DEUXIÈME VOYAGE
6 décembre.
Ux Grand Mahiage Les Femmes et les Grands Magasins Le sort des Cravates Les Eventails Petites baraques Cirques et Clowns.
J'ai marié hier mon ami Edmond Jaloux. Ce sont des choses qui n'arrivent pas souvent dans la vie.
Grâce à cet événement, j'ai été obligé de sortir, ce que je n'avais pas fait depuis le mois de septembre dernier (on est si bien chez soi !). Une fois sorti, naturellement, j'ai continué, j'ai voulu faire d'une seule pierre plusieurs ricochets.
Quant au mariapje lui-même, ce n'est pas moi qui le raconterai. J'entends laisser ce soin a un certain Excentrique en jaquette verte, pantin délicieux que j'avais acheté pour les nouveaux époux
et qui, ému par cette prodigieuse aventure, s'en révéla du coup homme de lettres. J'ai trouvé les pages que vous allez lire sous un vide-poches qui lui sert de cachette. Vous en apprécierez, je suis sûr, la saveur ingénue :
faurais sans doute mené longtemps Vexistencc absurde d'un Pantin-de-feutre suspendu par une ficelle au plafond d'une boutique de jouets si, un beau matin, un beau matin sombre et pluvieux de décembre, (exactement le 5, jour de saint Sabas), un monsieur vêtu de tourbe et rasé n'était venu me délivrer.
Il me dit à V oreille, nia large oreille décollée qui entend tout: « Que tu es beaul Tu es parfaitement digne d'être leur fétiche. Je vais t'emmener. Jamais je n'ai vu un Excentrique plus réussi. Tu es l'Excentrique absolu, le roi des clowns. Veu^-tu venir avec moi? »
Je ne répondis pas tout de suite. On sait toujours ce qu'on tient, même quand c'est une corde au cou, on ne sait jamais ce qu'on va chercher. Néanmoins, comme il serait indigne d'un Excentrique-vert de ne pas risquer de temps en temps le tout pour le tout, je veux dire le rien pour quelque chose, j'acceptai, d'autant que le monsieur couleur de tourbe continuait ses flatteries, qui, ma foi, m'émouvaient : « Comme ta jaquette verte te va bien ! Quel contraste exquis entre le collant héroïque de ses pans sur ta poitrine et le
flottement fantasque de ces basques derrière ioi! Que tes pieds vernis sont longs ! ils sont Vima^ge de ton assurance. J'aime aussi jusqu au délire la couleur, diverse, des deux morceaux d'étoffe dont tu as cru bon de rapetasser les tj^ous de tes genoux. Ton chapeau rouge qui rappelle le fez et qui tient sur le haut de ta tête dune façon presque miraculeuse, fait, — sans doute sous l'influence des pensées bouillonnantes qui s'agitent dans ton crâne, — de la musique. QuaiU à (on crâne lui-même, c'est la merveille des merveilles. Car il est rose, large, magnifiquement modelé et fertile en outre : puisque douze cheveux noirs y frisent avec une coquetterie iirésistible. Viens. Ils n'ont que quatre témoins. Cest ridiculement insuffisant. Et puis, tu vivras chez eux, dans leur atmosphère, tu leur donneras des idées. Vom ferez .votre mutuel bonheur. Décide-toi promptement. Car ils se marient à onze heures et il est déjà moins vingt.
— Cest bien, criai-je, emmenez-moi! Et puis, je ne suis pas fâché de voir te monde.
Le Monsieur- Tourbe négocia ma libération avec le marchand de jouets, un gros homme qui d'ailleurs ressemblait beaucoup plus à un marchcmd-de-came)nbertspour-le- front et je partis, hélas! du reste empaqueté, ce qui me gêna beaucoup pour voir le monde. Mais chacxm sait qu'on ne commence à regarder, dans les voyages, que quand on est arrivé à destination.
Nous parvînmes ainsi sur la place Saint-Germain l'Auœerrois, où stationnaient déjà les gens illustres, iémoiiis de ce grand mariage : MM. Henri de Régnier, Elémir Bourges, Gilbert de Voisins et les époux euxmêmes : M. Edmond Jaloux et iW"® Germaine Koïré.
Avant même (pi' ils m'eussent aperçu, ces personnages célèbres, devinant qui fétaix, m'accueillirent avec entfiousiasme.
— « Et maintenant que nous sommes au complet, s'écrièrent-ils, il ne reste plus quà commencer.
Et moi, intérieurement, je tremblai, rien qu'à imaginer combien ils auraient été embarrassés si je n'avais pas pu venir. Fort heureusement, j'étais là.
Nous montâmes à la salle des mariages.
Le Monsieur- Tourbe pratiqua dans le papier dont j'étais enroulé une petite ouverture pour me permettre de voir l'univers extérieur et ce que j'aperçus tout d'abord me parut magnifique.
Qu'on imagine une salle très, très haute, mille fois trop haute pour ma taille d'ailleurs, ornée d'une grande cheminée où brûlait, pour toute flamme, le cadran de feu dune pendule. De cette pendule éblouissante, en fusion pour ainsi dire, jaillissait, sans quon sût comment, une chaleur bienfaisante et diffuse que les témoins et les mariés se mirent à bénir aussitôt. Au-dessus du cadran, il y avait une tablette de pierre sur quoi se dressait le buste de la République Fran-
çaise, dont deux cariatides immenses, représentanl nispectivemenl la Justice et le Droit, se détounxaienl avec une imperceptible répulsion.
M. Henri de Mégnier, considérant ces statues avec attention, ne tarda pas à découvrir en elles les signes de je ne sais quelle union incestueuse et désastreuse.
— La Justice et le Droit. Oui, dit-il, ils ont été mariés, autrefois. Et leur enfant, c'est le Crime.
Au fond de la salle, une estrade pour M. le Maire, et partout des bancs et des fauteuils, pour les assistants.
Xous nous assîmes, en attendant le Maire. Comme j'étais prodigieusement excité par toutes ces merveilles, si nouvelles pour moi, je me mis à faire avec mon crnne musical un bruit aigu qui fit se retourner tous les assistants. Les témoins de M. Jaloux me firent un succès d'estime. Tous voulurent me voir. Je souris à tous, ayant pour chacun, sinon un mot gracieux, car je me taisais, intimidé, du moins, une pensée délicate et affectueuse. Bref nous poussâmes chacun les cris que nous pouvions : eux, articulés, puisque c'étaient dex messieurs et uiw dame, tnoi inarticulés puisque je ne suis qu'un Excentrique-à-la- jaquette-ver le.
