LA VACHE, LE CIERGE ET LA LAMPE
La journée d'aujourd'hui est infiniment triste et maussade. Il pleut à verse, et le ciel, que je comptais aller admirer avec vous du sommel de l'esplanade, se reflétant sur la splendide glace lisse et pure, le ciel est sombre comme une mauvaise pensée. Il n'y a rien à faire qu'à rester blottis dans l'encrier. Fort heureusement, nous sommes de ceux à qui suffit, pour organiser leur vie intérieure, le minimum de joies empruntées à l'univers. Sans quitter notre retraite, nous avons mille sujets de rêverie.
Et d'abord, ne croyez pas que nous courions le risque de mourir de faim. Je connais là-haut, sur l'esplanade, un certain Japonais en ébène, qui ne nous refuserait pas un peu de son poisson séché, de son saké. Et le sorcier congolais prétend qu'avec l'eau du mouilleur de porcelaine, la colle
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eL la gomme à effacer, on organise de savoureux
menus Mais quel est ce meuglement ? C'es^l
celui de la bonne vache voisine, dont la grosse tète médite, encadrée dans un médaillon au flanc d'un pot de faïence bleue, de Bruxelles.
C'est une Brabançonne, aux luamcUes fécondes, Sans frein d'acier, ni rênes d'or....
Mais elle porte au cou une gentille clochette, qui fait dans la solitude parfois un bruit pastoral et pacifique, du plus bel ellét. Ah ! je crois qu'elle vient nous parler.
— Telle que vous me voyez, commence-t-elle, je représente une civilisation plus ancienne que toutes les autres, auprès de laquelle celle dont l'encrier se croit le vestige suprême n'est qu'une petite fille comparée à un patriarche. Je suis tout simplement la « gardienne de l'âge d'or ». C'est moi la vache primitive, honorée par l'hymne védique :
Que le mcrveilleiur Vcujoh souffle : que les vaches fécondes de leur langue caressent les plantes, et que celles-ci boivent ces Ondes qui donnent la force et la rie. 0 Moudra, éparyne ces cires mouvants qui portent notre nourriture.
Avec ces vaches, dont les formes sont tantôt compactes, tantôt dêtaclièes, et tantôt ne composent qu'un
grand corps, avec elles dont Agni connaît les noms avec le sacrifice, et que les Angiras ont faites par leur ardente piété, ô Pardjamja, conserve-nous.
Ces VacJies, gui livrent leur corps aux Dévas, et dont Sonia connaît toutes les formes, amène-les, ô Indra, dans notre pâturage; qu\dles nous donnent leur lait, que pour nous elles deviennent fécondes.
Que Varouua, créateur divin, s' unissant aux Pères du sacrifice et à tous les Dieux, conduise dans mon pâturage ces Vaches fortunées, et que leur race s'y propage heureusement.
Ainsi chantait en mon honneur, il y a plus de quatre mille ans, le poète Savara, fils de Cakchivan. Et ma sérénité divine, apanage de ces époques heureuses et ignorantes de politique et de littérature, régna pendant des siècles sur l'humanité. Ah! où était-il, l'encrier, pendant l'âge d'or? Où étaient la complication psychologique, la question sociale et les discours de M. Barrés? Il n'}' avait rien que la paix, le respect et l'amour delà nature. L'homme se savait destiné à devenir un dieu, et alors il se penchait fraternellement sur l'humble vie des animaux, destinés eux à devenir des hommes. Alors, il n'eût jamais songé à commettre cet acte infâme et fou qui consiste à les tuer pour se nourrir de leur chair innocente.
C'était le règne de l'Amour universel. Par quelle .série d'avatars ai -je passé avant de redevenir ce que j'étais, je vous en épargnerai le récit. Ce serait l'histoire du monde qu'il me faudrait vous rappeler, vous la connaissez suffisamment pour savoir combien peu elle est flatteuse pour l'humanité. N'insistons pas. Mais votre grâce et votre beauté me font oublier une rancune que ma nature d'ailleurs m'interdirait. Il me suffit, madame, que vous soyez enfermée dans cet encrier et que vous ayez soif pour que j'aie compassion.
