roule à présent une eau noirâtre. A travers la fumée des usines, le bruit des vaisseaux, le sifflement de la vapeur^ le cri des matelots, le bruit des, marteaux, le halètement des hommes, le steamer avance, poussant aussi ses rauques soupirs. Au loin, une ville de mâts, de maisons entassées, de constructions gigantesques, grandit et s'avance sur nous comme pour nous engloutir. Sur la rive, parmi cette atmosphère de goudron , de fumée et de brouillard, vers le ciel gris se dessinent tristement quelques arbres grêles. Ce pâle feuillage, épanoui là par hasard, repose un peu la vue et rappelle vaguement la la nature exilée. Ne la cherchez que là, le ciel, les
LONDRES ET LES ANGLAIS €t
champs, tout a disparu. Ce ne sont que des mâts, des vaisseaux, de la vapeur, un tumulte sombre. Il faut s'accoutumer à cette teinte lugubre répandue sur toutes choses, à ce bruit assourdissant, à cet horizon tristement borné par les mâts, puis, lorsque l'œil et Toreille ont accepté cette couleur et ces sons, on n'a plus qu'à s'éton* ner et qu'à admirer.
Le bateau de la Tamise débarque à Custom House, devant le premier pont, le Pont de Londres. Nous ne pouvons nous faire une idée de ces six grandes arcades hardiement jetées sur un fleuve qui fait songer aux cours d'eau de l'Amérique. Il est grand, comme tous les monu* ments de Londres, et qu'on ne se récrie pas si les mots c grands > et « gigantesques » sont souvent répétés ici , on perd peu à peu, à Londres, l'habitude des autres adjectifs pour ne se souvenir que de ceux-ci. On se déshabitue pareillement de l'uniforme, et ce n'est pas d'abord sans un certain ennui. Dès que la corde jetée par les matelots a servi à l'abordage du bateau, dès qu'on a franchi le pont de bois qui mène à Gustom-House, on s'inquiète de ses bagages, et durant quelques minutes, on craint quelque peu de ne les plus retrouver. Ces bagages visités sur le bateau même par les douaniers, ont été pris sur le steamer par des hommes sans nul insigne, qui les débarquent et les apportent eux-mêmes sur les cabs. Los Français ont beaucoup de peine à se persuader que ces portefaix, qui n'ont ni médaille de la préfecture, ni tunique d'ordonnance, ni casquette à inscriptions ne sont pas des filous. Leur étonnement est grand en retrouvant leurs bagages symétriquement
70 VOYAGES D'UN PARISIBN
rangés dans l'espèce dé grange qui sert de salle d'arrivée, et où chacun va, vient, à droite, à gauche, sans c en-^ freindfé, > comme en France^ « la consignei >
On s^est déjà habitué à l'atmosphère de Londres> et pourtant on entame à peine la série des stupéfao^ tiens.
A Londres, la première enseigne qu'on rencontre sur . son chemin en entrant dans la Cité par London-Bridge est l'image exacte de la vie anglaise. Un grand sablier d'or qui se dresse au haut de la porte vous dit clairement qiue le véritable souverain de Londres, celui devant qui tout le monde se courbe, c'est le temps, ce temps qui est l'argent^ la prospérité, l'avenir. Les Anglais seuls savent tout ce qu'il vaut; aussi bien n'en laissent-^ils pas perdra une parcelle. Leur grand homme de guerre> Wellington, ne sut jamais que bien faire une chose : attendre. Il suffit de regarder d'ailleurs ces rues si animées, si encombrées pour le comprendre. On ne sait pas si cette foule peâse, aime, on sent qu'elle va. La foulé française est gaie, bruyante, souvent folle, la foule anglaise est active et empressée. Supposez un Otahitieri se promenant sur le boulevard dans le costume de son pays, il assemblera autour de lui dix mille badauds. A Londres, on lui don* nera simplement du coude dans l'estomac sous le prétexte qu'il gêne la circulation. La circulation! On ne vit réellement pas à Londres, on circule. Les cabs circulent avec la vitesse de l'éclair, sans cris, sans embarras, sans accident; les omnibus circulent de tous côtés, avec leur conducteur aux aguets qui vous demande où vous allez, qui vous hèle du plus loin, qui descend chercher les
londhiss et les anglais ii
liâmes par la main et les introduit poliment dans sa voiture. Les passants circulent rapidement et pourtant sans hàte^ chargés de lettres, affairés, et cependant compassés, C'est un mouvement infini, une activité sans cohue, une foule immense et sans bruit.
Ce qui étonne d'abord Tétranger, à Londres, c'est Tas* pect singulier des maisons. Point de portes cochères, mais de petites portes garnies d'une demi-douzaine dQ sonnettes, des maisons assez peu élevées, sauf dans le^ grandes rues et toutes défendues par une sorte de fossé grillé ou entourées d'une palissade. Tout cela noir et re» tiré, cloîtré pour ainsi dire, montre bien que les Anglais aimant surtout à vivre cachés en leur gite. Ce sont eux qui ont inventé ces boxes où l'on mange, dans les tavernes, sans voir ses voisins, sans en être vu. Ces rues son vastes pour la plupart et quelques-unes sont immenses Notre rue de la Paix ne formerait pas la centième partie de la rue d'Oxford, qui n'est pas plus longue, je crois, que le Strand, qui a pour rival, peut-être heureux, Piccadilly. Mais la coquetterie de nos rues parisiennes les rend incomparables. Ces interminables voies anglaises ont d'ailleurs un inconvénient, leur grandeur même. Par exemple, c'est à peine si le nom qu'elles portent est écrit au pinceau, en lettres noires, souvent effacées, en queL ques rares endroits. L'étranger, qui cherche à s'orientet en levant les yeux sur l'angle des rues, a parfois une lieue à faire, — petite mesure, — avant de réussir à trou, ver son chemin. Un Anglais, à qui je faisais cette observation d'édilité, me répondit que les rues de Londres ne sont pas faites pour les étrangers.
71 VOYAGES D*UN PARtSIÉN
On jugerait une nation^ j'imagine, par la seule inspection de ses rues. Dans les rues de l^ondres, on rencontre à chaque pas des gin-palaees : ils sont ouverts à tous venants, à tous les âges. On n'a qu'à pousser une porte sans serrure et à entrer, mais, comme la retpectoMlity anglaise se retrouve partout, il y a là la porte des gentlemen et celle du common people. Point de danger que l'on se trompe. Là, la foule boit debout, sans causer, et pour le seul plaisir de boire. Les oyster-rooms ne sont que des gin-pafaces déguisés. On y vend des huîtres, des crabes, des homards, tout cela arrosé de sherry ou ù'halfandhalf. Les magasins ont un aspect particulier. Devant les comptoirs^ on a placé une rangée de chaises où les passants viennent s'asseoir, regardent les marchandises, les inspectent, font leurs empiètes ou se retirent sans qu'un commis les supplie d'acheter ou leur fasse mauvaise mine pour n'avoir pas acheté. Celte expression, faire Varticle, qui égayait si fort Balzac, est parfaitement inconnue à Londres. Certains magasins font mieux encore, par exemple, les tea companies. Ils affichent quotidiennement le cours de leurs denrées. — Thé, 1 V3<*. — Chocolat, 1 Vli*^- — Et ils s'en tiennent là. Entre qui voudra. Leur porte est ouverte. Plusieurs établissements, — ils sont immenses, — sont éclairés au moyen d'un de ces plafonds lumineux qu'on a inaugurés dans nos nouveaux théâtres, et ce plafond, qui éclaire deux salles à la fois, leur sert et de lustre et de calorifère. Les Anglais ne laissent rien perdre.
Le touriste non plus ne doit pas perdre de temps. Il faut que ses jarrets durcis de fatigue se plient aux longues
courses. Surtout pas de voitures qui font trop rapidement voir les choses et seulement à la surface. La flânerie intelligente est encore la meilleure façon de bien voir les villes^ absolument comme les courses à pied, le sac sur le dos, constituent la meilleure façon de voyager à travers champs. Visiter les monuments est encore une question secondaire; les gravures et les photographies remplaceraient parfaitement les voyages si Tobjectif rendait ce qui fait le monument lui-même: la vie et Texpression qui raniment. Je débutai par Saint-Paul; c'est la cathédrale de Londres et sa lourde coupole se détache de loin sur la masse énorme des maisons. Figurez-vous le Panthéon élevé à des proportions colossales, mais toujours aussi froid et rendu plus lugubre par la suie qui s'attache à ses arêtes, se niche sur ses colonnes, envahit son fronton, noircit les mains et cerne les yeux des statues. En vain essaye-t-on de récrépir le monument de temps à autre. La fumée à Londres est toujours la plus forte et la pluie qui délaye cette suie donne à Saint-Paul un caractère bizarre et déplaisant.. Tous les monuments de Londres ont d'ailleurs Fair, avec leurs saillies balayées par le vent ou la pluie, d'être recouverts d'une couche de neige.
L'intérieur de Saint-Paul est grandiose, mais triste et nu. Le soin britannique se retrouvedans l'immense tapis de gutta-percha dont on a couvert les dalles de l'église. Ce temple est orné de tous côtés des monuments de généraux tués dans les guerres de l'Inde ou du premier empire. On peut en quelques minutesse faire par là une idée de la sculpture britannique. Le tombeau dé je ne sais plus quel général^ — je crois que c'est le général Picton,
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tué à Waterloo, — est surmonté d^un groupe aiasi oonçu : le général tombe, la tête inclinée sur la poitrine^ entre les bras d*un Hercule nu qui le soutient de tous ses muscles, tandis qu'un grenadier anglais, en grand uniforme, te shako orné de gigantesques plumets alors de mode, pré« sente les armes à son général mort. A peu d'exceptions près, tous les monuments sont composés de cette façon. On nous demanda si nous voulions monter dans le haut du dôme, entrer dans la galerie à écho et visiter la grosse cloche. Tout cela, en Angleterre comme en Belgique, se paye, et se paye très-cher. Mieux valait visiter les caveaux, qui, du moins, conservent quelques souvenirs. Là, toujours entourés de lampes funéraires, s'élèvent sur des socles immenses les tombeaux de Nelson et de Wellington. Le tombeau de Nelson, immense masse de porphyre, immédiatement placée sous le dôme de la cathédrale, contient la bière où Tamiral est couché; cette bière est faite avec le grand met du vaisseau français VOrient, que Nelson avait capturé à Aboukir.
Dans une autre crypte, on a conservé le char funèbre qui servit à l'enterrement de Wellington. Le duc est lit, recouvert encore d'un long drap do velours noir surmonté de sa couronne; son bâton de commandement, son épée et les draperies qui l'entourent étincellent du nom de ses victoires. Ces roues de bronze qui le traînèrent ont été fondues avec des canons français, et le guide a bien soin d'en détacher une vis et de vous la faire soupeser pour vous montrer combien ce char est lourd. Jamais mortel, jamais héros n'eut en vérité de pareilles funérailles. Ces ornements, cas draperies, cette profusion d'or, de velours.
de panaches, ces chevaux capaj^açonnés qu'on a empaillés et qui restant attelés toujours à ce char funèbre, ce sou* venir d'une journée de deuii montrent combien rApgtcterre sut comprendre que cet homme l'avait sauvée. Il y allait en effet de l'honneur anglafs, ^ si l'honneur d'un peupleest attaché au sort desesqrmes,— sur ce plateau du mont Saint-Jean où Vlron-Duke vpyait ses soldats tomber un à UQ sans reculer. Au lieu de Wellingtoi)^ mettez sur ce plateau un général ardent et superbe, au lieu (]e cet homme de fer un homme de feu : il ne voudra pas recevoir ainsi la mort sans se défendre, il s'enfoncera désespérément dans les bataillons français et s'y anéantira tout en* lier, Kst-il donc écrit que l'obstination tient souvent lieu de génie ?
