‹ Voyages d'un ParisienChapitre 6 sur 9 · P. Barry, Tho Dockyards, Shipyard$ and Marine- of France · texte numérisé non relu

P. Barry, Tho Dockyards, Shipyard$ and Marine- of France

Li)NDRfi$ £T LES AN&LAIS iU

comparaison répondent assez éloquemment. A nos 100,000 marins, TAngleterre pourrait en opposer 360,000. Son armée de terre, il est vrai, ne peut se mesurer avec la nôtre; mais il ne faut pas trop s'iiabituer à regarder comme faciles à vaincre les bataillons qui surent si bien mourir à Inkermann.

m VOYAGES D'UN PARISIEH

La malédiction. — Haymarket. ~ Ronde de nuit. ~ Les lettres et les moenrs

— Décorum. — Un intérieur anglais. — Ici et là . — Le Christmas. — Hyde- Park. — Wellington-Achille. — La vie de château. — La place deTrafilgar. .

— Le Palais de Cristal. — Le grand et le grandiose. — Le monde en abrégé.

— Un chanteur enrhumé. — Les volontaires. — Voyageurs et chasseurs.— La loi. — AhJ liberfy... — Une anecdote. — Cours et conférences. — Les savants. — Les économistes. — Les journaux. — Les annonces. — Tennyson. — Plaisanteries internationales. «- Les deux Anglais. — Ce qui m*a le plus frappé îi Londres.

Si vous ne voulez pasjeter à Londres la malédiction que lui lança le poëte de Lazare, n'allez pas voir Haymarket, Haymarket. c'est ce quartier maudit par le poëte où la débauche déroule ses annneaux, où la faim se pare d'un faux sourire pour séduire le vice, où tout est hideux, repoussant et sombre. On ne peut éviter ce lugubre tableau. La nuit venue, Londres voit ses rues se peupler soudain de ces nocturnes promeneuses, qui se fardent pour cacher leur pâleur. Elles sont nombreuses, il faut lutter pour traverser leurs flots pressés; et FAngleterre laisse errer librement ces misérables, n'ayant pas le courage de les appeler par leur nom et de les classer à leur rang. Voici

la plaie^ voilà le cancer qui te ronge, ville immense ! Voilà ce que l'étranger ne peut voir sans tristesse et sans horreur. La misère a chassé ses malheureuses de leurs repaires; elles ont faim, mais demanderont-elles à manger? — Non, à boire! — Elles boivent. Leurs yeux hagards s'allument et leurs voix rauques disent : — A boire encore I — Le long de la grande rue, les turkish divans, illuminés joyeusement, semblent des cafés où Ton rit, où l'on cause,... mais non, là-bas, au fond, on s'enivre, et le vice a commencé sa ronde. Et dites ensuite que ceci est une chose horrible^ l'Angleterre daignera hausser les épaules, mais elle ne vous croira pas. La plaie est là; l'Angleterre la nie. On touche du doigt cette plaie pour faire crier celle qu'elle ronge; l'Angleterre sourit et ne crie pas. A' la Chambre, un orateur demande un jour une loi contre le vice. On l'interrompt, disant qu'avec un mot de plus il va faire un outrage à la Vierge. L'hypocrisie, la redoutable hypocrisie, enlace ce peuple entier de ses replis. Qu'elle s'appelle le cant, la respectahility, le bon ton, c'est l'hypocrisie, c'est elle. Elle règne en maîtresse, elle et l'égoïsme se partagent cette île que vous voyez làbas, noire de hofuille sous ce ciel de plomb.

Il faut parcourir^ à minuit,«ce quartier regorgeant de monde, voir ces femmes avinées, couchées sur les trottoirs ou sous les sombres arcades, dormant là, jusqu'au jour, dans un sommeil épais. Graves, imperturbables, les hommes de police traversent cette foule, sans s'inquiéter de ce qui se passe. Et défait, si la morale est atteinte, la loi ne l'est jamais. L'ordre règne à Haymarket.

Cett^ hypocrisie gigantesque, qui faisait jeter à Byron

m VOYAGES D'UN PARISIEN

de si éclatants anathèmes contre Ses. siens, domioe de toute sa hauteur, non-seulement les mceurs, mais les lettres, en particulier le roman anglais, et plusieurs fols elle a paralysé le talent des romanciers. Le public anglais veut être flatté, caressé, choyé dans ses vices. Il laiûderait un Balzac qui le mettrait brusquement face à feee avec un miroir. Pour rintéresser,il demande des héroïnes angéliques, de braves jeunes gens bien rangés, que d'affreux bandits peuvent à la rigueur persécuter, mais qui doivent fatalement, quand vient le dénoûment, triompher de leurs persécuteurs. Surtout point de passions! La passion, c'est la béte noire de cette société puritaine , pratique, exacte^ mécanique, qui ramène tout à la balance, aux formules, aux chiffres. Le Lys de la mlUe , ou Valentine, ou les Lionnes pauvres, exciteraient le plus terrible des orages. Quelle révolte!

Mais, on Ta dit avec beaucoup de justesse, s'il fallait juger des peuples par leur littérature et de leurs mœurs par leurs romans, l'Angleterre serait un nid de vertueux ménages opposée à notre pauvre France toute ravagée par les passions. Quelle dififérence entre Madame Bovary et Madame Domhey de Dickens I Mais cette différence estelle aussi réelle qu'elle es! apparente? Le calme est-il le propre des intérieurs anglais et devons-nous baisser le front devant la réprobation de ces patriarches en habits noirs ? J'ai grand'peur qu'il en soit de l'Angleterre comme delà France. En dépitdes tableaux conjugaux de Mi^oSand et de MM. Feydeau et Flaubert, admirables peintures de quelques exceptions, la famille garde encore de ces recoins sacrés ue les oassîons mauvaises n'atteignent pas.

NÛBIIS; KT LES àNQLAIS l^

Plus d'uQ foyer est demeuré saint, plus 4'up u'a iamai$ eoQQU ces tempêtes. Et, malgré les peintures adoucies

Dickens, qui souvent se révolte pourtant et jette sa pitié {K)ur la misère à la face de sa patrie, malgré miss Currer Bell, je crains bien que ces calmes et puritains intérieuifs qu'ils nous dépeignent ne soient voilés d'un nuage,

Avez-vous jamais pénétré dans un air intérieur anglais? Tout y est propre, net, tout à sa place comme il convient. La cheminée est garnie de < souvenirs > mis sous globe, la foyer à sa bûche l'hiver» l'été un joyeux paquet de fanfreluches qui l'égayent. Les meubles sont précieusement couverts de housses faites par les filles et la maltresse de la maison. Les gravures^ représentant quelque fait d'armes de la guerre des Indes, sont nettoyées sou3 leurs cadres d'acajou, La Bible, avec les dates de mariages et de naissances, est ouverte toujours sur la table commune. La famille entière dine côte à côte, silencieusement. Le soirj on veille en trempant dans le thé coloré des fines tranches de pain noir beurré, tandis que le ûls aîné lit à haute voix le numéro nouveau de quelque mo^axine. De bonne heure on se couche et l'on se lève avec le jour. Tout est calme, recueilli, et comme religieux. Mais <^es jeunes filles aux yeux doux, tout à l'heure sortiront dans la rue, tête haute, regard hardi, le front levé; tout à l'heure elles parleront au premier passant venu, sans se troubler, sans hésiter. Ne sont-elles pas libres? Les mœu. anglaises autorisent toute liberté chez la jeune fille. Elles réservent leur sévérité pour la femme. Aussi, les rôles ^mbleut-ils renversés I Ces blondes misses font hardiment la poursuite au mari. L'usage leur octroie généreusemen

m VOYAG£S D*UN PARISIEN

un permis de chasse. On le voit bien aux allures timides des jeunes gens qui croient rencontrer un piège dans tout regard bleu, dans toute tresse blonde. Que de cœurs naïfs et trop confiants se sont vus poursuivis par des enfants de seize ans devant un tribunal pour réalisation depro^ fRe5«e«/ A dix ans, j'imagine que la petite fille anglaise songe à son mari futur. Elle donne à douze ans des rendez-vous; à quinze ans conseille au prétendu de son choix de demander sa main, et se marie à dix-huit^ selon sa fantaisie. Le plus étonnant, c'est que parfois elle fait une admirable femme de ménage.

Il n'est pas rare de voir à Hyde-Park, par exemple, de charmantes misses attendre, au pied d'un arbre, tout en regardant les cavaliers caracolant dans la grande allée et les équipages, le jeune homme à qui elles ont écrit la veille, sous les yeux de leur mère. Et la mère n'est point là I Les mères anglaises sont de l'avis de la loi^ elles prér tendent que leurs filles sont libres de disposer de leurs cœurs. Ceci s'appelle la flirtation et n'a rien de patriarcal.

Les fêtes populaires même ont leur côté choquant. Aux fêtes de Noël, au Christmas, les rues sont pleines de chanteurs qui vont de porte en porte^ à travers le brouillard, psalmodier les anciens cantiques. On se presse avidemment autour de l'oie grasse entourée de patates, pendant que se consume en pétillant dans l'âtre la bûche légendaire de Noël. Le bal suit bien vite le repas. Au plafond de la salle est appendu un lustre enrubané et tout orné de fleurs. Dès qu'une jeune miss, en dansant, se trouve au-dessous de ce lustre , son cavalier l'embrasse sans façon. C'est le droit du Christmas. Les mauvaises

LONDRES ET LES ANGLAIS m

langues prétendent que les danseuses ont le soin -^ je me trompe^ la maladresse — de s'arrêter souvent sous ce lustre maudit.

J'ai nommé Hyde-Park. C'est le rendez- vous de la fashion. Au moment de la saison, à quatre heures du soir, son aspect est féerique. Équipages, cavaliers, piétons, ladies élégantes, gentlemen gracieux, yeux d'azur, voix de rossignol, chevaux superbes, laquais galonnés, tout se presse, et s'entre-croise, étincelle et poudroie. Et cependant, les pauvres en haillons dorment sur les gazons du parc, c la tête à l'ombre et les pieds au soleil. » C'est à Hyde-Park qu'on voit cet horrible Achille, ou plutôt Wellington tout nu : une statue élevée au vainqueur par ses countrywomen. Le socle porte le nom des victoires de Wellington, Salamanca, Vittoria, Toulouse, Waterloo. Si pour lui Toulouse est une victoire, c'est une victoire chèrement payée. Soult tint en échec son armée entière avec une poignée de soldats. On montre encore à Toulouse un champ, jadis stérile, maintenant fertilisé par tous les cadavres anglais qu'il recouvre. Les habitants le comparaient à un inimense champ de coquelicots. Mais les Anglais n'y regardent pas de si près. Us mettent bien au rang de victoires Ligny et les Quatre-Bras, en les englobant dans la bataille de Waterloo !

