DIXIÈME PROMENADE
AISIONS, SOUVENIRS, CHIMÈRES.
J'ai longtemps professé pour la carte postale une exécration, un mépris violents. J'englobais cet innocent carton dans la haine générale que je portais à mon temps. Comme si mon temps ne pouvait, par définition, produire que des choses absurdes, bêtes, maudites. Aujourd'hui, je suis devenu beaucoup plus indulgent et modéré. J'estime (ce qui est certainement bien plus près de la vérité) qu'il y a dans toute invention de cette pauvre humanité quelque chose de bon. La carte postale n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Sur la petite boîte en fer- blanc (une ancienne boite à biscuits, tout le monde n'a pas les moyens de se faire faire un coffret chez Maple) qui contient ma collection, je jette un regard attendri. Sans qu'il y paraisse, c'est presque le monde entier qui est là, sous ma main, avec ses mers, ses
forêts, ses montagnes, ses déserts, ses villes animées ou en ruines, ses palais, ses églises, ses jardins illustres, ses foules. Il semble que chacun de mes amis ail pris soin, au hasard de ses voyages, de contribuer à enrichir le petit univers de ces images. Il a donc ainsi voyagé pour mon compte et parfois même, ô ironie! c'est moi qui ai le plus joui du paysage où il s'était si péniblement transporté Je pense à tant d'excellents
camarades, encastrés dans le baquet de leur automobile, et traversant fiévreusement les sites célèbres, sans les voir, puisqu'ils n'avaient que le temps de descendre au bureau de tabac pour m'adresser leur bref bonjour sur une carte postale représentant ces admirables lieux.
On a souvent été très dur pour ces messagers involontaires. Moi je les trouve au contraire de remarquables exemples de dévouement. Pensez aux fatigues qu'ils s'imposent, aux frais dont ils grèvent leur budget pour accomplir ces randonnées Et cela dans l'unique but de nous
permettre d'admirer l'image d'endroits où notre impécuniosité, notre paresse, des devoirs, nous interdisent d'aller. Ce sont en quelque sorte nos ambassadeurs bénévoles. Nous n'aurons jamais |X)ur eux assez de reconnaissance.
Quant au reproche qu'on a maintes fois adressé
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à la carte postale elle-même d'avoir tué l'art épis-
tolaire ah! vraiment, laissez-moi rire. Vous
imaginez-vous par hasard qu'on ait attendu sa venue pour perdre le goût et l'habitude d'écrire de longues et jolies lettres? Il y avait longtemps, lorsque naquit la carte postale, qu'on ne s'envoyait plus que des billets de trois lignes, ou des télégrammes. Et bien ! alors, j'estime qu'au contraire nous y avons gagné. Car à tant que faire de recevoir des épîtres ainsi conçues : « Toutes mes affections, chère amie! », autant vaut les lire au dos d'une belle photographie, que tout crus et tout bêtes, au haut d'une page blanche qu'ensuite on souffre de voir si vide.
Sans compter que ceux qui ont une petite écriture, ou un style concis, s'arrangent toujours pour dire des choses charmantes autour des clochers, entre les pelouses ou dans les nuages
sans compter que ceux qui ont beaucoup à raconter, si le carton ne suffit pas, peuvent très bien envoyer, en même temps, une lettre
sans compter que ceux qui se plaignent le plus de cette décadence de la littérature épistolaire écrivent en général comme des concierges
sans compter enfin que tout cela n'offre aucune espèce d'importance. A toutes les coquetteries de cette vieille bavarde de Sévigné, je préfère
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mille fois la contemplation du Patio de la Aceqiua, au Généralife, avec ses mille jets d'eau le long de son étroit canal bleu, ses larges fleurs rouges, et celte divine fraîcheur au sein de cette torridité; ou la vue du prodigieux Taj Mahal, à Delhi. Qui ne comprendrait que ces beaux lieux, ces paradis de l'imagination, se passent fort bien des commentaires de toute littérature, et qu'à côté d'eux les grâces prétentieuses des gens qui « tournent bien une lettre » sont tout bonnement ridicules? Le plus grand mérite d'une carte postale est de rester silencieuse.
Mais, je l'avoue, celles qui représentent des sites, même fort beaux, me requièrent moins que celles où sont figurés les séjours familiers de ceux qui les ont écrites, séjours que souvent ils ont créés eux-mêmes, au milieu du paysage de leur élection.