Le Monsieur -Tourbe, en voulant faire voir à ses co-témoins que j'avais douze cheveux, m'en découvrit vingt. Tant il est vrai que rien ne vaut, pour discerner les qualités d'un être, que de vivre un peu avec lui et d'y faire attention.
Tout de même il y ayai/ pour moi quelque chose de fabuleux dans cette aventure si l'on songe que j'étais là, causant familièrement avec des littérateurs de première zone, tandis que vingt minutes auparavant, j'étais encm'e un pendu empoussiéré et mélancolique. Destin, tes voies sont insùndahles 1
Enfin le Maire arriva. C'était un vieux monsieur tout à fait pareil à celui de nos collègues de feutre que nous appelons M. Pickwick, notre éminent chasseur de papillons. Il expédia d'abord le mcniage de deux personnes sans conséquence, au nom sourd et obscur, entourées de témoins plus inco^nsistants encore. Balayés ces importuns, nous montâmes à notre tour sur l'estrade... Quel moment! Si jamais je me marie, ce sera là, dans ce lieu historique qui m'a tout l'air d'être celui d'où Charles IX tira sur son peuple, le jour de la Saint-Barthélémy . Le Maire fut exquis. Un peu troublé par la beauté et la grâce de la tnariée et aussi par les grimaces aimables que je lui adressais, il sembrouilla dans le discours qu'il fit ensuite aux conjoints, mais gentiment. Il parla de la patrie, de la littérature, de la victoire et du bonheur. Et moi, j'étais là, un peu étonné qu'on ne me fit pas signer à mon tour sur le registre. Pourtant j'étais venu pour cela, après tout. L'adjoint s'approcha du maire et lui parla à l'oreille, sans doute pour lui demander précisément que je signasse. Ce fonctiommire refusa. Je fus
ini peu déçu. Mais la nouvelle mariée, me prenant dans ses bras, me dit : « Console-toi. Ici il ny a pas de fantaisie. Tu seras noire fétiche. Pour rinsiant, allons à Nglise. »
— A Véglise, il signera, affirma M. Henri de Régniej' avec énergie.
N'eus nous dirigeâmes vers l'église. Cétait Saint- Roch. Nous y fîmes une petite entrée dansante du plus heureux effet. Je n'avais jamais vu d'église. Cest terriblement haut de plafond, et tout tapissé de plaques (le marbre, avec dessus des noms illustres de paroissiens : Corneille, Le Nôtre, etc., et d'autres qui le sont jnoins; et qui sont tout simplement ceux d'un tas de gens du quartier qui ont été guéris de la fièvre typhoïde alors qu'ils n'y comptaient plus du tout. On appelle, parait-il, ce genre de -miracles des ex-voto.
Nous nous installâmes au-dessus d'une bouche de chaleur, face à une petite chapelle où im vieux prêtre vint lire quelques paroles aimables, moitié latin, moitié français, sur un petit carton doublé de rouge.
Ce qui est effrayant, c'est que ee vieux prêtre m'a coupé mes effets. Je comptais, à la sacristie, y aller de mon petit discours. Hélas! ce plaisir me fut enlevé. Tout, absolument tout ce que je voulais dire aux conjoints, le vicaire le leur a dit. Beaucoup plus vite certes, et avec beaucoup moins d'expression, mais il le leur a dit. Il a aussi ajouté des choses de son
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crûy qui m'ont semblé tout à fait inopportunes et dignes tout au plus d'être racontées aux mariés inexistants qui nous avaient précédés. « // ne faut pas croire, a-t-il marmonné, que vous allez vous amuser tous les jours. C'est très grave ce que vous faites là. Et vous nV» sortirez qu'à force d'ascétisme et de bonne volonté. »
A moins de leur dire : « Vous voilà en prison, patience ! » // ne pouvait pas être plus décourageant.
Fort heureusement, j'ai remis les choses au point. Rentrés chez eux, dans leur cJtarmant apparlenmit, devenu leur fétiche et leur grand ami, je leur ai fait, moi, im troisième discou?'S que j'ai terminé ainsi :
— Mes très chers, il est quelquefois permis de prendre les choses au tragique, ça peut être amusant. Il ne faut ja^nais les prendre au sérieux. Le mariage des auti^es est toujours un peu absurde. Mais le vôtre rsl délicieux. Suivez mes conseils, riez de tout, sauf de moi. Dites-vous que la guerre finira un jour, et que le monde redeviendra civil, puéril et honnête. Dansez, faites de la nuisique, lisez, habillez-vous d'étoffts gaies. Vous êtes mariés, c'est entendu. Mais faites comme si vous ne Vêtiez pas encore. C'est le secret du bonlieur. Et lorsque vous aurez des moments de mélancolie , asseyez-vous sur mon chapeau. Aucune tristesse ne résiste à cette musique.
Et ils ont bien ri, et ih m'ont embrassé. Et ils sont parfaitement heureux.
Maintenant que mon ami Jaloux est marié et qu'il est allé déjeuner avec sa femme, je m'en vais moi, déjeuner seul, dans un tout petit caboulol.
Je vous épargnerai la méditation du petit caboulot. Dans les petits caboulots, voyez-vous, je pense tellement, tellement, que je ne sais plus ce que je pense. Et cela me fatigue extrêmement.
D'abord, j'y entre poussé par un irrésistible besoin de manger des choses crapuleuses et de boire du vin épais, au milieu de gens absurdes. Mais à peine suis-je assis * que ma déception commence. Les choses crapuleuses devraient, par définition, être abondantes. Or, on vous les sert sur des assiettes si petites, si petites que c'est à en pleurer. Manger du chat au cirage au lieu d'un lapin en civet, c'est fort bien, mais encore faut-il en avoir une belle portion. On vous le présente comme un ortolan .
Et puis les femmes qui mangent là font des chichis insensés, et elles sont courtisées par d'invraisemblables calicots, comme il n'y en a plus que dans les romans de Wells.
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Et puis, les serviettes sont effrayantes...
Et puis, ça coûte presque aussi cher qu'au cabaret à la mode...
Bref, entré dans les petits caboulots avec enthousiasme, j'en sors très déprimé.