Hyde-Park devient désert avec les premiers froids. Paris se dépeuple l'été ; nos voisins sont plus logiques. En été, ils demeurent à Londres ; l'hiver, ils se retirent dans leurs châteaux. La vie de château est vraiment seigneuriale en Angleterre. Un château, c'est une ville en résumé. Tout y est rassemblé, cuisine^ écuries, et jusqu'à des

130 VOYAGES D't'K PARISIEN

g«zoB3ètpes pour foiHtiir récîairage. Atorg eommenceot les gigantesques chasses au renard et à la grouse. Noi» ne connaissons plus guère ces grandes chasses, dignes du moyen ége, avec «neute et piqueurs. Le déboisement de nos contrées, les prairies artificielles, tout à contribué» aire de la chasse un plaisir de roi ou mieux la simple sa<* tisfaction d'un piéton qui jette son plomb aux perdreaux. En Angleterre, la chasse immense est encore pratiqfiée et Tart cynégétique a sa littérature, ses adeptes, son club. Nous avons, il est vrai^ autre chose que ces chasses à envier à nos voisins! Mais quoi ? Est-ce là le sens artis^ tique et le sens musical-? Il faui avoir entendu massacrer les opéras de Verdi par les chanteurs et les orchestres de Londres pour juger de Timperturbable fausseté des oreilles anglo-saxonnes. Il faut avoir regardé la grande place de Trafalgar pour être à tout jamais guéri de Tarchitecture britannique. Quel fantaisiste a dit qu'il préférait que lâ France eût perd» la bataille et qu'elle n*eût pas chez elle la place de Trafalgar? Il avait raison. Cet amalgame de fontaines, de colonnes, de galeries, de statues, d'escaliers, ce mélange sans goût et sans style choque et agace. De malheureux généraux anglais se voient juchés sur des chevaux de carton en récompense de leurs services. Sir Henri Haveloc sert piteusement de pendant à l'amirafl Charles Napier, mélancoliquement fiché sur un socle massif. Tout deux regardent le lion britannique qui dresse comiquement sa queue au fronton de l'hôtel du duc de Northumberland, et au milieu de la place, assis sur des cordages, le manchot Nelson grelotte au sommet d'un immense tuyau de cheminée. Les Anglais n'ont paspr^-

LONDRES ET LES ANGLilS â3i

dlgué riiQage de Nelson. Tandis que le vainqueur de Waterloo montre son profil maigre à tous les carrefours, le vainqueur de Trafalgar ne possède que de rares piédestaux. L'Angleterre qui lui doit plus d'une victoire, ne lui a point pardonné ses folies détestables. Lorsque Bonaparte put quitter TÉgypte et traverser la flotte anglaise pour revenir en France, les Anglais furieux oublièrent Aboukir pour ne se souvenir que de cette faute, et Napo-^ ^léon nous apprend lui-même dans ses Mémoires qu'un « grand nombre de caricatures sur Nelson et Sidney- Smith tapissèrent les rues de Londres. Dans Tune, dit*ily on représentait Nelson s'amusent à draper lady Hamllton, pendant que la frégate la Muiron passait entre les jambes de ramiraL » Pourtant ce Nelson fut un homme de génie. Plus que Wellington ileut l'audace, le coup d'oeil promet, la détermination, qui font le grand homme de guerre. Mais pourquoi fatit-il que cette figure soit tachée de sang, pourquoi se dresse au- dessus de cette tête le gibet de ce vieillard qui s'appelait Carraceiolo, pourquoi les baisers de lady Hamilton ont-ils laissé leur souillure sur ce freat où le génie se heurte avec le crime?

Trafalgar-Place, comme toutes les places anglaises, n'a point de fin, pour ain^ dire. Décidément, les Anglais ont le sens du grand. Rien ne les étonne si ce n'est le colossal. Leur palais de cristal contiendrait trois de cette halle eux «ff», qui s*^ennuie beaucoup dans nos Champs-Elysées. Ce Oistal-Palace n'a pas d'ailleurs son pareil au BQonde, et c'e^ chose vraiment admffable. Vous pouvez fè ptsser iin mms sans vous ennuyer jamais et en vous instmkant toujours. Tout ce que l'art a de plus exquis ou

131 VOYAGES D*tJN PARISIEN

de plus curieux y est représenté. Toutes les architectures humaines y figurent. C'est un pandœmonium immense où tout ce qu'à produit l'industrie humaine se retrouve. Toutes ces salles ont un nom et uae destination spéciale. Ici la salle italienne, avec les murailles du palais Farnèse, les statues de Michel- Ange, les portes de bronze do Saint-Marc; % la salle byzantine, avec ses fontaines et ses mosaïques, ses décorations superbes. — On peut passer le monde en revue. Dans la salle assyrienne^ où les ^ taureaux ailés du palais de Khorsabad vous écrasent de leur taille gigantesque, vous entrez dans cette salle égyptienne qui semble conserver encore la trace de Ramsès et de Ptolomée. — Plus loin, la salie grecque. A côté, la maison romaine. — Ici, le froid vous gagne et vous voilà subitement rejetés de plus de mille ans en arrière. C'est que nulle reconstruction n'a mieux été faite, nulle résurrection plus complète. Cave canem, dit l'inscription ; Salve, dit l'oiseau en mosaïque. Les danseuses aux formes grêles, telles que les choeurs peints en noir sur les rouges vases étrusques^ dansent sur les murs de J'atrium , et l'impluvium de marbre semble prêt à recevoir les eaux du ciel de Pompéi, pendant que dans la salle du festin retentissent les derniers échos des tibicines. Puis encore un pas et la coupole de TAlhambra fait étinceler ses rubis et ses émeraudes sur votre tête, à côté de la cour des Lions où vous cherchez la trace du sang des Abencerrages. L'illusion se dissipe, il est vrai, quelquefois^ par exemple lorsque vos souliers trop modernes glissent sur les dalles de marbre faites poui: les baboudj des Maures et vous songez alors que ces colonnes gothiques^ ces

chefs-d'œuvre étonnants, cette Acropole qui ferait envie à M. Beulé, ce choeur de Notre-Dame de Paris tel qu'il était avant les t restaurations » de;M. de VioUet-Le-Duc , ces fontaines et ses corniches, ces bas-reliefs et ses sculptures ne sont autre chose que des moulages en plà* tre, qui peuvent paraître magnifiques à des Anglais, mais à qui l'artiste tourne le dos pour admirer le moindre petit doigt de statue, du moins authentique.

N'importe. Le spectacle est beau. Les Anglais ont voulu faire un monde de leur Palais de Cristal. Ils y ont réussi. Après la maison de Pompéi, la salle du Nouveau-Monde ; les Gaffes et les Peaux-Rouges après les Grecs et les Romains. Voici des Indous chassant le tigre, des Groënlandais combattant lès ours blancs, des sauvages du Mexique aux prises avec un juguar, un assemblage bizarre d'Abyssiniens et de Samoïèdes , de Lapons et de Brésiliens. Puis, des serres, des ménageries, des aquariums, des boutiques d'articles de Paris^ une exposition de taMeaux shakspeariens dans un bâtiment en carton, modèle exact de la maison où naquit Shakspeare, une exposition de fleurs, un théâtre, un bal, jin gymnase^ tout un amalgame d'étonnements, de curiosités, de surprises , d'étrangetés où ne manque pas même le monde antédiluvien, car je ne sais quel savant a reconstruit, dans un coin du jardin, une parcelle de ce temps fabuleux, avec ses fougères immenses, ses monstres terribles. Que dire d*un muséum où l'on peut admirer à la fois le mégathérium et la NiUt de Michel-Ange, l'ichthyosaure et les cartons de Raphaël?

Et partout des fleurs t Les fleurs sont les bienvenues à

m VOYAGES D*UN PÂRISIBN

Londres. Ces rues noires et longues ont besoin de queiqua pied de marguerites pour s'égayer. Le seul sourire de ces maisons enfumées, ce sont ces jardins des fenêtres» autres jardins suspendus de cette autre Babylone. Mais ces pauvres fleurs sont tristes !

Nbs jardins à Parig sentent le renfermé.

A Londres, ils sentent la prison.

Comme nous sortions du Palais de Cristal, un ami nous montra un curieux spectacle. C'était un gamin qui était entré dans le bassin, sous le jet d'eau, et qui chantait, mouillé par en haut, mouillé par en bas. Le cercle des auditeurs était tout tracé par le bassin. On écoutait, on riait silencieusement, et l'on jetait des pennys au chanteur. Pas un policeman pour le chasser de son bassin. Quel mal faisail-il ? J'eus le temps de le voir s'enrhumer» mais je dois dire que je ne crois pas qu'il ait perdu sa journée.

Je tenais beaucoup, vous, le pensez bien, à voir le3 volontaires anglais. On en a tant parlé I Puis, ces bataillons de volontaires ont été quelque peu créés pour nous forcer à la tranquillité. L'Angleterre, qui craint beaucoup l'invasion, veut absolument nous tenir en respect. 11 faut les voir, ces riflemen, gros comme des muids ou longs comme des perches à houblon, gris, rouges^ verts, avec de petits shakos empennés et des guêtres étroites ; ils vont,portant leur fusil ainsi qu'un parapluie, l'air fort peu martial et la démarche lente. Notre malice à de quoi s'é-

gayer. Mais je ne conseillerais paa h mes compatrioles 4e rire trop longtemps.

Ces braves volontaires, qui sont des Commis ou des négociants, d'honnêtes avocats ou de paisibles vendeurs de denrées coloniales, vous logent quatre-vingts ballessur cent dans une cible éloignée. Ils sont résolus, hardis, et, le cas échéant, se feraient tuer jusqu'au dernier pour défendre la Cité de Londres. Je ne dis rien des riflewornen^ et de Y Archery- Club, un club féminin qui décoche les flèches comme le devaient faire jadis les archers crétois, de classique mémoire. La guerre d'Amérique nous a prouvé que les dernières amazonnes n'étaient point mortes.

Au reste, tir, chasses, courses, gymnastique, voyages, voilà les grandes passions , les grands plaisirs des Anglais. Le cricket est si fort en honneur qu'on ne rappelle jamais que «t le noble jeu du cricket. > Qui n'a pas vu les courses d'Epsom ne peut se faire une idée de ce que peut l'ardeur de la passion chevaline, et le goût des voyages est si fort développé en Angleterre que la c littérature voyageuse » s'édite à des centaines de mille d'exemplaires, et qu'on a fondé des clubs spéciaux où, par exemple, nul ne peut être admis s'il n'a déjà tracé son nom sur la pierre des Pyramides d'Egypte. Le club voyageur, TraveUer's Club, de Pall-Mall envoie tous les ans un ou deux de ses membres faire l'ascension du Mont-Blanc, et publie, chaque année, le récit de l'ascension nouvelle. On a , je crois, traduit en français quelques-unes de ces relations sous ce titre : les Grimpeurs des Alpess Tout dernièrement, lesjournaux annonçaient la mort d'un homme

intrépide» le capitaine Speke^ qui pourra se vanter peut-être d'avoir trouvé ia source et le point de départ du Nil Blanc. Il s'est lancé au plein cœur de l'Afrique, partant du Gap, avec dix carabiniers à cheval indigènes, et il voulait traverser l'Afrique tout entière, de l'est à l'ouest, c dans sa zone la plus fertile. » Il l'eût fait peutêtre sans quelques grains de plomb qui l'on frappé bêtement pendant une partie de chasse. Disons aussi que le gouvernement soutient, encourage^ aide de ses conseils et de ses deniers les voyageurs de cette sorte. La Société de Géographie entretient ainsi nombre de voyageurs qui vont demander leurs secrets aux peuplades les plus inconnues, porter aux conflns du monde la crainte et l'admiration du nom anglais.

