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A TRAVERS PARIS

VOYAGES D UN SÉDENTAIRE 13o

A Mademoiselle Natalie Clifford-Barney, Paris, 27 septembre 19 .

Ma chère Natalie,

Vous avez certainement rencontré parfois de ces gens qui, d'un ton stupidement doctoral, vont affirmant :

— Quinze ans de Paris, mon cher!...

Ou :

— Moi qui roule ma bosse ici depuis ma licence en droit...

Ou :

— Enfin, j'y suis né, n'est-ce pas?...

Qu'est-ce que cela prouve d'être né à Paris, ou

d'y avoir fait sa licence, ou d'y avoir vécu quinze ans, si, comme c'est, hélas ! toujours le cas, cet

indigène, ce licencié, cet hôte de cinq lustres n'ont jamais regardé, vraiment, autour d'eux, ne se sont jamais donné la peine de faire de temps en temps, dans la capitale, de petits voyages d'exploration?

Le Badaud seul connaît Paris et sait voyager dans Paris. Mais sa race, traquée par le progrès. tend à disparaître.

Les petites gens franchissent en tramway ou en métro les distances, parfois considérables, qui séparent leur maison de l'endroit où ils vont travailler. Ils font même de la sorte des randonnées extraordinaires, ils abattent un nombre insensé de kilomètres. Mais peut-on appeler cela des voj'ages? Nullement. Le voyageur est un homme qui, par définition, visite les pays qu'il a souhaité connaître. Il les regarde, il tâche d'en observer les sites, les habitants, les mœurs.

Les petites gens des trams et des métros ne voient rien. Ils occupent sur leurs banquettes la place à laquelle ils ont strictement droit. Ils s'y enfoncent en quelque sorte, avec leur mélancolie, leurs soucis, leurs stupides petites pensées. Ou bien ils se plongent dans la lecture effarante des journaux. Mais jamais il ne leur vient à l'esprit de regarder par la vitre.

Pour regarder, ils attendent les vacances. Alors,

ils s'en vont vite dans la banlieue, ou vers les plages. De la sorte, ils n'ont jamais rien vu de Paris.

Quant aux gens plus riches, la seule différence qu'ils présentent avec ces pauvres prolétaires, c'est qu'au lieu d'aller en tram ou en métro, ils usent des voitures et qu'ils ne sont pas tenus par la faim d'aller là où ils vont. Mais le fait est qu'ils y vont quand même, à ces concerts, à ces pièces, à ces vernissages, à ces dîners en ville : leurs bureaux. Ces diverses solennités de la vie mondaine leur seraient rigoureusement identiques sous d'autres cieux. Et le décor qu'on voit par les vitres des autos ou des coupés ne les intéresse pas. Ils ne connaissent donc non plus rien de Paris.

Mais moi-même...

Tout à coup l'épouvante me saisit... Je les raille, mais n'ai-je pas fait de même?... Je suis tout pareil à ces limaces... Et je demeure là, stupide et gorgé de remords, avec l'écrasante certitude que tout est à refaire.

Au fait, pourquoi pas?

Est-il jamais vraiment trop tard pour les gens qui, comme nous, pourraient demeurer assis pendant dix ans, sans que se détache d'eux, ainsi qu'une paire d'ailes à leurs talons, une agilité éternelle.

Non, il n'est pas trop tard...

Dès demain, je pars à la découverte de Paris.

Mais je ne puis voj'^ager seul, j'ai besoin d'un compagnon.

Et ce compagnon, ce sera vous.

Ohl rassurez-vous, paresseuse amie, je ne songe nullement à vous extraire de cette délicieuse coquille racinienne où vous coulez des jours si paisibles au milieu de vos bahuts, de vos albâtres, de vos coupes de roses séchées, de vos cristaux de Lalique, de vos arbres et de votre lierre. Pour cela, d'ailleurs, il faudrait que j'allasse vous chercher rue Jacob, (c'est si loin!). Non, vous ne serez mon compagnon que par l'imagination. Je vous raconterai ce que j'aurai vu au cours de mes expéditions. Mais, tandis que je serai dehors, le fait même de penser à vous le raconter me donnera suffisamment le sentiment de votre présence. Et sans complaisance de la part de mon esprit, vous serez ainsi bien plus près de moi que maintes personnes que je rencontrai réellement, pendant ces horribles déplacements qu'on appelle les vrais voyages.

Vous êtes un de ces rares êtres dont la nature de cristal n'interpose entre nos pensées et eux l'obstacle de nulle opacité. Je pourrai donc en toute liberté délirer avec moi-même et m'aban-

donner à ces courants inconnus par qui j'aime, les rencontrant soudain dans mes navigations intellectuelles, me laisser porter, pour aborder sur quelque rivage de ce beau pays de Diable- Vauvert, où il fait si bon vivre.

Enfin j'ajoute que vous aurez d'autant moins à vous fatiguer que je ne sortirai que quatre fois dans Tannée, une par saison. Ne souriez pas. Personne ne fait mieux, même ceux qui quittent leur maison quotidiennement. Car ils ont toujours un but : travail ou plaisir, vers lequel ils tendent, hallucinés, sans rien voir. Mais, moi, je regarderai.

Ne bougez donc pas, et suivez-moi.

Je sors.

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PliEMIEPi VOYAGE

28 septembre. footitt et son perroquet.

Glig.nol.

Le Crépuscule des Dieux-Termes.

Les Moineaux d'Atalante.

Les Bkaux Scrupules.

Les Derniers Fiacres.

Mélancolie au Jardin des Plantes.

Les Gardiens.

N'iEUX Arbres.

On m'avait dit que Footitt, roi des clowns, retiré du cirque, av^it monté un bar anglais rue Montaigne, et qu'on y faisait une cuisine appréciable. Ah! il s'agissait bien de cuisine! On eût rongé là les semelles de bottes à revers des gentlemen figurés dans les estampes de Caldecott que j'y fusse allé quand même. J'adore Footitt. Vous aussi, n'est-ce pas, qui comprenez la sagesse de toutes les folies.

Sans compter qu'il me plaît assez d'inaugurer mes grands voyages parisiens par une excursion en domaine anglais. L'entente cordiale m'y pousse, et aussi une sympathie très décidée pour tout ce qui vous a le moindre fumet d'outre-Manche.

L'endroit est paisible et distingué, couleur peau de châtaigne, comme tous les bars qui se respectent. Je vous épargnerai la description, vraiment trop usagée, du comptoir. Il est comme tous les comptoirs de bar, avec une tige de bois pour raccrocher les buveurs fatigués, et des drapeaux de toutes nations sur les bouteilles. Rien d'exceptionnel. Parlons plutôt du déjeuner.

Une girl blonde, pâle et désabusée, va quérir, par un judas pratiqué dans la muraille, les diverses pièces de notre repas : cuisses de poulet, maquereaux grillés, salade, civet, chester, que lui passe une main de femme, aux bagues d'or, au poignet cerné de la manche d'une chemisette impeccablement blanchie et correcte jusqu'au mystère. Rien d'impressionnant comme cette main, si pâle, si soignée... Rien déplus rassurant aussi. On connaît les\mœurs, d'ordinaire, de ces arrière-boutiques.

Pourtant ce que j'ai mangé m'intéressait moins que mon hôte. Ahl mon hôte!... Le gentleman le plus strict que vous puissiez imaginer, vêtu d'un complet bleu sombre d'une coupe parfaite, sans

affectation, rasé de près, d'infiniment près, la figure rose et fraîche, l'allure calme, le maintien digne. En le regardant, je pensais à Irving qui, chaque soir, après la représentation, passait une heure à son cercle, en habit, l'air d'un lord. Footitt, hélas! maintenant, a toute sa vie à passer après la représentation. Mais comme il est visible que cela ne lui vaut aucun regret, aucune amertume! Il a eu la gloire, il sait ce que c'est. Maintenant il goûte les joies du repos. Son petit commerce semble l'amuser, mais pas trop. Il sourit juste ce qu'il faut : au capitaine russe, aux habitués anglais, à nous, pour avoir l'air de s'intéresser au confort de ses invités. Mais pas plus, ce serait bohème. Ah! quelle comparaison entre ce monsieur si net et si bien et le débraillé de nos artistes à la retraite, leur pipe, leur barbe mal faite, leurs vieux vestons, leurs savates, leur manille!...