Heureusement que, tout près des petits caboulots, il y a lesgi'ands magasins, ces fameux grands magasins dont on a tant médit et qui sont si agréables cependant, avec leurs chemins roulants, leurs ascenseurs dorés, leurs plaines de linge, leurs foules ivres, et toutes ces femmes folles de ce que ma grande amie Blanche Rousseau appelait « la fièvre d'acheter »...
Quelques économistes se plaignent — périodi- (luement — de l'importance sans cesse accrue que prennent dans la vie sociale ce qu'on appelle « les grands magasins ». Ils prétendent que cela fait tort au petit commerce. Évidemment. C'est le propre du grand commerce que de faire tort au petit. En tant qu'économiste morose, je m'associe à ces plaintes, en tant qu'ami des femmes, je professe une opinion absolument contraire.
En effet, si les femmes n'avaient point, pour se consoler de tout, les grands magasins, je me demande ce qu'elles feraient. Qui sait? Elles de-
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viendraient peut-être suffragettes, ou iraient crever les toiles du Louvre, ou prendraient des bains dans la Seine, en troupe. Enfin mille folies.
Que faut-il aux femmes depuis r[u'elles ont perdu le paradis? Il leur en faut un autre. Non pas pour s'y promener, gentiment, sous les arbres, au milieu d'un printemps éternel. Mais pour être tentées... Car c'est cela, la tentation, qui est le principal attrait du paradis terrestre.
()r, celui que nous savons n'avait en tout qu'une pomme et qu'un serpent. Les grands magasins, au contraire, regorgent de tentations. Il y en a au moins cent par rayon. Et, en jaquettes impecaibles, en robes élégantes, des troupes de serpents persuasifs, — les vendeurs et les vendeuses — célèbrent les merveilles à la* garde desquelles ils sont préposés : « Contemplez à votre aise, disentils, Mesdames, la vue n'en coûte rien. Vraiment, cet objet vous plaît? vous hésitez? Qu'à cela ne tienne. Faites-le porter chez vous : nous l'y reprendrons quand vous voudrez. »
Système génial ! Et comme on regrette qu'il n'ait pas été appliqué dans l'autre Paradis ! Vous pensez bien que si Eve avait pu rendre sa malencontreuse pomme, ah ! elle n'aurait même pas eu envie d'y mordre.
Le grand magasin est un monde. On y trouve
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loul ce qu'on veut. C'est quelque chose qui lient <lu gynécée et du club, du bazar et du salon. C'est incontestablement le domaine réservé à la femme au milieu de nos cités trop bruyantes et trop harcelantes. Dès qu'elle y pénètre, la plus malheureuse oublie qu'elle a un mari brutal, des calants mal élevés, des ennuis d'argent et d'insolents domestiques. Elle est reçue avec déférence, on la traite comme une cliente de choix, même si elle n'achète qu'une bobine de fil ou trois pouces de ruban. Elle peut errer au milieu des bouddhas d'or et des nacres (rayon de Chine), fouler, comme une reine de Saba, des chemins de fleurs (rayon des tapis), prendre le thé en écoutant des tziganes, écrire de longues lettres à ses amies de pension, lire même, — tous les goûts sont dans la nature — de vieux numéros de la Même des Deux Mondes (salon de lecture).
Elle peut, de neuf heures du matin à sept heures du soir, mener là l'existence la plus douce en même temps que la plus agitée. Mais c'est une fièvre amusante, une agitation, si on peut dire, de tout repos. Les Américaines en ont fait un sport, et des meilleurs pour la santé : le shopping. Faire shopping, c'est aussi salutaire qu'une bonne partie de tennis. On va, on vient, on se hâte, on remue les jambes et les bras, les muscles du cou
(pour regarder par-dessus les épaules), on pense, on calcule. L'esprit et le corps fonctionnent de concert. Et le soir, rentrée chez soi, harasséo d'une bonne fatigue, on s'endort, juste à temps pour éviter d'entendre le sermon imbécile d'un époux grondeur. Si les grands magasins n'existaient point, il faudrait les inventer.
Mais loin de vouloir disparaître, ils se développent au contraire, avec une rapidité magnifique. Ce ne sont plus des boutiques, ce sont des palais. Ils absorbent tous les commerces, ils s'annexent toutes les spécialités. Leurs catalogues sont dessinés par des artistes, leurs salons arrangés par des maîtres décorateurs, ils font la brocante et la grande couture, ils ont des volières et des tapisseries de haute lisse. Ils lancent des costumes et des parfums. Et je ne vois pas du tout pourquoi, puisqu'aussi bien les dames y trouvent déjà tout ce qui est nécessaire dans un ménage, elles n'iraient pas y chercher quelques accessoires indispensables, tels que des domestiques, voire un mari.
Le rayon des maris : ce serait un succès, surtout avec le système des « rendus ».
Et puis, à côté des grands magasins, il y a les petits magasins, avec leurs étalages. J'ai toujours
pensé que, si je voulais y mettre vraiment le temps, m'arrêter où il faut, enfin ne pas me presser, je mettrais dix ans à aller de la Madeleine au carrefour de la rue Drouot.
Rien que devant les chemiseries...
Rien que devant les marchands d'éventails...
Vous rappelez-vous ce jeune homme rencontré, non pas dans la rue ou dans un parc, mais à travers les pages d'un livre de M. Tristan Bernard, ce « jeune homme rangé » sur la personne duquel les vêtements, chez le tailkur si élégants, prenaient les plis les plus lamentables de la vulgarité, devenaient misérablement quelconques? Nous a-t-il assez amusés !
Eh bien ! ce jeune homme, je pense à lui lorsque je me trouve sur les boulevards, car il n'est pas seul, il est légion, il est Paris tout entier. Certes, on rencontre bien, par-ci par-là, quelque adolescent ou quelque mûr gentleman, vêtus d'impeccable façon ; mais combien rares ! Et pour combien de quidams vagues, falots, habillés à la va comme je te pousse I
Les étalages des chemisiers, surtout, me laissent rêveurs.