Cette dernière considération suffirait à encourager nos voisins dans toutes leurs entreprises si l'amour de la science ne les soutenait pas. Le patriotisme est un des sentiment les mieux ancrés dans ces cœurs anglais. Us disent : Je suis Anglais, avec tout l'orgueil d'un Romain s'écrîant : Civis sum romanus. Ils sont patriotes ; ils sont même, si je puis dire — et pourquoi non? le mot est consacré, — ils sont chauvins. On nous a tant de fois reproché notre chauvinisme français que je suis fort aise de le reprocher à d'autres. Allemands, Belges, Anglais, sont à coup sûr aussi chauvins que nous. Causez dix minutes avec eux sans que TAnglais ait parlé de Waterloo, le Belge des fortifications d'Anvers et de son horreur de l'annexibn, l'Allemand de LeipSick, je vous en défie. £t lors même que le Français chante bien haut Austerlitz ou Wagram, il entend encore la plaisanterie. Essayez

de plaisanter un Prussien qui parle de Rosbach, et tous ~ les jurons de la Germanie, riche en sacrements de toutes longueurs et de toutes sortes, tomberont sur vous drus comme grêle. Ce qui ne veut rien dire, au surplus, si ce n'est que les peuples se doivent pardonner bien des petits défauts en faveur de quelques grandes qualités.

D*autant plus que, lorsque les Anglais nous vantent orgueilleusement leurs institutions, il me paraîtbien difficile de déclarer qu'ils ont tout à fait tort. Médise qui voudra du self-govefnment. Je crois que celui-là est Tidéal de tout esprit vraiment attaché à la cause de la civilisation et du progrès. Si l'homme est responsable de tous ses actes, c'est que de toute justice il doit être libre de les accomplir. Puis, lorsque chacun est appelé à agir^ à dire son mot et à apporter sa pierre dans les affaires publiques, l'individu se développe plus noblement et plus sûrement. L'idéal de nos sociétés modernes étant le bonheur de chacun au milieu de la prospérité de tous, les institutions de cette individualiste Angleterre, où, comme dit M. Taine, l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation, ne doivent-elles pas servir de modèles?

Peut-être, il est vrai, conviennent-elles à ce peuple méthodique, aux mouvements réguliers, dont l'esprit, composé de rouages inamovibles, fonctiomie avec une régularité parfaite, mieux qu'elles ne conviendraient à notre alerte et vif esprit, tout disposé aux changements, prêt à marcher, en avant ou en arrière, selon le vent qui souffle, le caprice dernier ou la mode régnante. Mais ce serait là une question trop longue. Prenez, au reste, un

livre excellent qui vient d'avoir une deuxième édition, ce qui est très-rare pour les ouvrages de celle sorte, et quand vous aurez lu les Institutions politiques, judiciaires et administratives de V Angleterre, par M.Charles de Franquevilie, vous pousserez à votre tour le cri de Bardour, the old David Bardour : Ah! liberty is a noble thing!

L'Anglais est libre en effet. Il va, vient, parle, discute, écrit, pense, agit, applaudissant ou sifflant, selon qu'il trouve la farce bonne ou mauvaise, et cela sans que rien ne l'arrête, fort de son droit, confiant dans la légalité de ses paroles et de ses actes, s'associant quand il le veut,, comme il le veut, fondant sans autorisation entreprises ou journaux, courant aux meetings, aux assemblées aux clubs, exposant ses idées, ses théories, ses utopies, sans entrave aucune, avec celte seule menace au bout de ses actes : La loi, la justice. Ne fais que ce que dois. Je me promenais un jour dans Regent-street, le matin, à l'heure où les passants sont encore assez rares. Un gentleman était occupé à tracer, avec son parapluie, sur la boue du trottoir, une kyrielle d'attaques assez vertes contre la reine Victoria, et proposait une série d'amendements à je ne sais quelle adresse, lorsqu'un policeman le frappe doucement sur l'épaule et l'invite à cesser son manège. « Comment? dit l'homme au parapluie; et ne suis-je pas libre d'écrire ce qu'il me plaît ? — Libre en effet d'écrire, sir, répondit le policeman, mais non pas sur les trt)ttoirs, car, de cette façon, vous gênez la circulation publique. — C'esljuste, fit le gentleman. » Il effaça dupiedles inscriptions faites dans la boue, prit son crayon, et traça cette fois ses injures sur la muraille blanche d'une maison voi-

LONDRES ET LES ANGLAIS m

sine. Ma makon, dit-il à l'homme de police pour éviter toute obserration nouvelle* Le policeman salua, tourna les talons et laissa faire. L'homme aux inscriptions ne gênait plus personne.

Malgré cet admirable microcosme des institutions, l'exentricité anglaise se retrouve encore jusque là. Par exemple, certaines lois antiques n'ayant pas été abrogées, plusieurs crimes^ le crime de haute trahison entre autres^ risqueraient fort d'être punis en 1864 comme ils l'eussent été aux temps les plus farouches du moyen âge. En cas de haute trahison, le coupable pourrait encore^ à l'heure qu'il est, être condamné à avoir le ventre ouvert et à faire amende honorable à genoux, en tenant un cierge d'une main et ses entrailles de l'autre. Le peuple anglais est si fler et si conscient de ses droits que, furieux, il pourrait parfaitement, le cas échéant^ demander l'application de cette peine barbare.

Mats ë côté de ce reste de mœurs normandes et saxonnes, dignes d'Albert le Grand, l'instruction est là, luttant et effaçant peu à peu ces derniers vestiges. En pareille matière, nous sommes bien forcés d'admirer sans restriction. Les écoles gratuites, les associations savantes, les malsons d'éducation, sont nombreuses et bien établies. Les journaux pénètrent partout, les livres se vendent à des milliers d'exemplaires. Regardez ces rues tout encombrées de libraires et de distributeurs de prospectus. A chaque pas on vous remet dans les mains l'annonce de quelque nouveau musée analomique, d'une salle de lecture sur l'histoire naturelle, de cours publics sur la philosophie, l'ai écouté, au musée Kahn, une leçon sur la

physiologie du mariage où n'assistaient pas seulement des médecins ou des étudiants, mais des commis, des négociants, des gens du monde. Les Anglais s'efforcent d'ailleurs d'acclimater chez eux la connaissance de la zoologie et de l'histoire naturelle qui est si peu répandue qu'au Zoological Garden, par exemple, lorsque l'animal n'a pas été classé par Geoffroy Saint-Hilaire, on remplace sur l'écriteau sa désignation par un terme latin suivi d'un point d'interrogation fort dubitatif. Il faut attribuer cette ignorance relative à un certain sentiment religieux qui empêche la plupart des savants de se déclarer ouvertement contre la Bible, lorsque leurs découvertes contredisent le texte des Écrilures, Aussi tandis que Ferguson, Bradley, Madie, Herschel disputaient le premier rang à nos mathématiciens et à nos astronomes, tandis que Kater publiait ses admirables observations sur les oscillations du pendule, que Dalton nous donnait ses recherches sur la vapeur et les gaz, que Young essayait d'expliquer par la théorie de l'ondulation le phénomène de la polarisation de la lumière si bien étudié par Brewster, tandis que Leslie découvrait les lois du rayonnement de la chaleur, que sir Humphry Davy inventait son admirable lampe contre le grisou et se soumettait lui-même à l'anesthésie pour mieux étudier les effets du gaz exhilarant, tandis que WoUaston, Priestley, Faraday donnaient leurs noms à de si étonnantes découvertes, les naturalistes anglais se bornaient à des études de détail, à de petits travaux sur les oiseaux de tel coin de la terre, à des monographies sur les papillons ou les vespertilionides, si bien qu'un Owen, seul peut-être, avec son sys-

tème d'anatomie comparée, peut être opposé aux natu* ralistes de notre pays ou de rAliemagne.

Mais dans le domaine de Thistoire, dans celui de la critique et des sciences politiques, les Anglais sont admirables. Les noms des plus célèbres économistes sont des noms anglais : Adam Smitb, Ricardo, Mac-GuUoch, Malthus, J. Stuart-Mill. Et cette science de l'avenir s'est si bien développée sur le sol britannique qu'elle est devenue une science populaire. Tandis que le nom de l'économie politique est à peine connu du petit nombre en France, la chose a déjà pénétré dans la foule en Anglesterre. Au mois de juin 1848, pendant que nos rues se hé-rissaient de barricades, un ami de Robert Peel lui demandait s'il ne craignait pas de voir un jour Londres ainsi ensanglanté. ~ « Jamais, répondit-il; les Anglai savent trop bien l'économie politique ! »

. L'enseignement industriel acquiert aussi chaque jeu un admirable développement. Tout ce que le gouvernement peut faire pour faciliter l'accroissement de la fortune et du goût public, il le fait. C'est, je crois, le prince Albert qui fonda le musée de Kensington, où les moulages de tous les meubles, de toutes les statues^ de tous les objets d'arts connus sont exposés et prêtés à des ouvriers qui peuvent les emporter, les étudier, et s'en inspirer chez eux à loisir. Une école, The blue coat school, ainsi nommée à cause de la couleur des uniformes, est ouverte gratuitement à six cents.ènfants. Ce sont des orphelins ou des enfants pauvres : ils portent des bas jaunes et vont toujours nu-tête, c'est la règle : six cents enfants abandonnés qui deviennent des hommes sérieusement instruits.

Uî VOYAGES D'UN PARISIEN

La littérature populaire atteint en Angleterre un accroissement colossal. Là, les journaux illustrés, les publications instructives, les family papers, les magazines se vendent à des milliers d'exemplaires. A une des dernières réunions de TAssociation nationale pour Tavancement de la science sociale, fondée par les Russell, les John Pakington, les Brougham, afin d'accroître les progrès des études de jurisprudence, d'hygiène, d'éducation (une autre sorte de congrès), un des membres citait quelques-uns des chiffres du tirage de ces publications populaires. Le London joumalj qui contient, outre des romans, des articles d'histoire, de littérature, des relations de voyage, etc., se vend à 350,000 numéros et paraît toutes les semaines; Vlllustrated farm paper k 300,000 exemplaires; le Family Herald et le Chamber's journal à 200^000 exemplaires; une feuille quotidienne à un penny 300,000 exemplaires. Il s'est vendu 1,200,000 numéros à un penny (10 centimes) d'une Histoire populaire é^ Angleterre, Bref, pour d entier une idée du nombre de toutes ces publications, la livre anglaise de papier étant imposée de 15 centimes, le trésor touche par an 200,000 livres pour droit de papier i.