La vue de ces dépouilles impressionne et trouble; peutêtre voudrait-on une ombre plus épaisse autour de ces grands noms. Les lampes funéraires sont alimentées par des becs de gaz qui brillent gaiement, sans se douter qu'ils éclairent des tombes. La lumière de l'huile^ plus mystérieuse et plus douce, conviendrait mieux dans cette crypte. Mais nous sommes à Londres, et à l'entrée même des caveaux, n'y a-t-il pas une rangée de seaux tout prêts à servir en cas d'incendie? L'utilité décidément aura toujours le premier pas dans les choses anglaises.
En sortant de Saint-Paul, on éprouve un invincible besoin d'arrêter ses regards sur quelque monument bien irréguUer, bien sauvage, tout à fait en dehors des constructions classiques. Le Parlement, au premier abord, a l'air de vouloir remplir cette condition d'irrégularité. Ce vaste assemblage de tours et de clochetons, cet an;as d^
sculptures, de pignons dentelés, de ciselures délicates étonne à la fois par sa grandeur et sa délicatesse. C'est le joli dans le grand; ces tourelles découpées qui se mirent immédiatement dans la Tamise, ce double monu> ment qui semble à la fois plonger dans Teau même et se dresser vers le ciel, celle imposante tour de l'Horloge, immense et superbe jet de pierre que les dorures recouvrent vous laissent un moment stupéfait. Mais il ne faut pas longtemps pour être choqué par des détails; sur cet énorme bâtiment d'un gothique tout moderne s'élèvent des clochetons moresques surmontés de la couronne royale, et cet amalgame de styles semble on vérité trop irrégulier. En revanche l'intérieurdu monument est vraiment merveilleux. Ce qui frappe d'abord, c'est une longue peinture à fresque de M. D. Maclise, représentant l'entrevue de Wellington et de Bliicher, après la bataille dé Waterloo. Wellington, Waterloo, on ne peut faire un pas à Londres sans se heurter contre ces noms. Cette peinture couvre tout un pan de muraille de la Galerie Royale. D'un dessin irréprochable, elle pèche à fois par la couleur et par un arrangement symétrique qui déplaît même dans une fresque. Wellington el Bliicher occupent le centre du tableau, Wellington monté sur ce cheval Copenhague, aussi célèbre chez les Anglais que chez nous le cheval des quatre fils Aimon. Le peintre a su donner à Wellington une expression d'une tristesse profonde. On sent que la joie d'une bataille gagnée est étouffée chez le duc par le spectacle de son armée presque anéantie. Quant à la figure de Bliicher, le grenadier français le plus acharné contre les Prussiens ne lui eût pas prêté un visage aussi
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déplaisant et aussi farouche. La plupart des figures qui entourent Wellington sont des portraits. Elles se détachent sur le fond blanc de Thôtellerie qui porte ces mots sur sa muraille: < A la Belle Alliance. » Cette hôtellerie existe encore. C'est là que lord Uxterville fut opéré et que dix ans plus tard^ visitant le champ de bataille^ il déjeuna gaiement sur la table même où on lui avait coupé la jambe. Cette peinture, comme toutes celles qui décorent le Parlement, n'est pas un modèle de couleur. On dirait que la couleur a été donnée aux seuls artistes qui vivent au pays du soleil. Les fresques des corridors qui conduisent de la salle centrale à la Chambre des lords et à celle des Communes senties plusadmirablés collections de tons faux et criards qu'on puisse rencontrer. Il y a la une Alice Lisle cachant les fugitifs après la bataille de Sedge- «loor, une Séparation de lord et lady Rtissell et un Dernier somtneil d^Argylly qui, malgré d'éminentes qualités de dessin, rentrent évidemmentdans la peinture comique. Et pourtant, reproduits par la gravure, ces tableaux paraissent excellents; c'est leur couleur seule qui choque, mais elle choquerait un welche.
On s'en console en entrant dans la Chambre des lords. Avec ses sculptures gothiques, ses dorures, ses fenêtres dont les vitraux étincelants représentent les rois d'Angleterre et les reines, ses armoiries sculptées partout, ses écussons accrochés aux angles, ses tapis d'uii bleu foncé et SCS draperies, ses candélabres de douze pieds, ses galeries fouillées comme les plus minces ivoires de Dieppe, cette salle arrête, étonne et séduit. A gauche, en face du fauteuil du lord chancelier, s'élève le trône, dont les pieds
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réposent sur quatre lions couchaiits et dont leà ornements de cristal de roche brillent comme des diamants sur Utie profusion d'or. Disposés comme des divans, les siégea des lords $e prolongent de chaque côté de ce trône. Un visiteur demanda au policeman la place où se tient d^habilude lord John ftùssell et Voulut absolument s*y asseoir. Le policeman le regarda, et loin de se lâcher se contenta de sourire bn manière d'approbation. La Chambre des communes estmoînsricheetmoinsornéequela Chambre des lords. Notre Chambre des députés est deUx ou trots fois plus grandeque cette petite salle carrêeremplie parfois deç émanatioils de la Tamise, mais dont les tribune^ pout' le public peuvent contenir une foule nombreuse. C'est une compensation.
On sort du Parlement par la salle Sâint-Étienne, qui communique avec cette superbe salle de Westminster, vaste chapelle^ un peu abandonnée, qu'on doit décorer à fresques et orner des statues des législateurs. Plusieurs de ces statues se dressent déjà dans la salle Saint-Étienne, immobiles, avec leurs noms écrits sur le socle de marbre. C'est Haropden et Selden, c'est Burke, c'est Robert Walpole, lord Chatham, Fox, Grattan, tous taillés dans ce moule des orateurs à qui la nature donne à la fois le geste et la parole, le génie et là beauté.
Mais ce qui console tout à fait de Saint-Paul, c'est Tabbaye de Westminster. La, ce qui vous attend, c'estUnConnu, la sombre poésie du mystère, cette poésie qui fascine comme un gouffre sans fond. On y entre par une allée étroite, poets corner, le coin des poètes; là porte franchie, c'est aussitôt un foulUis de monuments entdssés, où,
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déehiffrani des noms parmi les inscriptions latines» on découvre tout un monde rayonnant de fiers esprits. Icf» G^t le plus grand de tous, Shakspeare, enfoncé dans un coin, son mausolée collé à la muraille; près de lui, c'est Dryden, le pauvre et fier Dryden; ici, c'est Hilton, c'est Hunier; au*dessu8 de cette porte c'est Olivier Goidsmitli; Garrick sort de son tombeau, revêtu encore de son costume de soie. Pauvre comédien, qui croit pouvoir de nouveau jouer son rôle, quand la oomédie de la vie est terminée! Mais il manque un poëte à ce coin des poètes, c*est Byron. Ne le cherchez pas. L'Angleterre ne lui a pas encore pardonné son génie. Elle n'a pas encore compris cette âme de feu qui se consuma elle-même, et le monument que Thornwalsen avait envoyé de Danemark pour Byron est encore aujourd'hui séquestré à la douane de Londres par les soins de quelque margulllier. Après les poètes, les rois. C'est dans l'ordre. Les grilles des chapelles s'ouvrent pour l'étranger moyennant iix pence, et les bedeaux vous récitent les noms de ceux qui dorment là. Tous les dénoûments de cette sombre histoire d'Angleterre sont venus se pétrifier côte à côte. Non loin d'Elisabeth, Marie Stuart; les victimes à côté des bourreaux; Innocents et coupables, tous sont réunis. Les enfants d'Edouard yontun mausolée, leur oncle Glocesteren aurait eu un sans le hasard de sa mort. Quelles sombres magnificences! Ces colonnes noires, ces sinistres détours que fait l'église, ces marches qu'il faut tour à tour franchir et descendre, ces angles mystérieux que l'ombre ne quitte jamais, vous pénètrent peu à peu d'une certaine crainte. Le moyen âge n'a pas été chassé de son repaire*
Il est là tout entier, vivant au milieu de ces choses liftrles, — et non pas le moyen âge gigantesque et superbe de rAHemagne, le moyen âge des Minnesœngers ou celui des Troubadours» un moyen âge terrible et sombre^ où parmi les ténèbres illuminées par le reflet de Tacier, rougissent les tacbes de sang. Dans la nef de Henri YII, cette incomparable merveille, où la pierre est brodée, ciselée, niellée, où le plafond, surchargé de rosaces féeriques, laisse pendre ses grappes de ciselures comme des stalactites, les bannières des hauts barons, leurs* casques et leurs écus sont suspendus encore. Sur les sièges où ils s'assirent, aux couronnements de leurs rois, leurs armoiries bizarres étincellent toujours, et sans doute la nuit ils reviennent agiter, comme autrefois, leurs « oriflammes en lambeaux.
Plus loin, dans les replis capricieux de Tarchilecture^ une petite porte étroite, sombre, garnie de clous énormes, s*ouvre dans un pilier creux. L'homme le plus petit doit se courber pour passer par là. Qui sait tout ce que cette porte a vu ? Quand le soir vient, lorsque la nuit envahit peu à peu Tabbaye, celui qui resterait là quelques heures songerait à d'étranges choses. Toutes ces tombes ont de lugubres histoires, il y a du sang sur toutes ces dalles et, tout près du trône vermoulu où s'assirent les anciens rois, et que l'on peut toucher du doigt, étincelle une large épée à deux mains qui a eu, elle aussi, son moment de vie ! Mais au milieu de tous ces rois, leur égal, dormant à côté d'eux, l'Angleterre a mis James Watt, qui le premier utilisa la vapeur, — et cette statue de savant repose des lugubres souvenirs. Il n'est pas le seul
qui ait reçu cette hospitalité : Newton et Robert Peel sont couctiés aussi à Westminster, et l'amiral Napier, et combien d'autres! Turenne n'a-t-il point sa place a Saint- Denis auprès du grand roi ? Ce qu'il faut voir encore, c'est le cloître. Il est désert, l'herbe l'envahit, son portique gothique ne voit plus aujourd'hui aucun promeneur et, parmi les ronces de la cour, quelque pierre aux ornements effacés montre seule, par sa crosse et sa mitre rongées par l'eau, que dorment là des évéques dont on ne peut plus lire les noms.
Le parc de Saint-James n'est pas éloigné de Westminster. C'est un jo!i parc, grand et verdoyant, où les enfants jouent sur les pelouses, et que traverse une jolie rivière parsemée de cygnes. C'est à Saint-Jame's Park qu'est situé le palais de la reine. Il donne bien une idée exacte de la royauté anglaise. A côté de ces clubs immenses, qui appartiennent à Taristocratie, et des hôtels des lords, il a l'air d'une habitation bourgeoise. Les clubs, ces mouvements véritables, qu'on rencontre à chaque pas à Londres, sont nombreux, et constituent à la fois des restaurants, des salles de lecture et des dortoirs. Le club Carlton, pour n'en citer qu'un, compte 800 membres non compris les pairs d'Angleterre et les membres de la Chambre des communes qui en font partie de droit.
