‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 9 sur 32 · HUITIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

HUITIÈME PROMENADE

A TliWERS LN VIEUX DK-TIONNAÎRE

Je m'étais pourlant bien promis de ne jamais quitter cette table. Mais la curiosité est plus forte, et je viole mon serment. Le pays où je veux vous entraîner aujourd'hui est si proche d'ailleurs de la table et il en dépend de façon si étroite qu'il peut passer en quelque sorte pour sa colonie. Il s'agit d'un petit meuble placé à ma gauche, tout près, à portée de ma main : dont la tablette supérieure supporte mon appareil téléphonique (olil celui-là! ), un coffret à papiers

à lettres, une boîte à cigarettes; et dont les deux tablettes inférieures, masquées par un rideau de velours, recèlent diverses paperasses, des livres, une collection de cartes postales, mais surtout un certain Dictionnaire universel (ne le sont-ils pas tous ?) en trois volumes, par Maurice Lachâtre, qui doit dater des environs de 1865, mais dont

les idées et la documentation me paraissent reporter -les connaissances humaines à cette époque vague et lointaine qui va de l'âge de pierre à Voltaire. Une fois l'idée me vint de le remplacer par quelque Encyclopédie plus exacte, mais à la réflexion ce projet m'apparut dans toute sa vanité moderniste. Il faut avoir le courage d'ignorer certaines choses, il faut surtout avoir le bon sens d'accepter sur celles que l'on connaît des opinions bien sottes ou bien fausses. C'est à cette condition que peut subsister en nous l'esprit de fantaisie, qui nous est si nécessaire. Mon Dictionnaire universel se prête merveilleusement à ce but singulier mais sage. Il déraisonne avec majesté, il monopolise en quelque sorte les notions les plus folles et les plus prudhommesques. Moi, j'aime ces notions, parce qu'elles sont grandioses, alors que rien n'est plus mesquin que cette m^^ope et grincheuse recherche des petites vérités. Mon dictionnaire n'admet pas les petites vérités, ces gêneuses, qui semblent n'avoir pour but que de nous désillusionner. Il maintient haut et ferme le drapeau des opinions convenues, des truismes satisfaisants, des traditions gratuites. Il ne s'occupe que fort peu de ce qui est, mais il réserve toute sa tendresse de cœur pour ce qui doit être. Il ne

cherche point à nous imposer des idées nouvelles sur Alger, sur Morphée, sur la soum; mais à nous confirmer dans celles que nous avons déjà. D'adorables vignettes fixent encore davantage nos impressions. Morphée agite des pavots en fermant à demi les yeux. La souris est représentée, grosse comme un chacal, sur une table de cuisine entourée de toutes sortes de provisions, ce qui indique bien aux ménagères son caractère néfaste. Enfin Alger signifie tout l'exotisme, avec dans le fond sa perspective de minarets et de coupoles, et son premier plan où circulent quelques officiers du temps de Bugeaud, des Juives qui portent des cruches à la fontaine et deux Arabes accroupis fumant des chibouques démesurés. Et de tout ainsi.

Avec cela, mon Lachâtre est libéral en diable, et même anticlérical (car le libéralisme est très ondoyant, et il soutient tour à tour chaque parti, lorsque ce parti passe par une période de déconfiture). Il fulmine contre l'Église, contre la monarchie, contre Napoléon, il dit son fait à saint Ignace, il faut voir comme. Parallèlement, il aime la poésie, une certaine poésie, celle de La Harpe, de Delille, de Voltaire, de Piron, voire de Panard et de Béranger. Comme ces auteurs, malgré l'indigence de leur vocabulaire, ont em-

[iloyé tout de même pour exprimer leurs pensées (?) un certain nombre de mots, on peut les citer presque à chaque page, de quoi noire auteur ne se fait pas faute. Parfois même il pousse une pointe audacieuse jusque chez Casimir Delavigne et Barbier qui sont pour lui le romantisme. Ainsi son ouvrage est-il une sorte d'anthologie d'à peu près tous les mauvais vers connus. Mais ce qu'il a de plus précieux pour moi, c'est sa tendance morale, et je ne sais quelle teinte optimiste qui se répand délicieusement sur .les objets dont ils nous entretient. SaA^ez-vous ce qu'il dit du « garçon de café? »

Garçon de café. — Celui qui sert les objets de consommation dans les cafés. Il y a dans ces établissements d'autres garçons qui sont employés au laboratoire à faire le thé, le café, etc. ; on les nomme umsi garçons de fourneau. Dans les grands établissements, il y a même rin ou plusieurs cuisiniers qui préparent les déjeuners et les soupers, d'autres qui sont chargés du soin de la bière, des vins, des liqueurs. Le garçon de café qui sert dans la salle est toujours d'une propreté exquise et sa mise est recherchée; quoique sa condition se rapproche de la domesticité, il a plus de fierté que n'en ont les domestiques.

