‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 10 sur 32 · NEUVIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME PROMENADE

l'illusoire refuge

Lorsque je suis assis sur ma petite chaise basse levant ma table, encastré pour ainsi dire entre îUe, la tapisserie qui est derrière moi, le meuble m dictionnaire, et une autre chaise dont je me Darricade à droite, du seul côté qui reste ouvert, 30ur me protéger contre les attaques qui pour- :'aient me venir de la bibliothèque, de la commode )u de la cheminée, j'éprouve un sentiment de calme

'1 de sécurité tout à fait rare et profond Je me

5ens chez moi, dans une sorte de boîte, ou plus exactement de cocon, telle une chenille dans son £uf de soie, isolé du monde, et presque tenté de le larguer. Je jette sur les choses, proches ou loin- ;aines, un regard de défi. Je dis aux livres de la Dibliothèque : « Non, vous ne me tenterez point, ivec vos phrases toutes faites, déjà faites, ah! si îonnues... )>; et au divan qui s'étale au-dessous :

« Non, je n'irai pas m'étendre sur toi, je sais trop comment ça finit. On s'imagine qu'on va pouvoir rêver, et pas du tout : ou bien l'on s'endort, ou bien Ton pense à quelque souci stupide, obsédant . Pas si sot ! « J'interpelle la pendule : « Va toujours. Annonce les heures de tous les rendez-vous que tu voudras, je ne bougerai point. » Et je ne bouge pas en effet.

Mais quelle fallacieuse impression que celle di' ce calme! Car, en réalité, je ne suis pas ici à l'abri du tout, bien au contraire. Mille événements peuvent venir m'extraire de ma chère coquille. Paris est peuplé de gens qui, pour un oui, pour un non, pour rien, s'arrogent le droit de me déranger, de me faire venir auprès d'eux, de me voler mon temps. La visite, le télégramme, la lettre, le téléphone, sont leurs ruses ordinaires.

La visite est un procédé terrible, malgré son air doucereux. Le visiteur n'a point l'air d'un ennemi, n'est-il pas vrai? Surtout qu'il .se laisse désarmer de sa canne, dans l'antichambre ; et lorsqu'on l'introduit, il tend, en signe de la pureté de ses intentions, une main vide de tout objet nuisible, une main nue : « Kamarad ! i> crie-t-il, en son langage affreux d'homme du monde.

Il vient en parlementaire du pays ténébreux des raseurs. Pour un peu, il se rendrait à votre

merci Manœuvre sournoise, infiniment plus

dangereuse qu'on ne pense. C'est en quelque sorte du chantage. Car une fois qu'on l'a serrée, cette fausse ingénue, cette main menteuse, on est vaincu, vaincu sans conditions. L'ennemi s'installe là, sur ma chaise (ironie! celle dont j'avais fait une barricade), braque sur moi l'artillerie de ses yeux obsédants, et entreprend la fusillade sans arrêt de ses discours.

Ce qu'il me dit, en vérité, je n'en sais rien. Est-ce qu'un soldat blessé a le loisir de se rendre compte des balles qu'il reçoit dans le corps? il souffre, c'est tout. Mon visiteur parle donc. Heureux s'il ne fait que cela. Car enlin rien ne peut l'empêcher, s'il lui en prend la fantaisie, de tripoter mes bibelots, de faire tourner son talon en guise de vrille dans la laine de mon tapis, de balayer du coude les tablettes des meubles à sa portée, de renverser sa cigarette rougeoyante sur le velours des sièges. Quoi qu'il fasse, il est sacré. Honneur militaire, tes exigences sont terribles 1

Il ne me reste qu'une ressource, celle de hù sauter à la gorge, afin de rompre, par cette brutalité voulue, cet armistice dangereux, et de rentrer dans l'état de guerre, qui devrait être notrj état normal, avoué, franchement reconnu, vis-à-

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vis de nos visiteurs. Mais le rusé personnage, sentant monter en moi cette velléité libératrice, avec une diabolique adresse, prévient ma révolte. Et c'est le moment qu'il choisit pour m'asséner, droit sur la tête, ce coup : « Et maintenant, cher ami, maintenant que je suis venu vous voir, à votre tour. J'aime tellement bavarder avec vous ! Mais nous allons tout de suite prendre date. Car, je vous connais, vous êtes si fugace, si incertain!... Allons, c'est dit, je vous attends mardi prochain. »