Car voilà une chose que vous ignorez dans votre pays, ma chère Xatalie : le débraillé. C'est un vice de chez nous.

Chez vous, tout le monde est correct, du moins je me plais à le croire. On dîne en habit et les hommes sont tous rasés, n'est-ce pas? 4e sais

bien que c'est un idéal simpliste et qu'il y a peutêtre autre chose à faire sur terre que de se mettre en costume de cérémonie pour manger. Mais c'est déjà énorme, ce progrès. Un monsieur en frac, assis devant sa femme en robe décolletée, même s'il a une poussée de bile parce que la fièvre paludéenne le tracasse (je lui fais exprès la part très mauvaise) ne pourra pas lui dire les mêmes choses qu'il lui dirait, ni sur le même ton, s'il était en vieille jaquette pleine de taches en face d'une épouse enveloppée de pilou, même si à ce couple sordide il n'est arrivé dans la journée que des choses heureuses...

Nous avons trop de tendances, en France, à négliger ces soins, à rire de ces manies de tenue. Plût au ciel qu'il n'en fût pas ainsi! Nous avons fait mainte révolution, nous avons renversé un roi bienveillant, gras et inoffensif, mais certain, évident, palpable, pour acquérir des libertés illusoires, dont aussitôt, ne sachant qu'en faire, nous nous sommes débarrassés entre les mains d'un aventurier corse qui passait par là... Nous usons notre vie à réclamer ceci ou cela, à nous casser mutuellement la figure pour imposer nos opinions politiques, mais jamais nous n'avons songé à réclamer un peu de tenue, à exiger que chaque citoyen ne sortît de chez lui que lavé,

bldiiclii et brossé. Nous n'oserons jamais. Le peuple aime à être sale, et les petits bourgeois, que les fonctions qu'ils occupent jusqu'à leur retraite obligent à un certain décorum, supportent impatiemment l'esclavage du faux-col et du complet. Ils portent des dessous sordides, par esprit de rébellion. Et leur rêve est d'enûn se reposer, cette fameuse retraite prise, au bord de la Marne, dans une petite maison mal commode, et de pêcher à la ligne, coifles de panamas usagés, vêtus d'innommables loques, les pieds dans des savates éternelles, et les joues sous une barbe qui a toujours quatre jours et qui dégoûte leurs petits-enfants. Le droit au débraillé est le seul droit auquel tienne essentiellement notre compatriote. On peut tout demander au Français, sauf qu'il soigne sa tenue. Et c'est si vrai que, chez nous, les tailleurs habillent vieux. Ils poussent le raffinement jusqu'à livrera leurs clients des vêtements qui, tout neufs, ont déjà l'air portés, et portés par des personnes qui déforment. C'est même surprenant. Je connais un de mes amis dont la jeunesse s'est écoulée entre les mains, si je puis dire, d'un tailleur qui avait le chic « vieux-monsieur ». A vingt ans, et mince comme un roseau, il portait des jaquettes de conseiller général et des vestons de percepteur de contributions. Je le répète, il a passé toute sa

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jeunesse à avoir l'air vieux. Mais lorsqu'il a en trente-cinq ans, un accès d'indépendance l'a saisi, il a quitté ce tailleur (pareil, hélas! à tous les tailleurs), et il en a pris un autre, étranger, qui lui a retiré quinze ans de dessus le dos, comme avec la main. Le cher garçon, maintenant, va donc passer sa vieillesse à avoir l'air jeune. Que la vie est bizarre!

Pour en finir avec cette grave question du débraillé, j'augure très favorablement de l'influence que vont prendre sur nous les modes américaines et anglaises. Nous allons enfin pouvoir, nous autres, ceux qui aiment être soignés, vivre tranquilles, à l'abri des interprétations malveillanles. Et, d'ailleurs, il me semble déjà voir peu à peu monter l'étiage de la correction. Ce n'est pas encore tout à fait l'idéal. On écrase bien encore un peu, par ci par là, dans le métro, les pieds des dames, mais c'est déjà sans arrière-pensée. L'homme prêt à tout, parce qu'il n'a plus rien à déchirer de son costume, se fait rare, et Paris relègue de plus en plus, dans les banlieues lointaines, d'où l'on ne revient plus, les rentiers en alpaga et les manilleurs avachis de naguère.

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Mais revenons à notre déjeuner.

Chez Footitt, donc, outre le capitaine de l'armée russe, la girl pâle et la dame invisible qui passe les portions par le judas, il y a un perroquet. Kien de plus touchant que de voir le Maître suivre d'un œil attendri les efforts de cette bestiole bariolée pour élever son jeu incertain jusqu'à l'art. Elle fst pleine de bonne volonté. Elle a à vaincre une timidité folle : la frousse du public. Elle y arrive. Avec une cuiller à café, elle improvise, tout en grommelant des paroles sans suite, une espèce de parade, elle aussi. Footitt la regarde, tout ému. 11 y a dans ses bons yeux cette bienveillance encourageante qui est si douce au cœur des jeunes artistes à leurs débuts. « Ça va bien I Ça va très bien! semble-t-il dire. Les progrès sont lents, mais ça va bien. » Et le perroquet, ravi, entonne une marche brésilienne terriblement entraînante, et qui verse l'héroïsme au cœur des convives.

Aux murs, des gravures représentent Footitt dans quelques-uns de ses rôles de jadis. Un surtout, où il apparaît en Arlequin rouge et doré, terriblement jeune. Cher clown génial ! C'était le bon temps. Il y a je ne sais quelle mélancolie dans cet endroit charmant, couleur de peau de châtaigne. Sortons. Faisons un l)rm de promenade.

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Ah! je vous assure que je ne l'ai pas fait exprès. Mais voici Guignol, le délicieux Guignol des Champs-Elysées. C'est même assez piquant, en sortant de voir Footitt, que de trouver ces petits artistes, après tout pas si différents...

Mais, vraiment, vous n'êtes jamais entrée dans ce petit théâtre, ce vrai théâtre de plein-air? Vous me surprenez. Voyez comme c'est sympathique, comme c'est i)on enfant. Tous ces gosses qui crient, qui pâment de joie. Sérieusement, vous ne voulez pas entrer? Vous trouvez que nous ne serions pas à l'échelle... Cette objection esthétique seule m'arrête, je vous assure. Car, pour celle de l'âge, nous ne dépasserons jamais, Dieu|merci, celle incomparable huitième année oîi l'être humain jouit de l'absolve sagesse, qui est de comprendre Polichinelle.

Je sais aussi vos idées sur le théâtre. « On doit tout comprendre par les gestes. » Et les gestes de Guignol, on les voit de derrière la balustrade. Dieux! qu'ils sont vivaces, en effet, et intelligibles, et passionnants ! Accoudons-nous un instant, méditons. Ce crocodile vert qui veut avaler ce gendarme bleu, ah! je n'ai pas besoin de savoir comment il a été amené là, pas plus qu'on ne songe à se demander pourquoi, dans les mythes solaires, la nuit dévore le jour... Mais toute la

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nature est là, dans ce crocodile implacable, qui nVcoutera jamais rien des objections et des criailleries de la civilisation-commissaire. Le commissaire parle et le crocodile avale. Et les enfants, (|ui sont des mythologues accomplis, comprennent rigoureusement le sens ésotérique de cette l'able divine.

Guignol ! peut-on imaginer spectacle plus parlait? Toutes les passions humaines, les Marionnettes les expriment, mais avec une sérénité si violente que cela touche à la folie, et qu'alors on est tout rassuré. Notre ridicule et notre absurdité, que ne masque ici aucune réserve en actes ni en paroles, nous apparaissent si drôles d'être absolus que nous n'y croyons presque plus.

Je voudrais relire avec vous, sinon les délicieuses comédies que Duranty (il y a quarante ans) écrivait pour ce théâtre en miniature, au moins cette page où il explique, avec tant de justesse, les raisons de. cet attrait exercé sur nous par les Marionnettes :

\uix de perroquets, sifflets, aigres soupir» de clarinette, chocs secs et stridents de bois tendu, folie d'interjections et d'intonation?, fureur de bataille, fantastique liberté d'apparitions et de disparitions, masques immuables, gestes bouffons et violents, disproportion de l'être animé avec les objets qui l'entourent : grandes choses rapetissées, petits objets suragrandis, maisons inhabitables, arbres nains, lits de Pro-

cusle.. montagnes microscopiques, mais bouteilles géante*, marmites colossales, fusils, sabres, parapluies monumentaux : voilà ce qui compose le charme, la fascination de ce spectacle, vainqueur de toute hypocondrie.