Que c'est touchant! Je le vois d'ici, ce Monsieur

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Lachâlre, entrant pour la première et peut-être l'unique fois de sa vie dans un de ces lieux brillants qu'on appelle des cafés, et ébloui par tant de luxe. Souvenir qui n'a jamais pu s'effacer en

lui! Il est si ému qu'il nomme laboratoire

l'antre obscur oîi règne l'infâme et crasseux plongeur, et que — c'est cela qui stupéfie le plus — il trouve les garçons d'une « propreté exquise ». Sublime aveuglement de la bienveillance et de la timidité.

Parlant des créoles, il conclut, joignant l'opinion personnelle à l'exemple grammatical : Les créoles ■sont vindicatifs. Une créole langoureuse. Les créoles \o/// en général bien faits.

Comment vous faire plus délicatement entendre les qualités amoureuses de ces héroïnes tropicales? Bien faites et langoureuses, c'esttoutun programme de promesses adorables. Quant à leur caractère vindicatif, je suppose qu'il doit sutîire, pour ne pas en subir les effets, de ne pas lui donner

l'occasion de se manifester Quel volume de

souvenirs de voyage ajouterait quelque chose à ce portrait séduisant et définitif?

Bon Lachâtre ! Avec quelle facilité il entre dans les vues des grands hommes ! El comme naturellement il croit à leurs paroles célèbres! Écoutezle apprécier Archimède :

Personne n ignore qu'avec des miroirs disposés convenablement il parvint à mettre le feu à la flotte ennemie. Rien ne paraissait impossible à ce grand génie, auquel il ne manquait quun levier assez grand et un point d'appui pour soulever le monde.

Cher ingénu ! Il n'y va point par quatre chemins. Ce n'est pas lui qui essaierait de donner à la parole du Syracusain un sens métaphorique et figuratif. Pas du tout, il sait qu'il s'agit de choses sérieuses, réelles. Il les cherche dans l'espace, ce levier, ce point d'appui. Nul doute que, s'il les trouvait, il les lui procurerait, à Archimède, en un rien de temps. Et alors nous en verrions,

des choses Bon Lachàtre! Je ne suis pas au

bout des joies qu'il peut me procurer, et chaque fois que je le feuillette, j'y découvre de nouveaux trésors.

Libre aux maniaques d'érudition de le trouver désuet, quarante-huitard, naïf. Il me suffit, car si je savais tout ce qu'il sait, je serais déjà bien fier. Quant au fatras, que m'importe? J'en prends et j'en laisse. Je choisis ce qui convient à mon tempérament, à mes préjugés. Cela n'augmente pas sensiblement mon bagage d'erreur et d'ignorance, et au moins je me suis bien distrait. « Apprendre en s'amusant » proclame l'axiome

pédagogique Mais il ne spécifie pas ce qu'il

faut apprendre Plus souvent que j'échangerais

mon dictionnaire contre une encyclopédie en dixhuit volumes, tenue à jour, exacte, assommante !

En toutes choses, je préfère la vignette à la photographie, la fantaisie au sérieux, la mythologie à la science, l'utopie à la considération de la cruelle vérité. Oui, ces opinions de Monsieur Lachâtre sont bébètes, mais ce sont des opinions, elles émanent d'un homme vivant, et qui s'est passionné. C'est un des derniers grammairiens qui aient essayé d'en mettre dans un dictionnaire. Je sais que l'ami Fritz ne l'aime pas. Mais l'ami Fritz est fort sujet à caution : il représente en effet la connaissance froide et gourmée, réduite en fiches, sous la direction du scepticisme transcendental. Jamais son cœur ne parle. C'est un cerveau pur. Et puis, après tout, malgré cette prétention, est-il si savant que cela? Éternelle querelle entre le dogmatisme et l'agnosticisme. Je pense qu'il est inutile de vous dire pour qui je prends parti.