Et le misérable s'en va, tranquille, impuni, avant que, écrasé, muet de rage impuissante, j'aie eu le temps d'organiser ma défense. Ma tête, vaincue, s'est inclinée, un sourire stupide et morne entr'ouvre ma bouche sans voix. Tout cela constitue pour l'adversaire autant de signes d'heureux acquiescement. Il enregistre sans plus tarder sa victoire, il emporte le traité de ma désastreuse paix. Je suis doublement battu. Le bandit a trouvé moyen de me voler deux heures chez moi, et me voilà obligé de lui en accorder deux autres dans quelques jours, deux heures auxquelles il conviendra d'ajouter celles-là, les moments perdus pour la toilette préparatoire et pour la course (car l'agresseur tient ses quartiers généralement dans des arrondissements fort lointains).

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Mais, direz-vous, quoi de plus facile, maintenant qu'il n'est plus là, de résister au visiteur, de mentir à la promesse qu'il vous a extorquée? Eh bien ! justement, c'est impossible. On peut ruser, gagner du temps, dire une fois, deux fois, qu'on n'est pas libre, qu'on est malade, que sais-je? Misérables expédients 1 il faut toujours enfin s'exécuter. A la troisième reprise, aucune excuse, fût-elle vraie, n'est plus valable. A demi mort, il faut marcher. Et l'engrenage vous agrippe d'une dent plus implacable. Car sitôt que vous avez ^< rendu », l'autre a toutes les raisons, sans réplique, pour revenir. Et ainsi de suite. Terrible perspective!

Il y aurait bien un moyen, celui de faire un éclat, de dire, une fois pour toutes : « Oh ! assez ! cessez! je ne veux plus vous connaître. Vous me rendez malade. Ne remettons plus jamais les pieds de l'un chez l'autre. » Mais l'on n'ose, crainte de passer pour fol, ou pour grincheux tout au moins. Et l'on cède. Toutes ces réflexions, toutes ces indignations, on les a dans le fiacre qui nous conduit chez l'ennemi. En ont-ils entendu, les taxis, de ces plaintes sur notre lâcheté, notre faiblesse! Pour moi, la glace de ces maisons roulantes ne m'a jamais renvoyé qu'une image crispée par la fureur, et mes amis (mes vrais amis) ont souvent eu pitié, lorsqu'à mon passage ils l'apercevaient

à travers les carreaux, de ce masque décomposé, vieilli, détruit, oîi ils n'osaient reconnaître le visage plutôt amène que la nature m'a donné.

Le téléphone paraît moins dangereux que la visite, en ce sens que l'on peut toujours, soi aussi, s'en servir. En théorie tout au moins, c'est une arme à deux tranchants. « Je pourrais bien, me dis-je, si je le voulais, souffler dans la conque de nickel épanouie devant ma bouche, des paroles rétorquant celles dont vibre à mon oreille le disque de cuir bouilli où l'adversaire imprime sa pensée redoutable. » Pure illusion! Là, comme partout, l'avantage demeure à celui qui prend l'initiative del'attaque. L'ofîensive se déclare toujours sur le point où je ne me garde pas. C'est qu'il ne badine point, l'autre, là-bas, au bout de son fil. Il lui faut sa réponse tout de suite. Or, chacun sait que si le oui se passe de commentaires, le non ne peut se tolérer qu'enguirlandé de mainte excuse et de mille explications. Ces explications, ces excuses, on n'a pas le temps de les improviser par téléphone. Alors on dit oui, par lassitude, avec une sorte de vague espoir tout de même que, d'ici la date fatidique de l'abdication, il se sera passé de tels événements qu'on sera dégagé de sa promesse. Bien entendu, ces événements ne sont jamais assez catastrophiques pour vous libérer.