Au reste, parcs, squares, clubs, palais, à Londres^ tout est grand. Le Regent's Park, qui est enclavé dans Londres même, a l'étendue du bois de Boulogne. Encore se continue-t-il dans cet immense Jardin zoologique qui laisse bien loin derrière lui notre Jardin des Plantes. Outre certains animaux rares que nous n'avons pas, le
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2(^togical Gàrden possède une inerveille véritable, Tàquarium. La, dans un espace assez vaste, toutes les merveilles inconnues de la mer vous apparaissent clairement. La lumière qui illumine par en haut ces massés d*eau transparentes leur donne je ne sais quel aspect féerique, et ces animaux hybrides, ces poissons cuirassés d'écaillés formidables, ces monstres inconnus, ces fleurs qui se transforment tout à coup en gueules affamées, ces salamandres gluantes, entassées les unes sur les autres, ces façons de sauterelles aquatiques, semblables aux démons de la tentation de saint Antoine par Caliot, cet assemblage de curiosités et d*étonnements, est un des plus curieux spectacles. Et là, ce n'est ni cette foule de lions superbes, ni ces grêles ibis, ni ces tigres richement tachetés, ni ces éléphants énormes qui étonnent le plus, mais ces mystérieux habitants d*un monde immense qu'on aurait crû à jamais fermé à l'œil humain.
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Le théâtre anglais. *- Imitations < et adaptations. » ^ Les cafés-concerts. -<^ Speeeht et speakers, — Les nègres. — Unswortli. — Margaret Djoglas. — Les Jardins. — Grcmom. — Panch et Poiichinelle. — Il a gaieté et gaieté. — Les Garibaldiens. — Pafriotisme. — Nieholsonj ge et jary. —La pndcar anglaise. —Un tribunal popubire. — Déception. —-Le musée Tassaud. —Ce qu'on voit dans la CÂamôre des horreurs. ^Masée et masée. — La galerie nationale. <-» Turoer. —Les madanies de Uay nurket. — Le inppUce de Pbidias.
A Londres, le goût du théâtre est beaucoup moiDS développé qu'à Paris. Les Londonnërs gardent leur admiratioD pour les exhibitions curieuses et les phénomènes. Il faut dire aussi que le théâtre anglais est bien inrérieur au nôtre, qu'il suit pas à pas d'ailleurs avec une fidélité plus que scrupuleuse. La plupart des pièces produites sur les théâtres de Londres sont des pièces françaises auxquelles on a passé un mac-farlane. Le grand succès de Tan dernier, The Streets ofLondon, — les Ruea de Londres, — de M. Dion Boucicaut, qu'on représentait au théâtre des Princesses, est la traduction littérale d'une pièce française déjà plusieurs fois imitée, les Pauvres de Paris. Aux douceurs du dialogue, les Anglais préféreront toujours les éblouissemenls des décors. Aussi les directeurs ont^ils soin de faire afficher, à côté de la pièce elle-même,*
le titre alléchant de quelqu'un des tableaux. Par exemple» The Streets of London se prélassent entre deux affiches* dont Tune porte The houseon firet — la maison en feu» — et Taulre, Charing-Cross vu le soir. La maison en feu et la vue de Charing-Gross, voilà certainement la grande attraction des Rues de Londres. Durant tout le drame, le public reste assez froid, mais quand arrive le décor de rincendie, lorsque les pompes envahissent le théâtre, quand la maison s'écroule au milieu des flammes, alors Tenthousiasmc ne connaît plus de bornes. On applaudit à tout rompre, on se lève, on s'agite, on crie. Assez amateurs du réalisme, il faut d'ailleurs aux Anglais de véritables flammes, une foule de figurants qui hurlent, une pompQ. véritable maniée par de véritables pompiers. Leurs acteurs jouent sans se gêner, les mains dans les poches, et risquent rarement quelque geste pathétique. M. Gh. Mathews, que Paris applaudissait aux Variétés il y a deux ans, est trcs-aimé de ses compatriotes, peut être parce qu'il se rapproche davantage de la façon de jouer des acteurs français. Le grand succès de l'acteur Fechter, qui joue à la fois à Londres Hamlet et le Bossu, voire même Robert Macaire^ le tout avec un déplorable accent» vient de ses jeux de physionomie, auxquels les Anglais ne sont pas habitués, et de sa flamme communicative qui lui fait pardonner sa prononciation.
Ce que les Anglais préfèrent aux Ihéùtres, ce sont les musiC'halU, les cafés-concerts, les assembly^rooms. Tout en prenant de la bière ou du sherry ils écoutent les chanteurs qui hurlent sur tous les tons les airs d'opéra et i-îs diansonncttes comiques. La liberté théâtrale a tou-
joors existé à Londres. Dans une même soirée, on peut entendre au musichali d'Oxford-street la plupart des morceaux du Trouvère ou de Fauxt.— Verdi et Gounodsonten grande faveur à Londres,— des imitations ou des parodies des pièces en vogue» des chansonnettes et assister è quelque pantomime. Puis arrivent des nègres qui chantent des chansons madéeasses ou se livrent a des speechs assez longs et fort indépendants. La moindre des hardiesses auxquelles se livrent ces speakers conduirait tout droit en France l'orateur en police correctionnelle. J'ai entendu le plus aimé de ces niggers, Unsworth, faire la revue de la semaine avec une verve singulière, parlant à la fois de la question du Sleswig-Holstein et de la guerre d'Amérique, des nouveaux chapeaux des polh^emen et de la coupe des habits du prince de Galles, parlant même un peu de la France de façon à. se faire applaudir de ses auditeurs. Au concert du Pavillon, situé en face d'Haymarket, un chanteur comique fait fureur en improvisant des chansons satiriques où il s'escrime sur les auditeurs qui Técoutent. Le public n'a qu'à se bien tenir quand ce diable d'homme est en scène. — Olez bien vite ce chapeau gris, monsieur, ou sans cela le speaker va vous demander, dans un couplet subit, « pourquoi les gens qui ne portent pas de chapeaux noirs ont l'air si bête. » Mais ce qui m'a semblé le plus véritablement anglais dans ces spectacles, c*e&ilB pédestriane Margaret Douglas. A Leicester-square, à la porte de l'établissement de l'Alhambra, de grandes affiches vous apprennent que Margaret Douglas, marcheuse venue d'Australie, a parié qu'elle ferait mille milles en mille heures, et qu'elle invite le public à l'assister dans
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son défi. On entre ; une gdlerie circulaire établie autour du music-hall montre quel chemin suivra Margaret Douglas. La distance parcourue en faisant le tour de TAlham* bra équivaut, dit une affiche, à un tiers de mille* Margaret s'avance ; c'est une vieille femme coiffée d'un chapeau de matelot, avec une jupe de soie pailletée. E\kè est grave, elle salue le public et se met en marche. Pendant qu'elle fait ses trots tours de salle, des clowns pirouettent sur la scène pour amuser l'assemblée. Quand elle a fini, elle salue; un gentleman en habit noir marque sur un tableau le nombre de milles parcourus jusqu'à pré* sent, le public crie hurrsh et jette des bouquets à Margaret Douglas. Et c'est tout ? — C'est tout. Margaret Douglas fait ainsi trois milles par soirée, en trois heures, ce qui n'est pas énorme, mais cette particularité suffit pour la rendre illustre. Sa photographie est exposée à toutes les vitrines et les journaux illustrés publient avec succès son portrait. Un inconnu parierait aujourd'hui de boire un nombre énorme de pintes d'ale à la face de Londres/ qu'il serait demain plus illustre que Shakspeare.
Une des grandes passions des Londonners, à l'heure présente, c'est Garibaldi. Le portrait du général se retrouve partout, à tous les coins de rue. On a donné son nom à une nouvelle ligne d'omnibusqui vientde sefonder. Costumés en garibaldiens, vareuse rouge, foulard Wane autour du cou, des chanteurs italiens soulèvent des torrents d'enthousiasme en chantant un Evvim Garibaldi t accentué par ces poitrines méridionales qui sont créées pour l'harmonie. Ce même soir où j'assistais à cet hymine italien, un danseur français qui tour a tour dansait cos-
tifflié en hlghlandar, en paysan suisse^ m alsacienne, ca maHn anglais, s'avisa de prendre un uniforme de hussard français et de pirouetter en agitant le drapeau tricolore. Dire que la salle demeura froide ne serait pas suffisant. Elle gardait toute son énergie dans les bravos pour la minute suivante où le danseur revenait avec le drapeau ée la Grande-Bretagne entre les mains. Mais alors ce fui du délire, des éclats de voix qui n'en finirent plus. Quand vient rtieuré de la fermeture des music-halls, l'orchestre joue subitement Tair de Géd save the queen, le public se lève, saluO) accompagne Torcbestre et se retire religieusement. Pourtant, je dois avouer que plus d'un assistant demeure la tête couverte et que le fétichisme pour le chant Bational perd quelque peu de ses adeptes.
Mais si l'on chante à Londres, on danse aussi et beaucoup* J*ai vu plusieurs bals, j'ai vu Argyle-Rooms, Gremorn» Hyghbury-Bom, le Casino, Holborn et l'Académie de danse deSoho^quare, et je suis bien forcé de croire que ces bals publics sont des lieux de plaisir, puisque la foule y estgrandeet qu'on s'y étouffe convenablement. A coup sûr, ces jeunes gens et ces jeunes femmes sont Kl pour s'amuser, et s'amusent de tout leur cœur. Mais H faut faire un effort pour se le persuader.
Gremorn- Gardon est le mieux fréquenté et le plus beau de tous ces bals, le Mabille anglais II est grand, superbe, étinoelant de lumières, vraiment féerique. On y donne. des fêtes de nuit toutes vénitiennes. Jeux de toutes sortes, clowns et danseurs de cordes, ballons.et feux d'artifices, embrasement de palais entiers. C'est splendide, et pourtant, au milieu de ces féeries^ le public a l'air do s'cur-
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nuyer tout à fait, et ses sourires ressemblent à des grimaces. Erreur complète. Ces gens-là éclatent de joie sous leur calme apparent.
Mais la gaieté anglaise ne ressemble pas à la nôtre. Nous allons, venons, courons, riant, criant, les gestes prompts, vifs, alertes. Pour bien nous prouver notre jote, nous nous remuons comme des pantins dont on aurait cassé les fils. Les Anglais, au contraire, gardent dans le contentement un sérieux imperturbable. Ce sont des morceaux de marbre qui s'amusent. Ou bien encore ils se surmènent, ils s'agitent nerveusement, tressautent sur eux-mêmes, s'excitent à la gaieté par des cris gutturaux et des mouvements saccadés. Il n'y a pas de milieu.
On peut bien juger de leurs plaisirs par leurs clowns. Comparez Auriol à Boswell, et vous aurez la différence de tempéraments des deux nations. Auriol, gai^ matin, leste comme un oiseau, sautant sur ses cbaises gracieusement, sans avoir l'air d'y toucher, gentiment, narquoise-ment, en vrai gamin de Paris. Boswell, au contraire, — vous vous en souvenez? — nerveux, fébrile, irrité, disloquant ses membres, pinçant les écuyers, ricanant avec des gestes de singe. Il y a toujours dans le clown anglais quelque chose de surmené, de forcé, de méca* nique qui lui donne je ne sais quel air de souffrance.