Voyez-vous, ma chère amie, nous avons trop fait crédit aux savants de la nouvelle école. De ce qu'ils ont découvert mainte et mainte chose dans le détail, de ce qu'ils ont accumulé des observa-

lions innombrables, il ne s'ensuit pas que leur doctrine soit la bonne. Jugeons donc les choses moins naïvement.

Ils disent, en gros : « Nous ne savons rien, mais c'est parce qu'on ne peut rien savoir. Nous ne voulons pas de synthèse : noire méthode d'investigation, prudente et minutieuse, ne s'en accommoderait nullement. Et puisque nous ne savons rien, nous déclarons ridicules nos prédécesseurs, ces bons jobards qui croyaient savoir quelque chose ».

Et voilà les gens à qui nous faisons confiance. Leur attitude nous paraît le comble de la réserve, de la discrétion intellectuelle. Mais au fond, savonsnous si leurs successeurs n'auront pas, avec des connaissances plus complètes, une doctrine tout autre? Cessons donc de toujours admirer les derniers venus, parce qu'ils sont les plus jeunes et parce qu'ils parlent haut. Et habituons-nous à juger les générations de savants non pas sur ce qu'elles savent (car elles sont toutes à peu près garnies d'un même nombrede connaissances), mais sur l'esprit qui vivifie ce qu'elles savent. Celles de naguère y mêlaient beaucoup d'humanitarisme Et après? L'humanitarisme est tout de

même la doctrine de l'avenir. Ne rions pas du perfectionnement moral de l'homme, parce que nous

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pensons que Bouvard et Pécuchet se fussent goulûment précipités sur cette savoureuse utopie; mais habituons-nous à oublier que Bouvard et Pécuchet se seraient mêlés de cela comme de tout, en snobs affolés de l'étude, et disons-nous {ce qui est probable) que des êtres infiniment supérieurs à nous, dont notre rôle est de modestement préparer la venue, seront plus tard les sectateurs souriants de cette théorie.

Sous le nom de pragmatisme, j'ai vu fleurir récemment une sorte très virulente et sournoise du déterminisme, une affirmation si autoritaire des droits du fait, c'est-à-dire de la force brutale, une affirmation si naïve en même temps, déniant au droit le droit de se créer, pour se défendre, une force ! Étrange prétention 1 Elle semblait dire au droit : « Je vous trouve si manifes- .tement fait pour la faiblesse que votre désir d'en sortir est lui-même grotesque, un peu comme le geste d'un enfant qui veut jouer avec une arme de grande personne. Restez donc écrabouillé, ça vous va si bien ! » De quelque manière qu'on défende Melzsche, il n'y a pas moyen de s'illusionner : il a répété cela sous toutes les formes

Ah! que ces idées outrecuidantes m'irritèrent! Et que j'ai souffert de les voir s'accréditer auprès d'une jeunesse naïve, leur apportant le prestige de

son adhésion ! Mais moi, révolté dans mon bon sens, je fis le grand serment de tuer en moi les derniers vestiges de l'amour-propre et de braver le ridicule même, pour soutenir, eh! mon Dieu, oui, l'humanitarisme. Ai-je tant que cela tort? Est-ce que la France tout entière, avec les Alliés à ses côtés, ne s'est pas soulevée, en proie au délire guerrier, pour la défense du droit et de l'humanité, et précisément contre un peuple, lui, halluciné de pragmatisme? Allons, soyons simples, soyons logiques! Et ne nous donnons pas cette décidément trop facile satisfaction de triompher de ceux qui espèrent en nous autres hommes, en leur jetant à la tète, argument brutal, les crimes des hommes d'avant-hier, du siècle dernier, de ce matin. La belle malice! Et puis, cette déclaration de découragement est elle-même un mensonge. Celui qui raille le plus cette prétention de l'homme à se vouloir divin (tout au moins dans l'avenir) serait bien vexé si on le prenait au mot, et qu'on tombât d'accord avec lui en déclarant : « C'est vrai, vous n'êtes qu'une bête ! » Car il ne veut, au fond, désespérer que des autres, et il lui faut pour cela, pour les regarder de haut, un petit piédestal. Eh bien ! il m'agace, ce monsieur, il n'est pas de bonne foi, il joue double jeu. Franchement, je préfère la Aieille barbe. Vive la vieille barbe !

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