On ne saurait mieux dire. Le théâtre des Marionnettes exerce une fascination. La preuve en est la joie folle, délirante, qu'éprouvent les enfants à les voir jouer. Aucune autre récréation, aucun autre plaisir ne les excite à ce point. Ils en trépignent. C'est qu'on ne trompe pas la terrible simplicité du jugement de ces petits êtres ingénus. S'ils sont incapables de percevoir tous les mérites de ces menues comédies, souvent charmantes, ils apprécient fort bien l'essentiel : c'est-à-dire la profonde vérité des sentiments et des passions, et la façon toute crue dont ils sont exprimés. Quand on est en colère, on cogne et on tue; quand on veut voler, on prend dans la poche des gens; on fait toutes choses sans scrupules et sans restrictions. On est en pleine vérité de la nature humaine.

Ne croyez pas non plus que les enfants soient insensibles à la qualité toute spéciale de la mise en scène. Ils goûtent pleinement le contraste entre le décor et les personnages. Pour moi, je ne considère jamais les décors ni les personnages d'une scène de Guignol sans tomber dans une rêverie profonde.

Ces masques immuables, mais, ne nous y trompons point, ce sont ceux du théâtre antique, c'està-dire du vrai théâtre, du théâtre éternel. Pas plus dans les accessoires que dans le décor ni sur la face humaine, nous ne devons réellement retrouver l'image exacte de notre vie. Ceci est une illusion moderne et fort naïve, et toute l'insuffisance navrante de notre littérature dramatique contemporaine vient précisément de ce préjugé du naturel, à qui nous devons aussi les niaiseries de la mise en scène naturaliste, toutes les variétés imaginables du vérisme.

Au théâtre il faut être surhumain, il faut être en dehors de la véracité quotidienne. Il faut imposer des prestiges. Et c'est pourquoi l'acteur antique non seulement représentait des exemplaires sublimes d'humanité, des Dieux et des héros, mais encore cachait sa figure mobile et petite sous un masque aux plans agrandis et simplifiés. Face surnaturelle, de la bouche terrible de qui sortaient les paroles sublimes des mystères tragiques. La Marionnette est la fdle réduite, déformée, burlesque de ces acteurs primitifs. Et, si petite à cause de ses proportions particulières, elle est pourtant gigantesque, et hiératique.

On faisait grand bruit, ces récentes années, de la théorie du décor synthétique. Et le fait est que

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rien n'est plus évocatcur qu'une toile où rien n'est représenté. Elle ofïre au rêve un champ illimité. Mais la décoration de Guignol, par son extrême simplicité (une rue, une forêt, et un salon, et jamais davantage) se rapprochait bien, elle aussi, de cette formule idéale. La « couleur locale » est un préjugé-

Le grand vice du théâtre contemporain, c'était de sacrifier au dieu Mammon. L'n acteur gagne plus qu'un ministre et une soirée passée à l'entendre coûte huit journées de son salaire au petit employé amateur de spectacle. N"aura-t-il donc jamais l'idée de rechercher des plaisirs moins onéreux ? Je ne veux rien préjuger, mais il me semble que l'avenir est aux scènes qui se rapprocheront le plus possible de Guignol. Et pourquoi pas Guignol lui-même ? Quelle épreuve cela serait! car il ne faut pas croire qu'on puisse confier aux Marionnettes n'importe quoi. 11 leur faut du classique, de l'éternel. Tout ce qui est rosse, faux, anecdotique, bien parisien, est injouable chez elles. Par contre, elles seraient géniales dans Shakespeare, et dans les farces de Molière, et dans les tragédies antiques. A les fréquenter, nous retrouverons le sens du théâtre véritable.

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La comédie finie, il faut bien s'en aller.... Le paysage est joli, délicat.... Si nous allions du côté (le l'Arc de triomphe?... Je ne parle pas du grand, mais du joli petit qui est au Carrousel. Il fait merveilleusement beau, le ciel est vermeil, l'air léger. Et puis il y a des curiosités :

D'abord, tout le long des Champs-Elysées, une ligne de chaises de fer peintes en jaune. On les a disposées là pour permettre aux personnes que cela intéresse d'assister au défilé des feuilles mortes, |)articulièrement somptueux en cette saison. Hélas ! c'est la guerre. Et sauf un malheureux jeune officier au nez bandé de linges, personne n'était assis sur ces chaises. Les feuilles mortes découragées mais feignant la bonne humeur, tournaient en rond, filaient, dansaient, patinaient, avec cette légèreté, cette insouciance délicieuses qui constituent le fond de leur caractère.

Ensuite les marchandes de coco. Je dis marchandes de coco, par habitude. Car il y a belle lurette qu'elles ne vendent plus de coco, mais, — ô modernisme! — des soda-water. Seulement, comme, en France, la tradition conserve toujours ses droits à côté de ceux, non moins sacrés, de l'évolution, des pains d'épices, décolorés par les années, voisinent avec des bouteilles de soda. Il n'y a d'ailleurs personne pour consommer tout

cela. Car les enfants d'aujourd'hui, s'ils sont trop snobs pour ronger du pain d'épices, ne sont tout de même pas. assez affranchis pour aller jusqu'au soda. Et les marchandes de coco, punies d'avoir abandonné le coco, moisissent dans le silence et dans la solitude.

Ensuite, passé la grille du jardin des Tuileries, un large bassin octogonal, fort beau, mais dont je ne conseille pas aux amoureux en peine de marguerite de vérifier les côtés : car, pour peu que d'un doigt attentif et d'une voix distraite, ils comptent : « Un peu, beaucoup, etc. », ils arriveront, fatalement, au terrible « Pas du tout ! » après lequel ils n'auront plus qu'à se noyer, désormais trop sûrs de l'avenir.

Après, immédiatement derrière le bassin, quatre statues consacrées au culte local du loyer, le seul auquel cette peuplade sceptique des Parisiens soit restée fidèle : les dieux-termes, respectivement le terme de janvier, le terme d'avril, le terme de juillet, le terme d'octobre. C'est à ce dernier, un brave dieu d'aspect inoffensif et les bras chargés de raisins que nous adressâmes notre hommage. Dans trois semaines, n'aurons-nous pas à porter, entre les mains de son grand-prètre le propriétaire, une lourde offrande ? C'est par millions que chaque

année se chiffre le total de l'argent donné par les Parisiens soumis aux Dieux-Termes. Et il est même surprenant que, si riches, ces pauvres divinités n'aient après tout que des statues de pierre grise de valeur médiocre, un peu rongées, entourées de chaises de fer et d'une sarabande de feuilles mortes, ivres mais pauvres corybantes. Il doit y avoir du coulage

Depuis la guerre, les Dieux-Termes sont d'ailleurs en butte à la persécution d'une divinité nouvelle au nom terrible : Moratorium. Ce redoutable rival a confisqué pour lui les offrandes et les hommages adressés aux Termes. Les grands-prêtres propriétaires en ont déchiré d'horreur leurs habits sacerdotaux et en ont oublié leurs prières rituelles, les incantations irrésistibles du Bail, avec lesquelles ils fascinaient le peuple faible des Locataires. Il y a quelque chose de changé à Paris. Le crépuscule des Dieux-Termes est commencé.

Enfin, parmi maintes statues, dont la moindre vaudrait le voyage, le Bosquet d'Atalante... Endroit délicieux... Séparés par un palmier (désastreux d'ailleurs, lui, le palmier, tout à fait pareil à celui des arrière-boutiques des cafés de province; mais il se perd dans l'ensemble), Atalante sur son socle

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et Hippomène sur le sien, courent. Atalante est charmante, sa jambe d'une finesse rare, et elle regarde son rival, de côté, d'un air de défi. Celuici (il ressemble trait pour trait à rarchilecte Paul Follet) s'apprête à lancer la pomme. Mais il n'en fait rien. Depuis tant d'années que cela dure, le jeune dieu qui esta l'autre bout de la pelouse, cocher idéal dont ils seraient les deux coursiers sans rênes, n'a pas daigné donner le signal du départ, et les deux adversaires restent là, rigoureusement alignés dans cette pose pleine de promesses, et si fatigante. Ils ont d'ailleurs des compensations. Les moineaux, les charmants moineaux de Paris leur rendent visite, et s'amusent autour d'eux à mille jeux frivoles. Pour ma part, en cet aprèsmidi mémorable, je vis distinctement sur la tète de chacun des jeunes héros un sémillant moineau faire l'aigrette, après s'être niché amoureusement au creux de leur épaule....