1. Ces journaux donnent d'aiUeurs une idée exacte de ceux qui les lisent. A côté de récits doux et charmants, on rencontre par exemple des annonces qui ouvrent de singuliers horizons sur la vie anglaise. Les revues mêmes en sont constellées. J'en ai copié quelques-unes au crayon : « B. J. C. Il y a plus que de la cruauté à ne pas écrire. Ayez pitié. Ne prolongez pas votre - silence. » Annonce de librairie, extraite de the Illustrated Police News, « Nouvelle publication (n« 2 gratis avec le n« 1). Les Jeunes

LONDRES £T LES ANGLAIS i43

Les principaux événements bibliographiques étaient, durant inoQ s^our à Londres, ia publication d'une édi* tion populaire de Macaulay, d'un roman de Dickens, et la mise en vente d'un nouveau poëme de Tennyson. De grandes affiches, pareilles à celle des Misérables à Paris, avertissaient les passants que le journal A/^ thé year round (120,000 exemplaires) commençait un roman de Dickens» Noire ami commun^ ce roman qui, publié mensuellement par fascicules illustrées au prix de 4 schilling, rapporte plus de vingt mille francs par mois à son auteur. Quant au poëme de Tennyson, on ne donnait même pas le titre : il new poem of Tennyson t Et le poëme se vendait à de nombreuses éditions. L'éditeur de Tennyson lui donne par vers une guinée, vingt-cinq francs, ni plus ni moins. Tennyson est en outre le poëto pensionné de la reine ; fournisseur assermenté des cantates et des odes, de circonstance, il jouft d'une réputation que ni Byron, ni Thomas Moore ne connurent si complète de leur vivant. Pégase ne conduit pas toujours les poètes à l'hôpital.

Femvies de Londres» ou ks Mystères de Minuit, roman de haute et amoureuse vie, par le lieutenant Parker, comprenant les vies et aventures de nombreuses femmes (females) qui fréquentent de nuit les rues de la Métropole. Ce roman retrace les iniquités dont la grande cité abonde, et montre à côté de la pauvreté et du crime, la vertu, la paix et le bonheur. Pères, lisez-les Young ladies of London! Mères, lisez- les Young ladies of London! Frères, lisezles Young ladies of London ! Sœurs, lisez- les Young ladies of London! et vous connaîtrez les crimes et les infamies, et les Mystères de Minuit! (Publishing Company, Fleet-street.)

On voit que la puritaine Angleterre sait aussi publier et lire certaine littérature que nous relisons beaucoup trop en France.

Tennyson est bien fait d'ailleurs pour être lu par ses jeunes misses aux yeux pâles; toujours touchant, mélanco^ lique, féminin, sentimental, mais point passionné, faiseur d'idylles et de pastorales, conteur charmant^ doux et pur trouvère, suffisamment ému pour attirer une larme au bout d'un cil blond, jamais assez révollé pour faire naître la tempête dans un jeune cœur... Lisez, jeunes filles, mères anglaises au coin du feu, pères de familles après avoir visité vos champsbien cultivés, vos docks bien entretenus, lisez les Idylles du roi et la Mort d'Arthur de Tennyson... Mais laissez-nous relire le Corsaire de Byron et le Pèlerinage de Child-Haroldi,

J'ai remarqué que^ quoiqu'il faille neuf heures tout au plus pour aller de Paris à Londres, nous avons encore des idées assez fausses sur les Anglais. Nous ne pouvons pas nousjpésigner encore à leur entendre dire Yès, sir, au lieu de Oui, monsieur, ce qui serait bien plus simple; et quand ils parlent de la Tamise^ nous sommes révoltés de les voir ignorer qu'il n'est au monde qu'un seul fleuve et que ce fleuve se nomme la Seine. La faute en est sans doute à nos vaudevilles et à nos opéras-comiques. Ces deux genres, le premier adorablement, le second absurdément faux, nous ont toujours présenté les Anglais comme des fantoches habillés de nankin, ne marchant jamais sans un voile vert, un parapluie jaune et un télescope en guise de lorgnette. Soit. Les Anglais nous repré^

1. Depuis que ces lignes sont écrites, M. Taine a publié le 4* volume de son Histoire de la Littérature anglaise où, à propos d'Qne comparaison entre Alfred de Musset et Tennyson, il exprime admirablement la même idée.

LONDRES ET LES ANGLAIS m

sentent bien comme depetits nains^à grosses moustaches, maitres à danser ou garçons coiffeurs ou chefs de cuisine, grands amis du bruit et grands mangeurs de grenouilles, mangeurs de grenouilles, oui. Et pourquoi? Cela tient à ce qu'ils nous ont trop peu étudiés chez nous et à ce que nous les avons trop peu vus chez eux. Je sais qu'en regard de Fécole opéra -comique, U y a l'école de Rousseau, qui met sur un piédestal le sententieux et larmoyant milord Edouard et inspire Te type romanesque. d'OswaldàMm- de Staël. Mais entre ces deux extrêmes, se tient, j'imagine, l'exacte vérité; il y a l'Anglais tel qu'il est, l'Anglais tel que l'ont vu jadis Montesquieu et Voltaire.

Et pour moi, l'Anglais véritable, ce n'est ni le gentleman ami du cant^ l'homme comme il faut, — et comme il en faut très*peu, — qui doit, de par l'usage, être-in/brfnéy c'est-à-dire lire assez de journaux pour tout connaître sans avoir rien étudié; n'avoir aucun état, porter le titre d'avocat ou de médecin, si bon lui eemble, mais surtout n'exercer jamais, — qui doit éviter les mouvements brusques qui cassent les cols et plissent les habits, savoir exactement l'heure de l'ouverture de la saison d'été et de la saison d'hiver, tirer la grouse avec les fusils Manton et manger régulièrement des petits pois au mois d'avril parce que les primeurs sont des mets aristocratiques ; — ce n'est pas davantage le brusque, rustre, gros et lourd Saxon gorgé de bière qui incruste dans vos pieds les rudes clous de ses semelles farouches, impoli, grossier, et donnant raison trop exactement à la parole de Montesquieu : c Les Anglais sont occupés, ils

IM TOYAGES t»'UN PARISIEN

a*eiii pas le temps d'être polis. » L'Anglais réel, e^est rèoflnéte» froid» grare^ instruit^ ftdèlepèrede fatnttlequi aime et honore sa religion, sa libeHé et qui ne transige pas sur ses droits^ connaissant et aoeomplissant tous ses devoirs.

On demandait à Je ne sais quel économiste ou homme politique anglais ee qui Favait frappé davantage pendant son voyage en France^ -^ Ceci, répondit-il en sortant de sa poche un petit couteau de Nontron qui lui avait coûte un sou. J'imagine que nos arts et notre goût avaient pourtant dû le séduire un peu. Pour moi, ce qui lii'a surtout frappé dans mes promenades dans Londres^ c'est peu de chose encore : la canne du guide qui nous conduisait à la Tour de Londres. Au moment d'entrer dans la petite salle où sont exposés les diamants de la couronne : «Ladies et ge ntlemen, dit-il, il faut déposer ici vos cannes et vos parapluies : c'est l'ordre! » £t le premier il déposa sa canne. La loi n'est-elle pas faite pour tous?

C'est à cette simple action de notre guide—elle résumait bien tout le respect de ce peuple pour la légalité— que je songeais, en revenant sur le bateau qui me conduisait à Boulogne, lorsqu'un jeune Apglais avec lequel j'avais causé tout à l'heure d'Inkermann et de Trafalgar, me dit, montrant le soleil devenu rouge et disparaissant du cdté de Newgate :

— Voyez, le soleil est pour nous! 11 quitté Votre France pour nos côtes crayeuses, et c'est en Angleterre qu'il se couche I

— C'est vrai, lui dis-je. Et que de soleils qui se soht vés en France pour aller fmir là, dans votre ile I... Que

LONDRES Et LES ANGLAIS U7

de découvertes commencées ici et achevées là! que d*aurores dont vous avez vu les crépuscules I que de naufrages dont vous avez recueilli les épaves I... Mais heureusement, sir, demain le soleil se relèvera chez nous!

14« YOVArtÉS t>*dN PARISIEN

Une question de géographie. — Nancy. — Saverne. — Strasboarg. — Les brasseries. — La cathédrale. -^ Le temps passé. — Le Manster. — Le ■temple Saint-Thomas. — Deux momies. — De Strasbourg à Kebi. — Ce que contient un tiroir. — Chemins de l^r allemands. — Bade va d'une chambre d'hôtel. *- Le cimetière de Bade. — Monseigneur le Pinson et Son Altesse le Moineau. — Un peu de peinture. — Un orage.

léserais bien en peine de savoir où commence l'Allemagne. La géographie me donnerait là-dessus une réponse satisfaisante, mais il est convenu que nous ne savons pas en France un mot de géographie. C'est Goethe qui Ta aflBrmé à Napoléon et le grand Goethe est, dit-on^ infaillible. Pour moi^ je trouve que rAliemagne commence en liorraine et j'en ai rencontré la preuve au buffet de Nancy^ dans cette gare pseudo- gothique, toute enfumée et où sur des vitraux superbes je lus distinctement, quoiqu'il fit à peine jour, ce mol franco-allemand, tracé en caractère gothique : Restauration, f- Un bouillon, du café.

LE RHIN ALLEMAND 14f

du chocolat , ce que vous voudrez , dis-je au garçon du buffet qui me regardait avec de gros yeux ronds tout ensommeillés. —Pas de chogolat, monsieur, dupouillon! répondit-il. J'avais décidément raison, nous étions bien en Allemagne. Mais à tout prendre je ne conseillerais pas aux habUants d*outre-Rhin de tenter la conquête de la Lorraine, qui déteste Tétranger autant qu'elle aime son l^on vieux roi Stanislas. G*est la patrie de Jeanne d'Arc, et Metz, qui n'est pas loin, se vante de n'avoir ouvert ses portes à personne.

