‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 3 sur 32 · DEUXIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PROMENADE

LE GÉMP: hV l'ÈSE-LETTKKS ET l'eNGRIER

Au-dessus de la table, du coté de l'est, règne une sorte d'esplanade qui est proprement le domaine des bibelots, et c'est là que se tient de préférence le génie du pèse- lettres, dont je vous ai déjà touché un mot.

Vous vous étonnerez sans doute de ce que ce personnage ne soit pas, comme son nom l'indique, assis sur le pèse-lettres. Outre qu'il s'y trouverait fort bien (car la plate-forme de cet édifice est animée d'un balancement fort agréable : aucun rocking-chair n'est plus doux), ce serait après tout sa place. Il prétend qu'on y est trop à l'ombre, — le pèse-lettres se trouvant en effet sous l'esplanade, dans une sorte de réduit obscur. Mais la vérité est tout autre. C'est une trop longue histoire pour que je puisse songer à vous la retracer ici. Qu'il vous suffise de savoir que le malicieux

gnome de cuir fut jadis très sévèrement puni pour avoir méprisé l'encrier (il allait jusqu'à cracher dedans, afin de « faire des ronds dans l'eau ») et pour avoir lâchement renié d'anciens camarades à lui, qui l'avaient retrouvé au prix de mille dangers. Tout ce passé n'est rien moins que flatteur pour lui, et il est extrêmement vexé de savoir que la connaissance en est parvenue jusqu'à l'Ami Fritz. Or, l'Ami Fritz, que les lauriers de Saint-Simon et de Suétone empêchent de dormir, a pris dans cette histoire l'idée première de son grand ouvrage : Annales de la Table. Il y travaille à ses moments perdus, c'est-à-dire tout le temps qu'on ne le- regarde pas, et le génie du pèse-lettres tremble que cette publication ne ruine son prestige. 11 est d'ailleurs prêt à l'empêcher par tous les moyens, même la violence : « C'est un idéologue ! » dit-il volontiers de l'Ami Fritz, et ce mot, qui dans sa bouche prend une signification particulièrement méprisante, lui semble justifier à l'avance les pires représailles.

Lorsque, après un long séjour expiatoire dans le désordre et l'obscurité du tiroir, il fut nettoyé et remis en bonne place sur la table, notre héros, par un sentiment des convenances dont on ne saurait trop lui tenir compte, changea de résidence et adopta un coin du bord sud-ouest de l'esplanade.

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d'où pendent ses longues et spirituelles jambes de laiton. Et au pèse-lettres, il a rendu son autonomie par une charte.

L'octroi de cette charte a créé dans l'État une détente des plus favorables et a donné à Peaudegant Premier (qui sans cela aurait tout bonnement passé pour un aventurier usurpateur) une grande popularité. On demande si peu aux souverains qu'il leur sufTit d'être un peu moins fripouilles qu'on ne le redoutait pour paraître magnanimes.

Le pèse-lettres est devenu une sorte de balance publique sur laquelle tous les personnages de la table (et même parfois mes lettres) ont le droit de monter pour vérifier leur poids, moyennant une redevance dont le total annuel constitue un véritable trésor. Les fréquents appels qu'y fait Sa Majesté, lorsqu'elle est embarrassée d'argent, prennent le nom « d'Emprunts rVÉtcit ». Autrefois, cela s'appelait naïvement une « Réquisition » , et le peuple en était exaspéré, car il n'aime pas les abus du pouvoir. Piien n'a donc changé, sauf les formes. Sa Majesté prend exactement dans les caisses du pèse-lettres les mêmes sommes que jadis, seulement elle en signe un reçu de sa royale main, et l'administration empoche respectueusement cette garantie. L'Ami Fritz, qui manie volontiers le paradoxe, prétend que c'est là l'unique

différence qui distingue les gouvernements autocratiques des gouvernements parlementaires. Mais on ne l'écoute pas, et c'est fort heureux. Car les pensées des philosophes ne peuvent que troubler le nécessaire aveuglement des peuples. Celui de la Table n'a pas davantage de raisons d'être heureux que jadi^, mais comme il s'imagine que son monarque est devenu constitutionnel, il se montre satisfait de (out. Comme vous le verrez par la suite, il ne se passe pas de jour où n'éclate entre tous ces petits personnages quelque grave discussion. Mais, grâce à l'énergie et à la ruse de Peaudegant Premier, l'ordre règne. L'ordre est une façade derrière laquelle on peut entasser bien des décombres. Varsovie ne l'ignora point, ni non plus d'autres pays.

Il suffit d'examiner les yeux du génie du pèseleltres pour savoir à qui l'on a affaire. Ils pétillent de malice, et sa bouche, mince et tordue, est celle du grand diplomate. Il appartient à cette race d'hommes, du genre de M. Caillaux, à qui tout sert, même les humiliations, même les gaffes. Comme il n'avait de droits sur rien, il les a tous pris, et tout le monde a trouvé cela très bien, en vertu de cet axiome qui veut que, par peur de l'anarchie, on accepte n'importe quelle tyrannie. Ainsi Peaudegant s'empara peu à peu de la table

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entière. Au lieu d'être un génie qui se pose à peine, il est maintenant un roi installé. Et tous les éléments de liberté cpii auraient pu lui faire opposition se sont évanouis comme fumée.