Nous allons, si vous le voulez bien maintenant, nous allons prendre une voiture pour nous rendre au Jardin des Plantes, parce que, en cette saison, le Jardin des Plantes est bien l'endroit de Paris dont la mélancolie est la plus profonde et la plus exquise que je connaisse.

VOYAGES b'iN SÉDENTAIRE 157

Mais nous avons le temps. Comme vous êtes trop fatiguée pour aller à pied, et que cependant cette allure de la promenade à pied serait la seule idéale, nous prendrons un fiacre, ce qui fait que nous irons à peu près aussi doucement.

Se presser est lionleux.

Se presser est criminel.

Si tout le monde était comme nous, si tout le monde savait le prix du temps et le savourait comme il convient, ah I que de bonheur goûterait riiumanité. Si tout le monde était comme nous!... el comme le ^ieux monsieur dont le buste (chefd'o'uvre de ce pauvre et cher José de Cliarmoy) fut si longtemps dans votre jardin, à même le sable de l'allée, et tout à fait comme s'il sortait de terre entre les pelouses. On lui passait la main sur la tête, sur sa grosse tête de penseur. Et on voyait bien qu'il vous regardait en dessous, avec son air inexprimableipent mêlé de goguenardise et de rêverie....

Le vieux monsieur, c'était Renan. Et notre nonchalance, à côté de la sienne, apparaît comme luat simplement une espèce de vertige....

Dans ses c souvenirs de jeunesse », il raconte cette anecdote charmante, révélatrice de sa délicate sensibilité. 11 ne pouvait, paraît-il, et quelle que fût la circonstance, se hâter. Par exemple s'il

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avait à prendre un Irain. Car il pensait malgré lui aux autres voyageurs et il se disait que s'il se pressait, lui, alors que ceux-ci, pour une raison ou pour une autre, ne le pouvaient point, il leur portait préjudice. Arrivé avant eux, il usurpait en quelque sorte leur place, la bonne place à laquelle ils avaient droit, puisque normalement ils devaient arriver les premiers.

Ainsi cet homme courtois, qui poussait la politesse jusqu'aux extrêmes limites imaginables, ne cessait de se cultiver lui-même et de penser aux autres, même dans des occasions aussi futiles.

Futiles d'ailleurs, est-ce bien le mot juste ? Pour le vrai sage, il n'est rien de futile. La moindre action de la vie familière peut revêtir un sens et posséder une grave portée. C'est même à ces nuances qu'on reconnaît le philosophe. La foule agit au petit bonheur et suit inconsciemment ce qui se fait : parfois des traditions, et c'est tant mieux, mais le plus souvent des habitudes, hélas ! Le philosophe vérifie ses actes les plus menus, les pèse et lâche de les mettre d'accord avec les principes sur lesquels il appuie sa morale, sa métaphysique.

Renan vivait, heureusement pour lui, à une époque infiniment moins bousculée que la nôtre. Que dirait-il, s'il contemplait nos agissements sin-

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guliers, notre agitation d'hystériques? Mais déjà il voyait se gontler les premières vagues du flot qui depuis nous submergea, et sa vive susceptibilité souffrait. Il était coraponctueux, lent, mesuré, il savait quelle nécessité il y a pour le savoir et pour la méditation à rester entourés d'une atmosphère de calme. Mais surtout il lui eût été impossible de tolérer le moindre manquement à cet altruisme délicat qu'il professait, à ce profond et sincère respect qu'il avait des autres. Qu'on ne s'y trompe pas : cette extrême politesse n'a rien du mécanisme quasi rituel qu'on suppose (assez arbitrairement d'ailleurs) à la courtoisie chinoise, elle n'est pas le masque d'une ironie sceptique, d'une foncière indifférence. Nullement. C'est au contraire le signe, assez menu mais extrêmement caractéristique, d'une àme éprise avant tout d'ordre, de mesure, de perfection sociale. Ne pas se hâter ! quelle devise féconde I C'est presque un programme d'existence.

Et d'abord, c'est la condition d'une vie harmonieuse. Les gens qui se pressent ne font rien de bon. Ils croient, par ce moyen, atteindre plus vite le but qu'ils se sont proposé. Mais c'est une pure illusion d'optique morale. Car, insensiblement, ils prennent l'habitude de la hâte et finissent par se bousculer pour les raisons les

plus vagues, et même sans raison aucune. Cette trépidation constante, détraquante d'ailleurs pour leurs nerfs, fonctionne si l'on peut dire à vide. Et cela les amène, tôt ou tard, précisément à vivre sans but, j'entends sans un but digne d'un homme, mais pour mille projets confus, vains, absurdes... Et pendant ce temps-là, leur inlïuence, en quelque sorte magnétique, agit sur leur entourage de la façon la plus fâcheuse. Elle crée un tourbillon dans lequel sontentraînés malgré soi des êtres qui sans lui fussent restés paisibles. Et je ne parle pas des déformations corporelles, des tics, des maladies nerveuses engendrées par cet étatd'esprit. L'homme qui se hâte perd peu à peu le sentiment de sa dignité d'attitudes, de sa maîtrise de soi et il lui devient tout à fait impossible de goûter les nobles bienfaits du loisir.

Et encore ces conséquences de l'agitation sont d'un ordre tout physique. Moralement (c'est le point de vue auquel se plaçait Renan), c'est encore pire.

Quel que soit le motif auquel obéisse d'abord l'homme qui se maîtrise avec assiduité, il arrive un moment où celte maîtrise équivaut pratiquement à l'altruisme le plus authentique. Telle est la force que possèdent les raisons primitives des choses. Mais l'agité ne pense qu'à soi. Il ne réfléchit aux autres que le temps de se dire : « Je

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leur passerai sur le corps. » Morale de concurrent au mat de cocagne, exactement. On prend ainsi l'habitude de mépriser le mérite. Si une place est à prendre et qu'on sache pouvoir y parvenir par cet immoral raccourci qu'on appelle l'intrigue, on n'hésitera pas à le prendre, se gaussant d'un mérite qui n'a servi de rien aux rivaux et dont on peut si bien se passer.

Hélas ! combien sont-elles, les âmes réservées t't susceptibles, sur le modèle de celle de Renan? Personne ne s'efface plus pour laisser passer la faiblesse, le talent, la beauté. La force seule a tous les droits. Ah î pourquoi n'avons-nous pas été élevés à cultiver la modération, le calme, la déférence envers autrui ? Pourquoi voulons-nous toujours arriver les premiers dans toutes les gares d'oîi partent les trains pour la vie?

En attendant le train, il ne passe toujours pas de fiacres... Rien que des autos, toujours pleines d'ailleurs, et toutes conduites par des apaches ivres, et toutes battant pavillon blanc. Plus souvent que j'irai^i confier ma « carcasse divine »àces roulants sarcophages. Mais comme nous commentons à en désespérer, voici que, du bout de la rue de Rivoli, arrive sur cette place où rêve une

162 VOYAGES d'uX SÉDENTAIRE

Jeanne d'Arc en or, fétiche des Anglais, une voiture hippomobile, conduite par un vieillard à la Renan précisément, onctueux, désabusé et un pf'u tassé sur lui-même. La voilà qui nous fait signe, ou plus exactement qui s'arrête, épuisée. A vrai dire les trois objets qui la constituent : le cocher, le cheval et la voiture semblent ne former qu'un seul corps arrivé à l'extrême bout de sa vitalité. Cet objet apocalyptique échoue à nos pieds comme s'il espérait trouver dans notre pitié je ne sais quel stimulant pour repartir. >^ous ne pouvons pas lui refuser notre aide. Acceptons les offres qu'il nous fait, n'écoutons pas notre raison ({ui nous dit que notre double poids risquerait d'appesantir encore le vol fatigué de cet oiseau blessé.... Pensons au contraire à ces hommes, malchanceux et tristes dans le célibat, qui reprennent vigueur lorsque, mariés à une épouse qui leur apporte aussitôt deux enfants, il leur faut soudain trouver de quoi nourrir ces hôtes inattendus...