Chacun a ses défauts : Nancy a le grand tort de ressembler à Versailles et de proclamer la suprématie de la ligne droite. Trop de régularité. L* ennui naquit un jour.,. C'est La Fontaine qui le dit et c'est l'uniforme Boileau qui a dû le penser. Mais voilà Nancy^bien loin derrière nous. Un de mes voisins, qui cause avec un ami, pendant que les forêts de la Lorraine^ les villages encore endormis, les grands bois sombres, les noires masures et les vieilles tourelles défilent sous nos yeux, à toute vapeur, ne trouve d'autre manière de témoigner son admiration que ce cri de cœur : Quel beau pays de chasse t

La couleur locale est une si bonne chose, Toriginalité du costume une si grande séduction, qu'en apercevant, un peu en deçà de Saverne, perchée sur un monticule, une paysanne alsacienne, cornette de soie noire et jupon rouge, en l'entendant appeler je ne sais qui, — son chien je crois, — cette jeune fille aux cheveux jaunes me sembla plus ravissante que Mignon et son guttural appel, plus ravissant qu'un chant du Tasse. Fi de Paris, celte foist nous arrivions en pleine Alsace! Les maisons aux

iSO VOYAGES D'US PA.BISJEN

toits pointus, les champs de colza, les houblonpières^ dressant leurs bataillons de perches grêles, les cigognes effrayées par la vapeur et s'enfuyant lentement, avec leurs méthodiques battements d'ailes, comme tout cela était loin de ce que nous avions vu la veille, et que ceç tourelles en ruines, juchées là-haut sur ces coteaux boisés, vous consolaient du boulevard et de ses éternelles séductions! Le château de Sgverue, immense bâtiment construit dans le style ennuyeux du xviifi siècle, nou» donne un vaste échantillon des monuments en grès rougç qui ne vont plus nous quitter maintenant Ce grès rmige surprend, étonne et char^ne au premier abord. Una église rouge, un palais rouge, une mairie, une école, une car thcdrale couleur lie de vin^ c'est charmant. Mais k la longue, lorsque gares de chemins de fer, corps d^ garde, forteresses, auberges ou basiliques, tout est irrévocabtement rojjge, cette couleur agace, et Voti songe involQft^ tairement, en voyant se dresser Jes clochers des églises, à d'énormes carottes élevées là, en manière de t^plA» par quelque population de jardiniers.

La vapeur siifile. Avant une heure nous serons à Stras* bourg. Les regards impatients interrogent déjà Thorizon et lui demandent la flèche de la cathédrale.

Strasbourg est, comme Rouen, comme DijQp, une de ces villes privilégiées qui ont gardé leurs vieilles Qllures, leur antique physionomie et leur caractère propre. Dieu préserve ces admirables cités de la pioche des démolisseurs! C'est un plaisir d'errer à l'aventure dans ces rm^ étroites, aux maisons en auvent, surplombant parfois sur la voie, souveiît ornées de décorations bizisirres, ayeç 4^

enseignes fantastiques, des sculptures boulfonnes ^t ipB escaliers de bois sculpté. Il parait que Strasbourg a aussi des rues larges et droites, et des maisons qui valent celles de la rue de Rivoli.

Mais je les ai soigneusement évitées. Tout au contraire, longuement vous m'auriez vu attardé d^ns cette étroite rue des Tanneurs» où je ne sais quel ruisseau coule ses eaux noires, petite ruelle sombre où rimagination peut entrevoir, pour peu que vienne Theure de Iqi brune, toutes les silhouettes fantastiques des romans allemande. Mais, hélas 1 une déplorable fatalité me contraignaii à visiter Strasbourg avec un parapluie à la inain. Il pleuvait et quelques rares passants se hasardaient seuls daqs les rues désertes. Quelques artilleurs se rendant à la brasserie militaire, une blonde fillette traversant la rue ^ robe sur la tête, comme Virginie enfant. Auprès 4es mionuments, tapis sous quelque auvent, ces guides exécrables qui vous barponn^nt, qui vous déchirent, qui vous enserrent avec une férocité Inconcevable. Au premier passant venu je demandai la cathédrale. — < Voyez-vous l'enseigne de la brasserie du Chasseur endolori f C'est la rue à droite. » Je remerciai. Le Chasseur endolori est une enseigne plaisante qui a cent ou deux c^nts rivales à Strasbourg : Brasserie de la rose embaumée. Brasserie d^ cuirassier galant, etc., etc. J'en pourrais remplir deux pages entières.

C'était jour de marché, sans doute. Guttenberg, doQt la statue en bronze orne la place du Marché- aux-Herhes, me parut triste et ennuyé. Le pauvre homme tendit à la main le rpuleau 4e papier que Psvid (d'Angers) lui a

donné, et regardait, non pas l'inscription fameuse: Et la lumière fut^ mais les gouttes d'eau qui tombaient sans relâche de ce rouleau arrosé par la pluie. Ah 1 les maisons superbes, de ce côté, à l'angle de cette place, des maisons sculptées de la base au faite, les boiseries reluisant neuf, des chefs-d'œuvre, des merveilles! Puis la cathédrale. C'est un beau spectacle que celui-là. Subitement, au 'détour d'une rue, la masse énorme, gigantesque, infinie, se dresse devant vous, vous écrase de toute sa hauteur, de toute sa force et de toute sa grâce. La flèche monte au ciel à perte de vue, les clochetons s'élèvent comme mille aiguilles niellées, les rosaces éclaient de tous leurs feux, les statues vous regardent de leurs yeux muets, les gargouilles vomissent l'eau du ciel par toutes leurs bouches de monstres. Comme on se sent écrasé par cette masse de pierres qui a sa vie, qui a son sens, qui a sa voix, qui a son histoire. Quelle foi, quelle patience, quelle ardeur et quel génie n'a-t-il pas fallu à ceux qui avaient entrepris d'ériger sous le ciel une telle merveille? Nul monument élevé de la main de l'homme n'est aussi haut que celui-ci. Leur mot d'ordre, à ces artiste d'un autre temps, était le grand cri qui fait les grandes choses: En haut les cœurs ! Plus montait vers le ciel leur œuvre immense , plus leur âme s'emplissait de ce vaste bonheur du devoir accompli. La terre leur était si dure alors qu'il leur fallait songer à la préférer au ciel. Aussi bien, lorsqu'ils avaient élevé leurs monuments jusqu'aux nuages, se sentaient-ils libres, fiers^ indépendants, plus près de Dieu. Combien de générations d'hommes ont apporté leur pierre à cette grande œuvre ! Que de mains

ont travaillé a ce labeur! Que de fronts ont vieilli dans raccomplissement de cette tâche! Tous les styles se retrouvent dans cet infini chef-d'œuvre, tous, depuis le roman sévère jusqu'au gothique flamboyant qui s'éteignait dans une auréole; tous les styles, parce que toutes les générations du moyen âge ont passé par là. Et que d'efforts sans succès! C'est la foudre et c'est l'incendie, le feu du ciel et celui des hommes, c'est le tremblement de la terre, la torche des soldats, les dégradations du temps qui s'acharnent coQtre cette masse de granit. Après avoir construit, il faut reconstruire; après avoir dit : l'œuvre est faite, il faut s'écrier : l'œuvre est à refaire !

Puis, au labeur encore et sans s'inquiéter de leur gloire, songeant seulement à leur but, ces architectes anonymes ne daignaient pas laisser leurs noms au monde à qui ils léguaient une merveille. Quelques-uns seuls ont surnagé; c'est Kuntz, Nicolas de Lahr, Ulric d*Ensingen , c'est Jean Hiiltz qui vint de Cologne pour poser la première pierre, c'est Erwin de Steinbach surtout, le grand Erwin, qui demandait à la mort quelques années encore pour tout Onir et qui léguait en mourant sa tâche à son fils. Mais les noms de ces milliers d'ouvriers qui allaient au Kronthal extraire le grès, l'amenaient en ville , le taillaient de leurs mains ; mais les noms de ces deux cent mille enthousiastes qui s'adjoignaient aux ouvriers et travaillaient à l'œuvre immense pour le salut de leur âme, qui les connaît, qui nommerait un seul de ces paysans, de ces serfs, de ces compagnons, foule immense, qui bâtil, comme toujours, le chef-d'œuvre sous le pseudonyme de quelques-uns?

m ^ yO^Aff^$ D'UN PÀiPlISJEN

I^i 4&¥f^^ mUiTéOemml ^ placer la d#scirîf>(i<» delà çattié^taiù. M^is, tout bleq réfléchi, il ma eapble plu3 fadle de la consifuire qm de la 4écrire. jC^ o'esi pa^ qu'elle jBii|; mnqné 4e ^mvaa gi^ns bi^ ill^aaé#, )a$ ^cjMreiber, les Friedj&ric)), leg Schwetgbœi^fter, pour r«r pooter toutes ses ^ryeiUes^ et 4e £lessindtei}r$ P^uf }#8 feprodjuire, Pojur moi Je sifi^ mm^ habile ou piiis Il|mi4e» comme voiis voudrez. L'hisl^oire ^ei^le 4cs poiiails de ia pathédrale serait d'ailleurs l'bisixHjre du moade. Ici, au mJUeu^ le9 récits de la créatiou, de i^ chuie d'Ad#m» ^ vie euUère de Jé&u§, }es groupes des apôtres; 9 gattcbe, les scènes de l'^ufeoce du Christ; à droite^ uue de ces cour flisioas (antastiques telle que le moyeu âge aimait à les représeuter dans leurs détails les plijs osh : la résurjrectiou des morts et le jugement dernier. L'œil s'arrête ^ur deux groupe^ opposéS; le grojupe des vierges Mes ^t ceUU des vierges sages. Bien de plus naïf et de plus charmant à la .fois. Ces corp9 grêles^ ces visages d'une douceur émaçiée, ces sourires UB peu 4euloureux des vierges sage$ coatrastent avec le rictus large et ouyert dans une face .charpue des vierges folles. De ce côté, 1$ vie labprieMâe et quelquefois dure de la femme qui ne laisse pfà& éteindre sa lampe de travail aux heures de la nuit; de l'autre, l'existence follement jetée aux quatre vents du ciel de la JUe qui marche à la douleur par la joie, à la misère par la bonté. Ëterpj^le antithèse que te i^oyeu âge a e^pripée là 4'une façon poignante : habits de bure d'un côté, robes de brocart de l'autre ; ici la joie, là la résignation. Hais la morale n'est pas loin. Ce jeune homipe au doux visage qui marche derrière les vierges sages, l'^l frauc

LE a0|M ALtBMiM) iS&

et la froot pur, c'est le fiaacé. C'est lui qju apporte le doux bonheur, le calme et le repos, la saii^te joid de la maternité, les éternelles consolations du foyer. Au cofiT traire, celui qui marche après les autres, le visage superbe et le regard hardi, son large torse épanoui jians un pourpoint luxu^x, YQèû provoquant, la lèvre dédalgneuÇje^ c'est le démoQy et sur ses habits de soie, derrière aoQ dos, rampeni traitreusemeot de hideux reptiles.