Ainsi je revois la maison de Robert d'Humières, à la Rourée, près de Grasse : la haute terrasse dominant la vallée et regardant en face la colline merveilleuse et si douce où moi-même vécus quelques années, les plus paisibles de mon existence; la pergola avec son autel si touchant à un dieu rustique, inconnu ; la perspective d'escaliers en pierres brutes enroulés, comme un Ihyrse, autour d'une ligne de bassins et de jets d'eau et
terminée, lout au sommet, par la porte ouverte de l'accueillante maison, fraîche en été comme le cœur d'une jarre; enfin « le chemin des ombres heureuses », c'est à dire la longue et large allée d'oliviers centenaires, plongée dans une lumière argentée et fine, pareille à l'éternelle promesse d'un jour de paradis. Tout cela, et le maître au milieu de son vasle domaine, rêvant sans cesse d'arrangements de jardins, comme un prince de Ligne qui vivrait en Ligurie (1). Et je pense à cette parole, si spirituellement émouvante, de l'autre, qui lui aussi fut un guerrier et un écrivain, mais à tout préféra l'art des pelouses et des perspectives :
Que le Ciel vous préserve de penser, en vous couchant, aux femmes, à la guerre, à la cour, aux méchants, aux sots et à la fortune : mais si quelque projet de bosquet, de verger ou de ruisseau se met au lit avec vous, vous aurez une excellente nuit.
Et je retrouve la maison d'Edmond Jaloux, pareille à quelque princière villa d'Italie, mais
(1} Hélas ! quelques jours à peine après avoir écrit cette page, j'apprenais la mort, à la guerre, de cet ami si cher. Quel sens terrible et magnifique prend alors pour moi ce mot : « le chemin des ombres heureuses » où je le vis pour la dernière fois 1 C'est là qu'il prit congé de moi, me donnant un rendez-vous, auquel mon ombre au moins sera fidèle.
SOUS le ciel plus doux encore de la Provence, avec sa prodigieuse terrasse qui semble toute disposée pour y jouer au clair de lune une comédie de Shakespeare, et il me semble entendre, dans le soir calme, le murmure du triple jet d'eau tombant dans le bassin, intarissable et délicieux bavardage accompagnant nos confidences. C'était aux premiers jours de la guerre. Les hasards de la mobilisation m'avaient amené à Marseille où je fus heureux de retrouver mon vieil ami. Il y avait si longtemps que nous ne nous étions pas revus, nous qui, jadis, ne passions pas de jour sans nous rencontrer! Nous avions quatorze années d'arriéré de causeries. Mais, l'eût-on fait exprès, était-il possible de trouver un lieu plus propice à pareille entrevue? Je me souviens de nos promenades dans le jardin, dans la grande clairière, autour du bassin et sur les terrasses, et dans les allées de platanes. Souvenirs de souvenirs! Curieuse chose que cela. Plaisir raffiné de l'esprit et du cœur ! Beauté de la jeunesse vue à travers ce prisme du regret! Bilan des désirs irréalisés I et considération mélancolique du petit tas de poussière que fait dans la main de l'homme l'expérience. Ah! la main tremble, on voudrait pleurer. Et pourtant, à entendre ce jet d'eau jasant dans la nuit, une paix profonde descend en
nous, une sérénité mystérieuse, comme si de tous ces bonheurs effleurés, de ces ambitions irréalisées, de ces tristesses au contraire, elles, savourées jusqu'à la lie, naissait en nous une âme nouvelle, dont nous guettions la fraîche éclosion. Les initiés des religions antiques, marquant ainsi quelle résurrection de tout leur être était pour eux la connaissance des vérités cachées, portaient le nom de « deux fois nés ». Ainsi la vie, et sa considération poétique nous a donné, à nous aussi, une seconde naissance, et nous sentons en nous la jeunesse étrange de la sagesse. C'est pourquoi notre science n'a rien d'amer et nous n'en voulons à personne. Tant de fatalité entre dans la malice des hommes qui nous ont nui, et ils ont si peu joui de leur crime! Des fous, tout au plus, de pauvres êtres, lents, lents, affreusement lents à se dégager de la gangue animale, à se trouver. La nature du moins est indifférente, donc nous pouvons avoir plus de confiance. Elle ne nous a rien promis, et les cadeaux de bonheur qu'elle nous fait, en passant, et malgré elle, n'en sont que plus précieux.
Enfin, j'ai mes Chimères Oui, rien moins
que la collection de toutes celles de Notre-Dame.