Mystérieuse raison de l'absurde, que tu es profonde !

Car à peine sommes-nous installés dans cette calèche qu'elle repart, avec une vigueur insoupçonnable, d'un pas lent certes, mais soutenu. Et les ressorts sont tellement fatigués qu'ils en sont redevenus souples.

VOYAGES d'un skdentairi: 103

^'olls nous servons ici, nna chère Natalie, d'une chose qui, dans quelques années, sera aussi périmée que les carrosses de^ nos aïeules, et ce sera bien dommage.

Je sais tout ce qu'on pouvait dire contre les fiacres. Ils étaient sales (celui-ci l'est à un poinl où ça devient émouvant); ils étaient incommodes, n'allaient pas vite (si celui-ci s'avisait d'une telle folie, nous nous eiTondrerions dans ses débris) ; ils étaient conduits par des hommes arrogants et mal tenus (le cocher de celui-ci est d'une politesse navrée, qui me consterne plus que l'insolence). Ils nous ont fait prendre des rages terribles. Nous nous sommes souvent dans leurs flancs consumés d'impatience.

Je sais tout cela, qui est fort exagéré. Ce sont les arguments des amis du progrès malgré tout. Ils valent ce que valent qeux qui les prononcent, c'est-à-dire pas grand'chose.

Et d'abord si les fiacres étaient sales, il faut n'en accuser que le public. Il y a des gens qui se conduisent partout d'une façon déplorable. Ils s'étalaient dans les fiacres, ils y prenaient leurs aises, y répandaient l'odeur et les cendres de leurs infects cigares, y essuyaient leurs semelles aux strapontins. Encore je ne cite que les plus anodins de leurs méfaits. Les pauvres cochers ne

s'apercevaient de ces désastres que le soir, à la remise, et ils pestaient. Les premiers temps, ils s'efforçaient de réparer les dégâts. Mais, à la longue, ils se lassaient. Eux-mêmes, vieillissant dans un métier difficile et chaque jour plus menacé, ils se négligeaient eux aussi, comme leurs instruments, et c'est après qui sait quelle laborieuse et digne carrière que nous assistions à ces cortèges lamentables où Faulomédon, le char et le coursier, également usés et désabusés, nous semblaient des fantômes pleins de

reproches

Et puis, il faut bien le dire, c'est le vieux fiacre qui était laid et sale. Et s'il y en avait tant de vieux, c'est que, trop sûrs d'avance de leur écrasement par la concurrence effroyable des autos, on ne se donnait plus la peine d'en fabriquer d'autres. Alors ils s'épuisaient. Mais j'en ai connu d'adorables, notamment certains tout tendus de drap rouge et éclairés la nuit par une minuscule ampoule : des merveilles de confort, bien suspendus, jolis à regarder comme de petits salons. Et quand on voyageait là-dedans, on n'avait qu'un regret : celui d'arriver. Hélas ! eux aussi se déciment. Lorsque j'en rencontre un (et cela devient de plus en plus rare), je le hèle, même si je n'en ai nul besoin, uniquement pour me faire

conduire par lui, n'importe où Et je vous

assure qu'alors je mesure l'étendue de la maligne calomnie qui fait peser sur ces pauvres cochers le soupçon de la grossièreté. Je n*ai jamais vu, au contraire, gens dont la correction de langage soit plus exquise, la politesse plus prévenante. Ils se rangent contre le trottoir, élégamment, ils font saluer leur cheval, ils s'informent aimablement du lieu où ils vous doivent conduire, ils entr'ouvrent eux-mêmes la porte. Pour un peu, ils vous feraient un marchepied de leurs mains croisées. C'est louchant.

Quant à n'aller pas vite, ce reproche absurde ne prouve qu'une chose : l'inconscience, sinon la mauvaise foi de ceux qui l'articulent.

N'aller pas vite? Cette malice ! Bien sûr qu'un fiacre ne peut pas rivaliser de rapidité avec un taxi. Mais à l'époque où l'abus de ce dernier moyen de locomotion n'avait pas détraqué précisément ce qui nous restait de pondération et de respect du temps, nous n'avions aucun moyen de comparer avec quoi que ce fût la vitesse des voitures de place et nous trouvions qu'elles arrivaient bien suffisamment tôt. S'il fallait une demi-heure pour aller par exemple de lOpéra à l'Étoile, on calculait là-dessus. Ce n'est pas la faute des fiacres si ces folles d'automo-

biles (1), avec leur fierté imbécile, accomplissent ce trajet en dix minutes. Elles ont, si l'on peut dire, gâté le métier.

Le fiacre représentait pour nous la suprême possibilité de flâner, de se promener. Aujourd'hui, avec l'auto, on vole. Il semble cpie tout le monde soit appelé par de pressantes affaires. Le plus comique, c'est que ce sont surtout les oisifs qui se servent de cet engin meurtrier. Ils n'ont rien à faire, mais ils s'y précipitent. Les malheureux! Alors qu'il est si doux d'aller à petits pas, de regarder les rues, les arbres, les boutiques, les passants. Je souhaite qu'un jour les riches, s'apercevant enfin de la mauvaise plaisanterie qu'on leur a faite en les condamnant à la vitesse, comme de simples prolétaires se hâtant vers le pain, emploient leurs ressources à restaurer la noble industrie de la voiture à cheval. Hélas ! il sera peut-être trop tard I

Avant d'entrer dans le Paradis terrestre des Animaux et des Plantes, je prierai cet excellent automédon d'aller nous attendre, avec son char,à la porte de la rue de Buffon, par laquelle je compte sortir.

\1) On m'a déjà fait remarquer que l'Académie française a décidé que le mot automobile serait masculin. Je le regrette, mais, tant que je vivrai, il sera pour moi féminin. La désinence en est trop molle, trop douce. Ça fait plus joli. Et puis la chose est assez triste sans encore enlaidir le mot. Qu'au moins lui, reste agréable.

VOYAGES D l.\ SÉDENTAIRE 167

Je ne connais rien de plus exquis, en cette saison incertaine et bizarre où il semble que l'été veuille maintenir ses droits, malgré les avances que touche déjà l'hiver sur le pauvre héritage de l'automne, je ne sais rien de plus exquis qu'une promenade en ce pays.

Ah ! le bel et mélancolique endroit ! Et comme il est bon qu'il existe ainsi, dans cette capitale de vertige, un refuge pour la méditation, la rêverie et le silence 1 Quelle leçon muette et profonde nous donnent ici les bêtes et les plantes!

L'hiver nous saisira demain, et nous serons, puisque la nature nous refusera ses bienfaisantes distractions, la proie des mille riens dont la civilisation croit impossible de se passer. Mais aujourd'hui nous appartient encore.

Que ne pouvons-nous le prolonger! Que n'imitons-nous la sagesse de ce vieux marabout debout sur une patte, les yeux pleins de nostalgie et tout pareil, avec son crâne déplumé et son air d'austérité tranquille, à quelque rabbin des tableaux de Rembrandt! Nous préférons prendre exemple sur les singes, ces perpétuels agités. Mais, au fond, nous n'avons pas leur sérénité. Car les singes s'agitent, c'est vrai, mais ils savent ce qu'ils font : c'est pour jouer, par hygiène. Et avec quelle suprême indifierence ils arrêtent

168 VOYAGES d'un SKDENTAIRK

le jeul On voit bien alors qu'ils n'y meltaicnl rien d'eux-mêmes. Tandis que nous ah! pauvres fous!

11 y a aussi des cygnes el des élans, des oiseaux de proie magnifiquement calmes et méprisants, des zèbres et des crocodiles, des poissons singuliers, et de fabuleux serpents, avec leur terrible O'il fixe et glacé, leur peau de marqueterie, et enfin ces étonnantes, ces admirables tortues éléphantines à qui il est arrivé, il y a quelques années, une aventure si extraordinaire.