Comme tout cela serait superbe si l'on avait la liberté de le regarder librement! Mais j'étais déjà entouré d'uiji groupe bavard de guides affamés. — Voulez-vous voir l'intérieur, monsieur? — Voulez-vous visiter le Munster, monsieur? — Voici, monsieur, les statues de la ÛUe d'Erwin de Steinbach. (le supprime décidément l'accent alsacien auquel je commençais d'ailleurs à m'accoutumer), c Voyons, dis-je en me retournant vers celui qui avait parlé le dernieri où sont les statues de Sabine? » C'était un grand diable haul comme un peuplier, dont }a face rusée s'illumina d'un sourire : « Foicif > Deux femmes, deux jeunes filles, deux saintes. L'une qui relève fièremenl; la tête, como^ si le rayonnement du ciel l'éclairait tout è coup, l'auire qui baisse tristement le front, encore chargé peut-être du poids d'un remords. Il y a plus de quatre cents ans que vivait Sabine de St^nbach. Elle était la fille du grand architecte. Sainte fiUe qui consacra sa vie entière à l'achèvement de l'ouvre de son père t Et que de grâce dans ces statues aux formes frêles comm,e des roseaux; que cette maladiye et rayonnante expii^ession des sculptureç du moyen âge est plus belle cent (ois, dans sa maigreur iateUlge^te, que la

calme et imperturbable beauté des chefs-d'œuvre grecs, qui n*ont pas besoia d'être de marbre pour être insensibles!

Les guides, paraît- il, n'ont pas le droit de séjourner dans l'intérieur de la cathédrale. Je me croyais parfaitement délivré de ces cicérones empressés qui, dans une chaire merveilleuse, vous font remarquer non l'aspect général du chef-d'œuvre, mais quelque détail enfantin, comme un renard qui guette une poule ou des oiseaux qui mangent des raisins. Je me laissais aller à Tadmiralion complète de cette sombre nef où la lumière entre par faibles échappées, laissant filtrer par les verrières des rayons qui semblent s'enrouler autour des faisceaux des colonnes, ou se perdent dans l'ombre épaisse. Le Suisse, guide en uniforme méprisant fort les guides en blouses, me ramena brusquement à des idées plus pratiques.

— Nécessairement, c'estl'horlogeastronomiqueque vous voulez voir, monsieur? Venez à droite, me dit-il, je vous prie. Superbe horloge, n'est-ce pas? Celle-ci est l'horloge nouvelle; l'ancienne horloge est déposée ici près, dans le Frauenhaus, sur la place du château. Celle-ci, commencée en 1838, a été placée en 1842 ici même, et inaugurée le 31 décembre de la même année. Elle n'a pas moins de vingt mètres de haut; elle marque à la fois le mouvement des étoiles, du soleil et de la lune, les fêtes de l'Église, le jour de Tannée et le jour de la semaine, l'heure de la journée et le quantième du mois; lorsque chaque heure sonne, les quatre âges de la vie, l'enfance, l'adolescence, la puberté et la vieillesse, viennent frapper l'heure, suivies delà Mort... A midi, les douze apôtres

passent en saluant Noire-Seigneur Jésus-Christ assis ^ur son trône. — Malheureusement il est deux heures, revenez demain. Le spectacle eu vaut la peine... Je reprends...

Mais je brisai là avec ce prospectus artistique, et je m'éloignai pendant que l'horloge sonnait deux heures, et que d'horribles pantins défilaient avec leurs mouvements anguleux, sonnant un glas qui me faisait songer à l'inscription fameuse : Vulnerant omnes, ultima necatt.., £t c'était la Mort qui suivait le petit vieillard appuyé sur ses béquilles; et c'était la Mort, marionnette horrible, qui frappait le timbre d'un os de tibia qu'elle tenait dans sa main décharnée...

Me voilà tombé de Charybde en Scylla. Mon guide extérieur m'attendait à la porte. Gomment savait-il que j'allais justement sortir parcelle porte-là?— Vous voulez monter à la tour? De ce côté, monsieur! — Je le remercie, je monte. L'ascension est rude. Trois cent trente marches, très-rapides, assez glissantes et quelque peu usées. II semble parfois que l'escalier tremble sous vos pas; les fenêtres à ogives qui s'ouvrent brusquement sur l'extérieur découvrent, au-dessous de vous, la place du Château, et les passants hauts comme des pygmées. Le vent s'engouffre et gémit par ces ogives; une cloche retentit brusquement; encore quelques marches et me voici sur la plate-forme, ibce à face avec un des plus beaux panoramas du monde. On peut s'arrêter longuement ici, regarder, contempler, admirer; la plaine immense s'étend, le Rhin serpente, subitement rapproché par la perspective; à l'horizon, de ce côté» s'étend la

éU VOYAGES B'PN PARISIEN

Coréi Noire, avec 869 sombres lignes de pins^ ses vallées et ses montagnes surmontées de ruines; de l'autre, c'est ia plaine du Rhin qui se confond avec la vallée de Zorhn, ce sont des églises, des châteaux, des clochers ou des tourelles disséminées dans cette vallée verdoyante, dans ces forêts, dans ces champs, que bornent là-bas, bien loin^ en un horizon bleu, les hautes cimes des Vosges, lia pluie s'était dissipée; le vent chassait brutalement les grands nuages gris éperdus, le soleil trouait de flèches blafardes ces masses aqueuses et de larges bandes bleues égayaient l'étendue morne tout à l'heure. Les toits d'ardoise de Strasbourg semblaient sourire tout à coup, et les cigognes quittaient les cheminées qui les abritaient pour voler en criant au-dessus de la ville. Je me croyais parfaitement libre de jouir de ce spectade^ lorsque je remarquai un homme, à mine suspecte, qui rôdait autour de moi avec une hostilité évidente. Comme je ne suppose pas qu'il eût l'intention de me précipiter du haut de la terrasse, il est probable que ce n'était autre qu'un gardien de la plate-forme qui tenait à me servir de guide et à m'expliquer les beautés du point de vue. Les voyageurs, assez heureux pour s'être jetés, hache en mains, dans les forêts du nouveau monde, nous racontent que, là-bas, tout visage inconnu doit d'abord être considéré comme un visage ennemi. Prenez garde aussi,, vous qui n'explorez que les bords du Rhin ou les cantons de la Suisse. Tout visage inconnu est un visage hostile. Garde à vous I C'est peut-être un guide 1

Au-dessus du Munster se dresse la tour octogone et la flèche, suprêmes hardiesses et suprêmes défis! On ne

monte plus àca^somn^ets que sur la permission du m^aire. Toutes ces pierres, tous ces escaliers sont couyerts dç Aoms; Goethe a mis le sien ici, Herder un peu plus loin, firavée de main d'artiste, on lit à côté cette injgcription : Paul de Balky mpiLeine dans les trupes de Russie, le 7 may 1763.

La visite au temple Saint-Thomas, situé non loin du Munster, figurait sur mon progriamme. C'est là qu'on admire — disent les manuels des voyageurs — le tombeau de Maurice de Saxe. Vous connaissez ce mausolée. Pigale Q voulu accumuler là toutes les nuances du sentiment; la France pleure, la victoire se désole, Hercule est désespéré; le maréchal seul paraît satisfait. Est-ce l'abondance des drapeaux, des ornements, la blancheur du Oiarbre, toujours est-il que l'impression qu'on ressept n'a rien de lugubre. A côté, dans un coin du temple, on a conservé l^s momies de je ne sais quel coin te de Ni^issau et de sa fille. Ils sont sous verre, les malheureux, comme s'ils provenaient d'un temple péruvien ou d'un hypogée égyptien ! Le margrave est vêtu d'un ample habit de drap jaune> ganté de peau de buffle, coiffé d'un feutre énorme, chaussé de souliers gigantesques. Sa face parcheminée accuse tristement les os du crâne; les paupières ne recouvrent qu'un œil absent; plus de cils, plus de lèvres, ëes oreilles sèches et jaunes... Il y avait là cinq pu six jeunes filles qi^i regardaient froidp^ent celte lugubre chose. Le père est un homme de garante ans; la fille paraît un enfant. La mort a recroquevillé ce pauvre petit corps qui fut gracieux p^ut-être sotts ce^s beaux vêtements de soie blanche. On a laissé à c^ mains 4cssé-

leo VOYAGES D'UN PARISIEN

chées les bagues et les bijoux d'autrefois, les bracelet» trop larges pour ce petit poignet raccorni, les anneaux trop à laise autour de ces doigts amincis par le temps... Pauvre enfant! Elle aima et fut aimée peut-être... Pourquoi ce vêtement de fiancée?... Ces lèvres remuèrent, ces yeux eurent des larmes, cette bouche, qui montre deg dents déchaussées, des sourires... Et si pourtant on secouait brusquement cette boîte, tout cela tomberait peutêtre aussitôt en cendres!

Je n*étais plus en goût de courir les monuments. En sortant de la Fr^anenhaus (maison de Marie) où la femme du concierge me fit voir les débris de Tancientie horloge astronomique et un superbe escalier en limaçon construit sur un seul pilier, je me promis de laisser de côté les autres curiosités de Strasbourg. La concierge m*a paru être tout à fait un esprit rétrograde; elle n'avait jamais assez de soupirs pour gémir sur les artistes disparus, et pour déclarer que jamais horloger alsacien (quant aux horlogers français, vous n'y songez pas) ne construirait pareille horloge.

A Strasbourg, quand la nuit vient, les brasseries s'allument. Brasseries ou jardins publics, voilà les grands plaisirs. Tout est bien pourvu qu'on y puisse boire de la bière. Gambrinus est le souverain de Strasbourg. Gambrinus est ce roi fantastique, mi-parii Charlemagne et souverain hébreusf dont le trône est un tonneau et le sceptre un hanap *1tnmense débordant de bière mousseuse. Sa barbe blanche descend sur sa poitrine; un large sourire la sépare; son épée inoffensive repose sur sa cuisse et son image rayonnante décore les enseignes des bras-

séries. Ce souverain-là, en fait d'ivresse, n'aura du moins jamais causé l'ivresse du sang.

J'aurais pu demeurer longtemps à Strasbourg; la ville en vaut la peine. — Certains de ses recoins sont vraiment pittoresques et étranges. Dans plus d'une rue, resserrée comme une ruelle, un maigre filet d'eau bourbeuse, deux ou trois barques amarrées, les maisons plongeant tout droit, sans quais, dans ce ruisseau, et voilà un tableau tout fait. Il y en a bien d'autres. Ces hautes maisons, aux escaliers de bois, ces enseignes hybrides : ici un chevalier cloué dans son armure et que le vent entrechoque tristement ; là un énorme serpent empaillé sur l'enseigne d'un pharmacien — d'un apothicaire, apotheke comme dit l'enseigne *, — ces derniers vestiges du passé arrêtent et étonnent. Les lourds artilleurs qui passent dans certaines rues, en faisant résonner leurs éperons sur le pavé saillant, ressemblent à desanachronismes, Strasbourg offre d'ailleurs un très-curieux mélange de mœurs allemandes et de mœurs françaises. Beaucoup d'affiches, collées sur les murailles de la ville, sont écrites en' allemand, et en cherchant un théâtre, je ne rencontrai que l'annonce d'une représentation de Guillaume TeU dans la langue de l'auteur, Schiller. Ce qui n'empêche pas tous ces braves Strasbourgeois d'être les plus patriotes des hommes. Les Allemands, qui ne parlent de rien moins

i. Ce serpent est cdlôbre à Strasbourg. Une nuit les étudiants le dëcrochèrent de renseigne et le jetèrent dans la petite rivière de nu. Le lendemain, grande frayeur. Les Strasbourgeois croyaient cette fois voir de leurs yeux le fameux serpent de mer prédit par les gazettes!

m VOYAGES D'UN PARISIEN

qu€ de raser la cathédrale de Strasbourg pour prouver comment ils punissent les traîtres, trouveraient à qui parler s'ils tentaient Taveiiture. En 1814, la garde nationale de Strasbourg arrêta seule les armées de la coalition. Les Strasboutgeois ne vous disent pas moins, lorsque vous débarquez de Paris : — Vous venez de France, n'est-il pas vrai? et vous demandent obstinéoient : — Vous allez de Taulre côté du Rhin?