Autre comparaison. Prenez les amusements de Tenfance. qui sont aussi ceux du peuple, les marionnettes par exemple, ces marionnettes chéries de Gœthe. Regardez Polichinelle. Le Napolitain Pulchiella, si vif, si brillant, si ensoleillé, le rufian Pulcinella est devenu chez nous Polichinelle, un sceptiquo railleur, gouailleur, mor-
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dant et terrible personnage» mais toujours gai^ toujours rieur, toujours amusant^ se moquant de tout, en vrai Gaulois qu'il est, tuant ses ennemis et ses amis en les narguant, et riant encore sous la grifle vengeresse du diable. En Angleterre, Polichinelle, c'est Punch, un affreux bossu, hargneux^ venimeux, féroce, tuant pour tuer, tuant pour faire souffrir, mordant le nez du commissaire, assommant le gentleman étranger qui ne sait que répéter trois fois de suite: SkaUabalaht ShaUabalaht '^ aimant le sang pour le sang, les cris pour les cris, la douleur pour la douleur. — Sorte de M. Mayeux doublé de Robert-Macaire. Mais les Anglais l'aiment. Ce fantoche convient bien à ce peuple, qui parfois, dans les grandes fêtes, lorsque la foule est compacte, organise joyeusement des poussées féroces. Et plus il y a de sanglots, plus de gens étouffés, plus il s'amuse.
Cremorn^ ai-je dit, c'est Mabille; c'est plutôt Tancien parc d'Asnières. Plus vaste que Mabille, le jardin est moins gai. On se perd dans ces charmilles à verdure jaune; les danseuses s'agitent d'un air morne. Toutes sont jeunes, quelques-unes sont encore des enfants. Le type de la Parisienne, qui fait oublier ses rides avec un trait d'esprit, est inconnu en Angleterre, où les fruits verts sont les fruits préférés. L'orchestre qui mène la danse est un orchestre français, conduit quelquefois par Musard. Les danseurs ont peine à suivre celte musique alerte. Quelques-uns valsent sans quitter leur parapluie. Dans un coin, un astrologue dit d'un air solennel la bonne aventure. Il parait même qu'il est dangereux de lui confier ses mains lorsqu'elles sont garnies de bagues.
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Les danseuses ne s'animent guère que iorsqu*eI1éd s*aU tablent devant une bouteille de vin de Moselle ou de Champagne. Mais le Champagne même ne part pas gaie* nient et sonne faux. Ces pauvres filles ont de superbes rbbes, et par dessous des jupons usés et mouchetés de boue. Plus jolies que nos Françaises, elles n*ont pas comme elles cette ligne serpentine que chérissait Hogarth. Figurez-vous des têtes de nymphes sur des manches à balai. Une Française lancée au milieu de ces immobiles danseuses, ferait reflet d'une fausse note, et Ton crierait bien vite haro sur cette éplleptique.
En sortant de Crem^orn, il n'est pas rare de trouver le chemin parsemé de ces jeunes femmes qui se sont couchées là sur le trottoir pour y passer la nuit. Elles dorment. Oublient-elles ou continuent-elles ert rêve à s'avourer leur plaisir ?
Autre divertissement. Il y a dans le Strand une façon de taverne qu'on appelle ciders-cettars. Comment se nomme autrement ce lieu de réunion? M'étant avisé de dire en public que j'avais l'intention d'aller le soir même voir Nicholson juge et jury, ]e vis une dame, ma voisine, rougir subitement, et je remarquai les gros yeux de nion voisin qui m'avertissaient que j'avais dit une sottise. On peut à Londres rencontrer h chaque pas certaine affiche imprimée en lettres rouges sur fond blanc et qui, au-dessous d'une grosse tête joufflue et ornée d'une perruque de juge, porte ces mots : Hall of justice, 404, Strand, Nickohon's judge and jury. — Mais on n'a pas le droit d'en parler, sous peine de soulever un torrent de shocking. Devant la taverne de Nicholson se promène, le soir, un homme
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eoif^ û'un traosparent qui vous, invité à assister aux jugementa, mais il est improperàe dire qu'on y a assisté. Qu'est-oe donc que ceJNicholson? Au fond d'une salle. étroite et longue» située au rez-de-chaussée^ et remplie do tables où s'accoude un public masculin, s'élève un tri-> iNinal exactement disposé comme un tribunal ordinaire* où siège un juge en robe rouge, revêtu du rabat et de la perruque d'usage. Il est là, sa figure intelligente se détachant sur une draperie noire agrémentée de franges. jaunesi et présidant gravement à des jugements en bonne forme, poussant même l'amour de son rôle jusqu'à s'en* dormir dans le cours de faudlenee. Au-dessous de lui, les avocats, en robe noire, consultent des papiers silencieusement, en attendant qu'on introduise les plaideurs. Les. plaideurs arrivent^ on les interroge, ils répondent^ les avocats plaident et le juge prononce. Rien n'est plus simple. La plupart du temps^ les causes jugées par Nicholson ne sont que la parodie des procès qui ont ému l'opinion publique. Tel qui, acquitté par une haute cour, est condamné par Nicholson. Cette révision de la haute justice par lajustice du ruisseau, ces contre-arrêts et cotte voix populaire en matière de jugements me séduisaient complètement. On admire d'abord cette liberté anglaise qui élève un tribunal bouffon à côté du grave tribunal, et on songe à ee redoutable Pasquin qui faisait trembler les papes sur ton socle de fantoche. Ces avocats qui plaident là sont souvent^ me disait-on, à tort sans doute^ de jeunes avocats (fui viennent s'exercer à l'art de la parole. Et vraiment ils auraient beau jeu à faire, en ce lieu, leurs premières armes; car le public écoute, se passionne, applaudit. Qcla
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parait d'abord admirable, puis on reconnaît aveosiupeur que ces jugements ne sont que prétextes à quiproquos de mauvais goût, à sous-entendus dignes de nos petits théâtres. J'ai entendu parodier là le procèsdumajor Helverton, qui avait nié son mariage avec miss Longworth au retour deCrimée, etDieusaitceque j'ai pu saisir de mots à double entente qui faisaient rire le public comme t un cent de mouches. » Mais bien mieux; à minuit, Nicholson et les avocats, le juge et les plaideurs se retirent,^ la draperie du fond se lève, et le public assiste à une série de tableaux vivants représentés par de malheureuses femmes en maillots qui n'ont pas toujours dîné comme il faut. Voilà donc Nicholson! Il s'agit d'en rabattre de Tadmiration première. Hélas! il serait si beau d'avoir là, dans le Strand^ ce tribunal populaire, cette voix, cette protestation, cette puissance 1 Pourquoi faut-il que tout cela serve de lever de rideau à une exhibition de mauvaise compagnie?
Mieux vaut le musée Tussaud ! Il a du moins un but : il instruit, et ce musée de figures de cire contient plus d'une relique. C'est d'ailleurs le plus étonnant des spectacles. On entre; dans une vaste salle, la foule est grande des personnages que madame Tussaud, nièce du fameux Curtius, a rassemblés là. D'abord, on s'étonne ; ces visages immobiles, et cependant doués de vie, ces yeux fixes sans regard, ces bras, ces mains, tout s'anime. On éprouve une sorte d'ivresse. Il semble qu'on marche dans un rêve. Le sens exact de la vie s'émousse; celte petite dame, visage ridé, sourire intelligent, qui se lient à la porte, c'est madame Tussaud elle-même. On va pour lui parler, on s'arrête, — c'est une figure de cire. Ce mon-
siéur^ assis là-bas, qui tourne la tête en prenant une prise de tabac, figure de cire encore ! Cette jeune fille qui dort et dont le sein soulève doucement le satin de sa robe, figure de cire toujours 1 En quel monde fantastique vous a-t-on transporté ? On en vient à prendre pour un automate en cire l'homme qui vous enlève des mains votre parapluie, à l'entrée de la salle. Avant toutes choses, rinévitable duc de Wellington, placé sur son lit de parade, frappe les yeux du visiteur. Puis voici les souverains d'Angleterre, depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à la reine Victoria. Les souverains régnants d'Europe sont groupés au centre de la salle, et dans un coin le roi Louis-Philippe cause avec l'empereur Nicolas de Russie. C'est le plus bizarre assemblage de grands hommes qu'on puisse imaginer, un péle<mêle inexprimable, Martin Luther à côté de M. Lincoln, lord Macaulay coudoyant Jeanne d'Arc, Voltaire conversant avec Murât, roi de Naples^ M. de Montalembert à côté de Paganini. Mais ce n'est pas le plus curieux. Ce qu'il faut voir, c'est la chambre des horreurs, où figure tout d'abord, par une singulière prévenance, Napoléon 1er sur son lit de mort. Celte chambre des horreurs est la bien nommée et tous les sacripants de la terre s'y trouvent rassemblés. On ne laisse à dessein pénétrer qu'un faible jour dans cette lugubre pièce^ où les assassins siègent en séance extraordinaire et que tapissent les têtes des suppliciés. Cette chambre des horreurs est bien faite pour donner la plus épouvantable idée de l'espèce humaine ; des faces stupides ou féroces, des regards sinistres, des mains qu'agite un prurit de sang, des armes qui ont servi à tuer des gens,
(cllcâ sont aulbentiques), et Ih-bas, au fond, une guillotine rouge, dressant ses deux poteaux lugubres, la même guillotine, dit une inscription, qui a décapité Louis XVI, Marie-Antoinette, madame Elisabeth, le duc d'Orléanss Robespierre, et avec eux « vingt-deux mille personnes. > En matière de reliques, il n'est que la foi qui sauve. Puis; ce chiffre de vingt-deux mille n'est-il pas un peu beau*coup exagéré? Toujours est-il qu'on peut avoir la satisfac* tion de s'étendre sur la bascule, de passer sa tète par la lunette et de regarder ce panier plein de son qui boirait votre sang si l'énorme triangle n'était pas si solidement attaché. Dans cette chambre des horreurs, madame Tus^ saudaplacé entre DumoUard etje ne sais quel assassin qui tuait les gens pour vendre leurs cadavres aux anatomistes, la figure de Nana-Saïb, que l'armée de l'Inde n'a pu saisir encore. Plus loin, William Palmer fait face au docteur La Pommerais, qui attire à présent la fouie au musée Tussaud. Bavaiilac est auprès de Fieschi, dont voici ia machine à demi brisée. Une figure' horrible est celle de Marat dans son bain ; cette face contractée, qui rond le , sang par la bouche et les oreilles, a été moulée sur le xîadavre même par ordre de la Convention. Plus haut, pâles, ensanglantées, telles qu'elles furent ramassées par le bourreau, les têtes de Louis XVI, de Marie-Antoinette^ 'de Carrier, de Hébert, sont conservées côte à côte. Celle de Robespierre est entourée du mouchoir qui soutenait sa ■mâchoire fracassée. On ne sort de cette chambre que pour regarder dans une autre pièce la chemise que Henri IV portait le jour où il fut assassiné et les voitures de Napoléon qui furent prises à Waterloo;
Ce rnuséo Tussaud ne pouvait subsister qu'en Angleterre. C'est bien là le muséum qui convient aux Anglais. Je n'^i eu ni le temps ni Toccasion de visiter les galeries particulières, qu'on dit fort belles, mais j'ai vu les galeries publiques. Notre Louvre est de cent fois supérieur. La galerie nationale de Trafalgarplace contient quelqucRS tableaux superbeS; comme le SdinI ^ap^n de Rubens, le Moine en prière deZurbaran, des RembraQit, des maîtres italiens. Hais ce ne sont point là nos galeries immenses, nos deux lieues de chefs-d'œuvre (8,000 mètres bien comptés, dit U. Ferdinand de Lasteyrie). L'école française est représentée par deux ou trois tableaux du Poussin, de Claude Lorrain et de Greuze. U. Francis Wcy s'était plaint jadis qu'on rangeait le Poussin dans l'école italienne. On a réparé cette bévue. Turner, ce grand maître du paysage acadénoique^ a sa galerie à part, assemblage de cent quatre tableaux dont quelques-uns ont les grandes qualités du maitre, dont la plupart sont un informe assemblage de couleurs folles. Ce Turner représente d'ailleurs la peinture anglaise tout entière ; |1 commence par l'imitation servile de la nature, et finit par le délire complet. A force de vouloir imiter, il se perd dans l'impossible. Lui, qu'on pourrait parfois opposer à Claude^ il finit par peindre avec une confusion de couleurs une t locomotive traversant une prairie enveloppée dans le brouillard. > Et pourtant ce Turner fut un grand peintre ! Il y a là des pages superbes, mais comme tous ceux de àa nation, il lui manquait ce qui ne s'acquiert jamais, le sens artistique et le style. De tout temps^ 1^ 'Anglais, si supérieurs dans les peintures de genre» ont
^ VOVAGES D'UN PiltllSlKN
eu des professeurs d'esthétique pour eusei^er ce que c'est que le beau, < le vrai beau; » ils ont eu Joshua Reynolds, un grand artiste qui écrivit sur son art, mais jamais, même chez Gainsborough, chez Landseer, chez Lawrence, Tart ne se dégagea d'un je ne sais quoi de bien anglais, de spécialement entaché de britannisme.