Personne n'en a parlé, bien entendu, parce que personne ne s'intéresse jamais aux événements vraiment passionnants de l'existence. Mais moi qui ne comprends rien à l'actualité parce que je vis dans l'éternel, moi je me souviens.

Vous les voj^ez, les chères petites (simple manière de parler, puisqu'elles sont énormes ).

Vous avouerez que j'ai parfaitement raison si leur taille colossale, leur lenteur, leur calme, leur sérénité me plongent dans le ravissement. Leur attitude dans la vie a quelque chose de si noble, de si posé, de si digne, de si harmonieux pour tout dire, qu'elle me semble donner une véritable leçon aux gens frivoles et remuants qui les viennent contempler. Je me rends très biencom])te des raisons qui ont poussé les mythologues hind* >us

VOYAGES d'un SÉDENTAIRE ICO

à placer l'Univers sur le dos d'une tortue : il n'y pouvait pas être plus en sécurité.

Eh bien! depuis quelque temps (ça se passait en 1913), les tortues éléphantines donnaient tous les signes d'une agitation insolite. Elles allaient, elles venaient, elles couraient, elles se trémoussaient comme de jeunes élèves du corps de ballet. Ces sauts, ces bonds, ce trouble incompréhensible plongeaient leurs gardiens dans la stupeur. De telles manifestations de joie n'étaient certes point naturelles. De quel mal inconnu souffraient- elles? Car les tortues gardent d'habitude une telle impassibilité que, dès qu'elles la perdent, on peut tout supposer, on a le droit de penser qu'elles subissent les pires tortures. L'anxiété des honnêtes cornacs était grande. Que faire ?

Or, l'un d'eux, faisant sa ronde au petit matin, , ne fut pas peu surpris de voir, penchée sur les tortues, une forme singulière. 11 s'approche, et que distingue-t-il ? un monsieur très correct, vêtu d'une docte redingote et coiffé d'un chapeau haut de forme, des lunettes éteignant l'éclat des regards. A genoux, deux bouteilles posées à ses côtés, le bonhomme faisait téter à une tortue une seringue, et la tortue la suçait, comme elle eût fait d'un biberon.

Naturellement, le gardien se précipita sur lui

et le secoua sans nul respect pour son air vénérable.

L'autre se rebiffa, tenta d'expliquer ses raisons : « J'ai trouvé un stimulant pour animer ces intéressants animaux. Et je vous assure, cela leur i procure beaucoup de joie. »

— En attendant, je vous conduis au poste, déclara le gardien, ne voulant pas en entendre davantage.

Le commissaire de police exigea de son prisonnier un supplément d'explications. Puis comme il n'y comprit rien, il le crut fou, et l'affaire n'a pas eu d'autres suites, du moins que je sache. Car si le pauvre savant fut enfermé avec les fous, cela ne fit jamais qu'un inventeur de plus dans les asiles, tous peuplés de génies incompris. Mais les tortues?

Car enfin, peut-être y avaient-elles pris goût à cet élixir miraculeux, peut-être l'aimaient-elles avec passion. Il faut bien d'ailleurs qu'il en soit ainsi. Car on ne fait pas faire aux tortues ce qui ne leur plaît point. Rien n'est plus obstiné, plus réfractaire. On les tuerait plutôt que de leur faire avaler une feuille de salade de plus qu'elles ne veulent. Si elles tétaient ainsi la seringue du maniaque, c'est qu'il l'avait remplie d'un élixir excellent. Et qui sait? peut-être ne l'était-il point qu'à leur gourmandise, peut-être l'était-il aussi à

leur santé. Peut-être la découverte de cet homme éiait-elle sérieuse. Seulement — comme il s'occupait d'animaux dont personne ne s'inquiète d'habitude — il a tout de suite eu l'air d'un fou. Un ami des animaux (à moins qu'il ne s'agisse de la douzaine environ d'espèces dont il est de mode d'avoir chez soi des exemplaires) paraît toujours quelque peu loufoque. Si à cette passion il ajoute le besoin de les soigner, alors il passe pour tout à fait détraqué. Il faut, voyez- vous, quand on est prudent, bien cacher à tous ses passions insolites

Ainsi se défend la société, qui ne saurait vivre dans la complexité. Elle a besoin de règles morales extrêmement simples.

Après tout, peut-être a-t-elle raison. Et, en enfermant le bienfaiteur des tortues, protégea-t-elle ces dernières contre un • malheur plus grand encore. Car rien dans le monde (surtout celui du Jardin des Plantes; n'est fait pour des tortues actives. Il faut donc, pour qu'elles soient heureuses, qu'elles restent lentes et méditatives. Imaginez leur enfer moral, le supplice de leur vie intérieure si, définitivement intoxiquées par leur savant ami, elles y avaient gagné un impérieux, un absolu besoin de liberté. Elles fussent mortes de désespoir dans leur enclos. « Rapetisse ton cœur » , dit le proverbe cliinois. C'est le secret du

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bonheur, pour nos frères chéloniens comme pour nous.

Tous ces animaux, que ronge le spleen de l'exil et l'ennui de la captivité, déambulent dans ce jardin avec un air singulier d'être des ombres. Oui, c'est cela, le Jardin des Plantes fait penser aux limbes. Tant de cris d'oiseaux et même parfois de grondements et de glapissements n'altèrent point l'impression de silence absolu qui plane ici. Ils l'accentuent au contraire et lui ajoutent je ne sais quoi d'étrange et d'inquiétant. Sous les futaies basses, l'air semble inerte, l'eau coule avec des reflets froids : tout baigne dans une atmosphère de rêve Los Champs-Elysées des animaux.

Et voilà qu'en débouchant sur la grande allée centrale, bordée de plantes exotiques jaunies et fanées par l'automne, nous voyons, au fond d'une nef pâle et dorée formée par les platanes, un soleil tout rouge qui se couche dans un ciel violacé et qui ressemble à une planète morte. Un soleil de commencement du monde, éclairant un paysage vide et minéral, un soleil vraiment extraordinaire. Et je n'oublierai jamais cet aprèsmidi.

Rien n'est plus anachronique et absurde que cette foule parisienne, d'ailleurs discrète, qui se

VOYAGES d'un SÉDKNTAIRE 1"3

[U'omène dans ce paysage antédiluvien. Mais on finit par ne plus la voir, tout absorbé qu'on est par des spectacles plus hauts et plus rares.

Mais je ne veux pas quitter le Jardin des IMantes sans aller rendre visite :

d'abord, parmi les mille cailloux du Musée de Minéralogie, à mon âme qui, selon la parole de mon cher maître Elémir Bourges, est enfermée dans une belle sphère de cristal fumé. Vous la voyez, mon âme!.... Elle est trouble comme une opale. Si vraiment elle est comme ça, je Taime beaucoup. C'est si beau, le cristal fumé!....

ensuite, devant la porte de ce même Musée, à la fameuse idole que Pierre Loti rapporta de l'île de Pâques, lors de son premier voyage d'aspirant de marine. Il avait dix-huit ans. Cette idole n'est qu'un masque, mais extraordinaire. Elle fait partie d'un peuple considérable de statues qui jonchent le sol de cette île perdue au milieu du grand Océan et qui sont si vieilles, si fabuleusement vieilles, que personne ne peut savoir leur âge, ni à quelles civilisations elles appartiennent, ni môme à quelle race humaine. Des centaines et des centaines de milliers d'années nous séparent d'elle. Quels abîmes ! Elle est là, cette tète de pierre ou de lave, à l'entrée du cabinet de Minéralogie, et ses traits effrayants, simiesques et cependant très

hjamains sont empreints d'une vie encore intense, et ses orbites profondes créent l'illusion d'un regard quasi divin.

Et qu'elle est belle la page où Loti, qui l'a vue, raconte la danse sur ces nobles et animales figures des pauvres sauvages polynésiens qui ne savaient pas ce qu'elles représentaient.