C'est qu'ils sont devenus très luxueux, les éta-
âges des chemisiers, depuis quelques années. Vous n'en sommes pas encore au temps où leurs ntrines ressembleront à des théâtres, avec acteurs in cire jouant la petite comédie quotidienne de la x)ilette, exhibant des caleçons impressionnants, les chaussettes bien tirées et moirées, des chenises aux suaves ondulations. Non, les messieurs le sont pas encore aussi bien traités que les James, on n'a pas encore eu Tidée de les représenter eux-mêmes entourés de tous les accessoires ie leur luxe personnel. Mais enfin, on y vien- Ira. Pour l'instant, ces accessoires sont exposés i part, mais avec une mise en scène flatteuse, et jn ordre de parade qui évoque des idées de discipline, de bataille et même de ^dctoire. De victoire, pourquoi pas ? L'habit — ^ et ce qui s'ensuit — s'il ne fait pas tout à fait le moine, fait au moins la moitié de l'homme du monde et les trois quarts de l'homme d'aflaires. Pour le derttier quart, un brave bougre, naal vêtu et rétribué le même, peut parfaitement suppléer au génie [jui vous manque et même tout est mieux ainsi, ^r le génie serait un bien mauvais appoint dans la bataille financière.
Mais revenons à nos vitrines.
Certes, les mouchoirs y sont si beaux qu'on les imagine agités au moins par des doigts de sultan
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et effleurant des joues de favorites extasiées, certes les faux-cols s'y redressent avec une dignité de chambellans raidis dans la respectabilité et riiabitude des cours, certes les chemises y rivalisent de blancheur avec la neige et le mica, mais ce sont les cravates qui représentent le plus bel cflbrt esthétique.
Elles sont là, en nombre imposant, rangées par nuances et par formes : les régates ici, plus loin les plastrons, ailleurs les petits nœuds. Chaque jour voit changer leur couleur et la disposition de leurs dessins, et aussi leur texture. Le lundi, l'élégance consiste à les porter unies et droites, strictes et définitives comme un ultimatum de grande puissance; mais le samedi, les relations diplomatiques s'étant sans doute détendues, elles retombent ujollement, épanouies et plissées, et comme capricieusement chiffonnées par des mains de femme éprise II y a môme dos jours où, entourées de la paire de chaussettes et du mouchoir qui leur sont assorties, elles semblent avoir acquis je ne sais quelle autorité nouvelle : l'union fait la force.
Le croi riez-vous, ce spectacle pourtant si charmant ne me comble pas d'une joie pure. L'affreuse arrière-pensée s'y mêle. Que deviennent-elles, en effet, sur les poitrines de nos contemporains, ces écharpes superbes et tentantes? C'est navrant.
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Hélas! que j'en ai vu, de ces cravates qui, la eille, souriantes et étincelantes aux lueurs do électricité, semblaient des personnages enchan- L's, mais vivants, des sortes d'adolescentes des oieries, comme dirait le docteur Mardrus. Je les i vu passer le lendemain, misérablement tortilles autour de la percale informe ou de l'infâme elluloïd portés par de quelconques boursiers ou es ronds de cuir incertains. Je les ai vues ternes, fflanquées, pendantes, découragées. Elles avaient erdu leurs reflets et cachaient dans les pudiques lis de leur désespoir les fleurs de leur trame, allais dire de leur âme. Pauvres cravates, si areilles dans leur sort à ces charmantes jeunes lies, délices de nos bals blancs, toutes parées de •aîcheur, de mousseline et d'ingénuité, et que on retrouve, quelques années après, mariées à e sombres imbéciles : elles ont abdiqué toute légance et perdu toute jeunesse : la fleur de leur îiut s'est fanée, leurs yeux n'ont plus cette leur d'espérance et d'avidité qui les rendait si ésirables, on ne peut plus les reconnaître.
Oui, plus j'y pense, plus ces pauvres cravates rop belles me font penser aux jeunes filles obliées de prendre le numéro qu'on leur ofïre à la 3lerie du mariage. Pour une qui trouve un gentil arçon, combien tombent sur des paltoquets!
Mais, par contre, qu'elle est heureuse celle qui, arrangée chaque matin par la même main délicate qui la veille l'a remise avec amour dans ses plis, s'épanouit sur un plastron impeccable et que pique, comme une fleur dans une chevelure, la perle d'une épingle, où il faut! Quelle vie charmante, pleine de sollicitude et de triomphes d'amour-propre, jusqu'à ce que, démodée mais toujours entourée de reconnaissance, elle devienne, au fond d'un coffret parfumé, cette chose de plus en plus fragile et délicieuse dont on dira plus tard d'un air attendri : « Oh ! sûrement, c'était un souvenir d'amour 1 »
Mais il est une chose qui, plus que la cravate elle-même; est faite pour devenir un souvenir d'amour.
C'est l'éventail.
On n'imagine pas un éventail qui ne deviendrait point un souvenir d'amour, pas plus qu'on ne saurait regarder une jeune fille jolie sans se dire : « Elle sera aimée. » Les vitrines des marchands d'éventails sont comme des bals blancs où il y a beaucoup, beaucoup de jeunes filles...
L'éventail, disent les dictionnaires, est un instrument à l'aide duquel on agite de l'air pour se
rafraîchir. Il n'y a que les dictionnaires vraiment pour avoir des idées pareilles, et l'on devrait en interdire l'usage à la jeunesse avide de savoir, et qui se gorge ainsi des notions les plus absurdes. Depuis quand, et où, je vous le demande, Téven" tail sert-il à remuer l'atmosphère? Dans quel monde suranné? Dans quel passé lointain? Les explorateurs de la vie provinciale assurent l'.avoir ^u, dans certaines soirées bourgeoises où sévissent l'orangeade, le pas des patineurs et les monologues de Coquelin cadet, s'abaisser à cet usage vulgaire. Mais soyez certaine qu'un éventail ainsi déchu ne doit plus vivre qu à contre-cœur. Estil encore seulement digne de son nom ? Et qui userait appeler éventail cette chose lamentable, tenue à plein poing, comme un jeu de cartes, par les dames fatiguées, aux joues desquelles elle envoie une haleine de naphtaline? Ecartons ces Iristes visions.
Un marteau-pilon, une automobile, un gazomètre sont des instruments. L'éventail est un être vivant, un sylphe, ou tout au moins son aile, abandonnée. Il a une âme, croyez-le bien, et des passions, ce confident. Il est jaloux de la rose r)ue sa belle maîtresse élève vers sa bouche, quoiqu'il sache bien qu'il aura son tour. Mais sa sensibilité est tellement frémissante I Observez- le :
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jamais immobile. Il vibre à tous les souffles. Sa nervosité excessive se communique à la main qui le tient et qui sent palpiter dans sa paume, comme un appel et un soupir, je ne sais quel désir d'évasion. La plus lente et la plus lourde, lorsqu'elle est ornée d'un éventail, devient une personne plus légère, plus subtile, elle ne désespère plus de plaire : elle est invincible.
