TROISIEME VOYAGE
15 juiQ.
Les Quais et les Iîoluiins Chez Messieurs les Oiseaux Poissons d'Appartement Le Chauîieuu des Tuilkmes Les IlosEs, LEURS noms et leuk mort
S'il est à Paris un paysage unique, tant par la ligne môme de son site que par son atmosphère à nulle autre semblable, c'est bien certainement cette suite de quais ({ui va du pont de la Tournelle à la gare d'Orsay et dont le souvenir est devenu pour nous inséparable de l'idée studieuse et touchante des vieux livres.
Là demeurent, à côté de leurs fameuses boîtes, les êtres archaïques et charmants appelés bouquinistes, qui sont célèbres et dont cependant la vie est si peu connue réellement. Moi-même, qui les fréquente depuis si longtemps, je partageai jus-
qu'à ce jour les illusions que se font à ce sujet les journalistes, reporters pressés qui, deux fois par an, passent trois minutes avec un de ces messieurs et bâclent aussitôt un article où, régulièrement, ils déplorent la décadence du « bouquin ». Je finis par trouver ce cliché un peu insuffisant.
Et il m'a pris aujourd'hui fantaisie de vérifier les choses par moi-même. Je m'en fus donc trouver mon ami M. Charles Dodeman, afin d'obtenir de lui des clartés plus authentiques.
M. Charles Dodeman est un des membres le> plus éclairés de la docte corporation des bouquinistes . Il demeure au quai Voltaire, en face d'une maison où habita Musset, tout près de celle où vécut quelque temps et où mourut Voltaire. J'ai fait sa connaissance il y a quelques années, et je m'honore d'être devenu son ami, car c'est un des hommes les plus charmants et les plus cultivés que j'ai rencontrés. 11 vit au milieu de ses livres, de ses médailles et de ses timbres, à l'ombre en été d'un vaste peuplier dont on voit frissonner les frondaisons au-dessus de la Seine avec la même sérénité puissante et le même mystère que s'il était au centre d'une forêt, au bord d'une rivière vierge. Hélas! ce peuplier est condamné, à brève échéance, comme les trembles et l'orrre qui
i'avoisinent. Le souterrain de la ligne d'Orléanlui a volé la part de terre nourricière indispensable à la vie de ses racines. Les pauvres luttent éperdument dans ce qui peut rester d'humus entre le mur d'un quai et la maçonnerie d'un tunnel. Elles seront vaincues. Et mon ami n'aura plus d'ombre, « sauf, dit-ii mélancoliquement, celle du trolley. C'est mieux que rien ».
Vous ai-je dit qu'il est philosophe, d'une sérénité à toute épreuve, et qu'il sait opposer le sourire du sage aux plus lamentales plaisanteries iu destin? La vie lui fut jadis très dure et il la supporta courageusement. Aujourd'hui, il consiière comme un havre de sécurité le petit domaine qu'il possède sur son parapet. La lecture l'entretient en égalité d'âme.
— Vous voyez, me dit -il, la superficie que m'octroie l'Administration. Dix mètres. Nous ivons droit chacun à dix mètres de parapet. Nous Y mettons généralement cinq boîtes, de deux mètres chacune. Et nous attendons le client. Vous attendons aussi nos amis, ajouta-t-il, avec jn gentil sourire.
(Trouvez-en beaucoup de commerçants qui, orsque vous bavardez chaque jour des heures ivec eux sans presque jamais rien leur acheter,
se consolent on se disant : « Ce sont des amis », t't même semblent le trouver plus agréable).
— Eh bien ! repris-je, aujourd'hui supposez que
je vienne en journaliste. Alors je suis brutal
Que pensez-vous de la décadence du bouquin? ^'
— Que voulez-vous que je pense d'une chose (|ui n'existe pas? Je lis parfois, en effet, dans les journaux des lamentations sur ce thème. On confond trop facilement deux choses bien distinctes : la crise de la librairie et notre industrie. La crise de la librairie est évidente. Mais il est non moins évident que le commerce du vieux livre est aussi vivace que jadis. Les discussions et les théories ne peuvent rien contre ce fait; regardez à gauche, nous allons jusqu'à la gare d'Orléans; regardez à droite, nous allons jusqu'à Notre-Dame. Je ne compte pas les quelques petits étalages de l'autre côté de l'eau. Ils végètent et disparaîtront par voie d'extinction. La police n'en veut plus. Mais, en face de nous, il y a presque une librairie toutes les trois maisons. Les libraires ont un peu accaparé à leur profit, c'est vrai, la vente du livre de luxe. Ils peuvent mieux l'abriter, ils ont des ressources plus grandes : rien donc de plus naturel. Mais alors, vous comprenez bien que si le bouquin était en décadence, cette concurrence cossue aurait achevé de nous tuer. Nous sommes là, cependant.