Entre un ministre à faire tomber et la peste à envoyer à votre ami, les Dieux n'hésitent point : ils font tomber le ministre. Et vous êtes obligé

ie marcher

Que de déceptions le téléphone m'a-t-il fait éprouver! Lorsque je l'installai, brillant, minuscule et gracieux comme un jouet, je pensai m'en imuser bien en effet. Toute occasion m'était bonne pour décrocher l'appareil. Je commandai îu pâtissier, au traiteur, au poste-vigie du quartier ce que ces fournisseurs avaient de mieux en fait de tartes, de poulets rùtis ou de taxis-autos. Les premiers jours furent sans ombres. Il semblait que tous ces objets de luxe accouraient, bondissant comme des elfes, sur le fil lui-même du téléphone. Je vivais dans le ravissement. Hélas ! ette période divine dura peu. En quelques jours, :Oul ce que je connais à Paris de gens qui n'ont mcune crainte de l'électrocution (et ils sont plus lombreux qu'on ne pense) apprirent la nouvelle. Is n'eurent qu'un mot, un mot terrible : « Mainenant que vous avez le téléphone, ce sera bien )lus commode pour se voir ». Ils nie tenaient. Ils ne tiennent encore et, à l'heure qu'il est, je ne 3uis plus entendre retentir ce timbre impérieux ans frissonner. « Qu'est-ce encore qu'ils me eulent? » me dis-je, épouvanté. Et jamais,

jamais, entendez-vous, n'a été exaucé l'espoir (jadis si fervemment conçu) qu'un jour le diabolique appareil m'apporterait peut-être, sinon une bonne nouvelle, du moins une nouvelle tout court, enfin quelque chose qui ne serait pas une des ingénieuses variations du vieux thème : « Dites-moi donc, cher

ami, quand j'aurai le plaisir de vous voir! »

Mais, Seigneur, vous qui les entendez et qui sondez (faut-il que vous soyez peu dégoûté!) leurs reins et leurs cœurs, pourriez-vous me dire pourquoi ils mentent ainsi? Puisqu'à me rencontrer ils n'éprouvent aucun plaisir, puisque ma vue leur est totalement indifférente (à certains même elle est antipathique, je le sais), pourquoi disentils cela, pourquoi manifestent- ils ce désir? Est-ce qu'ils y croient, le temps de le dire? Est-ce que, en affirmant ainsi une sympathie absente, ils s'imaginent qu'éclora en eux la fleur délicate de la sociabilité? L'orgueil ici s'allierait au mensonge. Est-ce que, plus simplement, pour tuer le temps qui leur résiste trop, ils se cherchent un compagnon aux côtés duquel ils se sentiront plus forts? et n'importe qui est toujours assez bon. Je ne sais pas. Eux-mêmes ont des âmes si obscures, si croupissantes, qu'ils n'osent jamais y descendre,! pour rechercher les motifs de leurs actes. Maisj ils mentent, ils mentent! Ah! pourquoi ne

me laissent-ils pas tranquille? Est-ce que, moi, je vais les chercher? Jamais je ne leur demande rien. Si tout le monde me ressemblait, personne ne verrait jamais qui que ce soit, chacun resterait dans sa maison, avec sa femme, son chien, son chat, son canari, ou son petit singe, et on n'aurait pas, vers quarante ans, cette ride lugubre que creuse entre notre nez et les coins de notre bouche l'habitude de sourire sans en avoir envie. Et on ne perdrait pas son temps.

Notez que j'adore perdre mon temps. Mais comme un prodigue, qui jette son argent par les fenêtres : il le voit briller au soleil, cela l'amuse. Ça ne l'amuserait pas du tout si un fdou le lui volait. Mon temps est à moi, et je n'en fais pas grand'chose, c'est vrai. C'est même cela qui sert de prétexte à ceux qui me le prennent. Sinon, qu'en feriez-vous? disent-ils.

La belle malice ! L'abominable sophisme, plutôt! Car tout homme de bonne foi sentira bien que si je gaspille ce trésor des heures, ce n'est pas une raison pour qu'on m'en interdise la gestion. Oh! ce conseil judiciaire de Tamitié! Au moins, moi, quand je le perds, mon temps, c'est en distractions qui m'amusent. Elles n'amuseraient personne autre, bien entendu. Mais qui sera juge en cette délicate matière ?

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Et puis, il y a autre chose. Ce temps, que j'occupe si futilement lorsqu'il est à moi, devient aussitôt précieux, irremplaçable, dès qu'une main étrangère s'abat dessus pour me le dérober. Qui dira le nombre de chefs-d'œuvre que j'eusse achevés si on ne m'avait pas tellement dérangé? Mais c'est comme une fatalité. Au moment où, après longtemps musé, je sens venir l'inspiration, à ce moment précis où l'esprit devine qu'il va recueillir le fruit, mûr et définitif, de maintes rêveries absurdes et confuses, bref quand cette poussière des minutes viles du temps perdu va se transmuer en un beau lingot brillant, massif, absolu, de temps regagné, pan! retentit le téléphone ou vibre la sonnette du raseur. Tout est à recommencer.