De Strasbourg à Kehl, il faut à peine quelques minutes. Le chemin de fer vous emporte; on laisse à droite cette île des Épis où les arbres ombragent le monument de Desaix; le vieux pont de bateaux, détrôné par le pont de fonte, apparaît là-bas parcouru par les passants. Bientôt se dressent les fortifications de Kelh et les casques pointus des soldats prussiens miroitent à travers les murailles de granit rouge. Le contraste des deux rives est assez piquant. Du côté de la France, les soldats se promènent en riant, les mains dans les poches de leur culotte rouge; la sentinelle s'appuie sur son fusil et regarde. Du côté de Kehl^ les canons montrent leur gueule noire, les fusils se hérissent en faisceaux ; sentinelle sous les armes et soldats en promenade ont Tair singulièrement rébarbatifs et belliqueux.

Première surprise.

Deuxième surprise. Un suisse à mine réjouie, appuyé sur une canne à pomme énorme, se tient à la gare de Kehl, escorté de quelques douaniers dont les chapeaus à plumes de coq font songer aux bersaglieri piémontais. Le sergent medemande mon passe-port. Je n'ai pointde passeport. On me fait entrer dans une salle où je crois, Dieu

L£ RHIN ALLEMAND i63

me pardonne, qu'on m'enferme. Voilà un voyage qui commenee mal. Bahl j'en serai quitte pour repasser le pont de bateaux et pour rentrer dans Strasbourg par la porte d'Austerlitz, dont le nom sonne bien à mes oreilles patrie» tiques. Mais H est des accommodements avec la douane badoise tout aussi bien qu'avec le ciel. Le sergent ouvre la porte, me demande mon nom, l'inscrit sur un chiffon de papier tiré d'un calepin, et me dit gravement : — C'est cinq francs! — Voilà un bon diable, et pourvu qu'on paye le droit de visa que le grand-duc s'arroge sur les passe-ports, peu importe que le passe-port existe ou non. Ceci fait, j'avais le droit de circuler librement à travers toute la Confédération; Je commençai parla ville de Kehl à user du droit que j'avais acheté en entrant.

Je dis la ville de Kehl. Kehl n'est pas une ville, mais une longue rue, géométriquement droite, avec des mai- ^tts modernes, une affreuse église en grès rouge et une gare de même couleur. Les passants sont rares; quelques soldats, embarrassés de leurs casques pointus, vont et viennent d'un air ennuyé. Les marchands de tabac se tiennent sur le pas de leur porte et fument philosophiquement leurs pipes de porcelaine. On m'avait recommandé de n'oublier point les curiosités de Kehl, et ses Uthophanies artistiques. J'entrai chez un marchand dont (a figure paterne me promettait la bienveillance la plus grande.

Les lithophanies achetées, c'est-à-dire des vues en yerre de Baden, de Heidelberg ou de Carlsruhe, le marchand me demanda en souriant si je ne voulais pas autre cbose- Il faut tout voir en voyage. Les tiroirs ouverts, je

i^ VOYAGES D'UN PARISIEN

vis en effet bien des curiosités, mais, au grand étonnement du bonhomme, je le remerciai de ses offres. Il eut la bonté de me dire que les Français, de passage à Kehl, se munissaient de certains cartonnages et de photographies qu'il désignait comme droliches. Mais je lui répondis que chacun là dessus agissait selon sa fantaisie. La vérité est que je regretterais fort d'avoir passé à Naples sans jeter un coup d*œil sur le fameux musée secret du roi, et que ce pape, qui fit couvrir de draperies le Juge^ ment dernier de Michel-Ange, me semble tout à fait on vandale ; j'estime que Tart a le don de rendre toutes choses acceptables, mais à la condition qu'il soit l'art, et non le métier. Où Michel-Ange est admirable, la photographie est immorale et bête.

Mais j'oubliai bien vite mon honnête marchand. C'était un dimanche. Sur la route de Kehl à Baden, les paysans, en habits de fête, longeaient le chemin de fer dans leurs carrioles, les uns enveloppés dans leurs vastes houppelandos, le gliei rouge étlncelant, les culottes courtes et les souliers à boucles, comme au temps passé; les autres en petite veste blanche, coquette et brodée de rouge ; ceux-ci coiffés d'un bonnet fourré à glands d'or; ceux-là le chef enfoui sous un énorme chapeau de feutre. La veste blanche appartient, m'a-t-on dit, aux jeunes garçons non mariés. Quant aux filles, elles portent leurs cheveux en nattes. On m'a assuré que ces nattes gigantesques sont un symbole et que les seules rivales de la fille de Jephté ont le droit de les arborer. Singulier usage et qui n'aurait pas force de loi chez nous. Quand la jeune vierge n'a pas assez de cheveux pour les tresser ainsi, elle les augmente

avec des cordons noirs, et la diversité de couleurs donne un aspect bizarre à ces nattes.

Était-ce le soleil, était-ce ma surprise de touriste? mais tout ce pays de Bade me semblait respirer le bonheur, Taisance; tous ces visages étaient joyeux, toutes ces joues fraîches et toutes ces dents blanches. Les jolis sourires dans ces yeux bleus, les frais éclats de voix, les coquettes couleurs; et toutes ces stations construites en forme de chalets, petites, séduisantes, avec les oiseaux chantant et les fleurs grimpant aux fenêtres, une tête blonde apparaissant à travers ces vitraux à petits losanges de plomb, la vieille aïeule assise devant la porte dans le grand fauteuil patriarcal, ses fils à ses côtés, les enfants jouant, les adolescents un livre à la main...

Le chemin de fer, qui est bon diable, vous laisse le temps de tout voir. C'est un chemin de fer qui marche doucement, par compas et par mesure, et qui ne fera jamais rompre le cou aux voyageurs. Mais il a ses défauts et Tou s'irrite parfois de sa majesté, timide comme s'il ■ craignait d'écraser ses rails. A l'aide d'une lorgnette médiocre, on découvrirait parfaitement Baden, depuis les casemates de Kehl, et le wagon met une heure entière à vous y transporter. Il s'arrête partout, à tout propos, de cinq minutes en cinq minutes. De plus, on vous contraint à descendre trois fois de voiture et à changer de train, ce qui est le plus terrible accident d'un voyage !

Quand la voiture jaune qui me prit au débarcadère de Bade m'eut déposé au bas du perron de V Hôtel à la cour de Darnutadi^ ma première visite, faut-ill'avouer, fut pour la fameuse maison de Conversation. J'étais bien à peu

près sûr de trouver toujours le vieux château, et Ëberstein et la cascade à leur place. Mais le temple de la Fortune, eh! ma foi! on pouvait parfaitement l'enlever du matin au soir ou le fermer, comme on fermait à Rome le temple de Janus. Mais nonl le temple était bien à sa place. Point de description, vous le connaissez, Musset vous a dit quelle déplorable architecture abrite le dieu Plutus. On entre; un huissier vous avertit qu'il faut aussitôt retirer votre chapeau. Vous voilà nu-téte. Dans une première pièce, décorée de deux énormes paysages, on joue à la roulette. Une foule compacte est penchée sur une façon de billard gigantesque au centre duquel une roulette est établie, qui, sans cesse en mouvement, marque le gain ou la perte. Les visages sont contractés, la foule est silencieuse, le croupier seul jette à chaque minute son cri fatidique : Rouge ou noire, pair ou impair^ manque ou passe! Il faut voir avec quelle rapidité cet argot est compris, saisi, traduit, comment le râteau s'abat et amène à lui les pièces d*or bu les thalers, comment vite les gains sont comptés, comment ceux-là même qui ne comprennent pas le français saisissent parfaitement les mots que le banquier a prononcés t

Un observateur curieux passerait là des journées entières. Les types qui défilent dans cette salle sont vraiment bizarres, et on ne les rencontrerait pas ailleurs. Juifs avidement couchés sur le tapis vert, l'œil allumé, la lèvre frémissante, la main crispée; vieilles joueuses risquant avec un soupir le double thaler que leurs doigts crochus retiennent jusqu*au dernier moment; jeunes écervelés, le regard ardent, le geste prompt, jetant sans

LE RHIN ALLEMA.ND l67

compter, au hasard, et suivant la roulette avec fièvre; joueurs de profession, épinglant les cartons nuancés de rouge et de noir; riches étrangers posant nonchalamment les rouleaux de louis sur un numéro quelconque et perdant en souriant des liasses de billets de banque; joueurs superstitieux marquant leur pièce d'or d'un signe fatidique; calculateurs acharnés poursuivant un système jusqu'à leur dernier sou; nobles et vilains, riches ou pauvres, gens d'esprit ou de sottise, jeunes mariées échappées de Paris, aventurières libérées du boulevard, tout est là, tout se coudoie, tout se rencontré et se mélange. Cette population se renouvelle, se succède avec une rapidité effrayante. Celui-ci sort, les yeux hors de la léte, aved de l'argent plein ses poches; cet autre, la mine basse, s'en va, sans trop savoir comment il soldera sa note d'hôtel. D'ailleurs, il faut voir quel silence et quel bon ordre I Dirait-on que peut-être ces gens-là jouent leur vie en jouant leur fortune? Pas un mot, pas une plainte. Rleti. Rien que la roulette qui tourné, que le banquier qui annonce, que le croupier qui répète son immuable : Faites votre jeu, messieurs ! rien que l'huissier qui insiste et répète : Otez votre chapeau !

Dans l'autre salle, on joue letrente-et-un; tout à côté, dans la salle de bal, les officiers autrichiens, leur plume de coq à la casquette, causent et paradent auprès des jeunes femmes assises sur les divans, pendant que la musique du jardin envoie par les fenêtres quelque harmonieuse mélodie de Faust ou de Don Juan.

Quel séjour vraiment féerique serait Bade sans cette damnée maison de Conversation. Que de merveilles, de

surprises, de séductions I La Lichtenthal, une allée superbe où Tombre épaisse est douce, où Ton peut rêver, où Ton peut oublier et revivre. Ici, le quartier neuf semble une gouache élégante, une vignette anglaise : des squares coquets, de grands hôtels blancs comme neige, et des rues larges parcourues par des voilures aux cochers jaunes, verts ou roses. Là-haut, une ville du moyen âge, une eau-forte de Delacroix, des ruelles tortueuses, des carrefours adorablement sinueux. L'antithèse la plus complète et la plus charmante. Mais quoil la maison de Conversation est là, qui attire l'attention tout entière, qui magnétise, qui aspire^ qui pompe, qui relient. Déplorablemenl froide, sèche, régulière et monotone au dehors, elle est enivrahte et irrésistible au dedans. — .£h quoi ! c'est cela? se dit-on. Je ne veux pas entrer là. On entre. On n'en sort plus.