VOYACKS d'un SÉDEISTAIRi: 233
— Vous nie rassurez. Pourtant, cerUiins de vos confrères se plaignent, citent des fortunes réalisées f)ar des ancêtres et devenues impossibles aujour- (Tliui.
— Ohl on s'est toujours plaint, et les choses ont cependant toujours marché à peu près de môme. Je ne me dissimule pas que la vente du volume de luxe nous a échappé. Mais ce n'est tout de même pas sur lui que nous pouvions compter. La raison essentielle de notre présence ici, c'est le besoin que l'humanité moyenne a de la lecture. Un homme sur mille s'intéresse à la reliure, à la rareté bibliophilique, à l'impression, à tous les à-côtés du livre, et celui-là, voyez-vous, il est rare qu'il lise. Il met de côté, il collectionne, il brocante. Et il ne lit pas. Mais les neuf cent (luatre-vingt-dix-neuf autres se moquent pas mal de toutes ces blagues. Ils veulent directement l'émotion cxDntenue au cours des pages, fussentelles sur papier à chandelle et en souliers à clous. Ils ont raison. El, au bout du compte, tous ces clients entre deux et dix sous font plus pour nous que les chipoteurs qui marchandent une heure un
bouquin de douze francs et s'en vont sans
Tacheter. iN'ous correspondons à un immense besoin d'oubli, nous sommes les modestes vendeurs de l'opium romanesque. Et cet opium-là, il
est bienfaisant, il est économique, on en aura toujours besoin. Du reste, la circulation du bouquin est intense. Nous avons nos pourvoyeurs, nous avons nos clients. Ça roule sans cesse, et ça roule très vite. Les statistiques d'ailleurs sont là. Voulez- vous quelques chiffres?
Nos étalages se développent sur une longueur de plus de deux kilomètres. Il y en a deux cent cinquante. A cinq boîtes chacun et à deux cent cinquante livres par boîte, cela fait trois cent douze mille cinq cents. Si on les mettait bout à bout on obtiendrait une longueur de trente et un mille deux cent cinquante mètres. Un homme mettrait, quatre cent quatre-vingts ans à les lire et plus de cinq cent mille ans à les écrire. Sa plume
— Arrêtez-vous. Vous me donnez le vertige. Mais le fait est que trois cent douze mille livres, ça fait une coquette bibliothèque circulante. Pourtant je me suis laissé dire que ce nombre est surtout nominal et qu'on ne trouve plus grand'chose de fameux.
— Détrompez-vous. Certes le déchet est considérable, mais c'est impossible autrement. Et l'on trouve encore beaucoup d'occasions. Sinon, comment expliqueriez-vous que des amateurs comme MM. Eugène Le Senne, Paul Lacombe, de Fran-
castel, Pécas, de Sacy, Klein, de la Gandara, comme MM. Anatole France, Maurice Barrés, Léon Bourgeois, Péladan, Ponchon, Ribot, Lépine, et tant d'autres, que sollicitent assez pourtant l'affabilité et le confort des magasins rivaux, persistent à chercher encore dans nos boîtes? Il faut bien qu'ils y trouvent quelque chose. Ils constituent l'aristocratie de notre clientèle, nous sommes ûers de les pourvoir. Et la plupart nous témoignent une familiarité gentille, qui nous fait grand honneur. Je calomnierais nos chères échoppes si je vous laissais penser que nous ne tenons que le livre populaire. Le livre vraiment bon marché, certes nous l'estimons à cause des bienfaits qu'il répand, mais, que voulez-vous ? toute notre tendresse de cœur va à ces bouquins précieux, aux reliures anciennes, aux caractères nets, aux belles marges qui constituent nos occasions de luxe. Certains de mes confrères, bibliophiles eux-mêmes, préfèrent encore se priver d'une bonne affaire et garder dans leur bibliothèque privée un livre curieux dont ils ont fait l'emplette.
— Vous devez goûter de grands plaisirs lorsque vous acquérez un beau livre.
— Nous avons des joies de chasseur, vraiment. Le beau livre, c'est le chevreuil de race qui tra-
236 VOYAGES n'UN SKDENTAlïlE
verse la forôt à la fin d'une journée passée à tuer tles merles et des lapereaux. Notre cœur bat, nous éteignons l'éclat de nos yeux, nous prenons un air indi fièrent. Et nous l'obtenons, souvent pour un prix dérisoire. Ce sont nos meilleures affaires. Elles sont rares d'ailleurs et compensent mal des journées misérables, à gains presque nuls.
— 11 y a une morte saison?
— 11 y a plutôt des jours morts. Lorsqu'il pleut à verse, force nous est bien de boucler nos éventaires et d'attendre un moment meilleur. La canicule aussi balaie les quais de ses plus courageux visiteurs. Le grand vent, le froid trop vif sont pour nous de terribles ennemis. Mais nous faisons contre mauvaise fortune bon cœur et tirons le meilleur parti possible des avantages de notre situation.