L'éventail, oui, est un esprit, un esprit muet et discret. Mais s'il ne répète rien de ce qu'il entend ou de ce qu'il devine, personne ne saura jamais ce qu'il souffre dans ses délicatesses lorsque parexemple, un butor, caché derrière son écran complice, coule un compliment équivoque ou narre une anecdote trop vive à l'oreille de celle qu'il ne peut protéger. L'éventail est de bonne compagnie. Et il est plein de pudeur, comme tons ceux qui se font de l'amour une idée trop haute
Doux comme la plume du colibri, courbé comme l'arc-en-ciel, l'éventail est tout ce que vous voudrez, une parure, un sceptre, un hochet, mais ce n'est point un instrument. Et quant à agiter de l'air, il laisse ce soin au panka. son cousin d'Extrême-Orient, le panka pesant et gauche comme un oiseau de proie captif.
L'éventail n'appartient qu'aux femmes. Naguère, cependant, les samouraïs le portaient. Ces ter-
ribles guerriers laissaient s'épanouir cette fleur étincclanle et inattendue sur le hérissement monstrueux (le leurs armures, comme une rose tombée sur un cactus. Et les estampes nous rappellent ces temps si près rlc nous, pourtant irrémédiablement défunts. Car le Japon a quitté la robe brochée et la carapace de bronze pour l'étui sombre de la redingote et toute la tristesse incluse dans les plis de ce morne vêtement. Le Japon est devenu moderne et l'éventail est resté aux femmes. On n'imagine pas la femme, la vraie femme, sans éventail. Plus encore que les plumes tremblantes de sa coiffure d'insecte agressif et beau, il lui tient lieu d'antennes. C'est à coups d'évenlail que, dans la. longue guerre où se décide chaque jour le sort de sa vanité ou de son bonheur, lutte la mondaine, devinant d'une de ses rétractions imperceptibles les effluves hostiles de la jalousie ou ferventes de l'amour. Ouvert avec bienveillance, il fait au soupirant agréé le plus consolant des signes. Fermé soudain, il devient une arme qui châtie l'indiscret et le fat. Floconneux de plumes, brusque comme l'aile de l'aigle, ou peint comme un minuscule paravent de laque, il est avec le masque du sourire, le mensonge du fard, le clin d'œil qui bat comme lui, un des accessoires de la comédie galante, le plus néces-
saire. Car une femme peut, à la rigueur, se passej* de perles, de fourrures et même de robe (les chemises sont si jolies aujourd'hui), mais elle ne saurait à aucun prix vivre sans éventail. Il vaudrait mieux lui couper la main.
Il existe, paraît-il, un langage de l'éventail, langage conventionnel et rigoureux comme celui des fleurs et des timbres-poste. Cette fantaisie rigide et compliquée n'a pu naître que dans les pays cérémonieux et graves où l'on se méfie trop des femmes pour les croire capables de trouver spontanément, à chaque occasion nouvelle et selon rinterlocuteur du moment, la phrase qui convient, jaillissante et ingénue comme une source. Que je préfère à ces froids hiéroglyphes l'improvisation continuelle et vivante, qui change le sens d'un même signe selon les nuances de l'heure, du décor, du caprice ! Au vrai langage de l'éventail il n'y a pas une clet, il y en a mille, qu'un soupirant délié sait déchiffrer à l'instant.
Puisque l'éventail est le jouet favori de l'amour, il était tout naturel qu'on y représentât des scènes d'amour, ainsi qu'on gravait des batailles horrifiques sur l'acier des boucliers de jadis. Et tous les artistes touchés de la grâce féminine, de Watteau à Conder et de Lancret à M. George Barbier, se sont amusés à peindre sur son écran de
nacre ou de soie les doux entretiens, les jeux galants, les enlèvements, les départs pour les îles idéales.
Et les meilleurs poètes, eux aussi, se firent une joie d'y inscrire leurs plus délicates pensées :
0 rùveuse, pour que je plonge Au pur délice sans chemin, Sache par un suhtil mensonge Garder mon aile dans ta main.
Une fraîcheur de crépuscule Te vient à chaque battement, Dont le coup prisonnier recule L'horizon délicatement...
Ne les dirait -on pas, ces vers exquis de Mallarmé, tracés dans l'air, sur une peige blanche et fuyante de nuages?
Je ne sais si les poètes d'aujourd'hui consentent encore à écrire pour les éventails. Ils le devraient bien. Car, après tout, ces feuilles volantes, que le vent de la mode détache pour que les recueillent de pieux collectionneurs de frivolités, sont peutêtre plus immortelles que les lames d'airain où certains gravent si péniblement les plaintes informes de la vie moderne.
212 VOYAGES D UN SKDENTAIRK
Voici que le soir tombe... Sans m'en douter, je m'étais aventuré jusqu'au boulevard Poissonnière... Il n'est que temps de retourner... Tiens, c'est curieux, comme je regardais toujours du même côté, du côté des étalages, je ne m'étais pas aperçu qu'en face, sur l'autre bord du trottoir, il y avait les petites baraques, les absurdes, informes et vermineuses petites baraques, vague suprême du Marché aux puces venue là échouer jusque sur le parvis de l'aristocratique Madeleine.
Que tout cela est touchant !
Il y a là des industries si amusantes, les mille petits métiers saugrenus de cet être ingénieux et bizarre qui s'appelle le camelot.
Pauvre camelot ! Voilà un des seuls moments do l'année où il ait le droit de se montrer au grand jour. Le reste du temps, on le traque comme un malfaiteur, on le fait circnkr. L'odieux mot : circuler. Cela veut dire : « Ah! tu allais commencei* à étaler sur le bitume du trottoir ta pauvre petite' marchandise, à faire marcher ton clown en zinc, ton ours en feutre, tes luttem's en carton colorié. Eh bien ! mon bonhomme, tu vas ramasser tout ça. Tu empêches la circulalion. » Et le malheureux camelot empile ses menus jouets dans une toile et va tenter un peu plus loin la chance... avec le même succès.