Elle dit, et remplissant d'un lait pur et parfumé sa clochette renversée, elle vous la tend, tout à fait comme si elle vous offrait une coupe, ou un liseron gorgé de nectar. Et ce lait, n'est-ce pas? est délicieux. Diriez-vous jamais que la donatrice a près de dix mille ans? C'est étonnant comme les immortels ont la vie dure.
Ce qui rend très mélancolique l'existence ici de cette pauvre vache, c'est que rien, absolument rien (si ce n'est ma sympathie, qui lui est toute acquise) ne la concerne, ni ne lui correspond. Vraiment, cette « gardienne de l'âge d'or » représente quelque chose d'immémorial et de perdu, vraiment elle n'a rien à faire sur cette table.
Vous avez certainement remarqué, ma chère anriie, qu'il y a dans l'apparnece extérieure de
chaque existence quelque chose de symbolique, qui nous révèle ce qu'elle est intimement. Il suffit de trouver ce quelque chose. Ainsi le contraste que l'on remarque chez René Boylesve entre l'ascétisme de sa barbe mélancolique et belle et le feu de ses yeux ardents explique-t-il tout son art, fait de passion et de renoncement en perpétuel conflit. Une observation analogue est à faire chez notre nouvelle amie. Le pot de crème, d'ailleurs exquis de couleur, sur lequel est modelée sa noble figure, ne contient plus de crème depuis belle lurette, mais, je l'avoue avec horreur, de la poudre d'or !
A vrai dire, les avis sont partagés sur cette poudre d'or : les uns la croient vraie, ils s'imaginent que c'est une pépite pulvérisée ; les autres la croient fausse, ils disent que c'est de la poussière pour sécher l'encre et que c'est fait, fallacieusement, de déchets de cuivre. De toutes manières, être devenue gardienne de cela, après avoir été un personnage quasi divin, c'est une déchéance affreuse. Que cette poussière brillante soit jetée sur la copie d'un écrivain pour lui procurer un lustre trompeur eu que, vrai trésor, elle allégorise tangiblement la sinistre passion de la richesse, qui a fait couler tant de sang et perverti tant d'âmes généreuses, elle contredit également
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l'idéal de la vache védique, qui réprouve aussi bien l'amour du lucre que la vaine littérature. C'est le propre de l'âge d'or d'avoir méprisé l'or. On n'a commencé à le rechercher que du jour où s'ouvrit l'âge de fer, puis tous les autres âges, jusqu'au plus récent, au plus absurde : Tùge du papier.
Fort heureusement, la Vache de faïence possède une réserve infinie de sérénité. Elle a l'éternité devant elle ; elle sait que, quand il plaira à Brahma de résorber dans son sein toutes ces illusions, elle-même et l'encrier, et la poudre d'or et tout se fondront de nouveau dans un indistinct et nirvânique amour.
Pour l'instant, et si nous revenons à une appréciation plus relative des choses, nous constatons que l'Encrier, qui se croit tellement plus vieux que monsieur Swan, est à peine son frère aîné. Seulement, il se largue de cette légère différence d'âge, comme si elle était immense. Illusion dont lui seul n'est pas victime. Elle est commune à la grande majorité des habitants de la Table. Deux partis, en effet, les divisent, que l'on pourrait approximativement appeler le parti conservateur et le parti progressiste, le réactionnaire et le moderniste. Et rien n'est plus comique que leurs discussions sans fin pour qui les juge du « point de vue de la Vache». Cette dernière expression
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est de l'Ami Fritz, et elle signifie qu'on regarde les choses de très haut dans l'espace et de très loin dans le temps.