Le matin, nous interrogeons le ciel ou, plus précisément, le trou de Meudon, c'est-à-dire ce morceau de ciel compris entre les collines de Meudon et apparaissant au-dessus du Grand Palais. Gris ou noir, il présage la pluie. Clair, il est signe de beau temps. Rouge au moment du coucher du soleil, c'est du vent ou de l'eau pour le lendemain. Lorsqu'il est brumeux en été, il fera des chaleurs étouffantes. Nous tirons aussi des pronostics de la forme des nuages, de leur
VOYAGES d"l".\ SKDKNTAIIIE 237
direction, jusque même de la présence de la rosée sur nos boîtes. La pluie ne peut larder lorsque nous voyons les moineaux se baigner. Somme toule, nous sommes peut-être les seuls citadins qui menions une vie aussi naturelle. Toujours au grand air, nous sommes un peu des hommes de la nature, n'est-il pas vrai? Aussi nous portonsnous bien et certains d'entre nous atteignent des ;1ges extraordinaires. Le climat de la vallée de la Seine est, en définitive, fort doux et très sain. Et puis, il y a le spectacle. Le site des quais est lui des plus beaux qui existent. Le panorama des ponts prend, au crépuscule du soir, des aspects merveilleux. Parfois il semble qu'un incendie s'allume, d'une violence fulgurante, qui peu ;i peu s'apaise. Les cieux, les roaisons, les hommes sont pourpres, mais d'un |x>urpre inouï. Puis le soleil descendant encore, une ligne d'ombre se forme à mi-hauteur des maisons, faisant ressembler le thalweg de la Seine à un vaste cercueil tendu de velours rouge. D'autres fois, les tons du ciel vont du jaune d'or au blanc parfait, ou de l'émeraude à un vert pâle, inexprimable. Ou alors, toute la palette se mélange, se fond, dans des harmonies d'une richesse prodigieuse.
Et la faune!... et la flore!... 11 me faudrait des heures pour vous décrire tout œ que j'ai observé
-i:\S VOVAGliS D UN SEDENTAIRE
depuis des années que je visa cette place. Je sais aux premières loges pour assister aux mille petits drames des mœurs des bêtes, des gens. Les quais sont un véritable théâtre.
Et puis, il y a les clients, leurs manies, leurs bizarreries. Tels sont millionnaires et, ne dépensant que pour les livres, sont vêtus comme des gueux. Il y en a qui discutent plusieurs jours avant de se décider à acheter un bouquin de trente sous. Il y en a de distraits, qui ne marchandent jamais Et les petits métiers, métiers
affolants, de l'existence desquels personne ne se doute. On connaît bien l'ouvreur de portières, mais je suis sûr que vous n'aviez jamais entendu parler du marchand de lorgnons pour cochers.... Parfaitement. C'est un pauvre bougre qui vit (ah ! comment y arrive- t-il?) en vendant des lorgnons aux cochers myopes. On en est stupéfait, n'est-ce pas ?
J'ai vu des tragédies, violentes ou sourdes. J'ai assisté à des suicides, à des choses honteuses, et aussi à des actes de courage magnifiques. Les originaux, les demi -fous, les maniaques ne sont pas les plus curieux personnages de la comédie humaine des quais. J'ai vu mieux, et plus profond. Des histoires d'amour se sont déroulées sous mes yeux, des intrigues se nouent parfois
VOYAGES ULiN SKDENTAIRK 239
au-dessus il'un bouquin, témoin inattendu de l»roraesses éphémères, parfois durables. Des mariages ont eu leur prélude à l'ombre de nos beaux peupliers.
— Mais, mon cher ami, lui dis-je, j'étais loin de me douter que votre sagesse de bouquiniste masquait une expérience d'homme aussi complète, aussi nuancée. Bien des romanciers nous accablent de leurs livres, qui n'ont pas vu la centième partie de ce que vous avez vu. Quel ouvrage pittoresque vous feriez, avec tous ces souvenirs î...
— Je l'écrirai peut-être un jour, me promit-il. Puis il me serra la main, en me quittant. Un
Anglais l'appelait du geste, poui- lui acheter une vague brochure
Je m'éloignai, mais pas très loin, ne pouvant m 'arracher à ce beau paysage des quais. J'eus un instant l'idée de vous aller rendre visite, mais ne voulant le faire les mains vides, je cherchai quel cadeau je pourrais bien vous faire. Des fleurs? Oui, mais il doit y avoir quelque chose de plus rare... Soudain je pensai que les quais en face sont consacrés à l'élevage dèvS oiseaux et des poissons. L'idée de vous offrir un serin saxon, pareil
à celui qui me fait l'honneur de chanter chez moi, me parut magnifique. Je traversai l'eau et gagnai le quai du Louvre.