Madones des grands maîtres italiens, avant d'être des Florentines ou des Vénitiennes, vous êtes des vierges et des saintes^ et si Raphaël vous a rencontrées tout à Theure dans le forum^ il vous idéalise jusqu'à vous emporter vers le ciel. Vous, vierges de l'Angleterre, nymphes que l'artiste groupe autour de la tête d'àne de Bottom, caméristes de la reine Mab, ondines aux cheveux blonds, pourquoi ne vous étes-vous pas mieux déguisées? On vous a tout à l'heure vues souriant ainsi, avec vos grâces doucereuses, sous les arcades dHaymarket!
Les véritables maîtres de l'Angleterre, ce sont ces moralistes qui ont nom Hogarth ou Gruikshank, c'est Wilkte ou Mulready, les plus ingénieux, les plus délicats des peintres. A l'art anglais demandez des surprises et de jolies scènes spirituellement composées, mais n'exigez jamais les grands coups d*aile qui vous transportent brusquement jusqu'au sommet de Tidépl. Et, s'il en est ainsi de la peinture, que sera-ce donc de la sculpture, qui exige le style avant toutes choses? Quand on a vu Nelson perché sur sa haute colonne, et étrangement assis sur un inquiétant paquet de cordages; Wellington cloué à tous les carrefours sur des chevaux de bois; le duc d'York affublé d'un paratonnerre qui lui sort de la tête, et s'appuyant sur une épée difforme aûn do ne pas tomber; la
reine Anne trébuchant dans ses jupes^ et les généraux mis en selle avec leurs pantalons de matin, on se demande 81 ce païen de Phidias ne sera pas condamné^ au jour de la damnation éternelle, à venir errer dans les squares de Londres, afin de racheter, si faire se peut, tous ses péchés.
Y0TAGS3 U'VTi PiBfSIEN
VU
Lea marches du samedi. -- Bohèmes et misëntbles* — Ce que c*est qu'oa haillon. — Le gin, — Les Irlandais. — L'argot. — Lambelh et Saint» Gilles. — Des chiffres. — O'Connell. — La police li Londres. — Douie vers deMéry.
Quand vient le samedi soir, Londres prend, en certains quartiers, un aspect inaccoutumé. Des marchands ambu* lanls envahissent New-Cut, les petites rues de Lambeth et les recoins de West-End; ils établissent leurs boutiques dans lès ruelles de Soho, et c'est alors que commencent ce qu'on appelle les marchés du samedi. Au milieu d'une animation singulière, do tout le peuple qui circule en quête de ses provisions pour le dimanche, les marchands ambulants, toute cette population qui s'élève, d'après les derniers recensements, à plus de trente mille individus, a établi ses nombreuses boutiques. C'est un tohu-bohu curieux, assourdissant, une foule qui se heurte, qui crie, qui marchande, où ces visages étranges, qu'on ne voit qu'èt Londres, paraissent éclairés par la rouge lueur des
lâtitérnës et des becâ dé g^az. Lli ise heurte tout oe que le bon marché peut produire de plus étonnant. Les toster^ Mohgers^ eàpëce de marehaftds des quatre saisons, iés verduriers, les green-grocérs ou fruitiers (mot b mot épiciers eti verdure), tes bouchers, les vendeurs de poissons, les marchands k la toilette, vantent à tue-téte leur iqarcb&udise. CeS marchés, où Ton peut achetée uii cha- |>ëàu de femme pour quatre pences (quarante centimes)» s'ont fréqUeUtés par cette misérable population qu'on ren-> contre en haillons dans les plus beaux quartiers de Londres, traînant dans Regent-street leur misère et leur ignominie ëomme pour Taire tache sur ces maisons «uperbes.
AU moment de ces marchés, les rues de Londres, ordi^ nairement silencieuses, retetitissent de tous les cris, mais de cris perçants, irritants^ sinistres. Un marchand qui fait cuire des pommes de terre sous la cendre établit sd boutique portative ë côté d'un marchand de châtaignes, dont le poissonnier éfoufTe la voit, avec ces cris in« cessants: — Crabes! des crabes! achetez les crabes! «^ Ses voitures entières de moules sont \k éclairées par de grosses lampes de schiste ou par un immense bec de ga£ qui s'élancô avec un jetétiorme. -^ Des harengs! des harengs ! —Et tandis que le boucher aiguise son couteau ou dépèce les énormes quartiers de viande, il fie cesse de crier avec la rapidité dé la crécelle : Buy t buy ! buytbuyf huyf Achetez! achetez! achetez! achetez! achetez! M
i. Dans son trùs-intt'ressant ouvrage, London labour and Loti' dçn poor, M. H. Maylicw a donne des détails fort caricux sur ces c6iés de la vie anglaise.
Rien ne peut donner une idée de ranimation de ces rues, animation quelque peu fantastique. On ne saurait, en voyant ces flots de pauvres gens marcher, éclairés par ces flots de lumières brutales, s'empêcher de songer à je ne sais quelle population de cyclopes, vivant dans Tombre, enfouis dans cette noire Angleterre que le poêle des Ïambes compare à un immense vaisseau de houille.
On peut^eviner par là jusqu'à quel degré peut aller la misère. Qui n'a point vu les haillons anglais n'a point vu de haillons. Chez nous, le pauvre est vêtu de ses misérables habits, mais ces habits, ils sont faits à sa taille, ils se sont usés à son service, cette défroque est à lui; à Londres, les haillons qui couvrent les maigres épaules des mendiantes ne sont descendus jusqu'à elles qu'en passant par toutes les classes de la société, en commençant par la jeune miss qui les a portés la première, jusqu'à la fille d'Haymarket, qui les a traînés dans le ruisseau. Puis ces chapeaux défoncés, déformés, déchirés, rongés, ces vestiges de luxe sur ces têtes dévorées par la faim, ajoutent encore à l'horreur. On sent qu'il y a là, dans celte ville immense, toute une population de condamnés. En dépitdes hôpitaux nombreux, des maisons de secours et des dispensaires, la maladie et la misère les rongent. Les morts par la faim sont rares, Dieu merci, dans notre Paris qui a tant de plaies à cacher, lui aussi! A Londres, hier encore, le Daily news racontait l'histoire d'un père qui, étant allé mendier un morceau de pain, avait au retour trouvé sa fille morte de faim.
Puis la misère y est plus terrible, elle marche presque toujours escortée de cette sombre ivresse à laquelle mar-
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cbenl les misérables comme ils marcheraient vers Toubli.
Vive le giat Aa fond de la taverne.
Sombre hôtelière à l'oeil hagard et terne.
Démence, viens noas décrocher les pots.
Et toi, la Mort, verse-nous à grands flots !
C'est qu'avec un penny, à peine a-t-on de quoi se nourrir et que ce penny suffît presque pour procurer Tivresse. lis boivent donc, et quand Tivresse est venue, il faut entendre les hoquets terribles qui s'échappent de ces poitrines délabrées. Quelquefois, le genièvre amène une lutte, et qui dit rixe en Angleterre dit sang versé. Les Irlandais surtout sont terribles. Les ruisseaux de Saint-Gilles sont souvent rouges. Ces Irlandais ont un argot effrayant. Une chose n'est bonne pour eux que lorsqu'elle est t sanglante. » Ils disent: « un beefsteack sanglant, un verre de pâle aie sanglant, un amour sanglant. » Tètes féroces, abrutis par la misère, ils ne songent qu'à la lutte, et pour un regard, pour un mot, la lutte commence. Les rudes coups de poing tombent comme grêle et sonnent mat sur les visages; les yeux se crèvent, les mâchoires se disloquent. Lorsqu'un des deux adversaires est tombé, ses amis le relèvent, lui mordent les doigts ou les oreilles pour le faire revenir à lui et l'excitent à une nouvelle lutte. Quand il succombe enfm, à demi mort, mort tout à fait parfois, un de ses amis prend sa place et l'horrible boxe continue. Les policemen sont là, tranquilles spectateurs; ils ne bougent pas et regardent, laissant parfois échapper un. sourire approbateur comme les a(icionados des cirques
espagnols, lorsque te matador a plongé son épée dans la nuque du taureau selon toutes les règles de l'art.
Ces populations misérables de Southwark, de Lambeth, de Saint-Gilles sont les pourvoyeuses de Newgate ou de Bedlam. Les Anglais appellent eux-mêmes le quartier de Lambeth « le sale Lambêth. > Il fôit foce à Westminster, et le vieux et sombre palais de Lambeth dresse ses tours noires devant les clochetons du Parlement. Là, comme à Saint^Gilles, vit agglomérée, dans des rues étroites, une population ténébreuse, hâve, terrible. Les enfants toiit tout nus par les rues, ou, plus grands, s*exercent è faire des cabrioles ou ot chanter des chansons devant les passants, aRn d*avorr un penny. Les haillons pendent aux fenêtres, la boue est dans la rue, le dénûment au logis. Et ces ruelles sont adossées ë d'Immenses et riches tanneries, h do superbes fabriques do faïence. Antithèse éternelle I Jl est de ces quartiers où la police ne se hasarde jamais la nuit, où les policemen s'arment d'un revolver lorsqu'ils les traversent, le jour. Gomment tout cela peut- H vivre? le connais une collection de dessins de George . Crûikstank qui s'appellent énergiquement : < la vie de Ijondres, c'est la mort. » C'est Ih qu'il faut aller chercher le secret de toutes ces misères. Cruikslank. peintre impitoyable, a dit a sa patrie toute la vérité à la face du monde, et ce jour-là, il a été un grand artiste.