Des gens nous suivent en grande ti'oupe, ce matin, à travers la plaine d'herbages mouillés et, arrivés là-bas, se mettent à danser sur les dalles funéraires et sur les idoles couchées, à danser partout comme une légion de farfadets, èchevelés et légers dans le vent qui siffle, nus et rougeâtres, bariolés de bleu, corps sveltes et clairs parmi les pierres brimes et, devant les horizons noirs; ils dansent, ils dansent, sur les énormes figures, heurtant de lews doigts de pied, sans bruit, les fronts des colosses, les nez ou les joues. Et Von n'entend guère non plus ce qu'Us chantent dans le fracas toujours croissant des rafales et de la mer (1)

Quelle émotion de nous trouver soudain,, nous éphémères, confrontés à cette face volcanique qui est peut-être le vestige le plus ancien des âges passés et de nos mystérieux ancêtres ! Penser que cet objet est venu du fond des siècles et des soli-

(1) Pierre Loti : Vlïe de Pâques.

VOYAGFS DLN SÉDENTAIRE 4 75

tudes océaniques, comme à noire rencontre, et que, à vingt mètres de là, fument les usines, s'agitent de petites passions, de minuscules intérêts. On se perd dans une rêverie sans objet et l'on s'en va, sans paroles. Et l'on retrouve avec un. peu de stupeur et je ne sais quelle tristesse aiguë les choses de notre vie moderne et surtout ce bruit et cette hâte, pourquoi? vers quoi?.,..

Il le faut bien pourtant. Gomment d'ailleurs résisterions-nous aux sollicitations impératives de ces archanges sans glaives que l'on appelle les gardiens du jardin? Ces gens-là ont une façon si vive et si définitive de vous chasser du paradis des bêtes qu'on dirait qu'ils y ont quelque intérêt personnel. Quelle hâte bizarre ont-ils donc d'être enfin seuls ? Que vont-ils faire avec ces pauvres bêtes? Je n'ose tout de même pas croire qu'ils aveuglent les chouettes, qu'ils fassent des grimaces à l'ours blanc.

Non, ce sont simplement des gardiens, et qui jouent leur rôle. Ils ont fini par le prendre au sérieux. Ils gardent ce jardin, absolument comme si tout le monde avait envie de le voler, ou de

l'abîmer Ces dignes vieillards ne songent

rigoureusement qu'à une chose : fermer les grilles.

Toute la journée, ils se promènent, inquiets et vacants, ne sachant vraiment à quoi occuper les longues heures qui les séparent du bienheureux moment où ils pourront, enfin toute cette foule écoulée, rendre le jardin au silence et à la solitude. Eux-mêmes n'en jouiront pomt puisqu'ils iront, aussitôt leur tâche accomplie, se coucher. Mais ils auront accompli leur lâche. Il faut les voir rôder autour des amoureux, des petits enfants et de leurs pâtés do sable, des nourrices, des poètes et des dames désabusées qui sont assises sur les bancs en faisant de la tapisserie. Ils ne sont, de toute leur carrière, jamais même effleurés par ridée que ce jardin, après tout, pourrait bien avoir été mis là pour distraire les promeneurs. Non, à l'inverse, ils croient dur comme fer que les promeneurs constituent une sorte de parasites fort dangereux et inévitables, attirés par les jardins comme les pucerons par la feuille du rosier, et tolérés, quelques heures par jour, par une autorité publique vraiment trop faible. Heureusement qu'il y a les contraventions, et aussi le bienheureux instant où l'on crie : « On ferme! on ferme! » en poussant dehors ces importuns. Et ils sont tous pareils, tous les gardiens. C'est la fonction qui veut ça. L'homme le plus libéral et le plus conciliant du monde, le plus large, le

plus indiflérent aux distinctions du lien et du mien, devient, une fois revêtu de son uniforme, — s'il en possède un, — ou réintégré dans son local, un autre personnage, inabordable, irréductible, inhumain.

Le Bibliothécaire, par . exemple. Celui-là est aussi dans son genre un être féroce, malgré l'aménité apparente de ses manières. Il considère les gens qui viennent lire des livres comme ses ennemis personnels. Et ne cro3'^ez pas que ce soit seulement égoïsme de sa part, l'irritation de quelqu'un qu'on dérange. Le pauvre! il préférerait monter sur des échelles deux fois plus hautes et déplacer dix fois plus de volumes à condition que ce fût dans la solitude. Mais ces gens !... ces affreuses gens qui viennent là, s'attabler, qui ouvrent les livres en faisant, horreur'! craquer le dos de la reliure, ces gens qui toussent sur les pages, qui y jettent du tabac à priser, qui y laissent les traces grasses de leurs doigts!... Ah! l'idéal serait une bonne bibliothèque où il n'entrerait jamais personne, où les travaux de réfection dureraient du premier octobre au premier août. Il ne resterait que deux mois de vacances, et les quelques rares obstinés de cette chaude saison, eh bien I on les contenterait avec l'encyclopédie Larousse ou les romans de Gustave Aymard, ces volumes

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étant dliabitude sacrifiés, et constituant la part du feu. On les abandonnerait au public dans une salle à part, absolument inconfortable et décourageante. Et le bibliothécaire resterait enfin seul maître de la situation.

Et de toutes les professions ainsi, j'entends de celles où l'on a quelque chose à garder. Le douanier?.. . N'insistons pas. La receveuse de tramways ? Elle emploie toute sa persuasion à suggérer aux voyageurs l'idée de ne pas entrer dans sa voiture et aussi, lorsque ce moyen est insuffisant, toute sa force à les en empêcher. Dickens nous a laissé des directeurs de pension des portraits étonnants d'où il ressort, clair comme le jour, que ces dignes messieurs n'avaient point dans la vie d'autre but que de garder en effet les enfants, c'est-à-dire de les empêcher, par tous les moyens possibles, voire la famine et les coups, de devenir des hommes.

Quant à l'aliéniste, son cas est encore plus complexe. Car non content de veiller sur les fous de sa maison, il n'a de cesse d^avoir persuadé aux personnes saines du dehors qu'elles aussi sont folles et que par conséquent leur place est chez lui. C'est, un peu, n'est-ce pas, un mégalomane de la conservation.

Il n'y a décidément que les militaires allemands qui n'entendent rien à leur métier. Car, préposés

comme ils l'étaient à la garde de guerre, ils ont été assez distraits pour la laisser s'échapper. Aujourd'hui, les voilà bien attrapés.

-Nous ne pouvons pas cependant rester indéfiniment ainsi, à faire le pied de marabout, sur le trottoir de la rue de Buffon. Il est très tard. Il faut songer au retour. Ces grands voyages sont d'ailleurs épuisants. Songez que je sui.< debout depuis ce matin et que, pendant ces quelques heures, nous avons vu un clovvn anglais restaurateur, une tragédie aux Champs-Elysées, un cocher aimable et son fiacre, Renan et ses scrupules, tous les animaux de la terre, plus les tortues (qui sont d'origine céleste), une statue antédiluvienne et des gardiens quasi centenaires.

Pour ma part je n'en puis plus. Il me reste tout juste assez de force pour regrimper dans le fiacre sans âge qui nous attendait à la porte et pour, me laissant dériver dans la rivière du crépuscule sur c^tte barque ruineuse, regarder les rivages qui passent.

Je ne connais rien de plus doucement mélancolique que de voir s'éteindre, dans ces jours d'automne, la gloire des arbres que l'on entrevoit, au passage, au-dessus des murs des derniers jardins

de Paris. C'est d'ailleurs une agonie somptueuse. Les marronniers partent les premiers : ils sont déjà tout en or et en bronze que les platanes, résistant jusqu'au jour suprême, demeurent d'un vert jeune et frais comme au printemps. Les peupliers, aux moments de l'orage qui sont vraiment pour eux les moments de l'adversité, sèment leur fortune et se retrouvent, le soleil revenu, tout dépouillés, cependant que les pelouses, enrichies de toute cette fine monnaie, luisent avec splendeur. Au milieu des teintes changeantes de ces frondaisons pourpre, rouge, orange ou ocre, les sapins et les pins, éternellement habillés de vert sombre, restent immuables. Tout cela est très beau, qui réjouit encore les yeux dans Auteuil, dans Passy, et dans certains autres vieux quartiers... Mais tout cela est inquiétant et fragile, tout cela est effrayant de provisoire, tout cela esl menacé. Et l'on se dit, devant chaque arbre qui se défait ainsi : « Sera-t-il encore là l'année prochaine? Assistera- t-il, lui aussi, à la reprise du « sacre du Printemps » ? Hélas 1 pour la plupart, c'est le grand mystère, l'angoissant inconnu!...