Ainsi son pire ennemi, l'encrier, l'encrier dans lequel il avait le cynisme de cracher, l'encrier -'est tari. Du jour où monsieur Swan le supplanta, peu à peu désaflecté, il est passé du rang d'objet utile au rang de brimborion purement ornemental. Les amoureux viennent rêver le dimanche au bord de sa margelle, une mousse noire et craquelée en tapisse le fond, les athlètes s'amusent à en soulever le couvercle. Les photographes l'ont tiré en cartes postales, les membres de la commission des monuments en ont classé le site. Et la nuit, le sorcier congolais danse autour de lui en clamant des incantations maléfiques. Je ne sais si vous êtes sensible au caractère particulièrement pénible de cette déchéance. Avoir été vivant, l'être encore, et passer pour mort, voilà qui estalîreux.

L'encrier souffre extrêmement de cette situation, surtout que l'Ami Fritz, qui est un philosophe et comme tel ne déteste pas d'offrir aux dieux déchus une sympathie dont ils se passeraient fort bien, n'a pas pu s'empêcher d'y aller de sa larme un tantinet hypocrite. Il a composé une certaine l^rlère au bord de l'encrier, qui est un morceau de

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belle rhétorique, et que la jeunesse lettrée de la Table sait par cœur. En voici à peu près les termes :

PillÈRE AU BORD DE l'ENCRIER

Encrier, piiils de science, fontaine de liberté, permets à un sage de venir rêver tin instant sur tes bords de cristal. Jadis, il y a bien longtemps, une main diligente et quasi quotidienne versait dans tes flancs translucides une eau noire et abondante dont, par un contraste vraiment significatif, il suffisait au penseur, au poète ^ à l'amant de cueillir quelques gouttes au bout d'un roseau pour la répandre ensuite sur le papier, en flots de paroles claires et vivantes. Encrier, tu connus la gloire, non pas celle, inerte et réduite, qui est l'apanage des choses du passé, mais celle, exaltante et féconde, de l'action. Tu bouillonnais souvent de rage, lorsqu'un indigne porte-plume détournait ton onde généreuse vers la défense d'une opinion fausse ou vulgaire, ou lorsque, pis encore (je frissonne à évoquer ce souvenir), un tgran crachait sur toi son mépris brutal. Mais au moins tu luttais. Et lorsque le courageux adversaire de ce tyran répandait contre lui le libelle justicier, c'est encore à toi qu'il empruntait le moyen de l'écrire. De ta matrice mystérieuse, où la clarté du pur cristal tranche sur l'obscurité nocturne de l'encre opaque, sont sorties

d^es fjénérations de livres et de lettres. Encrier, tu fus l'ami et l'auxiUaire des penseurs et des écrivains. Je te salue.

Mais, hélas ! encrier malheureux, tu connus un jour le goût funeste de la déchéance. Un jour arriva monsieur Sivan, le stylographe , long, fuselé et sombre, grave comme un notaire, brusque et dur comme nn obus. Il vint, et tu fus perdu. Il vint et, lancé par la puissante publicité anglo-saxonne, te détrôna en quelques instants. Depuis lors, ceux qui écrivent empruntent fous son concours si commode. Ils t'ont délaissé. Tu n'es joins rien aujourd'hui qu'un monument vide, qu'un puits tari. Et tu restes beau parce cpi'on t'entretient avec sollicitude, mais ces soins eux-mêmes ont quelque chose d'absurde et d'attristant, et tu n'auras jamais la poésie des ruines.

Pourtant, malgré cela, et peut-être même à cause de cela, qui augmente encore ma compassion, je viens ici l'apporter, trempé d une docte larme, F hommage d'une pitié à qui rien du passé ne peut rester indifférent.

Je vous laisse à penser combien cette page a pu déplaire à celui qui l'inspira. Pas une ligne qui ne l'en froisse jusqu'à l'âme. Il y a des moments où il le regrette, ce crachat du mépris ignorant, car le geste restait empreint d'une colère

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après tout flalteuse. Mais cette piHô do littéraleur,.... quelle triste chose I

Puis donc que le philosophe lui-même accable la victime la plus célèbre du souverain, à l'hégémonie de ce dernier plus rien ne fait obstacle. Pour comble d'habileté, Peaudegant Premier a su se tenir en dehors des luttes de parti qui déchirent la nation. Il prétend qu'un roi doit pouvoir demeurer l'arbitre suprome en cas de contestation, et qu'il se priverait lui-même de ce droit s'il prenait auparavant parti pour l'une ou pour l'autre idée. Et c'est encore une des raisons pour lesquelles il déteste l'Ami Fritz. Ce sage, en effet, n'a pas non plus d'autre attitude. Pour rester le juge des événements, il doit s'interdire d'y prendre part. Cela lui permet le mépris, et la sérénité. Le monarque n'est pas loin de voir dans ce geste, prétentieuse parodie du sien, une atteinte aux prérogatives de la souveraineté. Mais il ferme les yeux provisoirement, à cause du grand avantage qu'a tiré sa politique de l'effet moral produit par la Prière, au bord de l'encrier.

Vous voyez quelles complications matérielles et intellectuelles peuvent régner dans un pays qui n'a pas un mètre carré. Encore ne sont-ce là que les plus apparentes. Nous en découvrirons bien d'autres encore. Je ne veux pas aujourd'hui

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clore le chapitre du « Prince », sans ajouter que, outre les qualités publiques que je viens de dire. Sa Majesté en possède de personnelles, éminemment royales elles aussi, je veux dire la gourmandise, l'ingratitude, la fourberie, la férocité, l'ambiguïté dans les discours, la paresse, une magnifique ignorance. Bref, il est ce qu'on appelle un souverain accompli.

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