Newgate et Bedlam! La prison et la maison des fous. Voilé où se dénouent bien dos- drames. On m'a montré la petite porte qui s'ouvre devant le condamné à mort les jours d'exécution. C'est la deuxième en arrivant à Newgate par Oxferd-street. En sortant de là, le condtfmné
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épcàrçolc la potetice. Cette pétrie ptaee si étroite eoittiènt ces jours^à dit iniHe persontieâ et Ses fettétres qui font ffice h ta ptisôo sie louent des prix fabuleux. SI les exéettitôns se succédaient avec rapidité, les heureux proprië* tsires de ces fenêtres feraient Uen vite leur fortune. Fâut il donc que ces sortes de représentations aient par*tout et toujours leur public? Tout ee qui se rattaché au crime excite d'ailleurs vivement k Londres la curiosifé. On vient de fonder un journal spécialeinent destiné è tenir la {ouleau courant descntnesqdi se commettent à Londi^ et ailleurs, The Illustraled PoHce News law^courti and eriminai record, qui se vend un penny et qui dès son pre* micr numéro atteig^nait un tirage considérable. S'il fallait en croire les Londonuers, tous les crimes seraient èo^tnniis par les Irlandais. Ces pauvres diables, qui sont à la vérité les plus farouches du monde, jouent le rôle du bouc émissaire ou du baudet de la fable sur lequel on crie haro. Les Anglais les détestent et en revanche les Irlan** dais ne cachent pas leur haine pour les Anglais. La pre^ mière parole que l'un d'eux me dit en voyant que j'étais pMinçais, fut celle-ci: < Nous aimons beaucoup la France et nous détestons rAngleterre. y Un de mes SfUiis se brouilla totalement avec une famille irlandaise pour avoir dit que le Times est le plus t grand » journal du monde. Il oubliait que le Times est un journal anglais!
Et cette haine, on la conçoit en songeant à ee peuple depuis si longtemps opprimé et qu'on osait comparer un four à une surcharge de cargaison qu*il fallait jeter à la mer pour que le grand vaisseau britannique voguât libre* menft La misère le décime, et ce que là mauvaise Dour^
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ritiire laisse subsister de ce peuple qui se nourrit de patates, Londres rêi^gloutit brutalement. ^Alors, ces exilés que la faim chasse de leur patrie, apportent dans la grande ville leurs passions et leurs haines. Ils traitent les Anglais comme un prisonnier son geôlier et ils gardent en main le shUleha, ce bâton noueux qui sait si bien fendre les crânes. Les autres émigrent en Amérique, et l'Angleterre de s'applaudir en voyant llrlande qui se dépeuple. Au loin, sans doute, ces fils de Saint-Patrick regrettent leurs clairs ruisseaux, leurs grandes prairies* leur verte Erin, leur pauvre et chère Irlande 1 Mais leur nouvelle patrie les nourrit, et chez les étrangers ils sont plus libres que dans leur lie, où le vice-roi les traite en ennemis. HélasI depuis le jour où le courageux Swift écrivait ce pamphlet infernal où il proposait de tuer les enfants irlandais afm de nourrir le reste de la population, terrible soufflet appliqué sur la joue de sa patrie, l'état de l'Irlande n'a pas changé, et le satirique trouverait encore à aiguiser sa verve diabolique.
Il verrait même que les Irlandais prennent le temps de se déchirer entre eux. En août 1864, on éleva à Dublin un monument à la mémoire de ce grand O'Connell qui rêva un moment de reconstituer l'Irlande. O'Gonnell était catholique; or, les protestants de Belfast songent que pareil honneur n'est pas rendu au protestant Guillaume III, et que les orangistes ont le droit de se plaindre. Et vite ils braient en effigie la statue de l'agitateur. Les catholiques ne peuvent laisser passer un tel affront; ils donnent à un mannequin la figure de Guillaume d'Orange et en font un feu de joie. Grande runieur, on s'insulte, on en vient aux
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mains, les fusils sortent des maisons et les cadavres tombent sur le pavé. L*émeute et le massacre durentdix jours, et les Anglais répètent avec une vive satisfaction la parole d'O'Connell lui-même: Ces Irlandais sont incorrigibles, et s'il y a un Irlandais à brûler^ ce sera certainement un Irlandais qui mettra le feu au bûcher. >
Pour maintenir l'immense population de Londres,— on compte quelque chose comme trois millions d'habitants^ — cinq mille policemen suffisent. La police anglaise, une des mieux organisées, ne date que de 1828. C'est Robert Peel qui substitua aux antiques watehmen^ qui se bornaient à avertir les dormeurs du temps qu'il faisait, ces policemen qu'on rencontre partout, leur chapeau de cuir bouilli sur la tête, un brassard au bras gauche, un petit collet de caoutchouc sur les épaules, et dans la poche le bâton minuscule qui représente la loi. -Ce sont de braves gens fort polis qui veillent sans démonstrations sur votre sécurité. Leur allure pacifique n'exclut pas l'énergie; ce même homme qui se promène la nuit, trempant un gâteau dans une tasse de thé, tout à l'heure se collettera, s'il le faut, avec le plus farouche des bandits. La police se compose d'un commissaire en chef, de deux sous-commissaires, de dix-huit surintendants, et de cent trentetrois inspecteurs qui surveillent six cent vingt-cinq sergents qui commandent quatre mille neuf cent cinquante constables. Chaque policeman porte à son collet une lettre et un chiffre. Le centre de la police est Scotland-Yard et rayonne à travers toutes les section-houses, d'où partent, la nuit venue, marchant à la file^ des rondes de policemen qui vont veiller à la sûreté des rues pendant
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que les pooipien organisent des éohelies de sauvetage et dm stations de jsompes en cas d'incendie. Les policemen veillent h U fermeturo des portes, et surveillent les Ibits et gestes des passants au moyen d*une petite lanterne (fui éclaire lo promeneur sans lui permettre de distinguer d*où vient cette lumière. Les filous de Londres ont la Imputation d*étre de grands artisites, mais les poliœmen qui les épient ne se laissent pas tromper facilement. Cette polleoi ^ sans compter la « deleotlve police » ou police secrète organisée par sir lames Graham, «^ coûte à Lon-^ dres dix inilliOns de Oancs, et ce n'est pas trop cher.
On vient de retirer le chapeau des polioemen, qui leur donnait la grave allure de quakers, et on l'ë remplacé par ilno fnçon de casque en cuir assez semblable h celui des Soldats bavarois. L'innovation n'est pas heureuse.
La nuit^ les deux tiers de la police ront sur pied; mais f ai dit que les poltcemen se hasardaient rarement dans eertains quartiers. Ils stationnent généralement devant ces établissements très-nombreux à Londres et que surmontent trois grosses boules. Ce sont les monts^de-piété. Ce sont là les refuges de la débauche. Quant h la misère^ elle a ses iiôpitaux, mais ils ne suffisent pas à tous les misérables. D^ailleurs, Londres est divisé en paroisses. Chaque paroisse a son hôpital, soutenu par des souscrip^ lions volontaires; mais cet hôpital n'est ouvert qu'aux pauvres de la paroisse. Il s'ensuit que les hôpitaux des paroisses riches thésaurisent et que ceux des paroisses pauvres ne peuvent suffire à toutes les demandes d*admi8«> slon. C'est un gouiïrc» ce Londres! Toutes les misères s'y rasscml^lcnt^ depuis la misère repoussante jusqu'il la misère dissimulée sous un sourire.
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vm
Uu dimaDche H Londres, — Ce qa'ea pense Dickensr— Un jeade cartes, m^ Le eant. — On s'échappe. — Waterloo-Bridge. — Les cités ouvrières. — Twickonham. ^ Un nom, un chifllre. — Le dimanebe soir. •«- La Tour de Londre^. 7- Lepa^aé. — Miuiciens et militaires anglais, -r Les bateapx f)e l}i Jamise, — Le Tunnel . — La Cité. — Le coromerce. — Encore des chlJTres.
Je pue suis laissé conteri il n*y a pas longtemps, rhisioirjS d'MR Anglais qu| partait tous les samedis soir pour ppur vres et ne mpnquait jamais de passer sop dimanche à Calais. Celte bisLoire-là pourrait bien n'être pas un conte. Un homme résolu est capable de tout pour éviter la tyrannie domipicale que s'impose TÂngleterre. A Paris, le dimanche est un jour de repos, 4^ plaisir, de gaieté; (e dimanche» à Londres, est un jour de recueillement^ presque de deuil. L9 vie immense de la grande ville s*arrê(e tout ^ cQup, la source de mouvement est tarie^ un vfiofnp silence succède à cette étonnante agitation; les rues soqt désertes; les passants, en habits de cérémonie^ se dirigent tête baissée vprs te temple; Les omnibus marchppt
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lentement en passant devant les églises. C'est fini; Lon^ dres a rendu Tâme. — Ci-git Londres.
< Rien à voir que des rues, des rues, des rues! Rien à respirer que des rues, des rues, des rues! Rien qui puisse changer un peu et rafraîchir Tesprit usé par la fatigue t » Qui parle ainsi? C'est Charles Dickens. Il connaît depuis longtemps ces lugubres dimanches; il les a dépeints maintes fois avec l'énergie de la haine.
Tout est fermé, les rues agrandies sont désertes, les visages graves d'ordinaire prennent quelque chose de refrogné. Le spleen montre sa griiïc à chaque coin de rue, et l'ennui se promène lentement à travers les parcs interminables. La journée, qui a douze heures en toinps ordinaire, se compose ce jour-là de quarante-huîi lieiiros bien comptées. Et comment tuer le temps? On va à l'église, on en revient, on y retourne. Ceux qui restent à la maison sont contraints d'y éviter le bruit, de lire les Écritures et de se recueillir. Et c'est en pareil cas que se montre dans tout son jour l'hypocrisie anglaise. A Londres, chaque famille habite une maison tout entière ou h peu près. On ferme donc les portes, on se claquemure avec précaution, et, silencieusement, on prend un livre, le roman nouveau, ou quelque journal du dimanche; et on lit. Miss Braddon remplace la Bible, et Ton est censé prier en lisant le Secret d'Aurore Floyd.
J'étais logé dans une maison anglaise, et mes hôtes, qui, le dimanche venu, bâillaient depuis le matin^ m'invitèrent, vers midi, à faire une partie de cartes. L'enfant delà maison me demanda si je voulais les cartes ordinaires ou les cartes anglaises. Je choisis les cartes an-
glaises. Ce sont des cartes spécialement destinées à entretenir le sentiment du patriotisme dans le cœur des jeunes garçons. Les rois bibliques y sont remplacés par des majordomes anglais; Argine devient la reine Anne; Ogier et Lahire, l'amiral Napier ou sir Colin Campbell, et ces • personnages sont entourés d'une auréole sans fin de victoires, de préférence remportées sur les armées ou les flottes françaises. Donc, nous jouions. Tout à coup, on frappe à la porte. La famille entière paraît effrayée, et, avant que j'eusse pu demander ce dont il s'agissait, cartes patriotiques, romans, journaux illustrés, tout avait disparu dans les profondeurs d'un vaste tablier, et les Bibles, près tement ouvertes au hasard, étaient lues avec une avidité pleine de ferveur. Il s'agissait, grande affaire t de ne se point laisser surprendre en flagrant délit de distraction t
Ces inconcevables exigences de l'usage sont les tyrannies de la libre Angleterre. Là-bas, la reine règne, mais le cant gouverne, et c'est bien le plus insupportable des gouvernants. C'est lui qui veut qu'on coupe son pain en s'aidant de la fourchette, qu'on ne se mouche pas trop fort, et qu'on mette de côté certains noms de vêlements parfaitement < nommables, > mais qui, là-bas, paraissent impropers, La pudeur anglaise, souvent plus apparente que réelle, adore les périphrases. Que diraient les blondes ladies en lisant les lettres de la princesse Pala* tine, voire celles de madame de Sévigné?