VOYAGF.S bis SEDl-NTAlRi: 213
Dans la quinzaine sacrée du moins, il peut louer nne petite boutique, une baraque. Il est un commerçant patenté. Il est honorable et protégé, il existe. Uien n'est plus curieux, pour celui qui s'intéresse au menu peuple parisien, que d'observer un peu ces humbles négociants et leurs étalages. Ce sont pour la plupart de braves gens, un peu lassés, un peu vaincus, des épaves sociales. Ils ont eu des jours meilleurs. Ils ont tenu de vrais magasins. Et puis la dureté des temps, la concurrence terrible des grands Léviathans du négoce à l'américaine les ont écrasés. Ils ont connu qui sait quelles lamentables destinées intermédiaires. Il faudrait un Balzac pour décrire les drames de ces vies à l'écart. Enfin les voilà tout heureux encore d'avoir ça,' de trôner derrière ces comptoirs de bois blanc, mangeant des frites et de la charcuterie, emmitouflés dans tous leurs pardessus, se chauffant à d'improbables braseros!... Oh! cela, c'est tout un poème, un poème pour tenter la verve d'un François Goppée.
On y trouve, à ces étalages que balaie la bise glacée de décembre, des aéroplanes à quatre sous et des bonshommes en celluloïd, des pantins et des mandolines, des cartes de visite à la minute et des montres en fer blanc, des toupies scientifiques et des soldats de plomb, des automobiles
et des livres d'étrennes. Il y a là des choses qui n'ont pas de nom, des produits intermédiaires entre la camelote industrielle et le bric à brac. J'y ai vu des sonnettes de bronze, des suspensions, des lampes électriques. Tout cela économique, tout cela comme disent les artistes : « à la blague ». C'est fait pour durer trois jours, trois heures, pour servir deux fois, le temps d'illusionner le client. Et quel client !
Je me suis souvent demandé qui cela pouvait amuser. Et dans l'impossibilité de me répondre d'une façon satisfaisante, j'ai conclu que les gens qui achetaient ces objets hétéroclites et affolants le faisaient non pas pour s'en servir, mais seulement par philanthropie, et pour justifier en quelque sorte l'existence de ces humbles marchands. On est si ému par toutes les détresses qu'on devine que l'on veut y remédier dans la mesure de ses moyens. Et l'on ne recule pas devant la perspective d'encombrer son logis de tant d'affreuses choses...
D'ailleurs tous ces objets singuliers, qui deviennent si vite des débris, d'informes paquets de zinc et de caoutchouc, absolument inutilisables et méconnaissables, ils ont, au moment où on les achète, un certain aspect amusant, brillant même. Ils bénéficient de l'unanime magie des jours de l'an.
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Nous vivons, à œ moment- là, dans une sorte de fièvre d'optimisme, comme si, sous prétexte que c'est l'année nouvelle, tout allait changer, devenir heureux, faste, propice. Hélas ! il en faut bien rabattre à partir du quinze janvier. N'importe, nous avons là quelques jours de trêve, de répit. Nous voudrions répandre autour de nous un peu de notre joie... Et les camelots des petites baraques sont là. Nous les savons misérables, instables, comme de pauvres moineaux que guette riiiver. Et leurs inventions nous paraissent jolies, gentilles. Nous imaginons leurs veilles, leur travail, leurs illusions, leur détresse. Un peu de leur âme légère et enfantine reste sur ces bariolages naïfs. Et nous achetons.
Dieu veuille que la municipalité parisienne n'ait jamais l'idée de sévir contre les petites baraques. Ce serait un bien vilain geste, et bien inutile!...
Décidément, il est trop tard pour rentrer chez moi. Je dînerai à Paris (mais cette fois dans un vrai restaurant, où il y ait de vraies assiettes, de vraies nappes, de vraies serviettes), et après le restaurant, j'irai passer la soirée au cirque.
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Au cirque, je me sens parfaitement heureux.
Les cirques, autrefois lieux de réunion élégante, ont été peu à peu abandonnés, ils retournent à l'état sauvage En y pénétrant, on respire tout à coup une odeur d'archaïsme indubitable, qui éloigne les snobs, mais qui plaît aux amateurs de choses passées. Tout date là-dedans, tout est vieillot, désuet, bon enfant, attendrissant. Et, à tout prendre, qa vous rajeunit merveilleusement.
Entendons-nous, je ne parle pas de ces cirques modernes, américanisés où, sous des Hots d'électricité, ondulent des cortèges de revue, pirouettent des pantomimes anglaises et grincent des sisters et des minstrels. Non, ça c'est de l'esthétique de music-hall, ce n'est pas de l'esthétique de cirque. Celui dont je parle est un bon et brave cirque de la vieille école, un cirque authentiqucment français, parisien sans doute, mais uniquement par le confort. Sa coquetterie est de suivre à la lettre les traditions d'autrefois.
On y voit les classiques écuyères et leurs trois variétés bien distinctes : d'abord la petite fille souple et gracieuse, démantibulée dès l'âge le plus tendre et qui se tient debout à l'extrême arrière-train du cheval qui tourne en rond : elle sourit, gentille, elle saute par dessus les rubans tendus par les clowns, elle semble une fleur en
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papier, elle est délicieusement absurde; ensuite la jeune fille exotique, tarlare là-bas, ici coio-boy parce que c'est la mode yankee, qui fait des exercices d'équilibriste sur le cheval, s'y accro' che par le pied en laissant trainer à terre ses longs cheveux châtains, tombe, se relève et d'un bond se retrouve sur la croupe de la bète indiflerente et circulaire; enfin la dame mûre, sérieuse, appliquée, souriante, vêtue de noir et le chapeau haut de forme sur le chignon, <}ui, juchée sur un noble coursier rageur, lui fait faire des choses très difficiles, des danses par exemple, des polkas et jusqu'à de nerveuses mattchichcs. A ces trois types correspondent des races différentes de chevaux : celui de la petite fille est gros et solide, et son dos est plat comme une table, on peut s'y promener, y assurer le pied en toute tranquillité; celui de la co\v-boy est plus fougueux, il faut qu'on puisse penser de lui qu'il a été pris à coups de lassos, dans les pampas, quelque part, par là, dans le Texas; mais celui de l'écuyère de haute école est tout à fait un cheval de race : il a le jarret fin, le ventre plat, le râble fuselé, le chanfrein frémissant, le sabot autoritaire. Chacun de ses pas représente une victoire ix)ur sa dompteuse qui, sans en avoir l'air, s'épuise à le maintenir en respect et en obôissanee.