Certes, ceux qui décorent quelques parcs somptueux n'ont pas trop à craindre. Ils jettent vers les belles maisons tranquilles au fond des allées un regard rassuré. Non, les maîtres de cesdemeu-

rcs ne les abandonneront point à la hache... quoique... On ne sait jamais. Mais enfin l'espoir leur reste. Tandis que les autres, ceux des petits jardins étroits, touchant orgueil des dernières maisons basses, avec grille et glycine, les pauvres autres!... Ils peuvent trembler, et ce n'est pas que de froid...

Ah ! c'est qu'on démolit terriblement vite à Paris ! Passy n'est déjà plus que l'ombre de luimême : son rêve est de devenir une sorte de plaine Monceau, moins le parc. Il le deviendra. Auteuil se maintient mieux, et pourtant, que de menaces!... Tous les jours on y bâtit un immeuble. Chaque arbre est remplacé par une colonne montante. Et les pauvres jardins, écrasés entre les abruptes murailles des gratte-ciels, semblent crier grâce. Personne n'y fait plus attention. Ils sont véritablement condamnés. Il en est qui, par suite de hasards, ne sont pas aussitôt exécutés, soit que le terrain sur lequel ils furent dessinés présente trop d'humidité, soit que le propriétaire n'ait point assez d'argent pour construire sans délai. Alors, ils demeurent, plus ou moins longtemps. Mais comme on ne s'en occupe plus (ce n'est pas la peine), ils retournent tout doucement au terrain vague. On les dirait perdus au fond d'un puits, avec leurs bancs pourris de pluie, leurs

amas de feuilles décomposées, les invasions de leurs orties. J'ai notamment assisté à l'agonie d'un liguier. Ah ! je vous assure, il eut du courage.

Tout jeune encore, il avait du déployer au dernier printemps ses admirables feuilles vertes et parfumées, gorgées de cette sève enivrante qui ressemble à un lait. Et maintenant, un mur de pierre de taille, de toute sa masse pressée contre lui, le dominait, le jetait de côté, versant sur lui une ombre éternelle et maléfique. Il était tout entouré de gravats, de briques cassées, de tas de chaux, d'instruments de maçons. Ce n'était plus un jardin qu'il dominait, c'était un chantier... Mais la chose entre toutes eifrayante et qui le rendait si pitoyable, c'est qu'il était entièrement poudré à blanc par la poussière des pierres sciées tout le jour autour de lui. Encore toutes fraîches, encore en pleine croissance, ses pauvres feuilles étaient comme roulées dans cet enduit sale et blanchâtre. Je crois que la mort brutale et définitive eût mieux valu que cette déchéance sans gloire. Le progrès ne se contente pas d'être cruel, il impose encore à ses vaincus une défaite ignominieuse.

Auteuil est d'ailleurs rempli de ces affligeants témoignages. Une villa de la rue Théophile-Gautier

s'enorgueillit d'un cèdre du Liban, majestueux et découpé comme dans une estampe, mais il reste seul sur une famille de sept, qui furent célèbres, et son arabesque incomparable se découpe ridiculement sur une façade de caserne. Non loin de là, quatre ou cinq vastes terrains de lotissement attestent la présence jadis d'un parc seigneurial dont ils sont les débris. Quelques beaux platanes, des érables, des sapins veillent, avec sérénité, sur une couple de chèvres et des poules, mystérieusement égarées là. Ils semblent ne pas se douter du sort qui les attend et, bienfaisants jusqu'au bout, ils présentent aux habitants des immeubles voisins le spectacle reposant de leur automnale beauté. Hélas! pour combien de temps?..,.

VOYAGES D UN SRDENTAIUK 18.*»

INTERMÈDE DAUTOM.NE

2 octobre.

PHILOSOPFIIE DU DÉMÉNAGEMENT

C'est la coutume, chez ceux que les circonstances, ou leur caprice, obligent à déménager, d'envisager cette éventualité avec désespoir. Et moi-même, qui vis en ce moment-ci au milieu des meubles éventrés, de la paille sèche des paniers et des bibelots répandus à terre, moimême je ne comprends que trop cet état d'esprit, puisque je le partage.

Un déménagement constitue, pour la sensibilité d'un homme moderne, le spectacle le plus affreux, le plus déprimant qu'il lui soit donné de contempler. Il semble que tout soit perdu parce que nous ne retrouvons plus notre brosse à dents. L'impossibilité où nous sommes de mettre la main sur notre papier à lettres nous fait envisager avec le plus sombre pessimisme tout ce qui con-

cerne la littérature épistolaire et nous laissons en retard un courrier de quinze jours plutôt que de réagir contre le découragement qui nous prend devant la malice des choses. Car il est évident qu'elles y mettent de la malice, les choses, qu'elles s'amusent à disparaître lorsqu'on les cherche, à se couvrir d'une poussière infâme lorsqu'on les touche, enfin à nous décourager de toutes manières de l'amour, d'ailleurs excessif, que nous leur portons...

Certaines même poussent la perversité jusqu'à se mutiler, plutôt que de subir de notre part un contact que sans doute elles jugent odieux. Ces Lucrèces du mobilier sont d'une farouche pudeur. On a vu des statues japonaises s'amputer de leur adorable main de porcelaine, tout en gardant — suprême ironie ! — le sourire impassible et même engageant qui nous les fit chérir.

Oui, plus j'y pense, et plus je suis assuré que les choses profitent du désordre des déménagements pour tenter de reprendre une liberté dont elles ne sauraient d'ailleurs que faire, mais qui leur paraît merveilleuse, comme tout ce qu'éclaire le feu du désir. Et comme nous sommes habitués de leur part à une soumission absolue, une telle révolte nous étonne. C'est un peu comme lorsque, dans les tremblements de terre, le sol nous man-

que soudain. Cela nous démoralise, et je ne connais nulle explication plus plausible à cet abattement vraiment sans nom, et si terrible, qui nous prend dans les appartements que nous inaugurons, lorsque, le soir, à la lueur hostile d'une bougie plantée dans une vieille bouteille de bourgogne, (car les électriciens n'arrivent que beaucoup plus tard), nous contemplons le désastre sur lequel elle jette son jour sinistre.

C'est sur un tel champ de bataille que je rédige ce bulletin de défaite. Ma table de travail, tel un radeau flottant sur un océan plein d'épaves, épave elle-même, a recueilli quelques-uns de ces objets saugrenus qui n'auraient jamais osé rêver, normalement, d'y jamais monter. Une vieille paire de gants se Ijalance voluptueusement sur mon pèse-lettres, sans doute enchantée de ne peser que quarante grammes, comme au temps de sa folle jeunesse. Une pièce de cinquante centimes, toute neuve, goûte l'équivoque plaisir de se rouler dans la poussière, sous les yeux blasés d'une tête de pipe venue d'où?... Deux coquetiers sont visiblement ivres et tâchent de s'étayer mutuellement. Tout cela est piteux comme un asile de nuit, et donne un désir fou de s'enfoncer à mille pieds sous terre.

Pourtant, je veux réagir. Pourtant, je veux

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tirer de cette épreuve un profit moral. Je veux me surpasser, et enseigner aux autres le moyen de le faire comme moi-même.

Le déménagement est une image réduite, mais somme toute assez exacte, de la guerre. L'homme s'y sent aussi démuni, aussi seul. Il v éprouve lo même sentiment d'abandon. Eh bien ! que diable! ne nous laissons pas abattre. Affirmons à celle occasion la supériorité de l'homme sur les éléments, du héros sur la nature. Ah ! si nous pouvions prendre une belle leçon, une définitive leçon d'ascétisme!... Nous sommes seuls, voyons, il ne faut pas nous leurrer. Ce n'est point parce que nous avons réduit en captivité quelques bibelots sur des cheminées ou dans des vitrines que nous pouvons nous flatter d'en avoir fait nos amis et nos complices. Ils se moquent de nous, avec la même irréductible liberté morale que les arbres, les nuages, le murmure des vagues, les rochers, les bêtes sauvages. Apprenons donc à nous en passer. Amendons nos biens, et partons dans un ermitage, avec tout juste une écuelle de bois, qu'il nous sera permis de ciseler, si nous sommes artistes, mais à laquelle il nous sera fortement dissuadé de nous attacher. Le non-moi est trop haïssable.

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