Les Anglais secouent d'ailleurs comme ils peuvent le joug dominical, et, pour peu que la pluie habituelle fasse relâche, ils prennent les omnibus ou les chemins de fer et s'échappent à travers champs. Ils vont à Greenwich,
Ild VOYAGES 0'UN ^ARISiEN
à RiehmoRd» à Kiew. Parfois, ia religien les poursuit jusque^là^ et ils se heurtent eoBtre quelque prédicateur improyisé ou quekjue dame patronoesse distribuant aux promeneurs la Vie des Saint* ou les sermons des pasteurs en renom. Souvent lorsque le prédicateur, qui est bou* cher ou épicier de son état, déplaît à ses auditeurs, la la foule qui l'écoute renverse la chaise qui lui sert de chaire et le renvoie brutalement couvert de horions. Que si le prédicateur a su se faire des adeptes, ceux'-ci prennent parti pour lui; on se boxe furieusemenf^ et c'est vraiment une ing^ieuse façon de sanctiôer le dimanche.
D^espéfé, ennuyé, hébété, je me jetai dans un eab et je pris à Wateiioo-Bridge le chemin de fer de Richmond.. L'usage est, en Angleterre, que les voyageurs aillent se placer, comme bon leur semble, dans les wagons. Point d'employés qui vous arrétcaat ; vous traversez la voie à votre gré. Liberté entière; on suppose bien que vous saurez à l'occasion vous garer parfaitement sans la Menveinante intervention de ees tuteurs en uniforme qui ne vous ouvrent les portes des salles d'attente que lorsque le moment est venu de gagner un coin de wagon à \m course ou de le conquérir à cmips de poti^. Les wagons anglais sont d'ailleurs beaucoup moins confortables que nos wagons français, qui paraissent eux-mêmes détestables quand on sort des wagons allema^s. Mais les wagons anglais sont incomparables pour la rapidité. Ils vont comme la foudre; le tat^leau des vitesses pareouroes semble impcisaibie. Faire trente lieues à l'heure est pour eux un bagate^. Et tant pis si la diaudière édaie ou si
deux trains se brisent en se rencontrant! J'avoue que se sentir en sûreté lorsqu'on voyage est un point qui n'est pas à dédaigner.
En quittant la station de Waterloo, le chemin de fer tra* verse le quartier de Lambeth, longe la Tamise et domine toute cette partie de Londres, composée de fabriques, de quartiers pauvres et de logements d'ouvriers. Adroite et à gauche s'élèvent, comme une succession de logements de carton, de longues files de maisons symétriques, construites sur le mémeplan^ régulières et monotones. Elles n'ont qu'un seul étage et, bâlies en briques rouges, ressemblent à des casernes minuscules. Là, vivent non pas seulement des artisans, mais de modestes employés qui se rendent en ville, chaque matin, à leurs bureaux. Ces cités ouvrières ont cela de tristes qu'elles condamnent ceux qui les habitent à l'uniformité. Ces pauvres coêernès ont du moins la ressource de se cloîtrer chez eux dans leurs petites salles, de vivre libres dans leur retraite. .. La* vapeur siffle. — Peu à peu, les maisons se succèdent moins agglomérées ; des champs cultivés les séparent. De grandes prairies vertes, de ce vert aqueux et bien anglais, s'étendent tachetées de bestiaux superbes. Des routes ombragées de gros arbres centenaires rayonnent autour de railway. Au loin, dans des masses de verdure, se dresse une tour chinoise^ pagode à neuf étages, que Georges III a fait éleveur à Kiew, par un singulier caprice. On nous arrête à Richmond , et la ville , au milieu d'une pluie fine et perçante^nous apparaît coquette, s'étageant gracieusement comme sur un^ colline et conduisant^ entre deux rangées de maisons propres et bien
m Voyages b'un parisien
époussetées, jusqu*à cette terrasse merveilleuse et cette avenue qui Font fait surnommer le Frascati de l'Angleterre. Mais on se lasserait vite de cette coquetterie sans caractère, de cette séduo.tion, de ce village où les vrais monuments sont les restaurantset les hôtels, ville d'agrément où Tartiste n'a rien à voir, où la gentry seule vient faire assaut de toilettes et de luxe. Richmond en réalité n'est qu'un parc immense, joli comme une aquarelle, grand, superbe, verdoyant, mais cette nature, gentille à ravir, semble factice. La Tamise, devenue ruisseau en cet endroit, coule paisiblement au milieu des prairies, au bas de la terrase; les barques filent gracieusement; lorsque le soleil donne, on songe aux élégantes pochades de Turner. C'est Asnières, un Asnières plus riche et plus vaste, mais Asnières sans ce je sais quoi de coquettement parisien qui le rend charmant^ lorsqu'il n'est pas envahi, disons tout, par sa détestable population du dimanche.
En longeant la Tamise, à chaque pas, nous rencontrions quelques groupes compassés qui marchaient en silence. Près de Twickenham, deux ou trois jeunes gens passaient en chantant une chanson de notre pays. On les regardait, moitié d'un œil de courroux, moitié d'un œil d'envie, ces indiscrets Français qui savaient si bien s'affranchir d'une règle pénible. Twickenham est un village modeste, bien anglais d'ailleurs, avec son église couverte de lierre et entourée de tombes. Sur une de ces pierres, j'épelai ce nom : Catherine Paijff. Une inconnue qui mourut sans savoir peut-être qu'elle portait un nom célèbre! Près de là, sur la grille d'une habitation particulière^ je pus
lire un chiffre) un nom, je vis des armes qui m'avertirent que, là, j'étais en France. Et j'eusse pu rencontrer dans ce logis mieux qu'un écho de mon pays — tout un chapitre de notre histoire!
Le soir venu, Londres reprend à peu près sa physionomie liiabituelle. Le règne du dimanche va finir, Dieu soit loué! On va donc être libre! Les vendeurs de gin qui tenaient depuis le matin leur boutique fermée, la rouvrent jusqu'à onze heures, et la foule impatiente s'y précipite, mais pour peu de temps. A l'heure où le gin palace e&l contraint de mettre ses volets, il offre un spectacle curieux et terrible. La pendule est là, marquant l'heure, avançant toujours. Une minute encore, et le marchand jettera sans façon ses clients à la porte. Implaca1)le loi : le dimanche tout publical housse éteint ses lumières à onze heures du soir. Aussi, comme cette foule de buveurs avides se heurte, se pousse, s'insulte, se bouscule! Les mains fiévreuses tendent en se crispant des verres vides, les voix enrouées demande encore un pewdehalfand half, un peu de gin ! Il faut voir ces yeux allumés, ces gestes farouches, ces tètes abruties. Des hommes, des femmes, ivres, stupides, sont là. Les uns boivent encore, les autres dorment déjà. Une jeune femme au doux visage, tenant entre ses bras un enfant de deux ans, le laissa tomber en s'affaisant elle-même. L'enfant criait. On jeta à la porte l'enfant meurtri et la mère ivre.
Nous n'avons pas à Paris un seul monument à opposer à la Tour de Londres. Le musée du Cluny n'évoquera jamais aussi bien le moyen âge que ces quatre tourelles grises
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qui se dressent insolentes avec leurs créneaux encore menaçants. On a peut-être bien fait de démolir la tour de Nesle à cause des joyeusetés royales qu'elle rappelait, mais je la regrette au point de vue du curieux, et si les tourelles du Ghàtelet n'existaient encore, je ne saurais où retrouver le moyen âge à Paris. Les Anglais ont le le respect de l'archéologie. Avec un peu de bonne volonté, on croirait que les guides qui vous introduisent dans la Tour et que les gardes qui s'appuient sur leurs •hallebardes à la porte d'entrée se sont échappés le matin de quelque toile du vieil Holbein. Leur pourpoint noir garni de galons rouges , leur poitrine où rampe sur fond de gueules le lion britannique, leur large toque et Jusqu'à leur barbe grise les rendraient parfaitement pittoresques si de la jupe de leur tunique nesortait un pantalon gris à côtes et de leur pantalon une paire de ces souliers énormes avec lesquels les Anglais prennent si profondément possession du sol. Il y a bien aussi, sur cette toque, quelques petites papillotes en papier rose à critiquer, mais il ne faut pas se montrer trop exigeant.
L'abbaye de Westminster était jadis la légataire universelle de la Tour de Londres; la Tour servait de lieu de supplice, Westminster servait de tombeau. Dès qu'il pénètre dans la Tour, si son imagination se met de la partie, le visiteur voit bientôt revivre les plus sinistres sotfcvenirs; les lieux où il passe, les noms qu'il entena prononcer, évoquent subitement le passé. Cette porte s'aopelle la « porte des traîtres » et la tradition veut que ce soit là que Richard ÏII fit étouffer ses neveux; cette tour 3St la « tour ensanglantée, » cette autre la farouche <f tour
blanche. > Lb salle des armures, assemblage de bannières et d'armures, où les rois et les hommes d*armes demeurent à présent côte à côte, ftiit songer à cette salle immense où Victor Hugo fait tuer Sîgismond par Éviradnus :
On peut suivre ici l'histoire du costume, depuis le xnie siècle jusqu'au xviv; depuis Edouard l*' émergeant vivant du passé dans sa robe rouge; depuis Henri VHI, énorme dans son vêtement de fer, sa masse d'armes en main, prêt à la guerre; depuis Edouard YI, sinistre dans son armure brunie et bronzée, jusqu'à Jacques II, dont la perruque s'échappe d'un casque mythologique surmonté de plumes et qui porte une cuirasse par dessus sa tunique de buffle.
A travers les lances gigantesques, les armures brillantes, les armures turques, les cottes de mailles des Sarrasins, les étendards indiens ou chinois, les canons pris sur nous et sur d'autres, les boucliers, les épées à main, les pertuisannes, les haches d'armes, les mousquets, les fusils et les sabres, le guide vous conduit dans la salle d'armes de la reine Elisabeth. Ce guide était un bon gros homme, à la figure réjouie, qui nous montra en riant un billot sur lequel furent décapités plusieurs seigneurs écossais et la hache qui coupa la tête du comte d'Essex. — Vous pouvez toucher, ajouta-t-il avec son bon sourire. L'assemblée se pencha sur le billot et toucha du doigt les entailles que la hache avait faites dans le bois en tranchant le cou de Lovât et de Balmerino et se retira satisfaite. Mais le guide tenait absolument à nous faire soupeser un collier de tortures qui devait, disait-il avec
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sa paterne gaieté, < étouffer joliment son homme ; » et à nous introduire dans un affreux cachot froid et aoir, où l'on jetait les condamnés — des innocents quelquefois — pour les oublier. C'était ce qu'on appelait les envoyer dans la paix... Quelle sinistre poésie ont ces mots terrihles : In pace I
Ce n'est pas tout. — On tombe de Charybde en Scylla. Le guide nous conduit à la tour Beauchamp. Là, que de victimes ont gémi! Que de sanglots ont entendu ces murailles I Tour à tour, les favoris des rois et ceux des reines, et les reines aussi, ont été jetés dans ce cachot. Les prisonniers de la tour Beauchamp ne sortaient de là que pour marcher à l'échafaud. On peut voir de là haut, en regardant dans la cour, la place où Anne de Boleyn, qui fut enfermée ici-même, mourut, tandis que Henri VIII, posté sur la terrasse deUichmond, attendait le signal de cette mort qui devait lui être donné par un feu de joie allumé sur la tour. Et tous ceux qui ont été enfermés là ont voulu graver leur nom sur la muraille, marquer leur souvenir, laisser leur trace dans cette prison. L'homme sent bien que tout lui échappe parfois! Il veut se rattacher, ou rattacher son souvenir, à ce qui dure plus que lui : aux arbres, à la pierre, au livre... L'un a mis son nom, l'autre son chiffre. Dolor^ a écrit celui- ci ; Pati, a ajouté celui-là. L'un a tracé tristement un squelette : il ne croyait plus qu'à la mort. L'autre, plus orgueilleux, a gravé là son blason inutile; l'autre, plein d'espérances, a tracé l'image d'une croix. Les visiteurs, qui ne trouvent dans cette tour ni sabres arrangés de façon à figurer des fleurs ou des charmilles, ni armures effrayantes, ni
canons enlevés aux Français, se demandent d'un air ennuyé pourquoi on les a conduits là. Le penseur s'arrête, se recueille, regarde et songe.