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On y voit aussi des écuyers de jadis, de graves messieurs en habit, la moustache noire très fournie, semblables à des colonels retraités et qui, la longue chambrière en main, maîtrisent des quadrilles de chevaux impatients et révoltés par d'imperceptibles claquements de la lèvre ou de la mèche, par des signes insaisissables et souverains. Ils les font aller, venir, retourner, rompre le rythme de leur démarche, s'agenouiller.
Et tout cela est extrêmement difficile et demande des années d'étude, sans une semaine d'abandon et, malheureusement, presque personne ne comprend plus. Il y a là un public qu'on n'y voyait pas autrefois, et qui a peu à peu remplacé les gens chics : petits boutiquiers, petits employés, ouvriers, ce que Taine appelait si heureusement des demi-monsieurs. Toutes ces virtuosités, toutes ces difficultés vaincues demeurent pour eux insaisissables. Pour eux, il est tout naturel que les chevaux marchent au pas, en levant le sabot et tournent en rond avec des petites filles en papier sur le dos. Ils n'en voient que là. Mais je ne trouve rien de plus mélancolique que ces traditions obstinément perpétuées par des artistes désabusés, pour rien, pour la gloire, pour le plaisir et dont personne ne saisit plu& le sens, et qu'on admire de confiance. Gela ressemble à une
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cérémonie que des prêtres accompliraient devant (les fidèles attentifs, mais ignares. Leur foi est d'autant plus touchante.
Je me trompe en disant que personne ne comprend mes écuyères et mon écuyer. Derrière moi, un vieux monsieur très correct, en habit et ganté de blanc, le chapeau sur la pomme d'or de sa canne, suit religieusement ces rites dont il est le seul à saisir le sens. Qu'il me plaît, ce vieux monsieur, tout seul élégant au milieu de cette foule habillée comme pour un dimanche au bois de Vincennes et, visiblement aussi, seul à savoir ce qu'est un cheval! Il est venu là pour retrouver dans son intégrité un spectacle pareil à ceux qui ont amusé sa jeunesse et récuyère de haute école a bien reconnu à qui elle avait affaire, et elle fait danser pour lui sa bête, et quand il l'applaudit, elle est émue. Ou, du moins, je me plais à le croire .
Fort heureusement pour ce bon et brave public respectueux et mal informé, le cirque lui présente des amusements moins mystérieux. Il les goûte avec joie, avec une joie que je partage sans honte. Je prétends d'ailleurs qu'un homme qui n'a pas ri de tout son cœur en suivant des inventions de clowns, que dis-je? seulement en les regardant entrer, qui n'a j)as été ému d'un
plaisir d'enfant lorsque les aras sautent par dessur les obstacles d'une course, lorsque des petit' cynocéphales s'arrachent leur bonnet de dessus h tète de désespoir, semble-t-il, de ne pouvoii mieux faire cheminer la boule éloilée qu'il ébranlent sur leur chemin de bois, lorsque le chiens passent à travers leurs cerceaux, qui n"; pas suivi dans les airs d'un oeil charmé el I' cœur étreint d'une petite angoisse les équili bristes tourno3'ant au sommet d'une perche fixisur le ventre d'un camarade en maillot brillant cet homme -là n'est pas complet, il est indigne d comprendre ce qu'il y a d'ingénu et de. sincèr dans les œuvres d'un art plus relevé, il n'a p;i un cœur pur et son esprit est faussé par quelqn chose.
Les clowns ! Qui dira le charme profond e mystérieux des clowns? Leurs inventions d'un cocasserie sublime et leurs discours ahurissants entremêlés de vieilles plaisanteries datant du rc Ilérode, leurs costumes étincelants ou alors d'un absurdité absolue : pantalons montant jusqu'à faux-col, faux-cols descendant jusqu'à la place d cœur, et ces chapeaux !... les discussions sans bij et sans fin qu'ils entreprennent avec les régij seurs, la cour sans espoir qu'ils font aux écuyères leurs faces d'une irréalité lunaire, leurs gestes d
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marionnettes, leur adresse miraculeuse?... J'y renonce, et d'ailleurs c'est bien inutile. L'humanité se divise en deux parties, bien nettement : (l'un côté, il y a les gens qui comprennent les clowns et ils n'ont pas besoin de mes explications; de l'autre, il y a ceux qui ne les comprendront jamais, et à quoi leur serviraient mes commentaires? Il y M des rois, des grands hommes qui n'entendent rien aux clowns. Ce sont de mauvais rois, de faux grands hommes, des âmes sans noblesse. Le plus grand poète européen, Shakespeare, aima tellement les clowns qu'il les chanta. A ses plus jeunes, à ses plus charmants héros, il ])rèta des âmes de clowns. Mercutio est un clown et le divin Jacques le Mélancolique n'est Das autre chose qu'un gentilhomme délicieux avec un cœur de clown tendre et charmant. Et Baudelaire et Banville les aimèrent aussi, et Laforgue, et tous les poètes dignes de ce nom.
Ah! je suis reconnaissant aux cirques d'avoir conservé les traditions d'une époque où les clowns furent tellement aimés. Hélas! la nôtre est moins indulgente à ces philosophes de la fantaisie et du grand rire. Les enfants de notre génération sont élevés de bonne heure à aimer les moteurs, les aéroplanes, les sports et tout ça : ils sourient de pitié à une parade de clowns. Mais ce
sont eux que je plains, puisqu'ils ne com prennent pas. Plus tard, les malheureux seront simplement de pompeux imbéciles, tandis que les esprits des clowns seront recueillis par la reine Mab ellemême, dans son petit paradis de farfadets.
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LMERiMÈDE D'HIVER
l'^'" janvier.
(Écrit sur un sac de chocoiats.j
Comme si les hommes (les hommes civilisés naturellement, car les autres hommes sont plus sages, mais ils n'existent pîas), comme si les hommes n'avaient pas assez de raisons d'être malheureux, chaque fois qu'ils ont inventé quelque chose d'agréable, ils se hâtent de le gâter.
Ainsi, l'homme de génie qui eut le premier l'idée de diviser le temps en petits morceaux, histoire de s'offrir une journée de repos entre chacun de ces morceaux, ne pouvait pas se douter que cette magnifique innovation serait altérée par les étrennes et les visites.
Que la mémoire de ceux qui ont inventé les étrennes et les visites soit à tout jamais flétrie, que leur ombre pâle, incertain* et misérable erre
indéfiniment dans le Hadès, et que leur postérité soit écrasée par les autobus ! .