Ce qu'il y a de particulier dans cette opinion de notre philosophe, c'est qu'il n'y croit point. Elle lui semble ingénieuse, parce qu'il a trouvé pour l'exprimer une saisissante figure de rhétorique, mais elle n'est pour lui en effet qu'un moL Cela vous donne une triste idée, n'est-il pas vrai, de son esprit, qui d'abord paraît de premier ordre et vigoureux, et qui n'est au fond que timidité, faiblesse, amusement. « Le point de vue de la vache », voilà! Mais il ne s'y place jamais, et pour cause. Il ne croit pas ;'i la vache, il ne croit pas à l'antiquité védique, il ne croit pas à l'âge d'or. Pour lui, cette sublime époque n'est que la projection dans le passé préhistorique de nos désirs de bonheur. Pour lui, lorsqu'il a fait l'effort immense de se séparer du présent pour remonter jusqu'à l'époque de l'Encrier, il s'arrête, épuisé. Paresse, je vous dis, torpide paresse de dilettante!.... Et aussi mauvaise foi, car dans son désir que répoc|ue de l'Encrier soit la plus vieille du monde, soit l'Antiquité elle-même (le dispensant ainsi de remonter plus haut), il est prêt à soutenir, au besoin par les arguments les plus teutons de sa dialectique, que toute tentative pour
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remonter au delà est vaine et absurde, l'indice d'une sorte de folie religieuse.
Toutes ces considérations vous font mesurer l'étendue de la solitude morale, de l'exil de désert, où vit cette pauvre « gardienne de l'âge d*or ». Non seulement personne ne la comprend ni ne sait qui elle est, mais encore l'érudition affirme, de toute son autorité, qu'on ne peut pas le savoir ; et pour un peu, oh! pour un rien, prétendrait qu'elle n'existe pas. Toutes proportions gardées, elle est ici comme le Sphinx sur le sable près du Caire, comme les statues mystérieuses de l'Ile de Pâques au milieu du Pacifique. C'est pourquoi, ma chère amie, vous êtes infiniment complaisante d'avoir accepté de boire dans sa clochette un peu de son lait généreux. C'est un nectar de sagesse que vous venez d'absorber là. Donnez-lui un morceau de sucre, une tape amicale sur le front, et elle s'en ira, plus contente, rejoindre le pot de faïence bleue, dont elle est l'ornement.
La pluie n'a pas cessé. Non, nous ne pourrons point sortir aujourd'hui de l'encrier. Le soleil a complètement disparu, et même nous abandonne ia dernière lueur qui nous en parvenait à travers ces nuages obstinés. Une autre lumière soudain s'allume : celle d'une lampe électrique. Elle a beau être enveloppée d'un double vêtement de soie blan-
che, et de soie bleue fleurie de rouge et luire au sommet d'une sorte de phare de bronze qui sent l'art de la vieille Chine, c'est une chose toute neuve et très brutale. Elle projette sur la table un éclat terrible, cependant qu'en face d'elle, à l'autre extrémité de l'esplanade, droit dans la fleur de chardon d'un chandelier de cuivre jaune, se dresse un cierge de cire, qui vient de Prague, et sur lequel est représentée une Madone fraise et azur, parmi les roses, les pervenches et les nuages. Ce beau cierge mystique est absolument vierge, je veux dire qu'il n'a jamais, jamais brûlé. Sa mèche intacte dépasse son sommet, et personne jamais n'en a approché de flamme. Personne donc ne peut savoir comment il brûlerait. Autour de lui, vous devinez bien que se sont groupés les partisans de la réaction et les disciples du passé. Tandis que sous l'ampoule électrique vous trouverez massés les fauteurs du progrès, les sectateurs de la science, les amis de l'avenir.
Par certaines nuits d'orage, il est beau d'entendre s'apostropher ces deux sommités, que le mangeur japonais, idéaliste à ses heures, appelle des « archanges de lumière ».
Leur grande discussion roule sur bien entendu leur lumière. La lampe électrique triomphe en disant :
— Mais moi, j'éclaire. Le pouce le plus débile n'a qu'à toucher un minuscule bouton, et tout aussitôt se propage sur mes filaments un feu rose et magique, et dont vous-même, cierge d'un culte ancien et mort, recevez l'ironique rayon. Tandis que vous, qui ne savez que railler ma récente apparition dans le monde, vous ne vous êtes jamais allumé.