La tour de Londres sert à présent de caserne. C'est aussi un arsenal et on y a déposé les diamants et les joyaux de la couronne. Si le peuple anglais se révoltait jamais, il trouverait là de quoi armer cinq cent mille rebelles. — Dans les fossés, les soldats font Texercice; mais ils y mettent un peu trop de hâte, comme s'ils craignaient la subite intervention du bâton ou de la baguette. Une fois l'exercice fiui^ ils rentrent dans leur caserne, prennent leur pot de pommade et lissent avec soin leurs cheveux, il faut les voir, avec leur raie géométriquement tracée derrière la tête, leur casquette maintenue par un licou qu'ils se passent sur la lèvre supérieure, marcher au son de la plus agaçante, de la plus énervante, de la plus sauvage musique qui soit au monde. J'ai remarqué, dans leur caserne, qu'ils ont des formes en bois pour placer leurs gants quand ils les ont quittés. On sent que transportés hors de leurs habitudes, ils se sentiront malheureux, désarmés, inhabiles. — Le sac de nos soldats, ce sac hyperbolique qui contient tout à la fois, munitions, linge, outils, aiguilles, livres, etc., leur est inconnu, La plupart d'ailleurs sont soldats malgré eux (j'entends par surprise) et font leur métier en rechignant. Les abords du Parlement sont fréquentés par des sergents recruteurs» reconnaissables à leur shako orné de rubans et à la canne qu'ils tiennent à la main. Ils abordent les jeunes gens, les poussent au cabaret, les grisent et leur font signer un blanc-seing qui oblige les imprudents à défendre pendant
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sept ans la Grande-Bretagne/Ët nul, hélas! pour se consoler, ne peut se vanter d'avoir dans sa giberne le bâton de maréchal dont parlait Louis XVIII î Les marins seuls peuvent espérer les plus hauts grades. Quant aux soldats, on sait qu'ils sont commandés par des officiers qui ont * acheté leur titre et qui peuvent même se faire remplacer dans leurs commandements, si bien que sir un tel ou lord un tel reçoit, dans les salons de Londres, les compliments pour les exploits que son remplaçant accomplit, sous son nom, en Chine ou dans les Indes.
Aussi bien, ceux qu'une vocation pousse vers l'état militaire, en Angleterre, s'enrôlent-ils dans la marine. Là, toute route leur est ouverte et l'espérance de l'avancement les enfièvre. Ce qui fait d'ailleurs la puissance de Londres, c'est sa marine et surtout ce bras de mer que les Anglais appellent la Tamise. La Tamise c'est la richesse, c'est l'animation, c'est le pittoresque, c'est la gaieté, c'est la grandeur de Londres. Sans la Tamise, Londres ne serait qu'une immense, noire et silencieuse nécropole. Avec la • Tamise, c'est la plus puissante et la plus superbe des villes. Tant de bateaux, tant de vaisseaux, tout ce mouvement, tout ce remue-ménage remplacent bien la gaieté et le soleil. Il faut voir ce croisement incessant de bateaux chargés de passagers, qui s'emboîtent les uns dans les autres, se frôlent sans se heurter, glissent, filent, s'éloignent, reviennent avec une imperturbable rapidité. Partez du pont de Westminster en allant jusqu'au Tunnel. Vous serez ébloui; ce panorama grandiose vous semblera féerique.— Et il l'est en effet. Adroite, la rive laborieuse, noire* ténébreuse, Lambeth et les quartiers pauvres; à
gauebe, les monumeate gigantesques ; les palais, les églises, Sommefset-House qui baigne dans le fleuve sa vaste ftiçade de marbre, régulière, froide mais immense, ces maisons qui plongent sans obstacle dans la Tamise, ces ponts hardiment jetés, ce dôme gigantesque de Saint-Paul dominant la ville entière, cette cité sans fin, vous plongent dans un étonnement profond. Maiheureur- Bement le Tunnel ne tient pas tout ce que promet sa réputation. Â quoi sert cette vaste galerie souterraine, où les passants sont rares, où le froid vous saisit brusquement, d'où, l'on a hâte de sortir bien vite? L'entonnoir dans lequel on s'enfonce par des escaliers, est orné de peintures odieuses qui ont la prétention de représenter Cherbourg, Venise, Sébastopol, les Alpes. Jamais barraque de saltimbanques n'a arboré pareilles infamies. Le Tunnel a sa population, qui ne le quitte jamais; c'est un bazar interminable, tristement éclairé au gaz où de pauvres filles pâles vendent des marchandises couvertes de poussière. Pour combattre un peu la tristesse de ce lieu sinistre, elles mettent des fleurs artiflcielles autour des becs de gaz; mais tout cela se détériore dans cette atmosphère humide. Pour engager les passants àacheter, quelques-unes emploient un singulier moyen. Elles tendent le pied en avant, le passant s'y embarrasse, tombe, et Ton entre aussitôt en conversation. La Tamise est audessus de cette voûte, et envahirait la galerie si la moindre fissure se déclarait. Un de mes compagnons* passait fièrement, se redressait, regardait avec orgueil ces murs humides. Quand il sortit enfin, il se retourna vers nous : \^f
— Eh bien, dit-il, vous voyez ce tunnel?... Ce n'est pas un Anglais qui l'a construit, c'est un Français, c^est Brunel; sans cela, croyez-vous que je serais venu le visiter?
Nous rentrâmes à Londres par la Cité. Le soir venait; c'est l'heure à laquelle il faut voir cette partie de Londres^ pour juger de son animation et de son activité... Dans une des rues qui descendent de Cheapside vers la Tamise, nous entrâmes pour juger de l'intérieur d'une taverne anglaise. On nous servit pour luncher de petits morceaux de pain savoureux et un énorme bloc de cheste)\ de plus des pipes en terre que le tavernier laisse à la discrétion des consommateurs. Quand il fallut payer, on prit notre gui née et on la jeta sur la table, la sonnant froidement, comme si elle devait être fausse. C'est Tusage. Quelquefois le marchand prend votre monnaie, la tord entre ses dents et après l'avoir examinée vous remercie, mais, très-strictement.
Le mouvement de cette Cité est énorme. Les voitures s'entassent, les passants se pressent, les omnibus encombrés jusqu'au faite trouent cette cohue de camions et de cabs. Les commis vont en hâte à la poste chargés de paquets de lettres. Les boîtes aux lettres,, divisées ea boîtes pour Londres et deux milles autour^ en boîtes pour l'Angleterre et en boîtes pour l'étranger, reçoivent dans leurs énormes gueules des cargaisons de paperasses. . Devant la banque, dans ce carrefour de la Cité où se trouvent Mansiori-House, la Poste, la Bourse et la Banque, l'animation est étonnante. On comprend que le commerce londo}i^er pvocède psiv millions, que tout yest;grand,.tou
LOJ«DRES ET LES ANGLAIS m
superbe. Les magasins s'enfoncent à perte de vue, les docks particuliers contiennent des quantités formidables de marchandises; les vaisseaux s'arrêtentsous les fenêtres mêmes des négociants, sont déchargés par des grues dans les docks. Les denrées arrivent par cargaisons, on vide dans les caves des voitures entières de fromages,
. les poissons viennent par charretées. On entasse les fruits dans des magasins où jamais ne pénètre la lumière du jour. Certaines rues, a voisinant la Tamise, sont encom-
. brées de poisonniers, de vendeurs de moules; Todeur est atroce, les maraîchers vont, viennent, soulèvent les fardeaux, travaillent, tandis que toute une population besoigneuse se nourrit des détritus de ces denrées jetés dans le ruisseau. Au-dessus de ce quartier s'élève une colonne surmontée d'une façon d'artichaut qui est chargé de représenter une urne d'où s'échappe une gerbe de flammes. Cette colonne a été élevée en mémoire du grand incendie de 1666. Le haut de la colonne est grillé. Ce fût, paraît-il,
. il y a deux ou trois ans, une mode de se précipiter de làhaut sur le pavé. Le grillage est là pour combattre les caprices de l'usage. Mais cette Cité est vraiment le coBur de Londres. C'est là qu'il faut tâler le pouls de l'Angleterre et la Cité répond orgueilleusement. Nous sommes assez fiers d'être Français; les Anglais peuvent à bon droit se glorifier de leur patrie. M. Himly citait l'an passé, à la Sorbonne, des chiffres qui donneront une idée singulièrement grande de l'Angleterre. Dans le poM de Londres, il entre souvent, par jour, plus de 300 navires, et Londres a pour rivale Liverpool. La douane de Londres rapporte par an 250 millions de revenu; les docks con-
tiennent plus d'un milliard de marchandises. Loadres enfin, à elle seule, fait un commerce plus considérable que tout le marché français et ne représente que le cinquième du commerce de TAngleterre *. On arrive, en interrogeant la statistique, à des jésultats inouïs^ Par exemple, on tro.uve qu'il y a quatre ans (et depuis les choses ont marché à pas géant) l'Angleterre comptait plus de '37,000 vaisseaux, bâtiments à voiles ou à vapeur, c'est-à-dire plus de 15,000 vaisseaux de plus que nous. Je sais que M. P. Barry vient, après avoir visité nos arsenaux, Cherbourg, Brest, Toulon, d'essayer de prouver que la marine française triompherait de la marine anglaise en «huit ou quinze jours 2, » Mais à cette assertion, le total des forces respectives des deux nations et la
1. Pour ne citer que deux exemples, il y a à Londres une brasserie, HamburgetC% qui compte 3 cuves, appelées mash-tuns, lesquelles contiennent chacune 800 barriq[ues ordinaires; elle emploie 150 chevaux et camionneurs, consomme annuellement 18 millions de francs de drèche et 40 millions de houblon, occupe 400 ouvriers et débite plus de 450,000 barriques d'ale ou de porter. Cet établissement possède une caisse d'épargne pour les ouvriers et les commis, des écoles pour les enfants et une bibliothèque de 300 volumes. Il n'est pas d'ailleurs le seul de ce genre, et la maison Barclay, Perkins et C®, rivalise avec lui. Londres fabrique pour plus de 1,500,000 quarters ou barriques de bière. — Dans un autre genre d'industrie, les bougies, la maison Priée (fondée par deux négociants anglais qui demeurèrent anonymes et prirent la raison sociale Price, parce que, paraît-il, un négociant déroge en devenant fabricant) , occupait en 1855 1,100 ouvriers et 1,208 enfants, et fabriquait par mois plus de 700 tonnes de bougies (2 millions de francs). Depuis, sa fabrication a toujours augmenté.