On aurait pu être si tranquille le jour de l'an, \ rester couché à regarder tomber la neige ou la pluie, dormir, jouer du piano, parcourir les livres arrivés dans le courant de l'année précédente, jouer avec son singe, sa tortue et ses chats (ceux qui en ont), enfin se reposer. Au lieu de cela, il faut combiner des ruses diaboliques pour, dans le petit jeu des sacs de chocolat, ne pas retourner le même paquet à celui qui vous l'a envoyé ou bien, ce qui est pire, il faut sortir et aller faire des visites.
Mon intelligence, pourtant très vive, tourne comme un couteau pointu autour de cette question, noix mystérieuse, sans en trouver le joint. Pourquoi fait-on des visites? Puisqu'elles ennuient celui qui les reçoit et fatiguent celui qui les rend. Et à quel signe peut-on reconnaître qu'on a déjà le droit de rester chez soi à les attendre ou, au contraire, qu'ouest encore obligé de quitter son foyer pour en faire? Ici, on nage J en pleine incertitude. Affaire de tact, dira-t-on. " Oui, mais si mon tact me dicte la discrétion, tous les formalistes m'en voudront de n'avoir point . bougé, et s'il m'engage à un excès de politesse, on me prendra pour un raseur.
Oui, pourquoi fait-on des visites? Pour souhaiter la bonne année. Mais pourquoi souhaiter, à l'occasion d'un tour de calendrier, des choses qui ne peuvent pas arriver, qui ne sont jamais arrivées? Puisqu'on sait que ça n'y fera rien? Et si nous le savons, sceptiques comme nous le sommes devenus, nous sommes bien plus coupables de nous prêter à cette simagrée.
Nous ne trouverons rien de ce côté.
Ah! j'y suis, peut-être... Sans doute fait-on des visites pour ne pas trop décevoir ceux qui les attendent. Mais ceux-là, à leur tour, puisqu'ils en reçoivent d'ailleurs toute l'année, pourquoi les attendent-ils?
Pour écouler le contenu des sacs de chocolat, me répond la loi de la logfque. Mais pourquoi envoie-t-on tant de sacs de chocolat? Et ici nous retombons dans la non moins affolante question dtis étrennes.
Il y a un Père de l'Église, ou un casuiste, (|ui a dit que les étrennes étaient diaboliques. Et il ne connaissait encore ni les concierges, ni les facteurs, ni les balayeurs, ni les coiffeurs, ni les Liarçons de restaurant. Que dirait-il aujourd'hui?
Le premier de l'an semble être, pour les hommes des grandes villes, une occasion de faire toutes sortes de bêtises dont ils n'ont pas l'idée à
un autre moment. Ainsi, on choisit généralement cette époque pour demander aux prophètes ce qu'ils pensent de l'année qui commence, et aux autres gens célèbres j'journalistes, académiciens, auteurs dramatiques, députés) ce qu'ils pensent de l'année qui vient de finir.
Avec un égal mépris de la fantaisie, les prophètes et les gens célèbres répondent au hasard, n'importe quoi. Et la réalité se charge de leur donner raison. Aux prophètes, elle ne manque pas d'olïrir une guerre, une inondation, des kracks financiers, des épidémies, quelques révolutions et une bonne douzaine de massacres, sans compter les tempêtes et les mauvaises humeurs des volcans. Le passé, lui, est toujours assez élastique pour justifier les dires des gens célèbres, d'autant qu'ils ne se comprennent pas. Chacun estime que, dans sa petite partie, tout a bien marché. On constate partout un mieux sensible. Les philosophes sont plus intelligents, les écrivains écrivent mieux, les hommes de théâtre font de meilleures pièces, la morale, les finances et l'hygiène ont monté de quelques crans.
Bien entendu, pendant tout ce temps-là, le prix de la vie augmente, des maladies contagieuses se reforment derrière les remèdes créés pour les anciennes, et les impôts deviennent intenables.
N'importe, ces petits résumés optimistes ne laissent pas que de faire plaisir. Ils permettent pendant trois ou quatre jours d'oublier ce qui nous attend. i]e sont là les étrennes que nous offrent les gens en vue : elles ne leur coûtent rien et ne nous font pas mal à Testomac, comme les sacs de bonbons.
Mais, direz-vous, vous n'êtes pas logique. Vous protestez contre les habitudes du premier de l'an et vous finissez par sembler reconnaître que les souhaits ont du bon parce qu'ils créent un instant d'illusion, qu'ils projettent une lueur de bonheur sur un avenir triste et sur un passé désobligeant. Je le reconnais, je suis peu logique. Mais cela vient de ma sincérité devant moimême. Lorsque je pars en guerre contre une idée qui me paraît imbécile, à force de cogner dessus, je me rends compte des endroits où elle résiste, et de ceux où elle cède. Alors, je deviens plus juste à son égard. Et comme il est très rare que je puisse l'écrabouiller complètement, je fais la paix avec elle.
Je suis en train de m'entendre avec le jour de l'an.
Je lui passe les souhaits, mais qu'il me cède les visites ! Les étrennes seront considérées comme un terrain neutre, une espèce de territoire con-
lesté avec des zones d'influence. J'admets les éirennes qu'on m'ofl'ro, je récuse celles qu'il me faut donner.
L'humanité que je rêve formera des vœux, puisque ça lui fait plaisir et qu'en effet cette petite couche de sucre aide à passer l'amère pilule de l'année. Mais elle ne fera plus de visites, parce que les visites sont bêtes, fatigantes et altèrent toute la joie d'une journée de loisir. Les étrennes seront facultatives : on n'en donnera qu'à ceux qui sans cela les exigeraient par la violence ou s'en vengeraient d'une autre manière. Les faibles, les nécessiteux n'auront rien. Ça ne les changera pas.
Et voilà!
Est-ce c{ue vous trouvez cela si difficile, après tout? Rester chez soi le premier de l'an et ne rien écrire. Les vœux et les souhaits seraient tout idéaux, sous-entendus. Les cadeaux n'engageraient que ceux qui les font. Ceux qui les reçoivent n'auront pas leur plaisir gâté par l'ennuyeuse corvée d'avoir à prendre leur plume pour remercier. 11 ne faut pas que la reconnaissance (ce sentiment si exquis) soit un fardeau.
Peut-être un jour arrivera-t-on à ce degré de sagesse. Et moi aussi, dans ma petite sphère, jaurai été un prophète.
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