En ce pays de Bade, la fantaisie est reine. La pièce d'or n*a d'autre valeur qu'un trentième de probabilité de gain. Le millionnaire est pauvre; le va-nu-pieds peut être millionnaire. Levertigeestroi. On no vit pas, on ne cause pas, on ne s'am use pas^ on j oue des opérettes que le public écoute en pensan^à la rouge tant de fois passée; la musique autrichienne fait merveille. Que vous importe la musique autrichienne? Et la roulette! et les couleurs! et les cartes I Tous ces gens qui .passent, ces femmes qui sourient, ces élégants qui se pavanent, ces lionnes qui débutent, ces chroniqueurs qui étudient, ces promeneurs et ces promeneuses échangent les mêmes propos^ les mêmes paroles, les mêmes plaintes. — Avez-vous été heureux? — Mon cher, une série superbe! La rouge passe onze fois;

je laisse ma misCj noire passe! — Trop d'estomac! — Moi, j'ai tout perdu ! — Le petit C. a fait sauter la Banque à Hombourg, savez- vous? — Le double zéro est effrayant ici. — Venez- vous à Wiesbaden? — L'an passé, j'avais pourtant dévalisé les croupiers d'Ems! — Je voyagerai la nuit. Au moins^ au buffet, je ne serai pas forcé de dépenser ma dernière pièce. Je pourrai ainsi prendre une voiture en arrivant!

Voyages de plaisir! Si l'on songeait que le fermier des jeux paye à la ville de Bade 45,000 florins par an pour . droit de fermage, engage des ténors fabuleux et réalise encore des bénéfices considérables, risquerait-on un thaler sur cette roulette? Il est défendu aux habitants de jouer. Qu'avez-vous donc à vous acharner contre cet instrument impassible^ froide et cruelle machine, sans passion, dévorante, implacable, qui est la Banque? Et si l'on se résignait à ne point jouer, à accepter Bade comme une ville d'eaux ordinaire, à y vivre sans souci de fortune et de gain,.que de plaisirs, de charmantes promenades, de journées passées dans des excursions profitables! Ce beau pays de Bade, comme on l'appelle, e^t une Bétique en miniature, un album ravissant^ plein de surprises et de merveilles, avec sa forêt Noire, ses ruines, ses torrents, ses montagnes, ses souvenirs et ses légendes.

Mais de tout cela on fait fi, ce semble, et combien de gens, par exemple^ qui passent à Bade et ne visitent point le vieux cimetière, ce coin de terre où dort, enseveli sous l'herbe, le passé? C'est un petit enclos, sombre et recueilli, derrière l'hôpital; les tombes des émigrés français disent les noms, les grades, les titres des exilés qui re- .

170 VOYAGES D'UN PÂftfSltiN

posent là. A côté, dés nom» anglais, âes ndinadé fettHties* Combien de jetmes filles qui vedaient demander à Bade la gttérison et qui y ont trouvé la mort ! Elles reposent aussi loin de leur patrie, ignorées^ oubliées... Au fond du cime-» tière, une pierre, surmontée d'une lyre sculptée, porte le nom d'yn poëte, Ludwig Robert, entefré avee sa femme. On a élevé au milieu du cimetière un calvaire couvert de lierre et de mousse, où sont couchés, ^ulptés en pierre, les apôtres et Jésus^Christ. Jésus est &i prière; un petit ange grêle lui apparaît. Le Christ supplie, l'ange ordonne. C'est la montagne des Oliviers, et, réellement en dépii de la faiblesse de Fexéeution^ Timpression produite par ce groupe n'est pas ordinaire. Plus loin, sur un socle élevé se dresse la statue du roi deee coid de terre, le fossoyeur. Un sculpteur strasbourgeois, M. Friedrieh, en fit présent à Bade il y a quelque dix ans. L'idée est bien trouvée de mettre un cimetière sous la garde d'un fossoyeur. A M vraiihent appartient ce domaine. Il est le imiite ici. Sa pioche commande; et puia, dit le fossoyeur d'Hamlei : c Corne, ntf sjpetde... : Allons, ma bêche 1 il n'y a pas de meilleurs gentilshomio^s que les jardiniers, les laboureurs et les fossoyeurs ; ils continuent la profession d'Adam. »

Mais le fossoyeur du vieux eimelière de Bade n^a pas sur le visage trace de mélancolie ou de cette indifférence rendue superbe par le contraste de la vie et de la mwt. C'est un ouvrier musculeux, appuyé sur sa bêche — le soldat laboureur, rien de plus. Une pense ni ne rêve; \\ pourrait servir d'enseigne k un jardinier galant, comnie il sert de gardien au cimetière de Bade.

On rasieraît kmgtamp$ parmi ces tpmbes. I^e^ 00093 hi^ 0R paasaot dUent bien ce qu'est la ville. Il y a des nopis russes et des noms allemands. Destinée étrange! Mourir ^9 une ville de passage^ dormir si loin des siens, dans un cimetière ignoré I II y a même de vieilles pierres tumukJres portant gravée l'image de quelque margrave; il y a des croix isciilplées du xviie siède, et tombes et erpix^ 00 a tout encastré pêle^éle dans 1^ muraille, on u scellé ees débris avec de la chaux; le teoips a effacé les nom3« la guerre a dispersé )es os. Ceux qui furent des puissants ei des grands de ce monde 3ont plus oubliés que les pauvres gens qui reposent à côté d'eux. liC beau cimetière, ftprès toult, est le bel endroit pour reposer ! L'ombre est douce, et le$ pinsons chantent et voltigent gaiement^ se pûaani sur les tombes et i^ichant dans les arbres^ et sur ees pierres muettes, le vieux crucifix de Lerch de Leyen étend son ombre et garde encore sa couropae d'épines qui, dit la légende^ tombent et repoussent sans ces^e^ de dix ans en dix ans.

Momeigneur le pmon, que j'ai nommé, est, avec le grand-duc^ le souverain de Bade. Il est partout, tou« jours joyeux, toujours chantant, gai, preste, sautillant, gaminant, babillant. M pinson est à Bade ce qne le moiaeau est à Paris. Le pinson, plus coquet, plus mignon, étalant avec un certain petit orgueil ses plumes jaunes et son habit v^dÂtre; )^ moineau, ph^s alerte et plus vif^ j^us spirituel, plus hardi, plus laid et plus charmant. D'aiLleurs; effrontés tous deu^, se perchant à votre portée, picorant à deux pas de vpus, narguant le passant de leurs l^eux de jais, vous agn^nt de leur jregard noir et a'en-

172 VOYAGES DMJN PARISIEN

volant tout à coup avec de joyeux petits cris (rires d'insolence, n'en doutez pas) et de joyeux battements d*aites.

Les pinsons m'escortèrent du vieux cimetière au vieux château, que j'avais résolu de visiter. Leurs cris de gamins égayaient ces grands pins solennels et sauvages qui se dressent sur toutes ces montagnes et les ornent superbement de leur vert feuillage. Sans les loueurs de voitures etxiè mulets qui vous harcèlent de leurs offres, cette ascension de VAlte schloss serait admirable. La bonne odeur de résine, les pittoresques troncsVarbres, les délicieuses fontaines; de temps en temps l'eau pure et douce dans l'herbe, parfois de bonnes fraises des bois^ puis le grand air, le vent des montagnes sifflant à travers les branches, le panorama de Bade, de la vallée, des montagnes environnantes, entrevu par éclaircies, le plaisir de la marche, la causerie avec le compagnon d'ascension et les longs silences rêveurs, voilà la volupté du touriste. Mais il faut la marche à pied, les haltes, la jouissance intime du pay« sage. Point de guide bavard qui explique et ennuie; et quand on ne saurait point le nom de la montagne qui se dresse devant vous, qu'importe? On la regarde, on l'admire. Le vieux château, magnifiquement placé au haut du Batter, est un amas'de ruines trop bien conservées. Des barres de fer retiennent précieusement les pierres prêtes à s'effondrer; on a récrépil les murailles; le ciment retient les escaliers; la ruine est rappropriée, soignée, époussetée, et au moment où Ton rêve des vieux'margraves, jadis juchés dans ces tours comme des aigles dans leur aire, un keller vient vous jeter à l'oreille ce cri

détestable : --» Monsieur ne désire -t-il pas déjeuner ici?

Déception !

Le vieux ctiàteau où Hermann II vivait parmi ses hommes d'armes^ le vieux ctiâteau qui résista aux soldats de Turenne et qu'on ini^endia aux siècles passés^ la ruine vénérable n'est plus qu'un restaurant, et la carte des vins s'étale à la grande porte, au-dessous de l'écu des margraves badois.

Acceptons les ruines comme la civilisation les a faites.

£h bien! vraiment, sur cette terrasse l'endroit est bien choisi pour les repas. Je suis moins l'ennemi de ce prosaïque restaurateur. Au temps des margraves, les seigneurs badois dédaignaient-ils de vider le hanap du haut de la montagne, avec un des plus beaux coins du monde à leurs pieds? Le temps a marché. La montagne, aujourd'hui, n'appartient plus aux margraves; elle appartient à tous, et vive le progrès qui permet aux modestes journalistes de manger une omelette en regardant la vallée de Bade, pendant qu'aux tables voisines on jase, on cause, on rit, que les Anglaises gazouillent comme des oiseaux, et les Françaises pétillent comme de la poudre!

... .Puis nous descendons au hasard. Notre bonne fortune nous conduit aux Rochers du Diable, un endroit désert, un pêle-mêle de roches gigantesques qui, sauvages, sinis* très, déchirées, crevassées, attirent peu de promeneurs. Il faut au surplus des jarrets solides pour les escalader. Mais les surprenants entassements de pierres, les lézardes terribles!

Quelles crispations de géants^ quelle torture de la terre a jeté, broyé, brisé ces masses effroyables? La forêt de

io.

474* VOYAGES D*UN PàftIi)EN

Foataloebleau ressemble à une boite à joujoux « cèté ôb ces pierres de Titans. Tout à coup, brusquement, ia foudre gronde, Teau tombe à gouttes énormes, les nuages amoncelés se crèvent, ruissellent. Ces roches sont ûe$ abris. Et qu'importe la pluie s'acharnant sur les arbres, les (orrentfi retombant en cascades du haut des roches, les grondements et les éclats du tonnerre! L'arc-beutant du rocher immense forme portique, et nous attendrons là ia an de Térage. En un quart d'heure, la forêt était sillon* née de petits ruisseaux, de torrents^ de cascades.

Nous grimpons sur les roches mouillées, et, au sommet, le ciel bajayé, les nuages repoussés, le soleil vainqueur t

Page 1