Alil ce sont de puissants et mystérieux personnages, de curieux compagnons. Mais lorsque je suis las de toutes les sociétés et môme — cela arrive — de celle de mes meilleurs amis, je puis supporter celle de ces fabuleux animaux, dont le cri éternel ne brise pas le Silence, dont la présence terrible ne rompt pas la Solitude. Si les gargouilles rejettent en dehors du sacré vaisseau l'eau des vices, l'inondation des mauvaises pensées, les Chimères, elles, ne représentent spécialement rien de mauvais, du moins telle est mon interprétation. y y verrais plutôt l'incarnation de tout ce qui, trop fantasque, trop débridé, trop fou, corromprait l'ordre intérieur, la géométrie sainte du lieu de la prière. Les Chimères sont les excroissances de la Cathédrale, l'irrésistible bourgeonnement de cet arbre sévère. Mais elles lui appartiennent encore, elles ne sont pas damnées. D'ailleurs contemplezles, ces créatures de songe et d'insomnie. Ce sont des larves, ce sont des esprits élémentaires, ce sont des formes bizarres, elles ont un air halluciné, fixe, fatal. Pourtant, même dans leurs accès de férocité, elles gardent cette innocence primordiale et troublante de la Bête, qui obéit à son instinct. Regardez-les de plus près, elles en valent la peine. Elles jaillissent au coin des balustrades, les unes complètement, les autres à mi-corps, comme figées
dans l'élan de leur fuite, contemplant la ville épandue à leurs pieds avec un regard véritablement inexprimable d'inquiétude, d'étonnement et de tristesse. Les unes sont pareilles à des tigres, ou à des taureaux, d'autres à des chouettes, à des vautours, d'autres sont tout simplement des ours blancs, des éléphants, des chacals, des hyènes, d'autres ressemblent à la fois à des oiseaux, à des quadrupèdes, à des hommes. Des chiens à dos de cerf broutent avec voracité des grappes de raisins. Voici un veau à la gorge de qui se rue une sorte de bête extravagante au museau de chien et de crocodile, à la griffe de tigre. Groupe affolant entre tous, car ni l'animal mordu, ni le mordeur ne semblent se douter de ce qu'ils font. Une même stupeur les tient immobiles dans leur attitude l'un de victime et l'autre de coupable. Ils agissent comme sous l'empire d'une force irrésistible, comme dans un rêve. Ce sont, malgré la puissante massivité de la pierre, des formes impondérables plutôt que des êtres solides, et l'on ne s'étonnerait point si la main passait au travers d'eux, comme au travers des fantômes.
Voici un pélican accroupi devant son nid d'où se dressent ses deux petits, le bec avide levé vers sa poitrine légendaire. Il abaisse vers eux un regard tendre, inilniment heureux. L'accusera-
t-on de figurer une pensée coupable, celui-là ? Celui-là que, dans l'intérieur de l'église, on a comparé à Jésus lui-même... : « Pie Pelicane » chante l'hymne saint.
Et même ce démon, nettement satanique, lui, avec ses cornes de jeune bouquetin et ses grandes ailes d'archange, qui rêve, accoudé au parapet, le menton dans ses paumes : le condamnerai-je ? en ferai-je un ennemi du Sauveur? Non, vraiment.
Ce n'est point un ennemi, c'est ah! étrange
intuition du génie médiéval, voyez l'immense et douloureux étonnement de ses yeux pensifs, c'est un esprit de la nature, injustement chassé du temple, et qui essaie de comprendre Pourquoi ne l'a-t-on pas jugé digne de collaborer à l'œuvre de purification qui s'accomplit dans l'enceinte, pourquoi l'a-t-on exilé là? Sa figure bestiale semble un masque posé sur sa vraie face angélique, son corps d'adolescent et ses bras ont une pureté de forme tout antique, et ses ailes splendid.es semblent prêtes à battre, impuissantes cependant à projeter son vol au delà de la masse de pierre d'où il émerge à demi.
Plus je le contemple, plus je le trouve innocent, ce peuple léthargique et doux des Chimères, et plus j'aime à me réfugier en sa compagnie, à con-
templer la ville et la vie d'où il les voit et presque comme il les voit, de haut, et les yeux mi-clos.
Seigneur, je sais que je ne serai jamais pareil à votre Basilique. Je n'ai ni cet ordre sublime, ni cette lumière, ni cette gravité; mais je m'estimerais heureux de ressembler seulement à ses Chimères, aux innocentes et merveilleuses bètes qui rêvent en couronne autour de votre maison, et que, quoi qu'on en dise, vous n'avez pas chassées. Laissez-moi vivre, non loin de vous, avec mes chimères, auprès de vos Chimères