— Ne comprenez -vous pas, riposte l'autre, que c'est là en effet toute ma supériorité? Si l'on m'allumait, ma cire brûlerait, et bientôt cette Hamme consumerait les roses, la couronne de la Vierge, son manteau, les nuages. Or, je dois rester intact, sur mon héraldique chardon de cuivre. Je suis beau, vous n'êtes qu'utile. Vous ne savez pas même graduer vos effets, pauvre automate, et vous brilleriez avec le même éclat si l'on vous avait suspendu dans une grange, au bout d'un simple fil, qu'ici où vous êtes précieusement emmailloté de soie et de franges d'or... Tout cela est bien brutal d'ailleurs, bien composite !,..
H laisse tomber ces paroles d'un air dédaigneux, (]ui révolte la lampe électrique. Un court-circuit d'indignation la suffoque.
L'obscurité se fait,
— Ah ! reprend ironiquement le cierge mystique, voilà de quoi vous dépendez ! D'un fd de
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plomb vulgaire caché dans une petite boHe. Tandis que moi, qui ne présente aux peuples qu'une flamme idéale et invisible, du moins je la leur oITre toujours. C'est que je suis beau. La Beauté, c'est tout au monde.
— La Connaissance est plus encore, s'écrie orgueilleusement la lampe, dont le courant est rétabli.
— Votre Connaissance?... Mais j'ai la mienne.
— La Foi ?
— La Foi, certes. C'est aussi une évidence.
La conversation, engagée sur cette voie, n'a ])oint d'issue. Laissons donc les deux « archanges de lumière » discuter dans les hauteurs, nous autres qui adopterions volontiers, même vis-àvis de ces puissances, le point de vue de la Vache, et retombons sur la terre, c'est-à-dire sur la table.
Peut-être avez- vous envie de savoir comment se comporte le roi au milieu des deux partis qui se divisent la population qu'il gouverne. Ah ! croyezle bien, c'est avec une précaution infinie.
Personnellement, Peaudegant Premier est d'un scepticisme absolu, d'autant plus irréductible et ]>uissant que, ne pensant jamais à rien, incapable, comme la plupart des souverains, de faire tenir ensemble dans sa tète deux idées, aucun doute ne vient troubler la sérénité de son indifférence. Ce
que représente la lampe électrique, ce que représente le cierge mystique, il s'en moque comme de sa première paire de souliers à la poulaine : il croit aussi peu à la science qu'à la religion, mais il a constaté qu'autour de ces abstractions incompréhensibles se groupent les divers éléments de son peuple, et il en a conclu que, s'il favorisait l'une aux dépens de l'autre, cela causerait des bagarres et peut-être une révolution. Alors, prudemment, il s'abstient, il fait l'impartial. Il demeure huit jours assis au pied du flambeau de cire, ce qui fait hennir de joie la réaction, mais ensuite il va s'installer huit autres jours sous le dais de la lampe électrique, ce qui fait se pâmer d'espérance les progressistes. Et ainsi de suite. Ah ! c'est un bien habile souverain. L'Ami Fritz lui-même est forcé de reconnaître que Peaudegant Premier a un sens merveilleux des réalités et parfois, malgré la sérénité qu'il doit à son grand âge, il se prend à regretter de n'avoir pas, dans le passé, orienté sa vie vers l'action.
— Ah ! rève-t-il, dominer les hommes, les commander, les tromper, savoir ce qu'ils valent et ce qu'ils veulent, ceindre le bandeau du pouvoir suprême I
Mais aussitôt, philosophique, il se reprend.
— Oui, mais qu'est-ce que cela quand on
meurt ? Avoir rêvé la vie vaut bien de Tavoir vécue. Et puis, ces dominateurs d'hommes, tout (le même, ce sont des sots. Peaudegant Premier n"a ni culture acquise, ni intelligence naturelle. C'est une sorte d'instinct animal qui le guide dans le choix des actes qu'il faut accomplir pour rester toujours le plus fort. Peuh!... j'aime mieux mes plaisirs d'imagination.
Quant à la Vache, elle regarde tout cela d'un d'il indifférent. Bien avant que l'électricité régnât, et même bien avant la cire, elle vivait, elle ruminait en paix, elle donnait son lait à des hommes parfaitement heureux sans ampoules et sans chandelles et qui, lorsque la nuit tombait, se couchaient, tout simplement.