Voilà ma vie, ma vie de créateur. Et vous trouvez qu'il n'y a pas de quoi maudire tous ces gens-là, ces faux amis, ces traîtres? Je les hais, profondément, je les dédie à la Némésis de l'art, frustré par eux des belles choses dont j'eusse été capable. Ils ont étouffé en moi la flamme du génie. Honte à eux 1

Aux lettres et aux télégrammes appartient une autre manière de me tracasser. Il est rare qu'il

m'écrive, l'homme qui n'a qu'à venir me voir, ou qu'à dépenser trois sous dans la cabine d'un bureau de poste, pour m'avertir qu'il entend exercer sur moi tous ses droits. Aussi les lettres se contentent-elles de m'annoncer les désastres et les ennuis qui se préparent pour moi sur tous les points du vaste univers.

Qui me dira donc, alors, pourquoi je les attends avec cette fièvre? Pourquoi, lorsqu'elles sont là, sur le vierge cristal de ma table vide, répandues comme les cartes d'une devineresse, je me précipite sur elles, absolument comme si j'en espérais des nouvelles passionnantes, fabuleuses, des nouvelles heureuses? Encore un mystère de la nature humaine ! Aucune expérience (elles sont quotidiennes pourtant) ne m'a corrigé. Je suis, devant une lettre fermée, comme un enfant en face d'un paquet ficelé de faveurs, et qui frissonne d'un désir de jouets et de bonbons. Il semble, lorsque le stylet de vermeil fend le haut de l'enveloppe, qu'il va en jaillir un trésor, le testament d'un oncle australien, que sais-je? une parole inattendue, douce, charmante, ou subtile, ou sublime. Ce n'est jamais cela, je devrais le savoir. Ou plutôt, car je ne l'ignore plus, je devrais m'y résigner. Non, l'espoir est plus fort que tout. Chaque fois, je me dis : « Eli bien ! ce sera pour la pro-

chaine, » Et la prochaine ne m'apporte que l'ordinaire tribut de nouvelles, payé par les contrées étrangères : cet ami ne tiendra pas sa promesse, cet autre souffre au loin sans que je puisse rien pour lui, tel a été offensé gravement, tel, que j'admirais, est mort, après une vie de sacrifices méconnus. Personnellement, le sort ne peut m'atteindre que très peu, car j'ai rapetissé mon cœur, suivant le conseil chinois, car j'ai réduit ma vie. Mais il se rattrape en frappant sur ceux que j'aime, sur leurs ambitions, leurs désirs, leurs amours. Le coup double! Ainsi se satisfait sa malice.

Comme vous le voyez, ma chère amie, la paix n'est pas de ce monde, de ce monde de la table, microcosme, pas plus que de l'autre, le grand, qui roule sur les gonds de diamant de l'espace. Lorsque je rentre le soir chez moi et que, la lumière allumée, de la porte je contemple, à l'autre bout de la pièce, ce petit coin intime et doux, et si tranquille, qui baigne dans une pénombre dorée, je me dis : « Ah! qu'on y serait bien! C'est là que je saurais me créer une retraite exquise, où ne viendront jamais me troubler les soucis du

monde » Eh bien! pas du tout. Sitôt que j'ai

fait de ce rêve une réalité, sitôt que je suis assis,

incrusté dans mon anfractuosité de bois, voici que déferlent sur cette plage retirée, poussées par les vents malfaisants de mon destin, sur une vague invisible, ces bouteilles à la mer qu'on appelle des lettres. Elles sont là, dans l'économie de l'univers, pour rappeler à l'homme qu'il ne faut pas qu'il croie au repos, qu'il s'imagine pouvoir l'atteindre. Aussitôt rejeté dans la tempête, celui qui pense avoir trouvé ce havre I Aussitôt puni !

Il faut chasser ce rêve, se débarrasser de cette illusion. Il faut vivre comme les agités. Ce sont les agités qui sont dans le vrai.

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